Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 3
Tout le mois de septembre se déporta le roy Charles en chasse de bois et puis s'en vinst à Saint-Denis en France, pour célébrer la solennité des glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent à luy les messages à l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys avoient esté; épistres luy apportaient à luy et aux évesques de son royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume qui eut esté Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict héritage à l'empereur Loys, qui son frère avoit esté. Au roy ne pleurent pas moult ces nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prièrent les messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit conduire jusques à Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent là assemblés; et quand il lu là venu, il demoura entour huit jours, et aux messages donna congié de repartir. Mais il envoïa avec eulx ses propres messages à l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abbé de Saint-Michel, et un autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes à l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or à pierres précieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques à Lyon. Là se départi de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand cruaulté qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et souffrirent. Moult en fu dolent son père quand il le sceut, et dist: «Las! quelle engendréure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre coronné de deux roïaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il vousist?» Mais pourtant ne voult-il pas retourner né laissier la voie qu'il avoit entreprise, ains s'en alla à Vienne où Berte la femme Girart[55] estoit, et assist la cité le plustost qu'il péust. Cil Girart n'éstoit pas dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour gasté et destruit pour ce siège. Tant fist le roy par sens et par engin, qu'il mist discension entre ceux qui la cité gardoient, si que une grande partie se tinst à luy. Mais quand Berte aperçut cette chose, elle manda Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cité contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux, et célébra en la ville la Nativité Nostre-Seigneur.
Note 55: _La femme Girart._ Berte étoit femme de Girard de Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce siége de Vienne a beaucoup exalté l'imagination des poètes françois. Il forme le noeud de la chanson de geste de _Gerard de Vianne_; il en est fait également mention dans celle de _Gerard de Roussillon_.--«La Chronique de Vezelay place à tort la mort de Girard en 847, et celle de Berte en 844.» _(D. Bouquet.)_
[56]Quant le roy eust ainsi la cité receue, il contraint Girart à ce qu'il luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit à ceux que le roy y vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cité bailla à garder à Boson le frère la royne sa femme. De là se parti pour aller en France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict à l'églyse Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla à Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout dégasta. Après ce envoïa à son père quatre messages faussement et par coverture, et luy manda que volentiers vendroit à luy à mercy et amendroit vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust merci de ceux qui avec luy estoient, né pour ce ne se voult oncques tenir de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux envoïa Gaulin, abbé de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir sé il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit à luy, et envoïa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit estre; et, tandis, s'éloingna du pays et s'en ala vers la cité de Toul. A ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi soustraict et aliéné (qui estoit diacre de sainte Églyse), et qui si grand tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugés et condempnés à recevoir mort; et après commanda le roy que leurs terres et leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Après ce ordonna coment son fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et chastiés. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des barons, ains voult et requist qu'il feussent jugiés des prélats. Jugiés furent et excommuniés selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que nul n'eut à eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre chose, si comme il est contenu en l'épistre selon les saints canons qu'il envoièrent à tous les prélas. Et meismement de son fils Charlon requist-il jugement à tous les prélas de cette province[58] comme celui qui feust diacre et eust fait serment à son père par deux fois dont il étoit parjure, et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyautés contre son père. [59]En France retourna le roy vers le caresme; à Saint-Denis s'en vint vers Pasques fleuries, et là célébra la résurrection. Après la feste dut mouvoir à Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui avoit mandé par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement qu'elle avoit pris jour de parlement à Loys son frère, le roy de Germanie, à Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna à Senlis[60]. Là vint à luy Allard le message son frère le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist à luy au parlement en la cité du Traict, et il viendroit d'autre part à Renebourg[61] tantost coment il auroit envoié Charles son fils contre les Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si commanda que Boson frère à sa femme Richeut la royne, feust chambellan et maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens, et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62]
Note 56: _Annal. S.-Bertin. Anno 871._
Note 57: _Bons ostages._ C'est Girard qui donna ces ôtages au roi. «A Gerardo sibi obsides dari jussit.»
Note 58: _De cette province._ De la province du diocèse de Sens, dans lequel étoit situé le diaconat de Carloman.
Note 59: Ici le traducteur de Saint-Denis, guidé par le continuateur d'Aimoin, a omis le récit des derniers événemens de l'année 871, tel que le donnoient les Annales de Saint-Bertin. Il nous transporte à l'année 872. Dans le texte des Annales, Charles, après avoir tenu un plait, placit, ou parlement à Servais, vient célébrer la fête de Noël à Compiègne. De Compiègne, il se rend au monastère de Saint-Lambert, puis revient à Compiègne, et de là, comme dans la Chronique de Saint-Denis, à Saint-Denis.
Note 60: _Senlis_. _Silvacum_ a été pris ici pour Silvanectum. Quelques-uns pensent que _Silvacum_ est _Ville-en-Selve_, dans la montagne de Reims; mais on s'accorde plutôt à le reconnoître dans _Servais_, proche de _La Fère_ et à six lieues de Laon.
Note 61: _A Renebourg._ Le latin ajoute _Aquis_: c'est-à-dire: _Il reviendroit d'Aix à Ratisbonne_.
Note 62: Cette dernière phrase est mal entendue. Le latin dit qu'avec Boson, Charles envoya en Aquitaine Bernard et un autre marquis également nommé Bernard, et qu'il confia à Boson l'administration du royaume; qu'au comte de Toulouse Bernard il céda, après avoir reçu ses sermens, Carcassonne et Rasez: «Eum (Bosonem) cum Bernardo, itemquo cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et dispositionem ipsius regni et commisit. Bernardo autem Tholosæ comiti, poat præstita sacramenta, Carcasonem et Rhedas concedens, ad Tholosam remisit.» Ce premier Bernard étoit fils de Bernard, duc de Septimanie, et étoit lui-même comte d'Auvergne. En 879, il devint marquis de Gothie.
VI.
ANNEES: 872/873.
_Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaume Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile de Constantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le fils Charles-le-Chauf eut les yeux crevés._
En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé devant.
Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent.
En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné. Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65] Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome, qui à eulx s'accordoit des images adourer.
Note 63: _D'Oiste._ D'Ostie.
Note 64: C'étoit le célèbre _Anastase le bibliothécaire_, auteur de l'histoire ecclésiastique et du _Liber pontificalis_.
Note 65: _Promotion._ Il faut lire _déposition_.--_Foucin_, Photius.
Note 66: _Ordenné._ C'est-à-dire _restitué_.
A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes. Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de Rome.
Note 67: Le latin est ici mal entendu...«In loco illius inbergæ filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.»
Note 68: _Pontliaire._ «Ad Pontem-liudi.» ou _Lieupont_, en Bourgogne.
Note 69: _Vitel._ «Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi, Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.» Il est bien difficile aujourd'hui de distinguer ces trois _Bernards_.... Mais le surnom de la victime étoit sans doute _le viaus_.
Note 70: _En Avau-Terre._ Comme nous disons: _Dans les Pays-Bas_.
Note 71: _Attigny._ Le latin dit: _Gundulfi-villam_.
[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée pour luy.
Note 72: _Annal. S.-Bertini, anno 873._
En ce temps vint à Franquefort Loys le roy de Germanie. Là meisme célébra la Nativité de Nostre-Seigneur avant qu'il s'en partit. Après y tint parlement entour les kalendes février, et manda à ses deux fils Charlon et Loys qu'il y feussent, et à tous les hommes feutables qui avoient esté du royaume Lothaire. Et tandis comme il demeuroit, advint une merveilleuse adventure, car le diable prist semblance du bon ange et vinst à Charlon l'un des fils du roy Loys, et li dist que Diex s'estoit courroucié à son père et de ce qu'il le vouloit occire pour la raison de Charlemaine son frère, et que il[73] li devoit tollir le royaume et à luy donner. Charlon qui moult fust épouvanté de cette advision, se leva tout effraié et s'en fust en ung moustier qui près estoit de la maison où il gisoit; si ne fut pas merveille s'il fut éspoenté, car il y a telle différence entre l'ange Dieu et du deable, quant il faint semblance et clarté du bon ange, que cil qui a veue la vision de l'ange Dieu demoure en joie et en bonne espérance, et cil qui a veue la vision du mauvais ange demoure en paour et en tristèce. Le deable le suivit et entra au moustier après li, et li dist: «Pourquoi as-tu paour? né pourquoi me fuis-tu? Tu pues bien savoir, sé je ne venisse de par Dieu pour toy annoncier ce qui adviendra par temps, que je n'osasse pas entrer après toy en ce moustier qui est la maison de Dieu.» Tant li dist de telles paroles et de semblables que il prit communion, de la main du deable, que Dieu li envoioit par luy, si comme il disoit; et tantost comme il l'eut receue, le deable li entra au corps. Tantost vint à son père qui séoit au milieu de son parlement avec ses aisnés fils et ses barons et ses prélas. Lors le prist le deable à tourmenter et dist devant tous qu'il vouloit guerpir le siècle, et que jamais à sa femme n'abiteroit. Lors traict l'espée et la lessa cheoir à terre, et quant il voult descendre le baudré, le deable le commença trop fort à tourmenter, et lors saillirent avant les évesques et les barons et le tindrent à force. De ce fu le père moult ému et tous ceulx qui là estoient. En l'églyse le menèrent, et tantost se revesti l'archevesque Luiberz pour la messe chanter, et quand ce vint au point de l'évangile, il commença à crier à haute voix: _Ve, ve, ve,_ et toujours cria ainsi continuellement jusques à tant que la messe fust chantée. Le père qui moult étoit dolent le lessa aux évesques et à ses autres amis et commanda qu'il fust mené par les sains lieux des martyrs et des confesseurs, que par leurs mérites et par leurs dessertes sé il plaisoit à Dieu peust estre ramené en son sens. Si se pensa qu'il le envoieroit à l'églyse Saint-Père de Rome; mais il entrelessa cette voie pour aucunes autres besoignes.
Note 73: _Il._ Dieu.
VII.
ANNEES: 873/874.
_Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cité d'Angiers. De la paix que le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et coment Charles-le-Chauf fit venir à merci les Normans, qui avoient assiégé Angiers et de maintes autres choses._
En ce temps repaira l'empereur Loys en la cité de Capue. Si estoit jà mort Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu à grant ost un patrice de l'empereur des Grecs en la cité d'Ydronte[75], pour aider à ceulx de Bonivent, qui luy promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors manda l'empereur Loys à l'apostoile Jehan qu'il venist à luy en la cité de Capue[76], si que par luy fust à luy réconcilié son compère[77] Adelgise. Si tendoit à ce l'empereur que son serment fust sauvé par la présence l'apostoile (car il avoit juré qu'il prendroit à force cil Adelgise avant qu'il partist du siège, né oncques prendre ne le polt).
Note 74: _Lambert-le-Chauve._ C'étoit le lieutenant d'Adalgise, duc de Bénévent.
Note 75: _Idronte._ Latiné: _Hydrontus_. C'est _Otrante_.
Note 76: _Capue._ Le latin porte: _In Campaniam_.
Note 77: _Son compère._ Le compère du pape.
Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cité d'Angiers, s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu où il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne vint à luy un message qui luy conta que son frère Loys le roi de Germanie avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschappé de Saint-Père de Corbie où il estoit en prison, et s'estoit à luy accompagné en son contraire et en sa nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De ce fu le roy moult courroucié; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne que il avoit emprise; ains s'en ala à Angiers et assit les Normans qui jà avoient destruit maintes cités et maint chastel et maintes églyses, et abbaïes si destruites et arses qu'il avoient tout rasé à terre. D'autre part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient logiés sur un fleuve qui est appelé Maene. Et tandis comme le roy Charles estoit à ce siège, le duc Salemon envoia à lui Bigon son fils, à grant compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy jura feauté devant tous les barons. Et le roy tint le siège devant la cité si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les plus grans vindrent à lui à merci. Tel serement qu'il leur demanda firent, tels ostages laissèrent comme il voult et tant comme il en demanda, et à telle condiction que il istroient tous de la cité en un jour, et que jamais en son royaume mal ne feroient né ne consentiroient à faire. Au derrenier luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire, jusques au moys de février, et que il eussent marchié de viandes. Et après ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestienneté vouldroient tenir vraiment et loyaument, viendroient à luy, et ceulx qui encore estoient païens et voudroient estre crestiens fussent baptisés à sa volenté. Et ceulx qui la crestienneté refuseroient se partissent du royaume, né jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient juré. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent la cité vidiée, le roy et les prélats et le peuple entrèrent enz à grant dévotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient esté repos en terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays et s'en ala droict au Mans, du Mans à Evreux et puis à Neufchastel[80]; de là s'en tourna vers la cité d'Amiens, de là s'en ala à une ville qui a nom Audrieu[81]. Si estoit jà la saison entour les kalendes de novembre. En chaces le roy se déporta un peu de temps, puis s'en vint à Soissons. La Nativité Nostre-Seigneur célébra en l'abbaïe Saint-Marc.
Note 78: _En ce contemple._ Dans ces entrefaites; dans ce temps-là même.
Note 79: Le latin dit: «Ultrâ Meduenam fluvium in _auxilio_ residente.»