Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 26

Chapter 263,594 wordsPublic domain

D'aultre part le roy d'Angleterre qui bien sçavoit tout l'atirement et la traïson de l'empereur, et pour ce mesmement que la guerre d'entre luy et le conte Thibaut qu'il avoient emprise contre le roy long-temps devant n'estoit pas encore finée, assembla son ost quant il sceut le règne vuide du roy et de la chevalerie, et s'en vint vers les marches du royaume à moult grant ost. Bien les cuida prendre et mettre à destruction par le deffault du roy et des barons; mais fièrement fu fait ressortir et reculer arrière par un tout seul baron du royaulme; ce fu le bon conte Amaury de Montfort le bon chevalier et prouvé en bataille, et par la prouesse des Vouquessinois qui pas n'estoient en celluy ost[583], mais estoient demeurés pour le royaume garder. Arrière retourna né au royaume ne fist sé petit non. Et pour ce merveilleux fait ne firent oncques François, grant temps devant, chose où il eussent plus grant honneur, dont France fust mieux renommée. Car en un mesme temps eut victoire de l'empereur d'Allemaigne et du roy d'Angleterre, jà soit ce qu'il ne fust pas présent, et par ce décheut moult et abaissa l'orgueil des ennemis du royaume et en fu la terre plus en paix. Long-temps après ce, les ennemis du royaume à qui la renommée de ces nobles fais estoit venue vindrent à son amour, et firent paix à luy pluseurs, de leur volenté mesme.

Note 583: _Qui pas n'estoient._ Suger ne dit pas cela. «Et strenuitate Vilcassinensis exercitùs repulsus, aut parum aut nihil proficiens, vana spe frustratus retrocessit.»

XIX.

ANNEES: 1124/1126.

_Coment l'évesque de Clermont se plaint au roy du conte d'Auvergne, coment le roy conduisit là ses osts, et prist la cité de Clermont et la rendi à l'évesque. Et coment cil méféist de rechief, et coment le roy rassembla plus grant ost et prist le chastel de Montferrant, et coment le conte luy donna ostages de sa volenté faire._

En ce temps avint que l'évesque de Clermont en Auvergne fu contraint à issir de sa terre par les Auvergnas qui de viel et de nouvel ont ceste tesche[584] qu'il sont orgueilleux. Moult estoit celluy évesque saige homme et honnorable et fort deffenseur de saincte églyse. Quant il ne put en avant aller, il s'en fouy en France ainsi comme tout déshérité. Au roy monstra sa complainte tout en plourant et se plaignit du conte d'Auvergne qui sa cité luy avoit tollue et la grant églyse de l'éveschié saisie et garnie, par la malice d'un sien doyen. Pour ce luy prioit, tout estendu devant ses piés, dont il luy grevoit moult, que il luy ramenast à franchise son églyse qui estoit tournée en telle servitude, et mist à mesure par sa force le tirant desmesuré. Et le roy qui tousjours avoit accoustumé à deffendre les églyses emprist dévotement la besongne de l'églyse, jà soit ce que il ne peust estre sans grant ost et sans grant travail. Et quant il vit que ce tirant ne se vouloit chastier, né par mandement né par lettres, si partit à grant ost et s'en alla droit à Bourges. Là s'assemblèrent les barons du royaume fors que[585] le conte d'Anjou. Là vint le duc de Bretaigne et le conte de Nevers, et les autres barons à moult grant chevalerie.

Note 584: _Tesche_. coutume. Suger cite à ce propos le vers de Lucain:

«Avernique ausi Latio se fingere fratres.»

Note 585: _Fors que._ Cela n'est pas dans Suger, qui nomme au contraire Foulques d'Anjou le premier des barons qui se réunirent à Bourges à l'armée du roi.

Quant il furent tous assemblés, si chevauchèrent vers Auvergne, tout entallentés de prendre vengence des forfais de sainte églyse. Et ainsi entrèrent en la terre de leur ennemis tout destruiant devant eulx. Et si comme il approchoient de Clermont, les Auvergnas laissièrent tous les chasteaux des montaignes et se misrent en la cité pour ce qu'il l'avoient trop bien garnie. Et les François qui de leur folie et simplesse se gabèrent, laissièrent à asseoir la cité, pour ce qu'il ne perdissent les chasteaux dont les citoiens gastassent tandis les viandes[586]. Lors tornèrent à un chasteau qui Pons a nom et siet sur l'eau de Hylerin[587]. Entour se logèrent et pourprisrent les plains et les haus tertres et sembloit qu'il voulsissent aller au ciel, pour ce qu'il montoient les montagnes et les puis[588] agus où les bonnes villes estoient. Si ardoient, roboient et prenoient tout à force et amenoient les proyes en l'ost et non mie tant seulement les bestes, mais les hommes bestiaux de la terre[589]. Après drescièrent les engins pour la tour prendre et abattre. Et quant les perrierres et les mangonneaux lancèrent, si commença l'assaut fort et périlleux; et tant y eut de trait getté que ceulx de dedens se rendirent eu la mercy du roy. Ceulx qui la cité tenoient furent moult espoventés de celle nouvelle comme ceulx qui autant ou pis s'attendoient à avoir; si s'en fouirent et laissièrent la cité en la main du roy. Et il rendi tantost l'églyse à Dieu, et au clergié leur droit, et à l'évesque sa cité. Après fist la paix de luy et du conte si qu'il l'asseura par bons hostages. Et atant retourna le roy en France.

Note 586: Cela est mal rendu. Il falloit: Pour laisser les citoyens de Clermont consumer leurs provisions, tandis qu'ils seroient occupés au siège des châteaux.

Note 587: _Pons_, etc. C'est _Pont du Chasteau_, sur l'_Allier_, à quelques lieues de Clermont.

Note 588: _Puis._ Tertres, pics.

Note 589: Il falloit: _Les hommes gardiens des bestes._

Entour cinq ans après, avint par la desloyaulté des contes et des Auvergnas qui par nature sont de cuer légier et faux qu'il revelèrent de rechief et prisrent contens contre le devant dit évesque et contre l'églyse. Et pour ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travaillié en vain, assembla plus grant ost que devant et entra à grant force en Auvergne. Jà estoit le roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la grossesse de luy. Et sé un autre riche ou povre eust esté aussi pesant comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il eust voulu, en nulle manière n'eust chevauchié à tel travail. Contre le désloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers redoubtoient il souffroit trop légèrement par semblant. Et à aucuns trespas de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens.

Note 590: _Desloement._ Conseil contraire. _Desloer_, c'est déconseiller.

En celle ost qu'il mena à celle fois estoit Charles le conte de Flandres et le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui eussent pu souffire à Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que il trouvèrent, tant qu'il vindrent à Clermont. Et quant il eut fait assiéger Montferrant, un fort chasteau qui est près de la cité, les chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit différent du leur, et furent tous esperdus de la clarté des heaulmes, des escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil; si que par fine paour n'osèrent tenir le baile dehors le chastel; ains se férirent tous en la tour et en l'açainte d'environ, à grant paine, si comme il povoient mieulx. Tant fu getté le feu par les maistres des engins ès maisons de la garnison qu'il eurent laissiées que tout fu ars et ramené en cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se retirast arrière à ses héberges pour le feu, qui soudainement esprist et embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors furent liés et ceulx de dedens courrouciés. Car une partie de l'ost du roy, qui plus près de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et par jour et par nuit de grans lancéis de dars et de quarreaux que ceulx de dedens lançoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu près d'illec, de leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui autre chose ne queroit fois soy mesler à eulx s'arma privéement en sa tente et ne sçay quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait où il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault à sa proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient à eulx entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il furent devant luy, prièrent moult que il les prist à rençon telle comme il luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur coppast les poings, et ainsi amoignonnés que on les renvoyast arrières à leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atournés, si en furent moult esbahis, né oncques puis n'osèrent issir né faire assallie.

Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obéissoit au roy sans contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint que le duc Guillaume d'Aquitaine survint à tout l'ost des Auvergnas. Et quant il fu monté sur une haulte montaigne pour véoir l'ost de France et pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en la présence du roy leur seigneur si parlèrent ainsi: «Sire roy, nostre sire le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi requiert-elle droicture et seigneurie. Sé le conte de Clermont qui de moy tient la conté d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre court, moy qui suys son seigneur le doy présenter en vostre court et advouer par devant vous. Né ce ne refusasmes-nous oncques à faire, et encore le vous offronsnous et requérons que vous ne le refusez. Et affin que vous ne soyez en doubte que nous ne le façons ainsi, nous sommes près de livrer bons ostaiges et souffisans: et sé les pers et les barons du royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons et attendrons vostre plaisir.» Et sur ce se conseilla le roy à ses barons qui à droit le conseillèrent que il avoit à en prendre foy et seureté de bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce mist paix en la terre et aux églyses. Et mist un jour de parlement à Orléans où le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que les Auvergnas avoient refusé jusques alors. Et atant s'en retourna en France.

Note 591: _Si soit fait._ Les termes de Suger sont clairs et sans doute rappeloient une formule de la cour des pairs. «Si sic judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut.» N'est-ce pas là notre _soit fait ainsi qu'il est requis?_ Et viendra-t-on encore soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste? Certes, d'après notre texte, elle est même antérieure à Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorité que l'on doit soupçonner d'avoir tant fait pour le gouvernement féodal.

XX.

ANNEES: 1126/1127.

_Coment Charles, le conte de Flandres, fu murtri en l'églyse de Bruges par les parens au prévot de l'églyse; et coment le roy vint là et les prist et pendi aux fourches._

L'un des plus nobles fais que le roy fist oncques avons cy proposé à mettre brievement, jà soit ce qu'il conviegne grant loysir au traire, pour la merveilleuse aventure qui avint. Il avint que le noble conte Charles qui fu fils de la seur à l'aieule du roy Loys receut la conté de Flandres après la mort le conte Baudouin, fils le conte Robert[592] qui fu roy de Jhérusalem (si luy escheut par ne sçay quel lignage dont estoit tenu vers le conte Baudouin qui morut sans hoir de son corps, si comme il nous est avis).

Note 592: Voy. plus haut, note 481.

Quant il eut la conté receue, si se contint moult bien et moult noblement et droicturièrement, comme celuy qui bien deffendoit les églyses et estoit large aumosnier et droit justicier. Si avoit fait semondre à sa court ne scay quans riches hommes, riches mais orgueilleux et de bas lignage qui sa seigneurie blasmoient et avoient en despit par leur orgueil; et disoient qu'il avoit saisi à tort la conté comme celluy qui droit hoir n'estoit pas. A sa semonse ne daignoient venir, ains l'espioient et se pénoient de le prendre en tel point qu'il le péussent occire. Et cil estoit le prévost de Bruges qui prévost estoit de l'églyse, et son lignage qui tous estoient estrais de vilains serfs et de ligniée fausse et desloyale. Si advint que celuy noble conte Charles estoit venu à Bruges. Si se leva au matin pour aller à l'églyse Dieu prier, tenant un livre d'oroison en sa main. Et ainsi comme il estoit estendu en oroison dessus le pavement, si avint que Bouchart neveu au devant dit prévost et desloyal meurtrier et plusieurs autres de ce desloyal lignage et compaignons de la traïson vindrent à l'églyse où il avoit fait espier le conte, et vint par derrière si comme le conte estoit acoudé et à genoulx sur le pavement; avant le toucha un petit d'une espée trenchant et acérée toute nue, qu'il eut traite privéement pour ce que le conte dressast un petit la teste et estendist le col, pour luy mieulx assener. Et si comme le conte dressast la teste, le traitre qui son coup avoit entendu lui fist au premier coup voller la teste. Et ainsi le meurtrier occist son seigneur si comme il parloit à Dieu en oroison. Et les autres qui compaignons estoient de la traïson et du meurtre s'esjoyssoient et glorifioient en son sang espandre et en lui despécier. Et pour ce qu'il estoient venus à chief de leur forsennerie démenoient grant joye, car leur iniquité mesmes les avoit aveuglés. Et plus encore faisoient les desloyaulx: car tous les chastelains et les nobles barons le conte qu'il povoient encontrer occioient-il et faisoient mourir de mort trop cruelle; et mesmement ceulx qu'il trouvoient désarmés et desgarnis.

Quant les murtriers se furent saoullés de sanc humain espandre, si revindrent au conte et l'enterrèrent dedens l'églyse mesme, pour ce qu'il ne fust plus honnorablement enterré né ploré, et que pour sa noblesse et sa glorieuse mort le menu peuple qui tout s'en enrageoit, ne fust encore plus encouragié de luy vengier; et ainsi firent saincte églyse fosse et repaire de larrons et garnirent l'églyse et la maison du conte qui au moustier tenoit, et tirèrent et amenèrent tant de garnison et de vitaille comme il peurent pour eux garnir et deffendre, et pour la terre mettre souz eux par force et par orgueil. Les barons de Flandres, qui ceste traïson n'avoient de riens consentie, firent moult grant duel quant il sceurent ce merveilleux et horrible fait, et luy rendirent son obsèque de pleurs et de larmes. Après, le mandèrent au roy qui jà le sçavoit bien par renommée qui en maintes contrées l'avoit jà espandue. Et quant le roy le sceut, si fu moult esmeu pour l'amour de pitié et de justice et pour l'affinité du lignage que le conte avoit à luy: et pour prendre vengence de si mortelle traïson s'en entra en Flandres; né oncques pour parece né pour la guerre qu'il avoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut n'en laissa. Et tout premièrement fist conte de Flandres Guillaume qui avoit esté fils au conte Robert de Normandie et qui depuis fu roy de Jhérusalem; car elle[593] lui appartenoit par droit de héritage, après la mort d'icelluy Charles qui ainsi fu murtri comme vous avez oï; et quant il fu venu à Bruges par moult sauvage terre et estrange, il assiégea les traitres en l'églyse et en la tour qu'il avoient garnie et leur tolli toutes vitailles fors celles qui estoient en leur garnison qui jà estoient malmises et corrompues par la vengeance Nostre-Seigneur.

Note 593: _Elle._ La comté de Flandres. Les droits de Guillaume, d'ailleurs contestés par Thierry d'Alsace, étoient fondés sur l'alliance de son grand oncle Guillaume-le-Conquérant avec Mathilde de Flandres, fille de Baudouin V.

Et quant il les eut jà destrains et justiciés, il laissièrent l'églyse et retindrent la tour pour eulx garantir. Un peu après commencièrent à se désespérer de leurs vies. Lors avint que le desloyal Bouchart s'en fouit et eschappa de léans par le consentement de ses compaignons; en talent[594] avoit de fouir hors du pays, mais il ne put pour son desloyal peché qui l'encombroit. Et en la fin se mist-il en la fermeté d'un sien famillier où il fu entreprins par le commandement du roy: prins fu et amené devant luy et lors lui fu quise[595] une chétive manière de mort pour sa lasse vie finer. Ce fu que il eust les yeux trais et la face toute despéciée, et fust tout trespercié de fleiches et de dars et si fust encore lié tout envers sur une haulte roe et habandonné aux corbeaux et aux aultres oyseaux; et ainsi fina sa doulente vie. Et au dernier, pour vengeance de luy, fu getté en un lieu puant et ort, né oncques n'eut aultre sépulture. Un aultre traitre, qui chief estoit de celle traïson, et Bertoux avoit nom, s'en voulut aussi fouyr; et touteffois combien qu'il allast par le pays à sa volenté, retourna-il au dernier par sa male aventure; et disoit teles paroles par orgueil: «Qui suys-je né qui me osera prendre né que ay-je forfait pour quoy on me doye prendre?» Touteffois fu-il prins par les siens mesmes et présenté au roy, et fu incontinent jugié de telle mort comme il avoit desservie. Pendu fu à une haulte fourche et un mastin en près luy: en telle manière que le mastin li desmachoit et demangeoit tout le visiage; toutes les fois que l'en feroit le chien, il se aïroit et s'en prenoit à luy et le dérompoit tout. Et aucune fois avenoit, ce qui est honte à dire, qu'il le conchioit tout. Ainsi morut le desloyal. Les aultres, qu'il avoit assiégés dedens la tour, contraignit par maintes angoisses tant qu'il les prist et les fist getter jus de la haulte tour l'un après l'aultre, voyant toute leur parenté; et tous se rompirent les cols et espandirent les cervelles. Un en y eut de ce complot qui avoit nom Ysaac, qui se bouta en une abbaye et se fist tondre comme moyne; mais tantost qu'il fu sceu il en fu trais hors et pendu à une fourche.

Note 594: _Talent._ Désir.

Note 595: _Quise._ Cherchée.

Quant le roy eut ainsi fait justice des murtriers, il s'en alla à Ypre le chastel, contre Guillaume le bastard qui ceste traïson avoit pourparlée et bastie, pour prendre vengeance de luy comme des aultres; et celluy Guillaume avoit jà tant fait qu'il avoit alié et atraict à luy par menaces et par losenges ceulx de Bruges. Et si comme le roy approcha d'Ypre, celluy Guillaume vint contre luy à trois cens chevaliers, les heaulmes vestus. Adont se mist une partie des gens le roy en conroy et se tournèrent vers les gens Guillaume et l'autre partie se fery au chasteau par une des portes; et ainsi le prindrent et furent les gens de Guillaume desconfis et prins et menés devant le roy. Et pour ce qu'il avoit tendu à avoir la conté de Flandres par traïson et par murtre, aussi en fu-il déshérité et bouté hors par jugement droicturier. Par ces manières de vengeance fu Flandres toute lavée et ainsi comme baptizée. Et quant le roy eut ainsi mis en la conté de Flandres Guillaume le Normant, si comme vous avez oï, si s'en retourna en France.

XXI.

ANNEE: 1130.

_Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, et coment le conte Raoul de Vermendois le navra à mort, et coment le desloyal escommenié mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le roy prist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort._

Une aultre vengeance auques[596] semblable à ceste fist une aultre fois le roy, dont Dieu luy sceut bon gré, si comme nous cuidons, quant il destruist et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas de Malle, qui l'églyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir né ne craignoit né Dieu né homme.

Note 596: _Auques._ Presque.