Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 7

Chapter 73,919 wordsPublic domain

Note 143: _Vegnon-Moustier._ «Usquè ad Avennacum monasterium pervenerunt, et conventum suum ad montem Witmari condixerunt.» Au lieu de _Vegnon-Moustier_, il faut lire _Avenay_, petite ville de Champagne aujourd'hui célébre par ses vins et autrefois par son abbaye de filles, de l'ordre de saint Benoît. Plus bas, par _montem Witmari_, que notre chroniqueur traduit _Moiemer_, il faut entendre le _Mont-Aimé_, près Vertus, à quatre lieues d'Avenay.

Note 144: _Chaene-en-Cosse-Selve._ «Ad Casnum in Cotiâ.» C'est aujourd'hui, suivant Dom Bouquet, _Chesne-Herbelot_, à la sortie de la forêt de _Cuise_, aujourd'hui _de Compiègne_.

Note 145: _L'espée Saint-Père._ «Per spatam quem vocatur S. Petri.» Le ménestrel du comte de Poitiers a rendu ce passage des Annales de Saint-Bertin d'une manière plus intéressante: « A Compiègne, vint à luy Richeut, »la fame Charles son père, plourant et dolente outre mesure, et si li dist: Dous amis, je t'aport, par le commandement de ton père, son royaume que il te donna devant sa mort et l'espée qui est apelée de Saint-Pierre, par laquelle il te revesti du royaume devant moi et devant maints autres, etc.» (Manuscrit du roi 9633, f° 63.)

Note 146: _Haimar._ Hincmar.

Note 147: _Annales Bertinianæ, anno 878._ C'est à ce couronnement si vivement contesté et dont les historiens nous ont vaguement indiqué les circonstances, que doit se rapporter la branche de la _Chanson de geste_ de Guillaume au court nez, intitulée: _Le coronement Loys_. Elle débute par un morceau de haute poésie qu'on nous saura gré de reproduire ici:

Quant Diex fist primes nonante et neuf reaumes Lou premiers rois que Diex tramist en France Coronés fu par anuncion d'angles; Por ce, dit l'en, totes terres l'appendent: Que li appent Baviere et Alemaigne, Tote Borgoigne, Loheraigne et Toscane, Poitou, Gascoigne dusqu'aus marches d'Espaigne.

Cela sent assez bien, à mon avis, l'époque Carlovingienne; mais continuons:

Rois qui de France porte coronne d'or Preudons doit estre et hardis de son cors. Bien doit mener cent mille hommes en ost, Parmi les pors, en Espagne la fort. S'il en trueve home qui li face nul tort, Tant le demaine que l'ait ou pris ou mort, Et devant lui face gesir le cors. Sé ce ne fait, France a perdu son los, Ce dit la geste, coronnés est à tort.

Li coronemens le roy Loois, manusc. du roi, n° 7535.

Note 148: Ce Godefroi étoit fils de Roricon, comte du Mans, et frère de abbé Gozlin.

En ce temps avint que l'apostole Jehan fu moult durement esmeu contre deux contes, Lambert et Albert, qui avoient ses cités et ses villes proiées et robées. Si puissamment comme il put les escomenia: de Rome s'en issi et emporta moult de précieuses reliques, Formose l'évesque de Portue enmena avec luy, en mer se mist et vint à navie jusques à Alle-le-Blanc. Si arriva droitement le jour de Penthecouste. Lors envoia ses messages au prince Boson, et cil lui envoia gens pour luy conduire jusques à Lyons sur le Rosne. De là manda au roy Loys de France que il luy venist à l'encontre là où il pourroit miex, à son aisement. Et le roy envoia à l'encontre de luy aucuns de ses évesques, et luy requist qu'il venist jusques à Troies, et commanda que les évesques du royaume luy administrassent leurs despens. Encontre luy vint à Troies ès kalendes de septembre; car il n'i put plus tost aler pour sa maladie. Lors assembla grant concile de tous les évesques du royaume et de la province de Belge. En ce concile fist relire l'escommeniement dont il avoit escommenié à Rome Lambert et Albert: à Formose et Grégoire requist et à tous les prélas leur assentement en cest escommeniement, et les prélas lui requistrent que ainsi comme il avoit ce fait réciter par escript, ainsi leur ottroiast-il à avoir, si que il peussent mieux et plus certainement prononcier leur assentement. Ainsi leur ottroia l'apostole, et, le lendemain, quant le concile fu assemblé, baillèrent leur escript à l'apostole qui contenoit telle sentence:

«Syre père apostole Jehan, de la sainte Eglyse de Rome, nous évesques de France et de Belge, fils sergens et disciples de votre auctorité, nous nous dolons pur grant compassion et plorons pour les plaies et les griefs que les mauvais menistres et fils du déable ont fait à notre mère et maistresse de toutes les églyses, l'Eglyse de Rome, et soustenons nostre jugement, et nous consentons de cuer et de bouche et de voix à la sentence que vous avez donnée sur eulx et sur leurs aydes, selon les drois des canons qui furent establis et donnés par nos ancesseurs; et nous qui sommes sacrez par le Saint-Esprit à l'ordre de prebstre et à la dignité d'évesque, les férons et tresperçons du glaive du Saint-Esprit qui est la parole de Dieu. C'est à savoir que, ainsi comme vous les avez dégetés de saincte Eglyse, nous les en dégettons. Et ceulx qui à satisfacion vouldront venir, qui seront absous de vostre auctorité, et par vous seront receus en saincte Eglyse selonc les canons, nous tendrons pour absous et pour fils de saincte Eglyse. Tout aussi comme il avint jadis des plaies d'Egypte selon ce que nous trouvons en la saincte Escripture, que il n'y avoit maison où il ne y eust un mort, né nul n'y avoit qui sceust l'autre conseillier, pource que chascun avoit assez à plourer en sa maison; ainsi est-il de nous évesques, que chascun a assez à plourer en son églyse; et, pour ce, nous tous vous supplions humblement que vous nous secourez de vostre auctorité, et vous requérons que vous establissiez et confermez un chapitre pourquoy nous en soions si fors et si garnis par l'auctorité de l'Eglyse de Rome que nous nous puissions vigoureusement deffendre contre les parjures maufaiteurs qui tollent et détruisent les biens de nos églyses, et qui despisent les sentences et les dignitez des évesques; selon ce que dist saint Pol l'apostre, que tel gent soient livrés au déable, mais que il soient touteffois saufs au jour du juise[149] Jeshu-Crist.» Cette sentence fist l'apostole Jehan escripre avec la sentence de l'escommeniement, et voult que tous les évesques y méissent leur subscripcion. Après commanda que les canons du concile de Sardique feussent leus devant tous, et les décrets l'apostole Léon qui parolent des évesques qui remuent leurs sièges; et les canons du concile d'Auffrique qui deffendent les transmutations des évesques qui pas ne doivent estre, né que l'en doive de rechief baptisier né de rechief ordener; et ce fut fait pour l'arcevesque Frotaire qui de Bordeaux s'en estoit alé à Poitiers et de Poitiers à Bourges.

Note 149: _Juise._ Jugement. Cette fin est une citation de la première épître de saint Paul aux Corinthiens: «Traditus Sathane spiritu salvus fiat in die Domini nostri Jesu-Christi.»

II.

ANNEE: 878.

_Coment l'apostole refusa la royne à couronner; et coment il et les prélas assemblèrent à Troies. Du débat entre Haimar et Adenofle, de l'éveschié de Loon; du mariage de la fille Boson au fils le roy. Coment l'apostole s'en revint, et du parlement des deus rois Loys._

Après ces choses couronna l'apostole le roy Loys; et le roy le semont à mengier avec lui et sa femme: richement le fist de viandes servir et de vins, puis se départi l'apostole et s'en ala à Troies. Puis lui requist le roy par ses messages que il voulsist couronner sa femme à royne; mais il ne le voult faire[150]. Lors vindrent avant deux évesques Frotaire et Aldagaire, et aportèrent à l'apostole un commandement, devant tous les évesques, de l'empereur Charles-le-Chauf, par quoy il revestoit Loys son fils du royaume de France: et luy requéroient, de par le roy Loys, qu'il affermast ce précept par son privilège. Lors traist avant l'apostole l'exemplaire ainsi comme[151] d'un commandement fait par l'empereur Charles, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à l'Eglyse de Rome, qu'il peust tollir, ainsi comme par droit, à l'abbé Goslin et retenir à soy. Si cuidoit-on que ce eust esté fait et pourchassié par le conseil de ces deux évesques et d'autres conseilleurs. Et au roy Loys dist l'apostole sé il vouloit que il méist son privilège sur son commandement, que il confermast avant le précept de son père. Comme ceste chose eut esté baillée et pourchasciée par malice et non mie selon raison, ainsi vint-elle au derrenier à noient.

Note 150: _Il ne le voult faire._ Parce que Louis-le-Bègue avoit répudié sa première femme Ansgarde, alors vivante. Le pape, en s'opposant dans cette occasion au voeu du roi dont il alloit implorer la protection, montra certes une fermeté vraiment apostolique. L'abbe Vély toutefois a bien eu le courage de considérer le refus du souverain pontife comme l'effet probable d'une odieuse intrigue. (Voyez tome 2, p. 135 de son _Histoire de France_.)

Note 151: _Ainsi comme._ C'est-à-dire: _Simulé, prétendu.--D'un commandement_. D'un don.

En ce mois meisme que fu ce fait, le roy vint à Troies et ala à l'ostel l'apostole par le conseil des barons; à luy parla bien privéement et puis alèrent ensemble là où les évesques estoient assemblez delez l'ostel l'apostole. Là furent escommeniés Hues le fils Lothaire et Haymes et tous ceulx de leur complot, pour ce qu'il faisoient force et outrage à aucuns des évesques par le consentement le roy Loys. Lors dist l'apostole que Adenofle, qui par s'auctorité avoit esté ordené évesque, tenist son siège, et son office d'évesque, et Haymar chantast messe sé il vouloit et eust partie de l'éveschié de Laon. Lors se traist avant Adenofle et requist à l'apostole que il l'assousist de l'éveschié, pour ce que il estoit trop foible desoremais à porter si grant fais et qu'il vouloit entrer en religion. Mais il ne put ce empétrer, ains luy fu commandé et par le commandement le roy et des évesques qui sa partie soustenoient que il féist office d'évesque, et que il tenist son siège. Et quand les évesques de la partie Haymar eurent oy que l'apostole eut dit qu'il chantâst messe sé il vouloit, et que le roy se consentent à ce que il eust des biens de l'éveschié, cils et les autres évesques des autres provinces et régions, sans que l'en le cuidast mie, emmenèrent Haymar tout revestu comme prebstre en la présence de l'apostole et sans son commandement, et puis le menèrent chantant jusques à l'églyse et lui faisoient donner bénéicon au peuple. A tant se départi le concile.

L'endemain Boson semonst le roy et sa femme avec luy; et le roy y ala et y mena aucuns de ses conseilleurs, moult le fist bien servir de diverses viandes et de divers vins. Là fu fait un mariage de la fille Boson et de Carlemaine le fils le roy; et le roy, par ceulx de son conseil, départi les terres et les honneurs de Bernart le marchis de Gothie, à Thierry le chamberlent et à Bernart le comte d'Auvergne.

De Troies se parti l'apostole Jehan, et s'en ala à Chaalons, puis à Morienne. Après passa les mons de Mont-Cenis, et eut convoy de Boson et de sa femme jusques ès plains de Lombardie, et s'en retourna à Rome. Le roy se départi de Troies et s'en ala à Compiègne; là oy nouvelles des messages qu'il avoit envoies à Loys son cousin, et ce qu'il avoient fait de la besoingne. Si les avoit là envoiés pour traitier de paix entre luy et son cousin. De Compiègne mut à tout une grant partie de son conseil, et s'en ala à Haristale. D'autre part vint Loys son cousin ès kalendes de novembre et assemblèrent en une cité qui a nom Marsne[152]. Là fu paix confermée entr'eux deux, et puis mistrent un autre parlement d'assembler à la Purification Nostre-Seigneur. Lors vint le roy Loys, le fils l'empereur Charles-le-Chauf à Gondolville, et le roy Loys, le fils le roy Loys de Germanie, revint d'autre part près de cette ville où il pot plus aisiément demourer; et puis après assemblèrent à parlement. Là furent ordenées les choses qui cy s'ensuivent, par le consentement de leurs loyaux barons.

Note 152: _Marsne._ Mersen.

III.

ANNEE: 879.

_Des convenances et de l'accort qui fu entre les deus roys. Et coment il fu traitié en chascune jornée, au profit des deus roiaumes; tout n'en fust-il après tenu, par la dnsloiauté le roy Loys de Germanie._

C'est la convencion et l'accors entre les deux glorieux roys Loys le fils Charles-le-Chauf, et Loys le fils le roy de Germanie, qui fu faite ès kalendes de novembre, en un lieu qui est appelé Furones[153], par le commun accord et par l'assentement des barons des deux royaumes, en l'an de grâce D. CCCC et LXXIX[154].

Note 153: _Furones._ Aujourd'hui _Foron_, à peu de distance d'Aix-la-Chapelle.

Note 154: 879. Le latin dit: 878.

Lors commença à parler le roy de Germanie et dist ainsi: «Comme le règne Lothaire fu parti entre l'empereur Charles et nostre père le roy Loys, ainsi voulons-nous qu'il le soit et que les parties soient établies. Et sé aucuns de nos princes et de nos gens ont riens prins né saisi du royaume vostre père, nous voulons qu'il le laissent à vostre commandement. Et pour ce que partison ne fu faite oncques de notre part du royaume d'Italie, que le roy Loys tint; ce que chascun en tient, si le tiengne orendroit encore en ceste manière; jusques à tant que nous puissions assembler encore une autre fois par la voulenté Nostre-Seigneur, et déterminer miex par bon conseil ce que drois et raison sera. Et pource que on ne peut orendroit faire nulle raison de notre partie du royaume d'Italie, sachent tous que nous en avons requis notre droit et requérons à l'ayde de Dieu.» Ce fu ainsi establi en la première journée.

Le secont jour refu ainsi parlé: «Pour ce que la fermeté de notre amour et de notre conjonction ne puet pas estre maintenant confermée, pour aucunes causes qui l'empeschent maintenant, jusques à ce parlement que nous mettrons, telle amistié soit faite entre nous, par la grace de Nostre-Seigneur, de bon cuer et de bonne confience et de foy entérine, si que nul de nous né de nostre conseil ne soustraie né forconseille riens qui soit à l'onneur né à la prospérité de nous né de nos roiaumes.»

Au tiers jour fu ainsi ordené, que sé païens ou faux chrestiens envaïssent leur roiaumes, que l'un aideroit à l'autre quant mestier en seroit, de quanque il pourroit par soy ou par ses gens. «Et s'il avenoit,» dist Loys fils de l'empereur, «que je vesquisse plus que vous, je aideray Loys vostre fils, qui encore est petis et jeune, et les autres que Dieu vous peut encore donner, si que il peussent leurs terres gouverner.»

Le quart jour fu ainsi gouverné et ordené: «Que sé aucuns murmureurs et envieux, qui tousjours portent envie à bien et à paix, s'efforçoient de semer tençons et discordes entre nous pour troubler nous et nos roiaumes, que nul de nous ne les reçoive né ne voie voulentiers, s'il n'est ainsi que il le voulsist monstrer raisonnablement par devant nous deux, et par devant nos gens. Et s'il ne vouloit le faire, que il n'eust priveté né société à nul de nous. Et que nous le getissons hors comme traytre et faux semeur de discorde entre les frères, si que à l'exemple de luy nul ne soit si hardi que il ose aporter tels mensonges.»

La quinte journée fu ainsi atirée. Et dist Loys le fils l'empereur Charles: « Or convient que nous envoions nos messages aux deux glorieux roys Charles et Charlemaine, qui leur feront assavoir le parlement que nous avons mis à la huitiesme yde de février et qui leur prient de par nous qu'ils viennent là. Et sé il viennent, si comme nous désirons, que nous les accompaignons avec nous à la voulenté de Nostre-Seigneur, et au commun profit de saincte Eglyse et du peuple chrestien que nous avons à gouverner. Si que nous soions une chose en luy qui est seul et que nous voulons et disons et nous façons une chose, selon les apostres, c'est que en nous n'ait né tençons né discorde. Et s'il avenoit que il n'y vousissent venir, pour ce ne lairons nous mie que nous n'y venons si comme il est ordené, et que nous ne façons selon la voulenté Dieu, si comme nous avons devisé. Et sé il n'estoit ainsi par aventure et que autre nécessité avenist que l'en ne peust autrement eschiver, par quoy nous ne puissions ce faire, et s'il avenoist qu'il fust ainsi; que l'un féist resavoir à l'autre le terme du parlement qui seroit de nouvel prins. Et que il soit ainsi que nostre amour soit né muée né changée né amenuisiée jusques à tant que Diex vueille que elle soit du tout confermée. Et si ordenons des choses des églyses, des éveschiez et des abbayes où que ce soit de nos deulx roiaumes, si comme les évesques et les abbés les tiengnent paisiblement. Et sé aucun les prenoit né saisissoit en quelque royaume que ce soit et fust contre raison, que elles fussent rendues selon droit.»

La sixiesme journée fu ainsi ordenée: «Pour la paix des roiaumes, pour ce que il pevent aucunes fois estre troublés par aucuns hommes vagues et qui riens qui maux soient ne redoubtent à faire, nous voulons que en quel lieu que ce soit que tel gent vendront, que il ne puissent fuyr né eschever la justice de ce qu'il aront fait. Et que nul de nous ne les tiengne né ne reçoive à autre chose fors en tant comme il le tendra, pour amener à rendre raison et à faire amende selon son fait. Et s'il définoit de venir avant, cil en cui roiaume il s'enfuyra le fera chacier et prendre, jusques il soit amené avant pour raison rendre; ou il soit du tout bani et essilié des deux roiaumes. Si voulons que cil qui par leur meffait auront perdue la prospérité de leurs choses et de leurs héritages, que il soient jugiés selon les anciens drois de nos ancesseurs. Et s'il en y a nul qui die que il ait à tort perdue la prospérité de ses choses, viengne avant en nostre présence et recuèvre ses choses, sé droit les lui donne.»

IV.

ANNEE: 879.

_Du département des deus rois, et de la mort Loys le roy de France qui fu appelé le Baube. De l'abbé Gozlin et du conte Corral, et du roy de Germanie coment il vint en France; et coment il s'en retourna sans riens faire._

[155]Après ces choses ainsi devisées, se départirent les deux roys Loys; le fils le roy Loys de Germanie retourna en sa terre, et Loys le fils Charles s'en ala par Ardenne et fist la feste de la Nativité à une ville qui a nom Longlaire[156]: un peu de temps y demora et s'emparti après la Chandeleur, et vint à Compiègne[157]. De là mut à Ostun, pour aller sur le marchis Bernart[158] qui contre luy s'estoit révélé. Jusques à Troies s'en ala, si luy convint là demourer pour une maladie qui le prist, et cuidoit-on qu'il eust esté empoisonné. Et quand il senti que la maladie lui engregoit et qu'il ne pouvoit avant aler, si manda son fils Loys; quant venu fu, si le livra especiaument en la garde de Bernart le conte d'Auvergne[159]. Pour ce envoia tantost son fils et celuy Bernart en qui garde il l'avoit livré à l'abbé Huon, à Boson, Tierri[160] et ses autres amis qui là estoient, en la cité d'Ostun. Et leur commanda qu'il saisissent la conté et la livrassent à Bernart[161] à qui il l'avoit donnée. Lors se parti de Troies à quelque grief et retourna à Compiègne par l'abbaye du Juerre[162]. Et quant il senti qu'il ne pourroit eschapper de cette maladie, il envoia à Loys son fils s'espée, sa couronne et son sceptre et ses autres royaux aornemens, par Huede, l'évesque de Beauvais, et par le conte Auboin; et manda à ceux qui avec luy estoient que il le féissent sacrer et couronner. Et quant ce vint en la quarte yde d'avril, droitement le vendredy de crois aourée, vers le vespre, il trespassa de ce siècle, entour celle heure que Jesu-Crist rendi son esprit à Dieu le père. L'endemain, que il fu la vegille de Pasques, il fu mis en sépulture, en l'églyse Nostre-Dame. Quant l'évesque Huede et le conte Auboin sceurent que il fust mort, il baillèrent ce qu'il portoient à Thierry, le chamberlen, et retournèrent isnellement[163] arrières. Et quant ceus qui avec l'enfant estoient sceurent que le roy fust trespassé, il mandèrent aux barons de ceste France par deçà, que il venissent encontre eulx, à Meaux, et là traiteroient ensemble qu'il feroient. Là furent faites unes convenances entre Thierry et Boson, dont l'abbé Hues fu jugieur: que il auroit la conté d'Auxerre, et Thierry auroit en eschange les abbayes de ce pays. L'abbé Gozelin à qui il souvenoit bien des ennuis et des griefs que ceus lui avoient fait qui envie lui portoient, se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit moult en l'amour et en la familiarité Loys, roy de Germanie, et de la royne et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et là mené en prison. Mais, avant, s'en ala à Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de seigneuries, sé il pouvoit ce faire à quoy il béoit, qu'il le crut et s'accompaigna à luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent venus à Meaux, se hasta-il d'envoier aux évesques et aux abbés et aux puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent assemblés, si leur loèrent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy de Germanie, et ce scéussent-il, sé il faisoient ce, qu'il leur donroit les terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques à ce temps. Par convoitise et par desloiauté s'i accordèrent-il et mandèrent au roy Loys de Germanie et à sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques à Mez et là leur amenroient tous les évesques et les abbés et les haus hommes du roiaume de France. Lors se mistrent en voie à aler encontre luy, robant et gastant tout le païs devant eus, selon la rivière d'Aisne, jusques à tant qu'il vindrent à Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de Germanie venu à Mez. Lors luy mandèrent de rechief que il venist jusques à Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiément luy mener le peuple du roiaume. Lors s'aprocha jusques à Verdun: en cette voie firent ses gens tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul paien né nul tirant.

Note 155: _Annal. Bertinianæ, anno 879._

Note 156: _Longlaire._ Aujourd'hui _Glare_, dans le diocèse de Liège.

Note 157: _Compiègne._ Il falloit _Pontigon_ (Ponthion).

Note 158: _Le marchis Bernart._ Fils d'un autre Bernard et de Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reçu le titre de marquis de Gothie, en 865, et en avoit été dépossédé dans le synode de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.)

Note 159: _Bernart, le comte d'Auvergne._ Fils de Bernard, duc de Septimanie, père de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succédé à Bernard, fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en 886.

Note 160: _Huon, Boson, Thierri._ Hugues, fils du comte Conrad, mort en 886. Boson, duc de Provence, frère de Richilde. Thierry, chambellan de Louis-le-Bègue, comte d'Autun.

Note 161: _Bernart._ Le latin dit avec raison: _Thierri_.

Note 162: _Juerre._ Aujourd'hui _Jouarre_; c'étoit une abbaye de l'ordre de saint Benoît, sous l'invocation de la Ste-Vierge.

Note 163: _Isnellement._ Promptement.

Note 164: _Furent assemblés._ Le lieu de la réunion fut le confluent du _Tairin_ et de l'_Oise_, auprès de Creil. «Ubi Thara Isaram influit.»

Note 165: _A Verdun._ Le latin dit: depuis _Servais_. «Per Silvacum et secus Axonam.... usquè ad Viridunum.»