Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 5
Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot été le roy Loys de Germanie son frère, estoit de là le Rhin à grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volenté bonne requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantèrent lethanies dont la gent l'empereur ne se faisoient sé gaber non. Un juise de trente hommes fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son père. Le juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prièrent tous à Dieu que il voulust faire démonstrance sé son oncle devoit rien plus avoir au royaume, par droict, que son père luy avoit laissié, pour raison de la partie qui de Lothaire leur frère leur estoit eschue. Après cette prière furent trouvés les trente hommes tous sains et haitiés. Par ce fu certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy et sa gent à un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce, si manda à l'abbé Hildouin et à l'évesque Francone qu'il emmenassent Richeut l'empereris à Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult lié et moult asseuré quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy à armes. (Ce qu'ils firent de la besoigne à cette assemblée ne parle pas l'istoire.)
Mais quant ce vint après, ès nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses batailles et vint par nuit à bannières levées, par une haulte voie et estroite qui moult estoit et fors et griève à trespasser; sur son nepveu et sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques à tant qu'il vint à une ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaillés les hommes et les chevaux pour la grieté de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy à grand ost et bien appareillié: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de gens comme il pot avoir et se traict d'autre part là où il les cuida plus attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se deffendirent si bien et si fortement que les premières batailles des gens l'empereur fuirent et resortirent arrières jusques soubs luy et soubs sa bataille. Lors tournèrent tous communément en fuite si que l'empereur eschappa et s'en fuit à peu de gens. Si feurent là plusieurs empeschiés qui bien fussent eschappés sé il fussent vuis; mais il portoient les choses à l'empereur et les harnois de l'ost et cuidèrent suivre les autres; mais quand ce vint à l'entrée des voies qui estoient hautes et estroites, si fut la presse si grant que le passage fut du tout estoupé[114]. (Là se retornèrent et se contrestèrent tant comme il peurent.) Si furent occis en cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent pris en cette place, et dans un bois près d'ilec, l'evesque Othulphe et l'abbé Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et mains autres grans hommes. Là ravirent et prindrent les gens Loys[115] viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu là accomplie la prophétie qui dit: «honte et male avanture sera à ceulx qui proie feront, car il meismes seront proié.» Et ainsi en advint-il. Car tout quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proié, et il-meismes feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent robés par les vilains du pays, si que il demeurèrent tres-tous nus, et qu'il convenoit qu'il fussent torchés de fain pour couvrir leur natures; mais toutevoies ne les tuèrent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris oï nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, sé elle eut grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans, se mit à la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu né elle le fit porter devant elle en fuyant jusques à tant qu'elle vint à Atigny[116]. Après cette desconfiture vint l'empereur à Saint-Lembert de Liège. A luy vindrent abbé Hildouin et l'évesque Francone, qui l'empereris avoient conduite à Haristalle, et furent avecques luy jusques à tant qu'il vint à Atigny après l'empereris. De là s'en ala à Duzy puis retorna à Atigny, et là tint le parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là démoura trois jours, et puis s'en ala à Conflans[119] encontre Charles son frère qui revenoit parler à luy. Et quand il eurent ensemble parlé, Charles s'en retourna en Allemagne par la cité de Mez. Et Loys passa oultre le Rin. Mais Charlemaine leur frère ne vint pas à eulx né à l'empereur leur oncle qui mandé l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschié pour la guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient entrés en Saine, et leur dict que il fissent à eulx telle paix ou trèves comme il pourroient, et puis retournassent à luy au parlement pour nuncier ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala à Saumouci pour tenir son parlement. Là vindrent à luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frère, qui estoient eschappés de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut et leur donna dons et bénéfices. Aux uns donna petites abbaïes, si comme elles estoient tout entières, et aus autres petits bénéfices de l'abbaïe Marcienne[120] qu'il avoit devisée et démembrée. Et après ordonna et commenda que le fleuve de Saine feust bien gardé à plenté de bonnes gens de çà et de là, pour les Normans qui y devoient entrer à galies. Après ces choses s'en vint à Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida mourir, et tant y demeura que la Nativité fust passée en l'an de l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespassé de sa maladie et guari, si s'en ala à Compiègne. Avant qu'il s'en partist, le fils que l'empereris eut enfanté en la fuite avant qu'elle peust venir à Atigny[123], fu mort. Charles estoit nommé; si l'avoit levé de fons Boson son oncle, qui frère estoit l'empereris sa mère. A Saint-Denys fu le corps porté et enterré en l'églyse.
Note 113: _Tout pourveu._ Plusieurs manuscrits portent _accointié_. J'ai préféré la leçon du n°6, Suppl. franç.
Note 114: La phrase précédente a été mal rendue. Voici le latin: «Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagmæ imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere fugientibus viam clauserunt.»
Note 115: _Les gens Loys._ Le latin porte: _Hostis Hludowici_. On voit qu'ici le mot _hostis_ à le sens du mot françois _ost_.
Note 116: _A Atigny._ Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes latins portent: _Antennacum_. Valois écrit que c'est encore _Andernach;_ l'abbé Leboeuf reconnoît plutôt ici _Antenais_, petit village situé dans le diocèse de Reims, entre Hautvillers et Chatillon. Cette dernière opinion paroît plus vraisemblable, si l'on songe qu'_Andernacum_, nommé plus bas, ne peut être l'endroit où s'étoit réfugiée l'impératrice.
Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. «Inde Duciacum adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco, quindecimo die post missam S. Martini condixit.» Il s'agit ici de _Samoucy_, près de Laon.
Note 118: _De son oncle._ Il falloit: _De son frère_. Le latin dit: «Hludowicus Hludowici quondam regis filius.»
Note 119: _Conflans._ «Ad Confluentes.» Sans doute _Coblentz_.
Note 120 _Marcienne._ «De abbatiâ Marcianus.» C'est _Marchiennes_.
Note 121: _Verzeny_ «Virzinniacum villam.» C'est évidemment _Verzenay_, dans la montagne de Reims, à une lieue de _Saint-Basle_ ou _Verzy_, et à trois lieues d'_Antenay_.
Note 122: _Annal. S.-Bertini, anno 877._
Note 123: _Atigny._ Il faudroit encore: _Antenay_.
XI.
ANNEE: 877.
_Coment l'apostole Jehan manda à l'empereur Charles-le-Chauf qu'il secourust et défendist l'églyse de Rome, si comme il y estoit tenu. Et puis coment Charles passa les mons et mena la royne Richeut, et coment il retourna et oï dire que Charles son nepveu venoit sur luy: et de sa mort._
Tout le caresme demoura l'empereur à Compiègne et y célébra la Résurrection. Avant qu'il s'en partist vindrent à cour les messages l'apostoile Jehan. Si estoient deux évesques et avoient ambedeux nom Pierres. Par eulx lui mandoit l'apostoile et par bouche et par lettres qu'il visitast l'églyse de Rome, et qu'il la délivrast et deffendist des païens si comme il l'avoit promis par son serement. Es kalendes de may fist assembler concile à Compiègne des évesques de la province de Rains et des autres provinces. Si fist dédier l'églyse (de Saint-Cornille) qu'il avoit fondée en son propre palais, en présence des prélats et des messages l'apostoile. Là meisme fist-il parlement des barons et fu ordenné coment Loys son fils gouverneroit le royaume par le conseil des barons, jusques à tant qu'il fust retourné de Rome, et coment il recevroit le treu de l'une des parties du royaume de France, qui estoit accoustumé à rendre, avant la mort le roy Lothaire, et du royaume de Bourgogne. Ce treu si estoit cueilly sur toutes manières de gens, sur gens lais et sur prestres, et sur des églyses. Des uns plus, des autres moins, selon que il estoient. La somme de ce treu se montoit à cinq mille livres d'argent à poids[124], et ce treu payoient en Neustrie et évesques et autres gens, par convenant fait aus Normans qui par Saine estoient entrés.
Note 124: Ce passage précieux des Annales Bertiniennes n'est pas ici complètement traduit. Le voici: «Quomodo tributum de parte regni Franciæ quam ante mortem Lotharii habuit, sed et de Burgundiâ exigeretur, disposuit. Scilicet ut de mansis indominicatis solidus unus: de uno quoque manso ingenuli quatuor denarii de censu dominico, et quatuor de facultate mansuarii. Et unusquisque episcopus de presbyteris suæ parochiæ, secundùm quod unicuique possibile erat, à quo plurimùm quinque solidos, à quo minimum quatuor denarios, episcopi de singulis presbyteris acciperent, et missis dominicis redderent. Sed et de thesauris ecclesiarum, prout quantitas loci extitit, ad idem tributum exsolvendum acceptum fuit. Summa vero tributi fuerunt quinque millia libræ argenti, ad pensam.»
Ces choses ainsi ordennées, l'empereur se parti de Compiègne et s'en ala à Soissons, et de Soissons à Rains, puis à Chalons et puis à Lengres. Lors se mistrent à la voie, il et l'empereris, à grand plenté de sommiers tous troussés d'or et d'argent et d'autres richesses. Les mons passa. Quant il fu ès plaines de Lombardie si encontra l'évesque Algaire, qu'il avoit envoié à l'apostoile Jehan pour estre au concile que il devoit tenir à Rome. L'exemplaire du concile luy bailla pour grand don, et l'empereur le receut liement, car sa confirmation y estoit contenue. Si estoit telle la sentence que la promotion et l'élection qui avoit esté faicte l'an devant à Rome de l'empereur Charles, roy de France, estoit ferme et estable à tous les jours de sa vie. Si estoit loié et de tel lien que sé aucun de quelque estat, de quelque ordre, de quelque profession qu'il feust, vouloit encontre aller, si estoit-il escomenié et tenu en excommuniement jusques à satisfaction. Tous ceulx qui ce pourchaceroient et qui seroient du conseil, sé il estoient clers, qu'il soient déposés de leurs ordres; et sé il estoient lays, que il fussent excommeniés perpétuellement. Et pour ce que le concile qui eut esté célébré à Pontigone[125] l'an devant, n'avoit rien profitié, fu-il establi que cil fust ferme et estable. Après luy nuncia l'évesque Algaire que l'apostoile luy venoit encontre et devoit estre à luy à la cité de Pavie. Tantost y envoia l'empereur Odoaire, notaire du secont escrin, pour procurer et pour appareiller les nécessités l'apostoile; avec luy furent le conte Goirant, Pepin et Heribert; et puis se hasta d'aller encontre luy. Si l'encontra à Verziaux[126]. Moult honorablement le receut; et puis alèrent jusqu'à Pavie. Là vindrent nouvelles certaines que Charlemaine, son neveu, venoit sur luy à grant plenté de gens. Pour ces nouvelles laissièrent Pavie et s'en alèrent à Tardonne[127]. Là feut sacrée à empereris ma dame Richeut, par la main l'apostoile. Et tantost comme ce feut fait, elle prist les trésors et s'enfui hastivement arrière en Morienne[128]. Et l'empereur demoura là une pièce avec l'apostoile pour atendre les barons du royaume, le conte Huon[129] et Boson, et Bernart le conte d'Auvergne, et Bernart le marchis de Gothie; à tous avoit-il mandé que il venissent après luy; mais pour noient les attendoit, car il avoient jà faicte conspiration contre luy et s'estoient tournés et aliés aux autres barons du royaume, fors aucuns et les évesques tant seulement. Et quant il sceut ce il pensa que sé il venoient il viendroient plus à son dommage qu'à son profit. Et quant il sceut d'autre partie que Charlemaine son neveu venoit sur luy et se approchoit jà durement, il s'en parti de l'apostoile et s'en ala hastivement après madame Richeut l'empereris, et l'apostoile Jehan s'en retourna isnelement vers Rome. Si emporta une croix de fin or et de pierres précieuses de grant pois où le crucefiement nostre Seigneur estoit pourtraict, que l'empereur envoioit par luy à l'églyse Saint-Père.
Note 125: _Pontigone._ Ponthion, à deux lieues de Vitry-le-François.
Note 126: _Verziaux._ Verceilles.
Note 127: _Tardonne._ «Turdunam.» C'est _Tortone_.
Note 128: Le latin est moins dur pour _Richeut_ ou _Richilde_. «Mox retrorsum fugam arripuit, cum thesauro, versas Moriennam.» Ce fut sans doute du consentement de son époux qu'elle agit ainsi.
Note 129: _Le comte Huon._ «Hugonem abbatem.»
Et quant Charlemaine oï dire d'autre part, par un message qui lui menti, que l'empereur et l'apostoile venoient sus luy à grand gent, il s'enfui arrière isnellement par cette meisme voie qu'il estoit venu, et ainsi départirent à cette fois les uns et les autres sans bataille, par la volenté du Seigneur.
En ce retour que l'empereur faisoit luy prit une fièvre. De luy estoit moult privé et moult acointié un juif qui Sedechias avoitnom. Une poudre luy envoia pour boire et luy fist accroire que il guariroit par cette poudre. Cil en but, mais elle fu plus cause de sa mort que de sa santé. Car tantost comme il eut bu le venin dont elle estoit faicte et confite, il fu si abattu qu'il convint que ses gens l'emportassent entre bras. En telle manière passa les mons de Montcenis jusques à un lieu qui est appelé Brios. A l'empereris Richeut qui estoit à Morienne manda qu'elle venist à luy, et elle si fist. Toujours engregea sa maladie et fu mort en onze jours qu'il ot beu le venin, le jour devant la seconde nonne d'octobre; ses gens fendirent le corps et ostèrent les entrailles, et quant il l'orent bien lavé si l'enoindrent de basme et d'autres oingnemens aromatiques, et puis le mistrent en un escrin pour le porter en l'églyse Saint-Denis en France, où il avoit esleue sa sépulture. Mais pour ce qu'il commença si durement à flairer qu'il ne le pussent pas longuement porter pour la flaireur qui toujours croissoit, si l'enterrèrent en la cité de Verziaux, en l'églyse Saint-Eusèbe le martyr. Là fu le corps sept ans entiers, puis fu-il porté en l'églyse Saint-Denis de France, où il avoit tousjours désiré à gésir pour une advision qui advint laiens, dont nous parlerons ci-après[130]. Et Charlemaine son neveu, qui d'autre part s'en fu fui en son pays, si comme vous l'avez oy, cheï en une maladie ainsi comment il s'enfuyoit et convint qu'il feust porté jusqu'en son pays en littière. En langor fu un an entier et fu en tel point qu'il cuida qu'il dust mourir de cette maladie.
Note 130: Cette dernière phrase me paraît une interpolation faite pour ôter les doutes que pouvoit exciter le récit de la vision de Charles-le-Chauve. Aimoin et le manuscrit du roi portent bien: «Sepelierunt eum in Basilicâ B. Eusebii martyris in civitate Vercellis, ubi requievit annis septem. Post hæc autem, per visionem delatum est corpus ejus in Franciam, et honorificè sepultum in basilicâ beati Dionysii martyris Parisius.» Mais les manuscrits de l'abbaye de Saint-Bertin et de Saint-Germain-des-Prés, n° 646, sont bien plus croyables: «Coeperunt ferre versus monasterium sancti Dyonisii, ubi sepeiiri se postulaverat. Quem pro foetore non valentes portare, miserunt eum in tonnâ interius exteriusque picatâ, quam coriis involverunt, quod nihil ad tollendum foetorem profecit. Unde ad cellam monachorum Lugdunensis episcopii, quæ Nantoadis (Nantua) dicitur, vix pervenientes, illud corpus cum ipsâ tonnâ terræ mandaverunt.»
XII.
ANNEE: 877.
[131]_De l'avision qui advint en l'églyse Saint-Denys par nuit à un moine qui gardeit le cuer, et à un clerc de Saint-Quentin en Vermandois, tout en une nuit._
Note 131: Dom Bouquet a placé ce chapitre après le suivant, en dépit de tous les manuscrits, par la seule raison que tel étoit l'ordre que lui donnent les mêmes manuscrits, dans les titres de chapitres.--J'ai revu cette légende sur le latin du manuscrit de Saint-Germain, n° 646. Elle s'y trouve à la suite de _la vision de Charles-le-Chauve_, f° 1, v°, 1re colonne.
(En cet endroit voulons retraire la vision que nous ayons promise.) Sept ans après que le corps eut géut à Verziaux, en l'églyse Saint-Eusèbe, il s'apparut par la volenté nostre Seigneur, à un moine de Saint-Denys en France qui par nuit gardoit l'églyse, ainsi comme l'on fait laiens et par coustume en toutes saisons. Ce moine qui preud'homme estoit avoit nom Archangis. Lors luy dit qu'il estoit l'empereur Charles-le-Chauf. Si l'avoit notre sire là envoié, et que sa volenté estoit telle que cette chose fust manifestée à Loys son fils et aux prélas et aux barons. Et dist après que moult desplaisoit à Dieu et aux glorieux martyrs saint Denys et à ses compaignons, et à tous les autres martyrs confesseurs qui laiens reposent, de ce que son corps n'estoit laiens ensépulturé et mis honorablement en l'églyse des glorieux martirs que il avoit tant amée et honorée en sa vie, et donné villes et possessions et ornemens d'or et de pierres précieuses et ornemens de soie, si comme nous dirons après. «Va donc,» dist-il, «si leur di que il aportent mon corps dans cette églyse et le mettent devant l'autel de la Trinité.» Tout et en telle manière comme cette advision advint à Saint-Denys à ce moine dont nous avons parlé, en cette nuit et en cette heure meisme advint à Saint-Quentin en Vermandois à ung clerc qui par nuit gardoit l'églyse; si avoit nom Alfons. Et quand le moine oï que il avoit compaignon en cette révélation, si en fust moult liés et plus hardiment mist la chose avant. Lors s'en alèrent ensemble au roy et aux barons et tesmoignèrent la vision selon le commandement que il avoient. Et quant le roy Loys son fils et les barons oïrent cette chose, si mandèrent les évesques et les abbés et meismement l'abbé Gautier de Saint-Denis; là s'en alèrent où le corps gisoit, les os et la poudre pristrent, car il avoit jà là géu sept ans, et l'en aportèrent en l'églyse Saint-Denys et le mistrent honorablement en sépulture au cuer des moines devant l'autel de la Trinité.
XIII.
ANNEEE: 877.
[132]_De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit ès tourmens d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast._
Note 132: _Visio K. Calvi._ (Manuscrit de Saint-Germain, n° 646, f° 1, r°, 1re colonne.)
En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bénéfices qu'il fist à l'églyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence ainsi:[133]
Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: «Ego Karolus gratuito Dei dono, etc.»