Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 27

Chapter 273,889 wordsPublic domain

Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu d'aller à Laon pour vengier les églyses du cruel tirant. Là luy fu conseillié et loé des évesques et des barons du royaume et mesmement du conte Raoul de Vermendois, qui après le roy estoit le plus puissant de celle contrée, qu'il mist le siège entour le chasteau de Coucy. Et si comme le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent à l'encontre les espies qu'il avoit devant envoyés pour espier de quelle part le chasteau estoit plus légier à assiéger, qui pour voir luy firent entendant que ne povoitestre assiégé sé ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencièrent plusieurs à desloer et à prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit selon la noblesse de son cuer: «A Laon, dist-il, est ce conseil remés; car pour mort né pour vie ne peut estre le conseil changié qui là nous a esté donné: trop en seroit abaissié nostre honneur sé pour un excommenié nous en retournions vaincus.» Itant respondit et puis se mist en la voie, jà soit ce qu'il fust jà moult pesant et moult chargié de chair. Parmy forets et parmy désers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppées par ceux de la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra deçà et delà qu'il approcha du chasteau à grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il en fu bien près, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses chevaliers et il les suivit tantost à pointe d'esperon; et quant il fu là si trouva jà cellui Thomas chéu et abattu. Tantost luy couru sus l'espée traicte et le navra à mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust esté destourbé. Prins fu et à mort navré présenté au roy, et par le conseil de tous et des royaulx et des siens mesmes fu emporté à Laon. Le jour après habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant voulut espargner au pays et à la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant il[599] fu amené à Laon, si ne voulut accorder, né par menacier, né par blandir né sermoner qu'il voulsist rendre les marchéans qu'il avoit prins au conduit du roy et mis en prison par trop fière traïson; et quant il eut fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant semblant d'estre dolant et courroucié de ce qu'il luy demandoit les marchéans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy conseillèrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le précieux corps de Jhésuchrist fu apporté dedens la chambre où le chétif gisoit, si advint, ainsi comme sé Nostre-Seigneur Jhésucrist ne voulsist entrer au corps de ce chétif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost cheut arrière le col brisé tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.

Note 597: Cette traduction est embarrassée. Suger est plus net: «Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent, et à multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex ipsa indignatus animositate: _Lauduni_, inquil, etc.»

Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficultés. «Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terræ habebat terræ parcens, etc.» M. Guizot traduit: «Les champs qu'il possédoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses étangs, etc.» Ne seroit-ce pas plutôt: _Ce que Thomas possédoit dans la plaine fut confisqué?_ Et quant aux étangs, ne s'agiroit-il pas des eaux que Thomas aurait fait couler de la rivière dans les plaines, pour embarrasser la marche du roi?

Note 599: _Il._ Thomas de Marle.

Le roy, qui plus ne voulut déchacier né le mort né sa terre, osta les marchéans de la main à la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses trésors; et mist paix au pays et aux églyses par la mort au tirant, et puis retourna à Paris.

Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la séneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il aincques qu'il n'allast assiéger le chasteau de Livry; et tant y fist lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit à terre jusques aux fondemens. Là eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil crevé d'un quarreau, à un assault où il se portoit moult vaillamment; et tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittèrent la séneschaucie et l'éritaige qui y appartenoit.

En celle guerre meisme fut le roy durement navré d'un quarreau, parmy la cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et alègre de sa main à courre sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessié si s'en déportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu sa playe.

XXII.

ANNEE: 1130.

_Du descort de l'églyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquels l'un, qui Innocent fu appelé, s'en vint en France, et le roy le reçut honnorablement, et à l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autres princes. Et coment il célébra la Résurrection à Saint-Denys._

En ce point avint que l'églyse de Rome fu en grant trouble par un descort qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnoré trespassa de ce siècle; et les plus saiges et les plus preudommes de la court de Rome s'accordèrent à ce qu'il s'assembleroient à Saint-Marc et non mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et feroient commune élection, si comme il est de coustume en l'églyse de Rome. Et ces preudommes estoient ceux qui plus privés et plus familliers avoient esté de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publié né manifesté esleurent une honorable personne: ce fu Grégoire, diacre cardinal de l'églyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Léon soustenoient s'assemblèrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il sceurent le décès du pape, si esleurent Pierre Léon, un prestre cardinal, par l'assentement du plus des cardinaulx, des évesques et des haux hommes de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decoppèrent la robe sans cousture de Nostre-Seigneur Jhésucrist et firent partison de saincte églyse qui est une mesme chose en Dieu.

Note 600: _Ailleurs._ Suger dit au contraire que ce fut dans Saint-Marc, suivant la convention précédente. «Apud S. Marcum pro pacto alios imitantes, convenerant.»

Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et enlaçoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grégoire, qui Innocent fu appellé, vit que la partie Pierre Léon surmontoit la sienne, par la force de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna à issir de la cité, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde à conquerre la seigneurie de tout le monde après Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et à sa personne et à l'églyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et dévost à saincte églyse deffendre, assembla tantost un concile d'évesques, d'archevesques, d'abbés et d'autres religieux. Là enchercha et enquist de la personne et de l'élection; car maintes fois avient que l'élection de l'églyse de Rome est moins ordonnéement faite qu'elle ne devroit, pour le tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du concile, s'assenti à l'élection et promist à la maintenir et deffendre.

Quant ce fu fait si envoya à luy ses messages à l'abbaye de Clugny et par eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il approchoit, si luy alla à l'encontre jusques à Saint-Julien-sur-Loire[601], avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint à luy, si luy alla au pié, son chef dénué[602] qui tant de fois avoit esté couronné et s'enclina aussi doulcement comme il eust fait au sépulcre Saint-Pierre duquel il estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son règne et son conseil, de bon cuer et de loyal.

Note 601: _Saint-Julien._ Il falloit: _Saint-Benoît_, avec Suger.

Note 602: _Denué._ Découvert.

A l'exemple de luy vint aussi à l'encontre de luy jusques à Chartres le roy d'Angleterre. Lequel enclin à ses piés luy offrit aussi son service et son règne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'églyse de France. Au Liège luy vint à l'encontre l'empereur Henry à grant tourbe d'archevesques, d'évesques, d'abbés et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement devant la grant églyse et luy vint à l'encontre tout à pie parmy la saincte procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval sur quoy l'apostole séoit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur. Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession dura, et pour ce manifesta aux privés et aux estranges la haultesse qui en luy estoit.

Après ce, quant l'apostole eut confermée paix entre l'églyse de Rome et l'empire, si luy pleut à retourner en France et tenir court en l'églyse Saint-Denys, comme en sa propre fille, à la Pasque qui approchoit. Là fu receu à procession deux jours devant la cène et moult fist-on grant joye de sa venue. Léans célébra la sollennité de Pasques.

Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manière il vint à l'églyse. Entour luy estoient ceulx de sa privée mesnie, comme chambellans, clercs et chapellains qui l'eurent appareillé à la guise de Rome et luy avoient mis au chief sa mitre avironnée d'un cercle d'or, et l'avoient vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi paré l'amenèrent sur un cheval couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux à deux devant luy aussi comme à procession. Et les barons fievés de l'églyse et les chastellains le menoient et conduisoient à pié, comme noble sergent, parmy le frain, et les autres alloient à pié devant qui gettoient grans poignées d'argent et grant plenté de monnoye, pour la grant tourbe du peuple departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit fichées en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui là assembla y acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportèrent avec eux leurs rolles où les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit, si dist de la pitié qu'il eut d'eux telles parolles: «Dieu tout puissant, oste de vos cuers par vous sa pitié la couverture qui goutte ne laisse véoir[603].» Ainsi s'en vint en l'églyse des corps sains qui resplendissoit toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en remembrance et en signifiance du vray aignel, célébra le sacrement du vray corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chantés, si allèrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. Là furent servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de luy et de la haulte feste. Trois jours après le jour de Pasques se départi de l'églyse, à grant grace et à grant promesses de son conseil et de son ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les églyses de France et relevant sa disete et sa povreté de leur trésors et de leur richesses. Et quant il eut esté et visité là par terre tant comme il voulut, si luy pleut à demourer à Compiègne.

Note 603: Voici un exemple de tolérance et de charité qui ne pourroit être aujourd'hui surpassé. «Ab ore ejus hanc misericordiæ et pietatis obtinet supplicationem: _auferat Deus omnipotens velamen à cordibus vestris!_»

XXIII.

ANNEE: 1131.

_Coment Phelippe, l'ainsné fils le roy, fu mort à Paris par un pourcel. Et coment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Après, de la pesanteur le roy et de la fierté de son cuer. Après, coment il destruist le chastel de Saint-Briçon, pour la roberie du seigneur._

En ce point avint une meschéance qui oncques n'avoit esté oïe au royaume de France. Phelippe l'ainsné fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint à l'encontre un déable de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destinée; chéoir le fist sur une dure roche si que tout fu défoulé et acoré[604], du pié du cheval. Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beaulté et entachié de toutes bonnes meurs, confort et espérance aux bons et crainte et paour aux mauvais. Pour ceste meschéance fu toute la cité et tous ceux qui là estoient ainsi comme mors et abattus.

Note 604: _Acoré._ C'est-à-dire il eut le coeur brisé.

A ce jour que ce avint avoit le roy son père semont ses osts pour ostoier. Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel; lors le prirent ceux qui près estoient, et estoit jà près que tout mort, et l'emportèrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme à la mienuyt. Le deul et la douleur que le père et la mère et les barons menoient ne pourroit nul racompter né retraire. Porté fu en l'églyse Saint-Denys en la sépulture aux roys, à grant compaignie d'archevesques, d'évesques et de barons. Et fu enterré comme roy moult honnorablement en la sénestre partie de l'autel de la Trinité. Et son père qui trop estoit de grant sens et de grant confort, après le grant deul qu'il avoit eu, receupt le conseil et le confort de ses amis; après luy conseillèrent ses privés amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils et le fist en son vivant compaignon de son règne, pour plus plaissier ses ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son corps qui tant avoit esté péné et travaillié et débrisié pour les longues guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privés amis estoient en grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le roy, à Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne mena en ce général concile que pape Innocent y avoit fait assembler. Là fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien à aucuns que son povoir et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut illec la bénédiction de tant d'archevesques et d'évesques que de France que d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre.

Après ce que le roy fu presque allégié du deul de son fils mort, pour la joye du vif, et il s'en fu revenu à Paris, le pape Innocent esleut à demourer en la cité d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure. Mais après ce eut occasion de retourner à Rome, pour le conduit l'empereur Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit à Rome à force et qu'il déposeroit Pierre Léon.

Et quant il furent là allés ensemble et il eut couronné l'empereur, si ne peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Léon pour le contredit de Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte églyse en paix, après les grans adversités et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement souffert qui trop longuement l'avoient travailliée et dégastée. Et l'apostole qui longuement avoit esté travaillié, séist en son siège qu'il amenda moult et ennobli, par mérite d'office et par honnesteté de bonne vie.

Jà estoit le roy Loys moult affoibly et débrisié pour la pesanteur et pour le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menées; et défailloit jà moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose qui luy tournast à déshonneur né au déshéritement de son règne. Et sé la grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschié, assez plus légièrement eust surmonté ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregié[605] se plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: «Las comme sommes de fèble nature et chétive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir ensemble. Sé je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans règnes[606]»

Note 605: _Agrégié._ Appesanti.

Note 606: On retrouve ici le proverbe: _Si jeunesse savoit et vieillesse pouvoit._ «Si enim juvenis scissem, aut modo senex possem.»

En celle mesme foiblesse, où il gisoit presque du tout au lit, se maintenoit-il si fièrement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroièrent, et à tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le véoient et oyoient parler de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si blessié comme il estoit en la cuisse que à paine se povoit il porter, alla contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir, fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda à garder. Après il destruist aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre présent pour sa maladie.

Note 607: _Bonneval._ Aujourd'hui ville du diocèse de Chartres, à quatre lieues de Chateaudun.

Note 608: _Chasteau-Renart_, dans le Gâtinois, à quatre lieues de Montargis.

Après ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener à St-Briçon-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et desroboit les marchéans. Si comme il fu retourné de cest ost, luy prist une maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de grant pourvéance commença à mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car souvent estoit en oroison. Et une seule chose désiroit en son cuer, c'estoit qu'il péust estre apporté aux glorieux martirs Saint-Denys et ses compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il se desmist en leur présence de la couronne et du règne et des royaulx garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de léans. Si peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povreté de religion[612] coment les archevesques et les évesques s'en fuient à la deffence et à la seurté de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent à la vie perdurable[613].

Note 609: _Saint-Briçon_ ou _Saint-Brisson_, village du Gâtinois, à une lieue de Gyen.

Note 610: _Montrichier._ Montrichard; ou peut-être _Trechier_, village du Vendomois. Suger l'appelle _Monstrecherius_.

Note 611: _Menoison._ Dyssenterie, diarrhée.

Note 612: _Religion._ Etat monastique.

Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: «Videant qui monasticæ paupertati derogant, quomodò non solum archiepiscopi, sed et ipsi reges, transitoriæ vitam æternam præferentes, ad singularem monastici ordinis tutelam securissimè confugiunt.»

XXIV.

ANNEE: 1137.

_De la confession le roy et coment il s'appareilla à son trespassement. Et puis après, parle de ses lez. Et coment il se maintint vertueusement en sa glorieuse confession, au recevoir son Sauveur._

En ceste manière estoit le roy troublé de jour en jour, et buvoit tant de manières de beuverages et de poudres par les phisiciens et par les mires que trop le travailloient si que c'estoit merveille comme il le povoit souffrir. Car néis les sains et les vertueux ne l'eussent peu endurer. Et entre ces angoisses et ces destresses estoit-il moult doulx et amiable à tous par sa débonnaire nature, comme celuy qui à tous faisoit beau samblant et les recevoit tout aussi comme s'il ne sentist nul mal.

Et quant il se senti si attaint et si affoibly de celle maladie, si eut desdaing de mourir vilement et soudainement ainsi comme mains hommes font. Si assembla les religieux hommes de son royaulme, archevesques, évesques, abbés et mains aultres prélas de saincte églyse et leur requist à estre confés pour la révérence de la divinité et pour l'amour aux sains angles, tout en appert, mise arrière toute honte et toute vergoigne. Et se voulut garnir du corps et du précieux sang Jhésucrist. Et si comme il se hastoient de ce faire, le roy se leva soudainement et s'appareilla et vesti, et yssi de la chambre où il gisoit, dont il se merveillèrent tous. Et vint moult doulcement contre le précieux corps Jhésucrist, voyans tous clercs et lays, et se desvesti du règne en confessant et en régéhyssant que mauvaisement l'avoit gouverné. Et après revesti son fils Loys de l'annel, et luy commanda illec et le conjura, sur sa foy et sur son serment, qu'il gardast et deffendist de son povoir toute sa vie saincte églyse et luy gardast sa roicture, et deffendist les povres gens et les orphelins et gardast à chacun son droit. Et qu'il ne prist nul homme en sa court s'il ne forfaisoit illec présentement[614].

Note 614: «Neminem in curiâ suâ capere, si non præsentialiter ibidem delinquat.»

Après départi tout son trésor aux églyses et aux povres gens, et toute sa vaissellemente d'or et d'argent et toutes ses coutes pointes et son riche atour de ses garde-robes et tout son meuble et quanqu'il avoit, pour l'amour de Dieu; né oncques rien n'y laissa, né ses riches manteaux né ses riches garnemens jusques à la chemise, qu'il ne départist. En ses lais qu'il faisoit ainsi, n'oublia pas ses seigneurs les martirs glorieux et ses compaignons; mais leur donna sa riche chappelle, c'est assavoir son précieux texte d'or et de pierres précieuses[615], un encensier d'or de quarante onces, et les chandelliers de fin or, du poids de cent et soixante onces, et une précieuse jacinte qui avoit esté à son ayolle la royne de Roussie qu'il bailla de sa propre main à l'abbé Sugier qui là estoit présent et luy commanda qu'elle fust mise et assise en la précieuse couronne des saintes espines. Ces choses envoya à l'églyse par celluy Sugier qui son clerc estoit et l'avoit nourri; et promist qu'il iroit là au plus tost qu'il pourrait.

Note 615: «Textum preciosissimum auro et gemmis.» J'ai déjà dit que le mot _texte_ s'appliquoit à tous les livres saints recouverts de lames d'ivoire ou de métal.

Et quant il se fu ainsi déchargié de tout quanqu'il avoit au monde, comme celluy qui de la grace de Dieu estoit enluminé, si s'agenouilla très-dévotement devant son Sauveur que celluy qui présentement avoit la messe chantée lui avoit apporté à procession. Et quant il se fu agenouillé, si commença à dire parolle de vray confession comme vray crestien de cuer et de corps, et dit telles parolles non mie comme lay mais comme tres saige devin[616] en regehissant sa créance.

Note 616: «Non tanqam illitteratus, sed tanquam litteratissimus theologus erumpit» (Suger.)--_Regehissant_, confessant.