Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 28
«Je pécheur Loys, regehis de vray cuer et croy en Dieu le Père, le Fis et le Saint Esperit, en trois personnes un seul Dieu, et Nostre-Seigneur Jhésucrist croy fils de Dieu le père, égal en toutes choses à luy, qui pour le salut des ames descendi du ciel, par l'ordonnement de Dieu le père et s'enombra au sacré ventre de la vierge Marie, où il prist vraye chair et vraye forme d'homme, et qui en celle chair mesme mourut selon l'umanité, en la sainte vraye croix, pour les hommes délivrer de la mort d'enfer, qui fu au sépulcre mis dont il ressuscita au tiers jour; et monta ès cieulx où il siet à la dextre de Dieu le père et qui vendra au grant jugement, au dernier jour du siècle, jugier les mors et les vifs: yceste précieuse hostie du vray corps de Dieu croy-je estre ycetui précieux corps qu'il prist au ventre de la vierge Marie, et qu'il donna à ses disciples en la cène, pour quoi il fissent une mesme chose en luy, et qu'il vesquissent en luy. Et croy icelui vin ce mesme sang glorieux qui de son costé decourut en la vraye croix sans nul doubte, et le confesse de cuer et de bouche: et par ce hault viaticque croy-je que mon ame sera garnie et deffendue, quant elle sera issue de mon corps, de la puissance des deables.»
XXV.
ANNEE: 1137.
_Coment il s'en vint à quelque paine à Saint-Denys pour graces rendre aux martirs. Et puis, coment il envoia son fils Loys en Aquitaine pour espouser la fille le duc qui mort estoit, et pour la terre saisir. Et puis parle de son glorieux trespassement et de sa sépulture._
Après ce qu'il eut ainsi dictée la confession devant tous qui moult se merveilloient de sa repentance, et il eut receu son Sauveur, si s'en retourna en la chambre où il gisoit et fu ainsi comme s'il retournast à garison; et se coucha sur une coute de lin et eut mis jus tout boban et tout orgueil séculier. Et quant il apperceut que l'abbé Sugier, (qui tousjours avoit esté son nourry), pleuroit de si grant si petit et si humble[617], se tourna devers luy, et luy dist: «Beau chier amy, ne plourés mie pour moy; mais faites feste de ce que la miséricorde Nostre-Seigneur m'a donné povoir, si comme vous povez véoir, de me appareiller contre sa venue.» Après ce allégea un petit et puis s'en vint si comme il put à Meleun; moult eut grans tourbes de gens après luy qui le suivoient et qui contre luy venoient des villes, des chasteaux et des charrues, qui courroient à luy emmy les champs et plouroient tendrement pour l'amour qu'il avoient à luy et pour la paix que il leur avoit tousjours gardée et tenue; et s'en vint à Saint-Denys pour visiter les glorieux martyrs à grant dévocion. Là fu receu du couvent et presque de tous ceulx de la terre qui là s'estoient assemblés contre sa venue; moult débonnairement le receurent tous, comme le débonnaire deffendeur de l'églyse et du royaume: devant les corps saints descendit dévotement et leur rendi graces et mercy, en plourant, des biens et des honneurs et des victoires qu'il avoit tousjours eues, et leur prioit que désoresmais il eussent le royaume en leur pourvéance. Et si comme il fu départi de l'églyse et il fu venu à Bethisy[618], si vindrent à luy les messagiers au duc Guillaume d'Acquitaine, qui luy noncièrent que le duc estoit mort en pellerinage en la voye de saint Jacques, et avant qu'il se mist au chemin il avoit laissiée sa terre à une sienne fille à marier qui avoit nom Alienor. Lors se conseilla à ses princes et receut la terre et la fille et la promist à donner à Loys son fils. Dont commença à faire appareil et à envoyer là, et fist semondre jusques à cinq cens chevaliers et plus, tous les meilleurs de son royaume et fist d'eulx seigneur et connestable le noble conte Thibaut, et son cousin le vaillant conte Raoul de Vermendois et l'abbé Sugier de Saint-Denis ettous ceulx de son conseil où il se fioit le plus. Et les baisa tous et son fils Loys; et luy dist au départir telles parolles: «Beau très-chier fils, la dextre de Dieu, par qui les roys règnent, vous ait en sa sainte garde! car sé je vous perdoye et ceux qui avec vous sont par aucune meschéance, je ne priseroie rien né moy né chose qui soit au royaulme.» Grant plenté de ses trésors luy fist livrer entrevoyes, affin qu'il n'eussent raison de rien tollir né de rappiner aux bonnes gens et qu'il ne fist de ses amis ses ennemis. Tout ce luy commanda à faire et que la chevalerie qu'il luy avoit baillée vesquit du sien toute la voye. Atant se misrent au chemin et passèrent parmy Limosin; et quant il furent ès marches de Bourdeaux, si tendirent leurs pavillons devant la cité, si que le fleuve de Gironde estoit entre eulx deux, et furent illec tant qu'il passèrent à nefs jusques à la cité. Là attendirent jusques au dimenche que les barons de Gascongne et de Poictou furent assemblés.
Note 617: «Cumque eum de tanto tantillum, et de tam alto tam humilem, humano more, me deflere conspiceretur....»
Note 618: _Bethisy_, en Picardie, à deux lieues du Crépy. On reconnoît encore les restes de l'ancien château.
Quant il furent venus, le jeune Loys espousa la demoiselle Alienor en leur présence et la fist couronner de la couronne du royaulme de France; après s'en retournèrent par la terre de Saintes en destruisant leur ennemis et ceux qu'il trouvèrent; ainsi vindrent jusques à Poitiers à la joye de tous ceux de la terre. Grant chaleur faisoit en ce temps, pour quoy il furent plus retardés de venir.
Le roy Loys, qui à Paris estoit, commença moult à empirier et du tout à deffaillir de sa maladie qui le rassailli pour la grant chaleur qu'il faisoit, né oncques pour la maladie ne fu moins pourveu de soy. Car tantost comme il se sentit ainsi agrégié, il manda Estienne, l'évesque de Paris, et Gildon, l'abbé de Saint-Victor, à qui il se confessoit plus privéement et le plus souvent pour ce qu'il avoit l'abbaye fondée et faicte dès les fondemens. Adont se confessa de rechief et regarni l'issue de sa vie pour recevoir le vray corps Jhésucrist. Après commanda que il fust porté à l'églyse des martirs, pour rendre son veu qu'il avoit voué et de cuer et de bouche; mais pour ce que sa maladie luy agrégea si durement, il accomplit son veu de cuer et de volenté. Lors commanda à estendre un tapis par terre et espandre par-dessus cendre en croix, et puis fu couché dessus par les mains de ses gens qui se occioient de deul. Après seigna et garny son front et son pis du signe de la saincte croix; et ainsi rendi l'ame à son Créateur dignement et sainctement, après qu'il eut régné trente ans et de son aage entour soixante ans; le premier jour d'aoust trespassa en l'an de l'Incarnacion mil cent trente-sept.
Quant le corps de luy fu lavé et ensevely honnestement, si comme il appartenoit à tel prince, si le misrent en riches dras de soye et l'emportèrent en l'églyse Saint-Denys pour l'enterrer. Si y avoit jà devant esleu sa sépulture. Si avint une chose qui pas ne fait à oublier: car celluy noble roy dont nous parlons avoit maintes fois tenu parolles de la sépulture aux roys, quant il parloit privéement à ses gens et souloit dire entre ses autres parolles que celluy seroit beneuré qui pourroit avoir sépulture entre l'autel de la Trinité et l'autel des Martirs et des autres corps sains qui léans sont; car par la prière aux pelerins et aux passans auroit de léger pardon de ses péchés; et pour ces parolles leur monstroit-il la volenté de son cuer et désiroit à estre illec enterré. Et avant que l'abbé Sugier allast avec son fils Loys en Acquitaine, avoit-il jà pourveu où il gerroit, entre luy et le prieur Hervy de celle églyse, et c'estoit devant l'autel de la Trinité contre la sépulture Charles-le-Chauve, l'autel entre deux. Mais celluy lieu fu si estroit et fu trouvé si encombré de la sépulture du roy Charles, que ce ne put estre fait qu'il avoit proposé à faire, car il n'est né droit né coustume de remuer né desherbergier les roys né les empereurs de là où il ont esleues leur sépultures.
Après ce firent essaier, oultre la cuidance de tous, où il avoit convoitié à estre mis, si comme il avoient plusieurs fois entendu à ses parolles: et cuidoient bien que celluy lieu fust empeschié d'aucun roy ou d'aucun hault prince. Mais ceulx qui cerchèrent trouvèrent autant de lieu vuyde, né plus né moins comme il convenoit, aussi comme sé l'en l'eust proprement fait pour luy. Là fu mis et enterré dévotement à grans oroisons et à grans obsèques, où il attend la compagnie de la commune résurrection des sains. Et de tant est-il plus prochain en esperit en la compaignie des sains, comme il est plus près en terre de corps des martirs, en attente d'avoir leur ayde; duquel l'ame dévote par les mérites aux sains peut estre mise en la joye de paradis, pour le mérite de la passion Jhésucrist qui mist son ame et son corps en la croix pour le salut du siècle, et qui vit et règne sans fin par tous les siècles des siècles. Amen.
_Ci fenist la via et les fais du gros roy Loys._
CI COMENCENT LES FAIS LE ROY LOYS, PÈRE AU ROY PHELIPPE.
* * * * *
I.
ANNEE: 1137.
_Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine à Paris pour ordener le royaume et sainte églyse, après le décès de son père. Et coment tout le royaume se tint bien apayé de luy._
[619]Dès ores mais, puis que nous nous sommes acquittés de retraire en françois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant de durs assaux souffri pour son règne deffendre, si nous convient entendre à poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appellée Barbéel[620], où il repose corporellement.
Note 619: Les _Chroniques de Saint-Denis_ présentent, pour la vie de Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des _Gesta Ludovici regis, filii Ludovici Grossi_, que je crois pouvoir attribuer à Suger, contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littéraire et de M. Guizot. Les passages évidemment écrits après la mort de Suger peuvent être considérés comme autant d'interpolations.
Note 620: L'abbaye de _Barbeaux_ fut construite en 1164, non pas sur l'emplacement de _Saint-Port_, mais à trois lieues au-dessus. Louis VII, qui d'abord avoit choisi _Saint-Port_, en 1147, consentit ensuite à la translation de l'abbaye bénédictine à Barbelle ou Barbeaux. L'auteur de ses _Gestes_ dit que le mausolée de Louis VII étoit _mirifici operis_; il fut brisé dans le temps des guerres de religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rétablir dans le XVIIème siècle; mais sans doute il fut de nouveau brisé en 1792.
Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au temps son père eut esté couronné, si comme l'istoire a ci-dessus compté, sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son père; après que il eut oï ces nouvelles et il eut garnie la duché d'Acquitaine par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour désavancier les roberies et les guerres qui légièrement soulent sourdre ès deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques à Orléans. Là appaisa l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cité qui pour la raison de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparèrent. D'Orléans s'en vint à Paris, qui est siège royal; car là souloient les anciens faire leur assemblées et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume et de l'églyse, si comme l'en trouve ès anciennes histoires. Et ce nouveau roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le requerroient. Tout le royaume se tenoit à bien payé de ce qu'il avoient tel remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de leur noble estat, au temps de lors. Car vérité fu que après la mort l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant court qui fut tenue à Mayence, où il eut, si comme l'en tesmoigne, près de soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le duc d'Allemaigne qui nepveu estoit à l'empereur Henry voulut avoir le règne et l'empire après son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusèrent du tout, et se tournèrent à Lohier le duc de Saissongne et le couronnèrent à Ays-la-Chappelle par l'accord du clergié et du peuple. Mais ce ne fu pas sans grant dommaige et sans grans maulx qui après en avindrent. Car celluy Ferry et un sien frère qui Conras avoit nom, qui après Lohier fu depuis saisi du règne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il avoit esté esleu. Si fu atourné à celluy Lohier à grant los et grant honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien qu'il n'y eust nul droit par raison de héritaige; si le tint-il et deffendi noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie et la couronne de l'empire qu'il receupt à Rome par la main du pape Innocent; jà soit ce que les Romains en allassent à l'encontre de tout leur povoir. Après passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623] le roy de la terre, et se saisit de la cité de Bar et de toute la terre d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre à grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu son cors porté en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en sa vie[624]. Né moins maleureusement n'avint-il pas au royaume d'Angleterre. Car après le décès du roy Henry qui fu si fier homme et de grant renommée qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de Bouloigne son nepveu et frère au conte Thibault entra soudainement au royaume d'Angleterre né oncques ne se prist garde à ce que le conte d'Angiers avoit eu à femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en avoit eus et avoit esté emperière; ains parmi tout ce se fist couronner à roy d'Angleterre. Ceste manière de discort qui sourdit en la terre pour l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du règne et pour la malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit esté riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers du royaume fu gasté et destruit. Icelle manière de péril et de meschéance estoit grant soulas aux François, quant il véoient que les gens de ces deux royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir, et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donné lignée et tel remanant de leur bon seigneur.
Note 621: _Que chevaliers que autres gens._ J'ai suivi la leçon du manuscrit de Philippe-le-Bel, n° 8396. Les leçons postérieures rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule: _Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis et multitudine populari._
Note 622: _Cappes._ Capoue.
Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien: _Siculoque fugato rege._ C'étoit Roger.
Note 624: Cette incidence sur Lothaire est déjà racontée de même par Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de Philippe I, ch. XIII.)
Note 625: _L'aatine_, l'ambition.
[626]Atant repairerons à dire ce que nous avons proposé à dire des fais cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce par la grace Nostre-Seigneur.
Note 626: _Gesta Ludovici junioris._ § 11. Ces gestes reviennent, comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit agi de même en commençant l'histoire du père.
II.
ANNEES: 1137/1145.
_Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la croiserie de la sainte terre. Et coment il prist la croix et à l'exemple de luy la prisrent plusieurs barons et prélas, et mains autres._
En ce termine avint que le duc Guillaume d'Aquitaine alla en voyage à monseigneur Saint-Jacques, et si comme Dieu voult mourut au chemin. Icelluy Guillaume duc d'Aquitaine n'avoit de tous hoirs que deux filles dont l'une avoit nom Aliénor et la mainsnée Aalis. Et pour ce que la duchié estoit demourée sans hoir masle, la tint le roy en sa main; et l'ainsnée des filles qui avoit nom Aliénor espousa par mariage, si comme l'ystoire a dessus dit. Et l'autre mainsnée qui Aalis avoit nom donna par mariage au conte Raoul de Vermendois. De celle Aliénor eut le roy une fille qui Marie eut nom et depuis fu contesse de Champaigne. Et ne demoura pas longuement après que Gauchier, le sire de Monjai, se prist à reveler contre le roy par son orgueil et commença à travaillier et à assaillir les gens de sa terre. Mais ce fu par sa meschéance; car le roy assembla son ost et assiégea Monjai et le prist en peu de temps et abatti tout, et destruit jusques en terre la forteresse qu'il trouva[627].
Note 627: Le latin des _Gesta_ ajoute: _Excepta magna turri_. Ce village se nomme aujourd'hui _Montjai-la-Tour_.
En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la terre d'oultre-mer[628], au royaume de Jhérusalem; car les Turs s'esmeurent à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom Roches[629] qui estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fu pas sans grant perte et sans grant dommaige et occision de leur gens. Et pour la prise de celle cité s'enorgueillirent à merveilles et menacièrent à occire tous les crestiens de celle contrée. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit dont il estoit inspiré eut moult grant douleur de ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour ceste besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de Vezelay. Là fist venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant partie des barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la saincte terre de promission où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son peuple.
Note 628: _Gesta Lud. jun.,_ § 3.
Note 629: _Roches._ Latinè: _Rohes_. C'est _Edesse_.
Lors se croisa le roy tout le premier et après luy la royne Aliénor sa femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si se croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de Saint-Gille, Thierry le conte de Flandres, Henry fils le conte Thibault de Blois qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frère, le conte de Tonnoire, le conte Robert frère du roy, Yves le conte de Soissons, Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente[630]; Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier de Monjay, Erard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de Buglies[631], Anseau du Tresnel, Garin son frère, Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et pluseurs autres chevaliers et merveilles de menues gens. Des prélas se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy évesque de Lengres, Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de Saint-Père-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe et maintes autres personnes de saincte églyse.
Note 630: _Garente._ L'Historia qloriosa regin Ludovici VII dit _Garennæ_, au lieu du _Guarentiæ_ des _Gesta_. C'est _Varennes_.
Note 631: _De Buglies._ Sans doute _De Bueil_.
En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu Ferry duc de Saissongne qui depuis fu empereur, quant il oïrent la mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa le conte de Morienne, oncle du roy Loys, et pluseurs autres nobles barons de grant renommée.
Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honnorable abbé de Vezelay fonda une églyse en l'onneur de saincte croix au lieu de celle saincte prédicacion, pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le roy et les barons avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstré mains appers miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques à l'autre et oultre jusques à la Penthecouste, ains qu'il meust oultre-mer[632].
Note 632: Une chose que l'on n'a pas encore remarquée et qui pourtant méritoit de l'être, c'est qu'à compter du chapitre suivant jusqu'au retour de Louis VII en France, _les Chroniques de St-Denis_ copient littéralement l'ancien texte françois des _Histoires d'outre mer_ par Guillaume de Tyr. Celles-ci avoient été répandues en France, à peu près dans le même temps, c'est-à-dire vers 1200, en latin et en françois. Quant au compilateur des _Gesta Lud. jun._, il n'a pas transcrit le texte latin assez correct de Guillaume de Tyr, mais il a calqué sur le texte françois une traduction latine remplie de gallicismes et d'incorrections grammaticales.
Tandis, avint que les bourgois de Sens se courroucièrent à Hébert, abbé de Saint-Pierre-le-Vif, pour ce qu'il avoit fait despecier leur commune, et pour ce fait le firent mourir de cruelle mort. En vengence de ce fait fist le roy tresbuchier de la tour une partie des homicides et l'autre partie descoller à Paris.
III.
ANNEE: 1146.
_De la muete qui fu faite outre mer sur les mescréans, dont il firent moult petit._
[633]En l'an de l'Incarnacion mil cent quarante-six, la sepmaine après la Penthecouste, meut le roy et se mist au chemin à grant compaignie de prélas et de barons[634]. En ce point mesme meut l'empereur Conrat de sa terre à grant chevalerie, si comme il avoient accordé ensemble[635]. Mais Nostre-Seigneur qui bien voit cler en toutes besoignes, ne voult pas prendre en gré leur pellerinage, si comme il apparut à la veue du siècle. Et, non pour ce, tous ceulx qui bonne entencion avoient en cest affaire ne perdirent oncques rien de leur service quant aux ames; mais l'estat de la terre d'oultre-mer pour quoy il se murent n'amenda oncques guères pour leur muete, si comme vous orrez cy après.
Note 633: _Gesta Lud. jun.,_ § 4.
Note 634: Notre traducteur n'ajoute pas ici, comme les _Gesta_, une phrase relative à l'oriflamme: «Venit rex, ut moris est, ad ecclesiam B. Dyonisii, à martyribus licentiam accepturus: et ibi post celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum B. Dyonisii, quod _Oriflambe_ gallicè dicitur, valdè reverenter accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando debent ad bella procedere, vel votum peregrinationis adimplere.»
Ce passage peut encore appuyer l'antiquité de l'oriflamme; et notre traducteur l'a omis sans doute pour ne pas rappeler que l'oriflamme avoit pu conduire les François dans une guerre désastreuse.
Note 635: _Guillaume de Tyr_, _liv._ XVI, § 19.