Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 32

Chapter 324,059 wordsPublic domain

Après ce que le roy Loys fu repairié de la voye de la terre d'oultre mer ne demoura pas moult que Jouffroy le conte d'Anjou et Henry son fils qui depuis fu roy d'Angleterre vindrent devant le roy de France et firent leur complainte du roy Estienne d'Angleterre, et luy monstrèrent que il leur tolloit par sa force le duchié de Normandie et le royaume d'Angleterre. Et le roy qui vouloit tenir à droit tous ceux qui soubs luy estoient si comme il appartient à dignité de roy, et garder à chascun sa droicture, manda ses osts et entra en Normandie et la prist et puis la rendit à Henry le fils au conte d'Angiers et puis le receut à homme lige de celle terre mesme. Et celluy Henry, pour ceste bonté et ceste ayde que le roy luy avoit faicte, luy donna par ottroy de son père le Vouquessin Normant qui est entre Epte[711] et Andelle tout quittement. En celle terre sont ces chasteaux et forteresses: Gisors, Néauffle, Estrepagny, Dangu, Gamaches, Haracheville, Chasteauneuf, Baudemont, Bray, Tornay[712], Bucaille, Nogent sur Andelle.

Note 711: «Inter _Itam_ et Andelam.» C'est bien l'Epte, et non pas l'_Iton_, comme a traduit sans réflexion M. Guizot.

Note 712: _Tornay._ L'_Hist. glor. regis Lud._ porte _Tornucium_. C'est donc plutôt _Tourny_, aujourd'hui village à trois lieues des Andelys, que _Gournay_, d'après la leçon préférée par dom Brial.

Par ceste manière que vous avez oï restora et rendi le roy Loys Normandie au tricheur Henry, né pas n'apperceut la tricherie et la desloyauté qu'il luy basti depuis et pourchassa. Car l'ystoire racompte qu'il se contint vers luy selon le proverbe au villain qui dit que quant plus on essauce felon et desloyal de tant plus s'enorgueillist.

En ceste manière ouvra celluy Henry vers le roy Loys son seigneur qui duc de Normandie l'avoit fait; et comme orgueilleux et rebelle refusa à faire et prendre droit en sa court. Le roy qui ceste chose prist en grief et en eut grant desdaing s'en alla à grant ost au chasteau de Vernon et le prist; puis en tolli un autre qui a nom le Neuf-Marché. Au derrenier quant celluy tricheur Henry vit qu'il ne pourvoit durer, si se tourna à mercy en la manière de tricherie de Regnart; et faignit vraye humilité affin qu'il peust recouvrer ce qu'il avoit perdu: et promettoit faulsement que jamais, jour qu'il vesquist, ne dresseroit la teste vers son seigneur. Et le roy qui tousjours fu doux et débonnaire luy monstra lors mesme sa grant débonnaireté, car il luy rendit les deux chasteaux qu'il luy avoit tolu.

XXIII.

ANNEE: 1152/1154.

_Coment le roy fu desparti d'Aliénor, sa femme, pour cause de lignage, et coment il espousa une autre qui eut nom Constance, fille l'empereur d'Espagne._

Après ce avint que je ne scay quels gens du lignage le roy vindrent à luy et luy firent entendant, si comme voir estoit, qu'il y avoit lignage entre luy et la royne Aliénor et que près estoient du monstrer par serment. Et quant le roy oï ce, il respondi que contre Dieu né contre saincte églyse ne la vouloit-il pas tenir à femme. Et pour ceste chose enquerre fist le roy assembler au chasteau de Baugency le mardi devant Pasques-flouries Huon l'archevesque de Sens, et fu en celle assemblée Sances l'archevesque de Rains et Hues celluy de Rouen et celluy de Bourdeaux et plusieurs de leurs évesques et des barons de France grant partie.

Lors se tirèrent avant grant partie de ceux qui le lignage vouloient prouver, et firent le serment les cousins et les parens et dirent que le roy et la royne estoient bien prochains parens; et ainsi furent départis l'un de l'autre. Si avint après ceste séparacion que la royne Aliénor s'en alloit en sa terre en Aquitaine; si la prist à femme le duc de Normandie Henry qui depuis fu roy d'Angleterre. Et le roy Loys maria ses deux filles que il avoit eues de la royne Aliénor; l'ainsnée qui Marie avoit nom donna au conte Henry de Champaigne, et la mainsnée qui avoit nom Alaïs à son frère le conte Thibaut de Blois.

Le roy qui selon la divine loy vouloit vivre qui commande que l'en prègne femme selon la droicte ordonnance de saincte églyse et soient ambedeus une mesme char, prist en espouse la fille l'empereur d'Espaigne, en espérance d'avoir hoir masle qui après son décès gouvernast le royaume de France. Celle dame qui Constance avoit nom envoya querre par Huon l'archevesque de Sens. Quant il l'eut amenée, si l'oignit et couronna et elle et le roy en la cité d'Orléans.

Après un peu de temps qu'il eurent esté ensemble conceupt la royne et enfanta une belle fille qui fu appellée Marguerite, et depuis fu donnée en mariage par l'atirement de la court de Rome à Henry le fils le roy d'Angleterre et luy donna le roy Vouquessin le Normant que le roy Henry son père luy avoit donné quittement, si comme l'ystoire a dessus devisé.

En ce temps donna Geuffroy de Gien une sienne fille par mariage à Estienne de Sanserre, et ce fist-il par grant conseil, car il cuida bien qu'il le deust deffendre du conte de Nevers, et avec la damoyselle luy donna Gien. Et Hervieus fils de celluy Geuffroy vit que son père donnoit et mettoit en aultrui main le chasteau qui sien devoit estre par héritage: si y mist garde et deffence. Son père qui tout ce ne prisa riens, en revestit Estienne de Sanserre et le mist en saisine et possession du chasteau. Celluy Hervieus s'en alla au roy et se plaignit de son père qui ainsi le deshéritoit. Après se complaignit de Estienne de Sanserre qui contre luy et en son deshéritement avoit receu le chasteau et le tenoit contre son gré. Le roy qui tousjours ama et soustint droit et justice ne voulut pas souffrir que celluy Hervieus fust ainsi deshérité. Ses osts assembla et chevaucha vers ce chasteau que celluy Estienne avoit trop bien garni de chevaliers. Mais son corps avoit destourné[713]. Et le roy assiégea ce chasteau et le fist assaillir à ses gens; assez tost le prist et le rendit à Hervieus qui sien le disoit estre: atant s'en retourna le roy.

Note 713: «Sed selpsum absentaverat.»

XXIV.

ANNEE: 1160.

_Coment la royne mourut de enfant. Et coment le roy espousa la fille le conte Thibaut de Blois._

En la royne Constance engendra le roy Loys une fille. En traveillant de cest enfant morut la dame par grant meschéance; pour la mort de laquelle le roy fu en grant tristesse. Après ce que le roy eut un peu mis son deul en oubli, luy conseillèrent les barons et les prélas qu'il se remariast, car il n'est né droit né raison que le roy soit sans compagnie de loyalle espouse. Le roy s'i accorda, car il regardoit en son cuer ce que l'Escripture dit: que mieux vaut mariage que ardoir au feu de luxure[714]. Et pour ce qu'il doubtoit sur toutes riens qu'il ne demourast sans hoir masle, il prist à femme la fille au conte Thibaut de Blois qui avoit nom Ale. Celuy noble conte Thibaut estoit jà trespassé de ce siècle, et stoient de luy demourés quatre fils et cinq filles, Henry le conte de Troyes, Thibaut le conte de Blois, Estienne le conte de Sancerre, Guillaume l'archevesque de Rains[715]; la duchesse de Bourgongne, la contesse de Bar, la femme Guillaume Gouet qui avoit esté duchesse de Puille et la contesse du Perche[716]. Et la dernière avoit nom Ale que dame Dieu essaulsa et luy donna seigneurie sur toutes les autres, qui avant avoit esté dessoubs eux[717], pour ce qu'elle estoit la plus jeune. Et elle fu telle qu'elle faisoit à louer par dessus toutes les autres: car elle estoit de trop grant sens et belle et plaisant et trop[718] bien faite de corps, et plaine de grant chasteté. Et pour ce qu'elle fu si gracieuse et plaine de tant de vertus desservi-elle estre essauciée en tel honneur. Ainsi fu ceste vaillant damoiselle jointe par mariage au roy Loys, et l'espousa[719] Hues l'archevesque de Sens le jour de la Saint-Berthélemy en l'églyse Nostre-Dame de Paris et couronna le roy ce jour avec elle.

Note 714: Saint Paul, épit. 1er aux Corinthiens, c. VII. «_Melius est nubere quam uri._»

Note 715: Le texte latin de l'_Historia gloria reg. Lud._ porte _Senonensis_; et cela, comme l'a judicieusement remarqué dom Brial, prouve que ce morceau historique fut composé avant l'année 1176, époque de la translation de Guillaume _aux blanches mains_ au siège de Reims.

Note 716: Les quatre filles de Thibaut-le-Grand, comte de Blois et palatin de Champagne, furent: 1° _Marie_, femme d'Eudes II, duc de Bourgogne; 2° Agnès, femme de Rainaud II, duc de Bar; 3° Isabelle, femme d'abord de Roger, duc de Pouille, puis de Guillaume Gouet, quatrième du nom, seigneur de Montmirail et de tout le territoire nommé de lui et de ses ancêtres le _Perche-Gouet_; 4° Mathilde, femme de Rotron III, comte de Perche.

Note 717: «Quæ subjecta anteà ipsis fuerat.» L'auteur latin n'ajoute pas le reste de la phrase, mais ne diroit-on pas que l'histoire de la reine Alix de Champagne a donné la première idée du charmant conte de _Cendrillon?_

Note 718: _Trop_ a toujours un sens analogue à notre _extrêmement_.

Note 719: C'est-à-dire _la maria_.

Par convoitise du monde qui croist tousjours monta contens entre Névelon de Pierrefons et Dreue de Mello qui les deux filles Dreue de Mons[720] avoient espousées. Car Névelon de Pierrefons tollissoit à Dreue de Mello la moitié de Mons qui sienne devoit estre par le mariage de sa femme; pour ce s'en vint celluy Dreue parler au roy du tort que celluy Névelon luy faisoit et luy pria et requist comme à son seigneur qu'il luy fist amender celluy outrage. Le roy qui tousjours vouloit ceux qui soubs luy estoient fors et fèbles, povres et riches tenir à droit, oï sa prière. Ses osts assembla et chevaucha contre Mons et le prist à force; la tour et le baille fist abattre et la moitié du chasteau rendit à Dreue de Mello qui estoit de son droit héritage. Ne demoura pas moult après que celluy Névelon mourut. Le roy donna sa femme par mariage à Enguerran de Trie et l'autre partie du chasteau donna avec la dame.

Note 720: «_De Monceio._» De _Moncy_.

XXV.

ANNEE: 1162.

_Coment descort fu meu à Rome après la mort l'apostole, en eslisant un autre pape._

En ce temps sourdit en l'églyse de Rome un discort trop lait et trop villain. Il avint après le décès du pape qui lors estoit que les cardinaux s'assemblèrent d'un cuer et d'une volenté, et esleurent par bon accord Alixandre le tiers, un moult preud'homme et de haute vie. D'autre part les clers Othovien[721] tant seullement firent élection de sa personne desconvenable et contre tout droit, sans l'accord et sans le sceu des cardinaux et des évesques; car tous les cardinaux s'assentoient[722] d'un cuer et d'une volenté au pape Alixandre. Si estoit celluy Othovien plain d'orgueil et de boban et convoiteux des choses terriennes. Et bien y apparut quant il osa envahir et emprendre la dignité du siège saint Pierre, outre l'élection des cardinaux. Et pour celle discorde s'en vint en France, comme en son refuge, celluy honnorable pappe Alixandre (car plus n'a l'églyse de Rome lieu où elle puisse fouir pour avoir garentise, au temps de tribulacion). Premièrement s'en vint à Montpelier. Et quant le roy sceut sa venue si se conseilla qu'il avoit à faire; et par l'ordonnance de son conseil envoya à luy l'abbé Thibaut de Saint Germain des Prés.

Note 721: C'est-à-dire: Les clers d'Octavien.

Note 722: Le latin ajoute: _Duobus exceptis_.

Quant il eut faicte le besongne le roy pour quoy il estoit allé là, congié prist au pape et s'en retourna par Clermont. Là prist une maladie moult griesve. Jusques à l'abbaye de Vézelay s'en vint à quelque peine, si malade comme il estoit, pour ce qu'il ne devoit pas en tel point en estrange terre demourer. Et trois jours devant la feste Marie Magdalène dont l'églyse est fondée vint là. En celle églyse avoit esté nourry d'enfance et y avoit pris l'abit de religion, et là de celle maladie mourut. Après luy fu esleu Hue en abbé de Saint Germain des Prés. Ces choses avindrent en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent soixante-deux. Le devant dit pape Alixandre s'aprocha de France et le receupt le roy Loys et tout le royaume de France à seigneur et à pasteur de saincte églyse. Et par l'exemple du roy Loys et du royaume de France le receurent[723] à grant honneur, comme maistre et pasteur de sainte églyse, mains autres princes comme l'empereur de Constantinoble et d'Espaigne, le roy de Jhérusalem, le roy d'Angleterre, le roy de Hongrie et le roy de Sécille et tous les roys crestiens, fors seullement l'empereur Ferry d'Allemaigne qui, selon l'acoustumée desloyauté, se contenoit comme forcenné. Tousjours maintint celluy Othovien contre les canons et contre tout droit, et luy obéit comme à apostole; et plus, comme desloyaus et excommunié, mist en siège, après la mort de celluy Othovien, damp Guy de Crémone, l'un des deus cardinaux qui à l'élection de celluy Othovien s'estoit accordé secrètement contre droit. Par l'ennortement de ces deux[724] s'en alla l'empereur à Rome à grant effort de gens pour la cité gaster et destruire. Mais trop grant perte receut de ses gens, non mie par la force des Romains mais par la vengence Nostre-Seigneur, sans ayde de nul homme mortel.

Note 723: Ce mot doit avoir ici le sens de _recognurent_.

Note 724: Notre traducteur se néglige dans tous ces passages. Il falloit: _De celui Guy_.

Escoutez grant merveille. Il avint que Nostre-Seigneur estendi sa main sur l'ost de ce desloyal tirant, par la corrupcion de l'air, de grans pluyes et grans eaues qu'il espandit sur eux: par quoy trop grant multitude de peuple, que de chevaliers que d'autres gens, du glaive de Dieu furent férus et finirent leur chétive vie. Entre lesquels Conrat le fils l'empereur et Regnaut archevesque de Coulongne moururent. Si fu le corps de luy despecié et boully et sallé et puis porté et mis en sépulture en la cité de Coulongne. L'empereur pour la paour qu'il eut de ceste mortalité laissa le siège et s'en vint fuiant jusques en Touscane: en chemin se mist parmi Lombardie, mais ceux de la terre luy firent assez de honte et le chacièrent de leur pays. Et ainsi s'en alla fuiant jusques en Frise. De là se partit à bien petite compaignie ainsi comme en larrecin et passa les mons si comme il peut. Si très-durement fu celluy desloyal espoventé et esbahy de la grant multitude de gens qu'il perdit en cest ost, que de barons que d'évesques que d'autre menu peuple, qu'il n'y osa plus arrester; mais s'en vint fuiant en Allemagne.

XXVI.

ANNEE: 1163.

_Coment le roy Loys ala à ost sus le conte de Clermont et son fils et autres tyrans qui persecutoient les églyses et les povres et les pélerins; et coment le roy les desconfist et prist._

Il advint en ce tems que le conte de Clermont en Auvergne et Guillaume le conte du Puy son nepveu et le viconte de Polignac avoient acoustumé à demener leur vie en rapine et en roberies, comme ceux qui roboient les églyses et les pélerins et essilloient les povres gens. Les griefs et les maux que ces desloyaux faisoient ne peuvent plus souffrir l'évesque de Clermont en Auvergne né celluy du Puy, et pour ce qu'il ne povoient contraster à eux né à leur force eurent conseil qu'il s'en vendroient clamer au roy Loys. A luy s'en vindrent tout droit et luy prièrent pour Dieu qu'il mist conseil à amender les maux que ces tirans faisoient à Dieu et à saincte églyse.

Et le doux roy débonnaire, quant il eut oï la complainte des desloiautés que ces tirans faisoient, assembla son ost hastivement et chevaucha en ces parties tout encouragié de venger la honte et le dommage de saincte églyse. Si estoit trop griefve ceste chose de prendre guerre contre tels gens qui estoient riches et aisés et en leur pays et à merveilles bien garnis d'avoir et de gens. A eux se combati en champ et par l'aide de Dieu et de saincte églyse laquelle il deffendoit, luy avint si grant honneur lui les desconfist et prist en champ de bataille et les emmena avecques soy en chetivoison. Si les tint en prison tant qu'il luy pleut et luy jurèrent en la parfin qu'il cesseroient des maux qu'il avoient acoustumé à faire. Bons hostaiges donnèrent, atant furent délivres.

XXVII.

ANNEE: 1166.

_Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon persécuta l'églyse Saint-Père de Cligny, et en fist grant occision par les Brebançons. Et coment le roy en prist la vengence, car il deshérita le conte et fist pendre les homicides à hautes fourches._

Après ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et des plus horribles à oïr qui oncques avint en la terre des crestiens. Car le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter à ce qu'il prist durement à assaillir et à grever la noble églyse Saint-Père de Cligny; trop assembla grant peuple d'une manière de gent que l'en appelle Brebançons. C'est une gent qui Dieu ne croit né aime, né congnoistre veut la voye de vérité. Par la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte églyse de Cligny. Le convent de léans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de la saincte églyse, à tous les sanctuaries et les croix et les textes des sainctes évangiles, et avec eux estoit grant plenté du peuple de la ville et du pays d'environ.

Quant celle excommuniée tourbe de Brebançons vit les moynes venir contre eux ainsi appareilliés, si leur coururent sus et les despouillèrent tous des sains vestemens, en la manière de bestes sauvages et de loups enragiés qui cuerrent à quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct; ainsi coururent celle gent excommeniée aux barons et aux bourgeois et en occirent bien largement jusques à cinq cens ou plus. La renommée de ceste félonnie qui oncques mais n'avoit esté oïe jusques adont s'espandi par diverses contrées et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme il oït, si fu tout esmeu de pitié et de compassion, pour la honte de Dieu et de saincte églyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruauté. Et tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour le destruire.

Note 725: _Bani._ Fit crier le ban de.

Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre, mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la province de la terre de Cligny à tout son ost, les femmes et les bourgeoises qui demourées estoient vefves de leurs seigneurs par celle guerre, les valetons et les fillettes qui chéus estoient orphelins luy venoient à l'encontre et luy chéoient tous aux piés plourans et crians à haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient qu'il eust pitié et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menèrent le roy et tout son ost jusques à plourer et les encouragèrent plus de destruire celle excommeniée gent. Né ce ne fu pas merveille; car tu véisses illec les petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des mères, et véisses les pucelles orphelines et desconfortées des soulas de leur pères que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le roy tout eschaufé d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest excommunié le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir; mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence s'en retourna le roy en France.

XXVIII.

ANNEE: 1166.

_Coment le roy defendi l'abbaïe de Vezelay contre le conte de Nevers et contre les bourgeois de Vezelay, hommes de l'abbaïe qui estoient allés contre l'églyse. Et coment il ot un fils de la royne Ale sa femme, qui ot nom Phelippe Dieudonné._

Ainsi délivra l'églyse de Vezelay des bourgeois mesme de la ville qui par grant orgueil se rebellèrent contre l'abbé de léans qui est leur droit seigneur. Commune firent contre luy et le guerroièrent moult longuement, et assaillirent l'églyse et l'abbaye à armes; et s'estoient entre jurés que jamais jour de leur vie n'obeyroient à celle églyse. Et tout ce firent par le conseil au conte de Nevers qui trop estoit mal adversaire à celle églyse. L'abbé et les moines garnirent les tours du moustier pour eux défendre des grans assaux que les orgueilleux bourgeois leur faisoient et se misrent dedens, car il ne povoient à eux durer: car les bourgeois qui trop éoient leur seigneurie les assailloient trop durement et tiroient asprement contre eux d'arcs et d'arbalestres. Et si longuement les tindrent enclos par leur grant effort que le pain leur faillit et qu'il ne vivoient sé de char non. A ce furent menés que une partie des moynes faisoit le guet par nuyt et l'autre partie lassée de deffendre se dormoit tant comme elle avoit de loisir. Grant pièce furent ainsi en telle détresse. Et quant l'abbé vit que ces desloyaux bourgeois ne se refrenoient de riens de leur félonnie, ains ne faisoient sé enforcier non plus, et eux plus assaillir, si eut conseil et conduit par ses amis: en repost s'en yssi et s'en alla au roy Loys qui lors estoit à Corbie. Sa complaincte fist de ses bourgeois mesme qui conspiracion avoient faicte contre luy et assis l'avoient en sa maison mesme et luy faisoient tant de griefs comme il povoient. Quant le roy en fu certain par l'abbé et par autres, si envoya l'évesque de Lengres au conte de Nevers qui celle machinacion maintenoit. Et luy manda qu'il fist la commune despécier. Mais le duc qui estoit orgueilleux mist arrières le commandement du roy né n'en tint compte, car les bourgeois de Vezelay ne desvoya né ne destourba de riens de leur folle emprise.

Et quant le roy vit ce, si assembla son ost, tout entalenté de vengier l'églyse et le despit que le conte faisoit de contredire son mandement. Si chevaucha par grant desdaing contre le conte. Le conte qui sceut sa venue luy manda tantost par l'évesque d'Ausseurre qu'il se contendroit à sa volenté de la commune deffaire. Après ce mandement vint encontre le roy jusques à Moret et luy jura et promist que jamais en sa vie à la commune ne s'assentiroit, ains la deffendroit à son povoir. Après la fiance et la seurté qu'il eut prise du conte, départit ses osts et s'en ala jusques à Ausseurre. Là furent mandés les bourgeois de Vezelay et jurèrent devant le roy que tousjours mais se contendroient à la volenté du roy et de l'abbé Poinçon et ceux qui après luy seroient et qu'il despéceroient leur commune né jamais ne la restabliroient. Et pour l'amende de cest outraige donnèrent à l'abbé, par le commendement du roy, soixante mille soubs. Et ainsi fu la paix d'eux et de l'abbé faicte et réformée. Ne scay quans jours après avint que le conte Guillaume de Nevers recommença à assaillir celle églyse et à contrallier pour aucunes coustumes qu'il clamoit à tort sur celle églyse que l'abbé li nioit; pourquoy il avint que la paour de Dieu oubliée leur soustrait-il leur viande. Et quant les moynes se virent en tel point qu'il n'avoient que mengier, il s'en allèrent tous à Paris, aux piés du roy à pleurs et à larmes se gettèrent et se complaignirent des tors et des griefs que le conte leur faisoit. Et le roy pour la pitié qu'il en eut contraignit le conte par force à tenir ferme paix et seure à l'églyse de Vezelay.

Pour tels biens et euvres de miséricorde que le roy fist par plusieurs fois à celle églyse et aux autres dont il souffrit et endura mainte guerre, luy donna Dieu digne guerdon de tant de bonnes oeuvres comme il avoit faictes en ce monde.