Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 29
[636]Ces deux grans seigneurs devisèrent qu'il n'iroient mie ensemble pour ce qu'il avoient trop grant plenté de gens, car grant contens pourroit sourdre en leur osts et ne pourroient mie assés trouver viandes aux hommes et aux chevaulx. Pour ce voulurent que les uns allassent devant les autres. Tous s'adressèrent vers une terre qui a nom Bavière et passèrent la Dinoe[637] qui est moult grant eaue et courant, à senestre la laissèrent et puis descendirent en Ostriche; d'illec entrèrent en Hongrie. Le roy de la terre les receut moult honnestement, grant honneur leur fist et maint bel présent leur envoya. Après s'en allèrent oultre et passèrent parmy Pannonnie où monseigneur saint Martin fu né. Si entrèrent en Bulgrie, Rippe laissèrent à senestre. Tant allèrent qu'il allèrent par deux terres de quoy chascune a nom Trace. Deux cités moult renommées passèrent; l'une si à nom Finepople et l'autre Andrenoble[638].
Note 636: Tout ce qui suit, jusqu'à la fin du XXIème chapitre, n'a été publié ni en latin ni en françois, dans les _Historiens de France_. Dont Brial a remis le soin de combler cette lacune aux éditeurs des _Historiens des Croisades_, dont le premier volume, confié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à la judicieuse érudition de M. le comte Arthur Beugnot, est en ce moment sous presse. Pour la comparaison du texte latin avec notre traduction, nous allons donc suivre maintenant l'édition que Duchesne a donnée des _Gesta Ludovici junioris_, t. 4, p. 390 et suiv.
Note 637: _La Dinoe._ Le Danube.
Note 638: Philippopolis et Andrinople.
Après mains travaux et maintes journées qu'il eurent faictes par estranges terres, vindrent à la riche cité de Constantinoble. Là séjournèrent ne scay quans jours, pour ce qu'il estoient las et se garnirent des choses qui leur failloient, à l'empereur Manuel parlèrent de maintes choses assez privéement. Après ce jour passèrent le bras Saint-George qui divise les deux parties du monde Europe et Aise. Lors entrèrent en Bithinie qui est la première partie d'Aise, toutes les compagnies ensemble se logièrent devant la cité de Calcidoine. C'est une moult ancienne cité où jadis fu l'un des quatre grans conciles; là furent assemblés six cens trente-cinq prélas, au temps de Marcien empereur et de Léon pape de Rome. En ce concile fu dampnée l'érésie d'un abbé qui avoit nom Eutices, car il disoit que Jésucrist n'avoit que une seule nature; mais la foy crestienne est telle qu'il fu vrayement Dieu et homme.
[639]Le soudant du Coine[640] qui moult estoit puissant en Turquie avoit assez oï parler avant de ces haulx princes et moult en fu en grant esmay. Bien savoit que s'il ne s'en prenoit garde grant dommaige pourroit avenir à ses hommes et à sa terre. Pour ce si tost comme il put envoya par toutes les parties d'Orient, et manda que tous ceux qui armes pourroient porter venissent à luy. Luy-mesme cerchoit[641] les cités et les chasteaux, ce qui estoit cheu ès forteresses faisoit redrescier et les fossés réparer, nouvelles trenchiées faire. Tous ceulx du pays prenoit et mettoit chascun jour en ses oeuvres; trop se doubtoit et ce n'estoit pas de merveille. Car une renommée couroit moult grant par tout le pays que si grant plenté de gens venoient avecques ces deux grans princes que là où il se logeoient sur une grant eaue courant, tantost tarissoit si qu'elle ne povoit pas souffire au boire des chevaulx et des hommes. Bien disoit-on que à paine les pourroit paistre un grant royaume de toutes les viandes qui là croissoient. Vray est que de telles choses en seult-on dire plus qu'il n'en est. Mais la vérité estoit, si comme tesmoignèrent les preud'hommes qui furent là, que seullement en l'ost de l'empereur Conrat avoit bien soixante-dix mille hommes à haubers et à chevaus, sans les gens à pié et sans les autres à cheval qui estoient plus légièrement armés. En l'ost le roy de France en avoit autant et trop bonnes gens; de ceulx de pié n'est nul nombre, car par là où il passoient estoit toute la terre couverte. Bien sembloit qu'il deussent toutes les terres conquerre que les mescréans tenoient jusques à la fin du monde. Et sans faille si eussent-il pu sé pour ce non[642] que Nostre-Seigneur, ou pour leur orgueil ou pour les autres péchiés qui en eulx estoient, ne voulut mie prendre en gré leurs services né souffrir qu'il fissent chose qui honnorable fust à la veue du siècle. Nous ne savons pour quoy ce fu; mais bien scavons qu'il le fist à droit.
Note 639: _Gesta Lud. jun._, § 5.
Note 640: _Du Coine._ On traduisoit toujours ainsi le nom du territoire d'_Iconium_.
Note 641: _Cerchoit._ Parcouroit. Le latin dit: _Circuibat_.
Note 642: _Sé pour ce non._ Si non pour ce.
IV.
ANNEE: 1146.
_Coment l'empereur, quant il fu oultre mer, fu tray de ses ducteurs, et mené ès destrois où il n'avoit point de vitaille._
[643]Quant l'empereur Conrat eut passé celle mer que on appelle le bras Saint-George, si voulut aller par soy, et fist ses batailles à la guise de son pays. Chevetaines[644] mist en chascune des plus haux hommes qu'il avoit; à senestre laissa la terre de Galacie et de Plaphagonne et deux terres de quoy chascune a nom Ponthe: à dextre mist Frige et Lide et Aise la petite et il s'en vindrent de lez Nichomède et passèrent la bonne cité de Nice et puis entrèrent en une terre qui a nom Lichaonne dont la meilleure cité est Icoine. Il alloient par un adresse[645] et avoient laissié le grant chemin. Le soudan du Coine qui avoit assemblé grant plenté de Turs attendoit coment il peust avoir temps et lieu coment il empescheroit ces grans compaignies de crestiens qui par sa terre passoient, car tous les roys et les grans hommes de la loy payenne estoient esmeus et tous effrenés de ces grans gens qui venoient. Bien leur avoit-on mandé de maintes parties que sé il passoient délivréement parmy ces terres il avoient povoir de destruire tous les hommes et conquerre tous les pays; si que en peu de temps toute la terre d'Orient seroit de crestiens. Par ceste paour estoient venus en l'ayde du soudan les Turs des contrées des deux Hermenies, de Capadoce, de Ysaure[646], de Silice et de Mede. Tant y avoit de gens qui estoient si bien garnis de chevaux et d'armes que le soudant emprinst hardiment qu'il pourroit assembler front à front à tous les crestiens qui venoient.
Note 643: _Gesta Lud. jun._, § 6.--_Guillaume de Tyr, liv._ XVI, § 20.
Note 644: _Chevetaines._ Aujourd'hui: capitaines.
Note 645: _Adresse._ Route de traverse. Le latin dit: _Inconsultè ibant_.
Note 646: _Ysaure_. Partie de la Cilicie.
L'empereur Conrat avoit demandé et prié à l'empereur de Constantinoble que luy baillast de ses gens qui luy enseignassent les meilleures voyes et les plus courtes. Si luy en bailla. Mais ceulx qui conduire les devoient estoient de moult grant desloyaulté. Car si tost comme il entrèrent en la terre aux Turs il vindrent aux chevetaines qui menoient les compaignies de l'ost et leur dirent qu'il ne fissent chargier viandes que jusques à un certain nombre de jours; et bien leur promisrent fermement que dedens ce temps il les aroient menés en tel pays où il trouveroient grant plenté de toutes viandes qui mestier aroient à hommes et à chevaux. Ceux les creurent et firent chargier viandes selon la mesue que ceux avoient dicte sur chevaux et sur charrettes. Mais les Gréjois desloyaux qui de tous jours heent notre gent, ce ne scay-je s'il le firent par le commandement de leur seigneur ou pour ce qu'il prisrent avoir des Turs pour ce faire, menèrent l'ost de l'empereur par les plus aspres voyes et par les plus grans destrois. Si les embatirent en tels lieux où les Turs leur povoient plus légièrement faire mal. Car les pas[647] estoient si fors et si périlleux qu'il estoient là ainsi comme enclos et enserrés.
Note 647: _Les pas_. Les passages.
V.
ANNEE: 1146.
_Coment les conduiseurs l'empereur, quant il l'eurent mené ès desers, s'enfuirent par nuit. Et lors s'apperçut l'empereur qu'il l'avoient trahy._
[648]Bien s'apperceut l'empereur que ceulx qui guier[649] les devoient ne le faisoient mie en bonne foy, car le nombre des jours estoit jà passé dedens lequel il les devoient avoir mené en terre plentureuse et il n'i estoient pas venus: pour ce les fist mander devant soy et leur demanda, voyans ses barons, pour quoy c'estoit qu'il luy avoient menti du terme qu'il luy avoient nommé. Il respondirent par malice qu'il cuidoient que l'ost deust plus tost errer[650] et faire plus grans journées qu'il ne faisoit. Mais moult luy jurèrent sans faille que dedens trois jours seroient à la cité du Coine qui estoit si plentureuse que rien ne leur fauldroit qu'il voulsissent avoir.
Note 648: _Gesta Lud. jun._, § 7.--_Guillaume de Tyr, liv._XVI, § 21.
Note 649: _Guier_. Conduire.
Note 650: _Errer_. Marcher.
L'empereur qui estoit simple homme ne s'apperceut pas de leur desloyaulté, mais les creut et dist qu'il attendroit encore ces trois jours pour savoir s'il disoient vray. La nuyt entour le prime somme quant ces bonnes gens se dormoient pour la lasseté, les traitres de l'ost se partirent tout coiement. L'en demain quant il fu ajourné il voulurent mouvoir pour aller si comme il souloient; mais ceulx qui guider les devoient ne se misrent mie devant. Les chevetaines se merveillèrent et les firent querre; mais il ne les peurent trouver. Lors s'apperceurent de la traïson et vinrent à l'empereur. La chose luy comptèrent si comme elle estoit: ceulx qui par malice avoient ainsi guerpi l'ost ne se tindrent pas apayés du mal qu'il avoient fait, ainçois en voulurent plus faire, car il vindrent tout droit à l'ost du roy de France qui chevauchoit après, non mie guères loing d'illec, et disrent au roy qu'il avoient l'empereur bien et sauvement conduit jusques à la cité du Coine qu'il avoit prinse par force et vaincu tous les Turs qui contre luy se misrent et trop grant richesses y avoient gaignées. Ce luy firent entendant pour celle entencion qu'il vouloient mener le roy celle mesme voye où l'empereur s'estoit embatu périlleusement, car sé les François eussent sceu le meschief de l'empereur et de ses gens il luy fussent couru aidier hastivement, et ce n'eussent pas voulu les traitres. Bien peut estre qu'il luy mentirent pour ce que sé le roy eust sceu la vérité de la desloyauté qu'il avoient faite il les eust tantost pendu parmy les gorges.
[651]Quant l'empereur vit qu'il estoit ainsi deceu et qu'il n'avoit en tout son ost homme qui luy sceust enseigner la droicte voye, il manda ses barons et leur demanda conseil qu'il feroit. Il ne s'acordèrent pas tous à une voye, car une partie s'accorda qu'il s'en retournassent la voye qu'il estoient venus jusques à tant qu'il peusseut trouver viandes qui du tout estoient faillies aux hommes et aux chevaux; les autres vouloient que on allast avant, car il avoient espérance que plus tost peussent trouver viandes en passer avant, que en retourner.
Note 651: _Gesta Lud. jun._, § 8.
[652]Tandis comme il estoient en ce contens et en doubte, que il ne scavoient que faire, aucunes gens de leur ost qui s'estoient esloignés en coste d'eux et puis revenus arrière leur firent assavoir que assez près d'illec estoient assemblés grant plenté de Turs qui estoient tous armés. Bien est voir que les Grecs qui fouys s'en estoient les menèrent au pis qu'il peurent à leur escient, car il les embatirent en un désert où il n'avoit oncques esté aré ne semé, et il les deussent avoir mené par Licaonne qu'il avoient laissiée à destre, et adont eussent trouvé la voye plus petite et terre guaingnable et plentureuse de bonne viandes, mais il les avoient mis ès désers de Capadoce pour eux esloigner du Coine. L'en disoit communément, et je croy qu'il fu voir, que ces Gréjois avoient ce fait par la volenté et par le commandement l'empereur Manuel qui pas ne voulut que les gens l'empereur d'Allemaigne venissent à bon chief de leur emprise; car les Gréjois ont toujours envie sur eux né ne vouldroient pas que leur povoir creust né amendast, car trop ont grant desdaing de ce que l'empereur d'Allemaigne se clame empereur des Romains ainsi comme le leur, pour ce que il dient que l'empereur de Constantinoble doit avoir tout seul la seigneurie sus tout le monde.
Note 652: _Guill. de Tyr, lib._ XVI, § 22.
VI.
ANNEE: 1146.
_Coment les Turs qui estoient assés près de l'ost l'empereur muciés li corurent sus et trouvèrent son ost las et défaillans, par defaute de vitaille; et fu en telle desconfiture demené que il ne li remest de son grant ost que la dixiesme partie que tout ne fust mors que pris._
Tandis comme l'ost l'empereur estoit à si grant mésaise, car il estoient esgaré premièrement des voyes, après il estoient las et débrisiés de longuement venir par vaus et par tertres roides et périlleux, et si avoient fain et soif trop grant et les chevaux leur failloient du long travail et par la faulte des viandes. Les Turcs qui bien seurent leur couvine[653] parlèrent entre eux. Si comme les chevetaines l'avoient devisé il vindrent soudainement à grant routes et se férirent en l'ost de l'empereur qui garde ne s'en prenoit, ains estoient encores ses gens parmy les tentes. Ceux avoient leurs chevaux bien séjournés comme ceux à qui rien ne failloit, si les trouvèrent fors et isneaux, et il furent légièrement armés, car la plus part ne portoit que leur arcs et leur saiectes. Quant il se férirent en l'ost, moult grant noise firent et glatissoient comme chiens et faisoient sonner tabours et timbres. La gent l'empereur estoit pesamment armée de haubers et de chausces, d'escus et de heaumes, leur chevaus estoient maigres et las et mors de fain, si que les Turs les approuchoient pour traire de près puis s'en retournoient arrière. Ceulx n'avoient povoir de les ensuivir, pour ce les avironnèrent de toutes pars et tiroient contre eux et navroient chevaux et hommes. Quant les nostres poingnoient contre eux il se appareilloient tantost et s'en fuioient arrière; et quant il se retournoient vers leurs pavillons, les Turs leur estoient tantost aux talons tous ensemble.
Note 653: _Couvine._ Position, état.
En telle manière dura toute jour celluy assault et trop y eurent grant perte les crestiens. Les Turs n'y eurent oncques né perte né dommaige. Grant chose avoit esté de l'ost de l'empereur jusques à ce jour, moult y avoit haulx princes et riches hommes et bons chevaliers; mais par la volenté Nostre-Seigneur ou par sa souffrance fu lors si amenuisiée et sa grant valleur abattue que sans tenir point de proffit à la crestienté d'outre mer pour qui il estoient venus furent illec presque tous dégastés. Car si comme il dirent, ceulx qui en eschappèrent de soixante-dix mille chevaulx et à haubers et de si grant compaignie de gens à pié comme il y avoit n'en eschappa mie par tout la dixiesme partie. Les uns morurent de fain et les autres d'armes. Assez en prisrent leur ennemis tous vifs qu'il emmenèrent liés. Toutesvoies l'empereur eschappa et aucuns de ses barons; à moult grant paine s'en retournèrent arrière vers la cité de Nique.
Les Sarrasins furent moult liés de la victoire qu'il eurent: assez gaignèrent dedens les tentes aux Thiois, comme or et argent, robes, chevaulx et armes. Tous enrichis s'en retournèrent dedens leurs forteresses. Leurs espies envoyèrent par toute celle terre et contre attendirent l'ost du roy de France de qui il avoient oï dire qu'il venoit après et n'estoit guères loing. Bien leur sembloit que puisqu'il estoient venus à chief des gens l'empereur qui plus riche et plus grant povoir avoit que le roy de France, que légièrement pourroient destruire les François, et il leur en advint presque si comme il cuidoient. A celle grant desconfiture n'avoit pas esté le soudant du Coine, ainsois y fu chevetaine à celle desconfiture un moult puissant Turc qui Pharamon avoit nom. Ceste chose avint l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur, mil cent quarante-six, au mois de novembre.
VII.
ANNEE: 1147.
_Coment l'empereur se desconforta moult de sa perte, et retorna en arrière li et ses gens, et laissa le roy de France; et coment il vint à Constantinoble._
[654]Quant le roy de France qui après venoit se fu trais en Bithinie et il eut avironné un regort[655] de mer qui est près de la cité de Nichomédie, il prist conseil à sa gent quel chemin il tendroit. Lors commença-l'en à dire une nouvelle par l'ost que l'empereur avoit esté desconfit et perdue sa gent et s'en fuioit tapissant par bois et par montaignes à petite compaignie. Premièrement pour ce que on ne sçavoit mie qui teles nouvelles avoit apportées ne sçavoit-on sé c'estoit voir ou non. Mais ne demoura guères après qu'il en sceurent la vérité. Car Ferry le duc de Souave un jeune homme et de trop grant affaire qui nepveu estoit de l'empereur de son ainsné frère et qui, après son oncle, fu empereur sage et viguereus, s'en vint en l'ost du roy de France: car l'empereur après celle grant desconfiture l'envoyoit parler au roy pour prendre un parlement entre eux deux, si qu'il se conseillassent qu'il pourroient faire. Voir est que le conseil eust mieux valu avant; mais encore avoit l'empereur son corps à garantir et le demourant de ses hommes. Pour ce vouloit avoir du roy de France qui son amy estoit conseil et ayde; et icelluy Ferry conta bien, quant il vint, la honte et le dommaige que les Turs leur avoient fait.
Note 654: _Gesta Lud. jun._, § 9.--_Guill. de Tyr_, § 23.
Note 655: _Regort._ Petit gouffre. «Et cum quasi quemdam gurgitem maris, qui est propè civitatem Nicomediæ, circuisset.»
Quant le roy et les barons de France l'oïrent, grant deul en eurent et grant pitié. Le roy, pour reconforter l'empereur, prist avec luy de ses plus saiges barons, chevaliers et sergens mena assez et s'en issi, et vint là où l'empereur estoit logié, si comme le duc Ferry le mena, car ce n'estoit pas loing.
Quant ces deux haux hommes s'entrevirent, de bon cuer se saluèrent et baissèrent l'un l'autre. Le roy le reconforta de celle meschéance: finance et gens luy promist tout à sa volenté et luy promist bons services et loyale compagnie. Longuement parlèrent seul à seul entre eux deux et puis firent venir leur barons: accordés furent à ce qu'il s'en iroient ensemble pour accomplir à leur povoir la besongne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise. Et assez y eut des gens l'empereur qui disrent qu'il avoient perdu ce qu'il avoient apporté pour despendre; pour ce ne povoient aller en avant. Sans faille moult les avoit espouvantés le peril de la guerre où il avoient esté et le long travail qui pas n'estoit encore finé. Si ne regardèrent oncques au pellerinaige qu'il avoient fait né à leur seigneur qu'il laissoient, ainsois s'en retournèrent en Constantinoble.
[656]Ces deux haux hommes s'esmeurent à tout leur ost et ne tindrent mie la voye où il estoit mescheu à l'empereur; ains la laissièrent à senestre et s'adrescièrent vers Aise la mineure et tindrent leur voye vers la mer. Si eschevèrent vers senestre la terre de Philadelphe; après vindrent à la cité de Smirne, d'illec entrèrent en la cité d'Ephèse, qui moult est honnorée pour ce que monseigneur saint Jehan l'évangéliste y habita, prescha et mouru; encore y appert sa sépulture.
Note 656: _Gesta Lud. jun._, § 10.
L'empereur s'appensa lors que on le tenoit au plus haut homme du monde, et moult estoit meu honnorablement de sa terre; et ores n'avoit guères de gens avec luy; ainsois estoit au dangier[657] des François, né ne povoit rien sé par eux non: pour ce, luy fu avis qu'il luy estoit honte d'aller ainsi. Aucunes aultres raisons espoir[658] y eut; mais il commanda que ses gens s'en retournassent arrière par terre; et il se mit en mer à petite compaignie et s'en vint à Constantinoble. L'empereur le receut plus honnorablement qu'il n'avoit fait devant, et fist séjourner en la cite luy et ses barons jusques au nouveau temps. Car il y avoit entre eulx acointance que on appelle affinité de par leur femmes, qui estoient filles au viel Bérenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chière. Et par la prière l'emperière, luy donna à luy et à ses barons riches joyaux.
Note 657: _Au dangier._ Sous la domination. «In subjectione.»
Note 658: _Espoir._ Peut-être.
VIII.
ANNEE: 1147.
_Coment le roy de France et les François se assemblèrent aux Turs et les desconfirent._
[659]Puis que le roy de France vit que l'empereur se partoit, à ses barons prist conseil quel chemin il pourroit tenir. A la demourance de ce jour, en la cité d'Ephèse, un des barons de France qui moult estoit bon chevalier, le conte Guis de Ponty[660] accoucha malade tant qu'il y mourut; et fu enterré en une des esles de la maistre églyse. Le roy se parti de la ville à tout son ost et s'adressa vers la terre d'Orient. Quant il eurent chevauchié ne sçay quans jours, il vindrent aux gués de Menandre, où la plenté des cignes est[661]. Là se logièrent pour ce qu'il y avoit belles praries. Les François avoient moult désirré, toute celle voye, coment il pourroient trouver les Sarrasins; ce jour en trouvèrent grant plenté de l'autre part de l'eaue, si que quant il vouloient abeuvrer leurs chevaux, les Turs tiroient espesséement contre eux et leur empeschoient l'eaue. Mais nos chevaliers furent moult angoisseux de passer de l'autre part du fleuve pour avenir à leur ennemis; tant cerchièrent qu'il trouvèrent un gué que ceux de la terre mesme ne savoient pas; lors se férirent dedens à grans routes et fières. Les François en eurent le meilleur, car il en occirent assez. Grant plenté en prisrent de vifs et le demourant s'en fouy. Ceux qui desconfis les avoient s'en vindrent par leur pavillons, trop y trouvèrent de richesses de diverses manières de draps de soye, beaux vaisseaux d'or et d'argent et pierres précieuses. Tous chargiés passèrent l'eaue. Grant joye firent celle nuyt pour la première victoire que Dieu leur avoit donnée. Le lendemain quant il fu jour, se partirent d'illec et vindrent à la Lice[662], qui est une ville de celle terre. Lors prisrent viandes tant comme il en avoit mestier, car c'estoit leur coustume, si se remisrent à la voye.
Note 659: _Gesta Lud. jun., § 11.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 24._
Note 660: _Guis de Ponty_ ou de Ponthieu. «Guido _miles_ de Pontivo.»
Note 661: «Ad vada Meandri pervenerunt, ubi copia cygnorum omni tempore reperitur. Propter quod dicitur:
«Ad vada Meandri concinit albus olor.»
Ce vers est le second de la septième Héroïde d'Ovide.
Note 662: «Ad civitatem quæ vocatur _la Liche_.» C'est _Laodicée_, sur le _Lycus_.
IX.
ANNEE: 1147.
_Coment, par la mauvaise ordenance de l'ost, et par l'agait des Turs, furent François desconfis._
[663]Une montaigne moult haulte et moult droicte estoit encontre eux, par la voie où il s'estoient adresciés. La coustume de l'ost estoit que un des grans barons de la compaignie faisoit chascun jour l'avant garde et l'un des autres l'arrière garde; et leur bailloit-on assez chevaliers en leur batailles, si prenoient conseil aux autres barons en quelle place il feroient logier l'ost. Celluy jour dont je vous parle faisoit l'avant-garde l'un des plus haux hommes de Poictou, qui avoit nom Geuffroy de Rancon[664] et portoit la bannière du roy. Devisié estoit et accordé qu'il demoureroient ce soir et tendroient lenrs pavillons au sommet du tertre.
Note 663: _Gesta Lud. jun., § 13.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 25._
Note 664: Ou de _Rancogne_. «De Ranconio.» Une bonne famille françoise de ce nom existe encore. L'addition des _Gesta_ est encore ici précieuse: «Gerebat regis banneriam quam præcedebat, prout moris est, vexillum Beati Dyonisii quod gallicè dicitur _Oriflambe_.» Voilà bien ici la mention précise de deux bannières, celle du roi et celle de Saint-Denis.