Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 8
Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil de leur partie aloient pourchassant, il envoièrent tantost à Verdun Gautier l'évesque d'Orléans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy mandèrent, sé il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son frère, et à tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'héritage demourast à ses nepveus.
Note 166: _Beuves._ Ou plutôt _Boson_. Cependant le n° 646 Saint-Germain porte: _Beuvo_.
De ceste offre se tint bien apaié le roy Loys, et la reçut moult volontiers; l'abbé Gozlin et Corrat et ceus de leur complot réusa[167] et estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui offerte luy fust.
Note 167: _Reusa._ Rejeta.
Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa femme courroucée de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust avant alé il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent à grant mésaise Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi réusés de soy, eulx et leurs compaingnons. A la royne s'en alèrent, et se complaintrent de ce qu'il estoient ainsi déçus. Et la royne envoia messages à leur compaignons, si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message aussi comme pour ostage. A tant retournèrent l'abbé Gozlin, Corrat et ses compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en France à grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frère, estoit chéu en paralisie, et estoit ainsi comme à la mort. Et voir estoit qu'il estoit jà mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit jà mis en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit là le roy alé hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose apaisée il retourna à sa femme.
Note 168: _De bast._ Le même sens que noire mot _bastard_ qui en est dérive.
_Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur._
CI PARLE DE LOYS ET DE CARLEMAINE, FILS AU ROY LOYS-LE-BAUBE.
* * * * *
V.
ANNEES: 880/881.
L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys.
Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy.
Note 169: _Ne querroit._ Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin _queo_ ou même _nequeo_, duquel on aura plus tard séparé la négation. --La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II, qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile.
En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père.
Note 170: _Hues._ Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade. Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint. Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après retournèrent, et cil s'en ala outre.
Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays. Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171], et les deus roys retournèrent à grant victoire.
Note 171: _Vienne._ Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de distance Pontoeillier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce cas là, les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: «Nortmanni qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in Vencenna fluvio immerserunt.» Le mot _fluvio_ ne pouvoit s'appliquer à une aussi petite rivière.
[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie. Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys, ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant dommage de sa gent en Sassoingne.
Note 172: _Annal. Bertinianæ, anno 880._
Note 173: _Erchury_ ou _Ecri_, le même endroit où se croisèrent les barons françois, en 1198, à la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en ai dit dans les notes de mon édition de Villehardouin.
Après cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alèrent à Amiens; là départirent le royaume de leur père au mielx et au plus loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent teles les parties que Loys, qui ainsné estoit, aroit de France ce qui estoit demouré au royaume son père, et toute Neustrie qui ore est appelée Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage à celuy en quel royaume leur terres seroient. Après s'en alèrent droit à Compiègne, et firent là ensemble la feste de la Résurrection. Après passèrent par Rains et par Chalons, et s'en alèrent droit à Gondolvile, au parlement qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages, et Charle qui venu estoit de Lombardie vint à ce parlement. Là fu accordé par commun accort que Loys et Carlemaine son frère prendroient les gens le roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envoiés à ce parlement, et s'en iroient à Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent là, pour ce qu'il ne trouvèrent plus Huon, il coururent sus Tybout son serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascièrent en fuye. Leurs terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en leurs royaumes, et puis assemblèrent leurs osts; les gens le roy Loys de Germanie prisrent et s'en alèrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle à tout son ost. En leur voie jetèrent hors du chastel de Mascon le chastelain de Boson, et le chastel et la contrée donnèrent à Bernart, par seurnom Plante-Peleuse.
Note 174: _Serourge._ Beau-frère. Le latin porte: _Sororium_.
Note 175: _Les Normans._ Le latin ajoute: «In Ganto residentes.»
Lors chevauchèrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui jà estoit venu, et s'en alèrent assiéger la cité de Vienne que Boson tenoit, qui dedans avoit laissié sa femme et grant partie de sa gent, et s'en estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le siège avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis à Rome, et fist tant vers l'apostole Jehan qu'il fu couronné à empereur, le jour de Noël.
[176]Au siège devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frère prist sa gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout dégastoient devant eulx, et jà avoient prinse et destruite l'abbaye Saint-Père de Corbie, et la cité d'Amiens. A eus se combati et en occist la plus grande partie, et les autres chaça. Et quant il ot eue celle victoire par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournèrent fuyant, et si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstré que la victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par la vertu Nostre-Seigneur. Après ce retournèrent les Normans en une autre partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil d'aucuns de ses gens fist là drécier un chastel de fust; mais il fu au profist et à la deffense de ses ennemis, plus que de luy né de sa gent; car il ne pot trouver qui le voulsist deffendre né garder. De là se parti atant, et s'en ala à Compiègne; là célébra la Nativité et Résurrection.
Note 176: _Annal. Bertinianæ, anno 881._
Note 177: _Stroms._ J'ignore la position de ce lieu, que le manuscrit 646 de St-Germain écrit _Scortius_.
[178]Avant qu'il s'en partist, oï nouvelles que le roy Loys, son cousin, fils le roy Loys de Germanie[179] qui noient profitablement vivoit au royaume et à saincte Eglise, estoit mors. A luy vindrent les barons de la partie du royaume qui ot esté Lothaire, et se vouldrent rendre à luy, en telle manière que il leur consentist à avoir ce que son père et son aïeul Charles-le-Chauf en avoit tenu; mais il n'ot pas conseil de les recevoir, pour le serement qui entre luy et Charle avoit esté fait. Son ost assembla, le conte Thierry fist chevetain, oultre Loire[180] s'en ala contre les Normans; et puis jusques à Tours aussi, comme pour recevoir en son ayde les princes et la gent de Bretaingne contre les Normans. Tandis que il demouroit là le prist une maladie, en une litière se fist couchier et porter jusques à l'églyse Saint-Denis; mors fu laiens et ensépulturé avec les autres roys qui laiens gisent, et si comme l'istoire dist, il fu plains de toutes ordures et de toutes vanitez[181]: et ces choses avindrent au moys d'aoust.
Note 178: _Annal. Bertinianæ, anno 882._
Note 179: Ce qui met tant d'obscurité dans l'histoire de ces temps-là, c'est la ressemblance des noms et leur peu de variété. Ainsi, maintenant, il faut distinguer deux Charles, deux Carlemaine et deux Louis, tous fils de deux Louis. Le premier, Louis-le-Bègue fils de Charles-le-Chauve; le second, Louis, fils de Louis-le-Débonnaire.
Note 180: _Loire._ Il falloit ici, comme dans le latin, _Seine_.
Note 181: Le manuscrit de Saint-Germain 646 n'a pas supprimé, comme celui que Duchesne et dom Bouquet ont suivi, cette flétrissure du roi Louis III. «Vir plenus omnibus immundiciis et vanitatibus, infirmatus est corpore, etc.» Le ménestrel du comte de Poitiers raconte autrement sa mort: «Il avint une autre fois à ce chaitif roy Loys que ainsi come si baron le menoient à force à Tours contre les Normans qui la terre dégastoient, il et si grant paour que la mort l'emprist, et l'en convint rapporter en litière, etc.» (Manusc. du roi, n° 9633, f° 64.)
VI.
ANNEE: 882.
_Coment Carlemaine retourna du siège, après la mort son frère, pour aler contre les Normans. Coment il leur rendi treu en pacifiant à eus. Coment il furent desconfis devant Paris, par la vertu saint Germain. Coment il gastèrent Laonnois et coment le roy Carlemaine les desconfist._
Tout maintenant que le roy Loys fu mort et enterré, les barons du royaume mandèrent à Carlemaine qui devant Vienne tenoit siège, que il s'en venist hastivement et laissast une partie de sa gent contre Boson; car son frère estoit mort; et il estoient jà tous appareilliés pour ostoier contre les Normans qui avoient prins la cité de Trèves et de Couloingne; et les églyses et les abbayes, qui ès cités et entour estoient, avoient arses et destruites, et l'églyse Saint-Lambert du Liège[182]: et de là s'en estoient alés à Aix-la-Chapelle, et avoient gastées les églyses de l'éveschié de Tongres et d'Amiens et de Cambray et une partie de l'arceveschié de Rains, et jà estoient venus jusques à Mez. Et s'estoit à eus combatu Wales, l'évesque de Mez; et estoit issu hors à bataille contre eus, tous armé luy et sa gent; tout fust-ce contre l'office et la dignité d'évesque. Mais besoing l'avoit contraint à ce; occis avoit esté et sa gent desconfite et chaciée. Après ce luy mandèrent les barons qu'il venist liement, et que il estoient tous appareilliés de le recevoir à seigneur, et de eus mettre en sa seigneurie. Ainsi le fist comme il le mandèrent. Et peu de temps après qu'il fust parti du siège de Vienne et qu'il s'apareilloit d'aler contre les Normans, droitement au moys de septembre, luy vindrent nouvelles par certains messages que il avoient la cité prinse, et que Richart qui frère estoit Boson en avoit mené sa femme et sa fille en la contrée d'Ostun.
Note 182: _Du Liège._ Le latin ajoute: _Et Promiæ_.
En ce temps issi Hastingues et les Normans dessus le fleuve de Loire, et s'en alèrent sur la Marine. Et quant Charles, le roy d'Austrasie[183], fust venu à tout son ost contre les Normans, et il fu aucques près de leur forteresse, si luy failly le cuer et fist paix à eus, par le conseil d'aucuns de sa gent: meisme en tele manière que Godefroi qui sire estoit de celle gent recevroit baptesme, il et ses Normans, et auroit Frise et toutes les honneurs que Roric avoit devant tenues. Et par dessus tout ce donna-il grant somme d'or et d'argent que il avoit prins et tollu el trésor Saint-Estienne de Mez et aux autres églyses, à Sigefrois et Curmones et à leur compaingnons: et plus grant lascheté de cuer fist-il encore, à souffrir que il démourassent là meisme, à la nuisance du royaume son cousin et du sien meisme. Quar cil Sigifrois assist puis la cité de Paris à tout quarante mille Normans. Mais cil Gozlin de quoy l'istoire a dessus parlé, qui évesque estoit de celle cité et abbé de Saint-Germain, et le conte Eude qui puis fu roy de France, la deffendirent si bien, par les mérites Nostre-Dame Saincte-Marie, et par les suffrages Saint-Germain qui leur furent en ayde, que oncques prendre ne la purent, ains s'en partirent atant. En ce comtemple, prinstrent les moines le corps sainct Germain qui jusques alors avoit esté en la cité, et l'en enportèrent en l'abbaye[184], et les Normans dégastèrent tout, et essillèrent et ordoièrent toute l'églyse; mais par les mérites des glorieux confesseurs en y eut assez de mors, et les autres s'en alèrent mal et confus à grant paour. Et de ce fu le conte Eude merveilleusement lié, qui bien vit et apperçut les grans miracles que le glorieux confesseur fist à ce siège. Dont il fu si devot vers luy après, que il fist faire un riche vaisel d'or et de pierres précieuses, où son glorieux corps repose encore jusques au jour d'huy.
Note 183: _Le roy d'Austrasie._ Le latin dit: «Nomine imperator.» C'est Charles-le-Gros.
Note 184: Il falloit d'après le latin: «Les moines _déposèrent_ le corps de saint Germain dans le monastère du saint Pontife, situé dans la ville de Paris.»
A Hues le fils le jeune Lothaire abandonna Charle les trésors et les richesses de l'églyse de Mez, contre le droit des canons qui dient que on les doit garder à l'évesque qui aprez doit venir.
Engeberge, la femme Loys l'empereur d'Ytalie, que l'empereur avoit envoyé en Allemaingne, envoia-il à Rome à l'apostole Jehan, qui ce mandé luy avoit par Liétart, l'évesque de Verziaus. Ainsi se départi des Normans et ala en la cité de Garmaise pour tenir parlement ès kalendes de novembre. A ce parlement vint l'abbé Hues, et requist au roy Charle que il rendist à Carlemaine, si comme il luy avoit promis, celle partie du royaume que Loys son frère avoit reçue ainsi comme en garde. Au départir n'emporta-il nulle certaineté de sa requeste; mais moult fu grant dommage au royaume que cil Hues n'estoit pas présent; quar Carlemaine n'ot pas force de gent par où il peust contrester aux Normans, pour ce meismement que aucuns des barons se retrayrent, quant il luy durent aydier. Et pour ce en prisrent-il hardement d'aler jusques à la cité de Laon; car il n'estoit qui les contredéist. Ce qu'il trouvèrent entour prisrent et ardirent, et ordenèrent qu'il iroient par Rains et puis par Soissons, et par Noyon s'en retourneroient à Laon. Et puis après quant il auroient la cité prinse si prendroient tout le royaume. En ce point que Halmar, l'arcevesque de Rains, oy ces nouvelles, moult ot grant paour: car tous ses hommes deffensables estoient lors avec le roy Carlemaine. Par nuit se leva comme cil qui moult estoit malade, si prist le corps saint Remy et les aournemens de l'églyse de Rains, et se fit porter en une chaière porteresse, si comme sa maladie le désiroit, oultre le fleuve de Marne en une ville qui a nom Esparnay. Les chanoines et les moines s'enfuyrent çà et là où il purent. Et les Normans firent ce qu'il avoient devisé, et vindrent jusques aux portes de Rains: ce qu'il trouvèrent dehors les portes robèrent, et aucunes petites villes d'entour mistrent en feu et en flambe. Mais oncques dedans la cité n'entrèrent, tout ne fust-elle oncques défendue; car la vertu de Dieu et la mérite des corps sains qui dedans estoient la deffendirent. Carlemaine le roy des Frans qui oy dire que les Normans venoient et qu'il fesoient tant de maux, lors s'appareilla et ala contre eus à tant de gens comme il pot assembler; forment se combati et en occist grant partie de ceulx qui les proies enmenoient à leurs compaingnons vers la cité de Rains, et les autres fist flatir et noier en la rivière d'Aisne; les proies qu'il enmenoient rescoust, la plus grant partie et la plus fort se mist en une ville qui a nom Avaulx[185]. Ceulx ne pouvoient sa gent assaillir sans grant péril pour le lieu qui fors estoit, et pour ce se retraystrent. Quant ce vint vers le vespre, il se hebergèrent aux villes voisines, et quand les Normans virent que il fu anuitié et que la lune fu levée, il issirent de cette ville et s'en retournèrent arrière, par celle voix meisme qu'il estoient venus.[186]
Note 185: _Avaux._ Aujourd'hui sur l'emplacement d'_Ecry_ ou _Erchery_.
Note 186: Ici s'arrête le manuscrit d'abord trouvé dans l'abbaye de St-Bertin, et qui a fait surnommer _Annales de Saint-Bertin_ la chronique qui y étoit renfermée. Il est certain que le nom et la patrie des auteurs de ces annales sont également incertains. Depuis, on a retrouvé le même texte dans d'autres manuscrits et au milieu d'autres monumens historiques. Il avoit même été déjà publié avec quelques additions importantes, à la suite de la compilation dite d'Aimoin, sous le titre de continuation de ce dernier. Ce qui suit est emprunté à la chronique désignée sous le nom de _continuateur d'Aimoin_. On pourroit aussi bien l'appeler le continuateur des _Annales de Saint-Bertin_.
En celle tempeste meisme que Hastingues et ses Normans se foursenoient ainsi, maint corps sains furent ostés de leurs propres lieux et raportés en France. Saint Amand fu porté à divers lieux, et au darrain il fu mis à Saint-Germain-des-Prés dessoubz Paris, où il repose encore jusques au jour d'uy. Et fu aporté lors avec le corps saint Agofroy son frère, et le corps saint Thurion, arciprestre de l'églyse de Dol en Bretaigne.
VII.
ANNEE: 884.
_De la mort le roy Carlemaine et de son fils Loys-Fai-noient. Coment appelèrent en aide l'empereur Charle les barons, contre les Normans, et coment il revindrent en France. De la mort Loys-le-Fai-noient. Coment les barons couronnèrent le roy Eudes pour l'enfant garder qui fu appelé le roy Charles-le-Simple._
(Mort fu le roy Carlemaine; mais comment né quant il mourut ne parole pas l'istoire, et pour ce nous en convient taire.) [187]Après luy régna son fils qui par surnom fu appelé Fai-noient. Sy fu ainsi surnommé ou pour ce qu'il ne fit nule chose que l'on doive mettre en mémoire ou pour ce que il traist une nonnain de l'abbaye de Chiêle et l'espousa par mariage, si comme aucuns disoient; que c'est l'un des grans pechiés que nul homme puisse faire.
Note 187: L'histoire de ce roi _Louis Fai-noient_ est entièrement fausse; on doit supposer que par l'effet d'une transposition on aura mis sur le compte d'un fils de Carloman qui mourut sans enfans, ce qui se rapportoit soit à son frère, soit à son père.