Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 6
«Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: «Ton esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.» Tantost fu ravy son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist cette chose blanche: «Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.» Et quant il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui répondirent: «Nous feumes,» distrent-il, «évesques ton père et tes aïeulx, et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.» Et endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse, estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens, et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent, quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton, l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en hurlant: «Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les tourmens de plusieurs métaulx.» Tandis comme il entendoit en grant paour et en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy ames qui très-horriblement crioient: «Puissans puissamment sueffrent tourmens.» Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il aucuns des princes son père, ses frères et ses soeurs meismes, qui luy commencièrent à crier: «Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes, pour nostre malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.» Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy.
Note 134: _Un luissel_, etc., ou peloton. «Tenuitque in manu suâ glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent facere cometæ quando apparent.»
Note 135: _Adeser._ Atteindre. «Contingere.»
Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et aggravé: «Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.» Après ce, luy dist qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes plains d'iaue boullant. «Ceulx,» dit-il, «te sont appareillés, sé tu ne t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.» Lors eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel mésaise, si luy dist: «Viens après moy à la deuxième partie de la délicieuse vallée de paradis.» Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si li dist: «Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines, ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais assez peu de jours.» Et lors se retourna Loys et luy dist: «L'empire des Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de ma fille.»
Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant: et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: «Tel est cet enfant comme cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,» luy dist Lothaire, «rends li maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.» Lors deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136]
Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique, et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire, on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante; tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve: la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens, le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la _Divina Comedia_, mais comme l'immortelle création d'un génie vigoureux, implacable et mélancolique.
XIV.
ANNEE: 877.
_Des grans terres et possessions que il donna à l'abbaïe de Saint-Denys et à plusieurs autres abbaïes._
[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et aus églyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres bénéfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France où il repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et possessions confirmées par ses chartres, que ce n'est se merveilles non. [138]Après ama moult celle de Saint-Cornille à Compiègne, car il la fonda en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et saintuaires. Moult ama la ville de Compiègne et la fit ceindre de fossés en lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil donna à l'églyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant l'autel de la Trinité. La première establit pour l'ame de l'empereur Loys son père; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mère; la tierce pour luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa première femme; la quinte pour la royne Richeut sa présente femme; la sixième pour toute sa lignée présente et trespassée; et la septième pour Boson et pour Gui et pour tous ses amis familiers. Après establi quinze cierges au réfectoir à mettre sur les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois à collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et meismement aus grandes festes. Après donna neuf lieues de Saine en ung tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru de Sèvres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de Saint-Germain-en-Laye, si entièrement et si franchement que nul n'a né pêcherie, né justice haute né basse, né au cours né en l'yaue né ès rivages en quelque terre que ce soit, fors l'abbé et le couvent de Saint-Denys, qui aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue. Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses guerres maintenir contre ses frères, que les anciens rois et les princes avoient laiens jadis offert par grande dévotion, volt-il donner aussi comme en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renommée: et la fit venir à Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aïeul l'avoit apportée à Ais-la-Chapelle quant il ot apporté les reliques d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit là où elle fu premièrement establie. Si donna avec, l'un des sains clous dont nostre Seigneur fu attachié en la croix parmi les piés, et grande partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Siméon dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire tout carré qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras saint Jacques l'apostoile frère nostre Seigneur. En la dextre partie enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre costé le bras saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont scellés et enclos, fu-il appelé l'autel de la Trinité. Si est assis sur l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chantée dessus la messe matinel. Après donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous les royaumes du monde ne fu oncques oeuvre si soubtille. Avec ce donna laiens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est aornée de grand plenté de fines pierres précieuses, et aux quatre chiefs de cette croix sont scellées et encloses soubtilement precieuses reliques des corps sains, en chasses soubtilement ouvrées. Avec ce donna un autre grand vaissel d'éleutre, si est aorné au milieu et tout à l'entour de grand plenté de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche joïel, si riche et si précieux que à peine le pourroit-on aprisier, tout fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres enchassées en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un siège précieux. C'est à savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par dehors, soubtilement ouvré et couvert de bandes d'or aorné de grans saphirs et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est scellé le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque de Ravenne et disciple saint Père. Avec ce donna cinq paires de tiextes d'évangile soubtilement ouvrés d'or et de pierres précieuses; et si rendit aux martirs sa grant couronne impériale, qui est pendue aux grans festes devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir aus martirs leurs couronnes dont il sont couronnés au royaume, ou envoier quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle églyse est aornée de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres précieuses, si est-elle garnie d'autres plus précieux aornemens; car elle est raemplie et saoulée de précieux corps sains, martirs, confesseurs et vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement. Premièrement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint Eleuthère. Après, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent martirisées à Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint Panefrède, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre oratoire. Après, l'un des Innocens que le roy Hérode fit décoller, en ung bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et sont mis tous en une chasse. Après gist le corps saint Peregrin le martir, premier évesque d'Aucierre, qui fu laiens apporté par grant miracle. Après gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Après gist le corps monseigneur saint Cucuphas le martir, tout à par soy en une chasse. Après gist le corps monseigneur saint Eugène le martyr, le premier archevesque de Tholète qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Après gist le corps du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu évesque de Gaiète en Espagne. Après gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe en Grèce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'églyse en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apporté, et par qui et en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci escript.)[140]
Note 137: On trouve le latin de cette première phrase après le récit de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de Saint-Germain (f°1er, recto, colonne 1re).
Note 138: Ex fragmente historiæ Franciæ. (Historiens de France, tome VII, page 215.)
Note 139: Ce don est constaté par l'épitaphe de Charles-le-Chauve, rédigée au XIIIème siècle comme le monument funéraire sur lequel on la lisoit à Saint-Denis. La voici:
Imperio Carolus Calvus regnoque politus Gallorum jacet hac sub brevitate situs, Plurima cum villis, cum clavo cumque corona, Ecclesiæ vivus huic dedit ille bona: Multis ablatis, nobis fuit hic reparator; Sequani fluvii Ruoliique dator.
Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de Charles-Martel et de Charlemagne dont les poètes ont le plus fréquemment confondu les _gestes_ avec l'histoire de ces deux héros. Tout à la fin du grand poème des _Lohérains_, on lit les vers suivans, qui semblent le résumé des traditions populaires le plus en vogue avant le XIIème siècle:
De cheste dame[*] ke jou ci vous devis, Karles li Cauf en fu premiers naïs, Chil fu frans rois rices et poestis, Et sainte église ama moult et chéri; Trésor n'ama, ki fust en serre mis. Les marchéans fist cerchier le païs; Tout si tresor furent abandon mis; Dix foires fist en France le païs, L'une est à Bar et deus mist à Prouvis, La tierce à Troies et la quarte à Senlis, Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi, Et la disiesme remist-il à Laigni. Ce savent bien li marchéant de Fris, Icil d'Artois, de Flandres le païs, De Vermendois, et chil de Cambresis, De Rains, de Cartres, et ausi de Paris; Chil de Provence en resont bien apris.
(Msc. du Roi, n° 9654, 3. _A_.) Note *: _Berte aux grans piés._
_Cy fénissent les fais Charles-le-Chauf._
CI COMMENCENT LES GESTES LE ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES AUTRES ROYS APRÈS JUSQUE AU GROS ROY LOYS.
* * * * *
I.
ANNEES: 877/878.
_Coment le roy Loys, qui fut appelé le Baube, donna aux barons ce qui leur plaisoit, pour acquerre leur grace. Et coment l'empereris Richeut luy apporta l'espée et le ceptre son père, et coment il fu couronné; coment il passa en Berry contre les Normans; de l'apostoile qui en France vint et fit concile des prélas._
[141]A Loys le fils Charles-le-Chauf, qui Loys-le-Baube fu appelé, vint la nouvelle la mort son père à Andreville[142] où il estoit. Lors au plus tost qu'il put manda les barons. A ceux que il put se réconcilia et atrait à s'amour par promesses et par dons. Aux uns donna contées, aux autres villes, et aux autres abbaïes, et fist à chascun selon son pooir, selon ce que il requeroit. Lors mut d'Andreville et par Carisi s'en ala droit à Compiègne. Moult se hastoit pour ce qu'il peust venir à tems à la sépulture son père, qui devoit estre mis à Saint-Denys, si comme il cuidoit. Mais quant il scéut que il estoit ensépulturé en Lombardie, en la cité de Verziaus, et il eut entendu que les plus grans hommes du royaume et contes et abbés s'estoient jà tournés contre luy avant qu'il mourust, pour ce qu'il donnoit les honneurs et les contées aus uns et là où il li plaisoit sans leur assentiment, il retourna à Compiègne.
Note 141: _Annales Bertinianæ, anno 877._
Note 142: _Andreville._ «_Audriaca-villa_.» Aujourd'hui _Orreville_, près de Doullens.
Les barons et ceulx qui s'en retournoient avec Richeut l'empereris en France, faisoient moult de maulx et dégastoient tout le pays devant eus, jusques à tant que il vindrent à l'abbaïe qui est apelée Vegnon-Moustier[143]. Lors pristrent un parlement à Moymer en Champaigne. Leur messages envoièrent à Loys et il leur envoia aussi les siens, et tant alèrent messages d'une part et d'autre que la besoigne fu ainsi ordennée que Richeut l'empereris et les barons vendroient à lui à Compiègne, et que le parlement qui fu pris à Moymer seroit mis à Chaene en Cosse-Selve[144]. A Compiègne vint donc ma dame Richeut et les barons droit à la feste Saint-Martin, et lui aportèrent le mandement que son père avoit fait au lit de la mort: que il lui laissoit le royaume de France et l'en revestoit par l'espée qui estoit appelée l'espée Saiut-Père[145]; et si luy envoioit une couronne et les royaux garnemens, puis un ceptre d'or à pierres précieuses. Puis alèrent tant messages entre Loys et les barons que il s'accordèrent tous et évesques et abbés à son couronnement; et il leur donna les honneurs du royaume selon ce qu'il requéroient par raison.--Lors fu couronné à Rains par les mains l'arcevesque Haimar,[146] par le consentement des barons et des prélas qui se mistrent en sa deffense et en sa garde, et luy jurèrent que il luy seroient loial selon leur povoir, en ayde et en conseil, au profist de luy et du royaume: et les vavasseurs se recommandèrent aussi à luy et luy jurèrent féauté et loiauté. (Mais, pour ce que l'istoire parle souvent des abbaïes du royaume, pourroient aucuns cuidier que ce fussent moines ou gens de religion; mais nous cuidons miex que ce fussent barons ou grans hommes séculiers à qui l'en les donnast à temps et à vie. Si estoit mauvaise coustume et contre Dieu que autre gent tenissent les biens de religion que ceulx qui la riule et l'abit en avoient; né le service Nostre-Seigneur ne povoit estre bien fait né les ordres bien gardés en telle manière. Sans faille, l'istoire ne parole pas plainement qu'il fust ainsi; mais assea le donne à entendre.) Le couronnement du roy Loys fu l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur D.CCC et LXXVIII[147]. La Nativité nostre Seigneur célébra à Saint-Maart delez Soissons. De là se parti et s'en ala à Andreville, et la feste de la Résurrection célébra à Saint-Denis en France. Puis s'en ala outre Saine pour trois raisons, à la prière Hue l'abbé: la première fu pour luy aidier contre les Normans; et la seconde fu pour ce que les fils Godefroy avoient saisi le chastel et les honneurs le fils le conte Audon[148], et la tierce si put estre pour ce que Haymes, le fils Bernard, avoit prinse la cité d'Evreux, et faisoit moult de maulx au pays d'entour; car il proioit et roboit tout quanqu'il trouvoit, à la guise des Normans. Jusques à Tours ala le roy: là fu si durement malade que l'en cuidoit qu'il déust mourir; mais la mercy nostre Seigneur l'allégea de cette maladie. Lors vint à luy Godefroy par le conseil de ses amis qui moult le tindrent court de ce faire, et amena avec luy ses deux fils: au roy rendirent ses chasteaux qu'il avoient saisis et les appartenances; par tel condition que il les tenissent après par son don et par sa voulenté. Après ces choses Godefroy converti grant partie de Bretons et les mena à la féauté le roy; mais après firent-il comme Bretons.