Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 25

Chapter 253,904 wordsPublic domain

En ce temps trespassa le pape Paschase; en son lieu fu assis par saincte élection Jehan de Gaiete, chancelier de l'églyse de Rome[556]; mais quant il vit qu'il ne povoit souffrir les enchaux et les griefs de Bardin, l'archevesque de Bracque[557], que l'empereur y avoit mis ainsi comme par force contre raison, par la desloyauté des Romains qui tant est accoustumée à prendre[558]; si laissa son siège et s'en fouyt en France, sous la garde et sous la deffence au noble roy Loys, si comme ses antécesseurs souloient faire jadis. De laquelle déjection le roy eut grant compassion. Par navie vint jusques à l'isle de Magalonne[559], comme celluy que grant povreté destraignoit. Celle terre si est une petite ysle et estroicte et ne contient que une petite cité tant seullement qui souffist à l'évesque et à son clergié et à leur petite mesnie. Et touteffois, est-elle enclose de murs pour les assaux des Sarrasins qui par mer courent. Le roy, qui jà savoit sa venue, envoya contre luy pour luy et pour son royaulme deffendre et le luy offrit à sa volenté faire. Les messages qui là furent envoyés luy apportèrent jour et lieu certain à Vezelay et que là s'entretrouveroient et parleroient ensemble; et quant le jour approcha et le roy fu jà parti, on luy apporta nouvelles qu'il estoit trespassé et mort d'une maladie que on ppelle podagre[560]. Aux obsèques de luy assemblèrent mains prélas et mains hommes de religion. Là fu Guy, archevesque de Vienne, moult hault homme et noble descendu de la lignée des empereurs et assez plus de noble saincteté et de bonne vie. Dont il advint que le soir de devant luy fut monstrée une advision bien démonstrant ce qui après avint; mais il n'apperceut oncques la segnifiance jusques atant que la chose luy fust avenue. Si luy estoit avis que une très-noble personne qui venoit au-devant de luy, lui bailloit à garder la lune mussée soubs un mantel, afin que la cause de saincte églyse ne périllast par le defaut du pape. Et un petit après fu esleu à l'églyse de Rome; et par ce apperçut appertement la vérité de l'avision. Et quant il fu esleu à si grant hautesse, si commença moult noblement et moult humblement à traicter et ordonner des droitures de sainte églyse. Pour l'amour et pour le service du gentil roy Loys et de la royne sa mère[561] pourveoit-il plus ententivement aux besongnes des églyses de France. En la cité de Rains vint et illec tint grant concile; d'illec alla à l'encontre des messagiers l'empereur Henry en la marche[562] vers Mouson, pour mettre paix en saincte églyse, si comme il cuidoit et désiroit, mais il ne put pour le défault d'eulx: si les excommunia et interdist en plain concile des François et des Lorrains. Après ce qu'il eut esté servi et honnouré et enrichi moult des églyses, si s'en retourna à Rome; là fu receu du clergié et des Romains moult honnorablement. Et dès ce jour en avant commença à amenistrer moult ententivement la dignité qu'il avoit receue plus que nul de ses prédécesseurs. N'avoit encore guères demouré au siège, quant les Romains, pour la libéralité et la noblesse qu'il véoient eu luy, prisrent damp Bardin, que l'empereur avoit fait pape aussi comme par force, si avoit mis son siège en la cité de Sutre[563] et faisoit prendre le clergié et l'autre menu peuple qui alloit aux apostres en pélerinage, et les faisoit aller à son pié et encliner aussi comme s'il fust droit pape. Et quant il l'eurent ainsi pris, si le montèrent sur un chamel qui est beste tortue et boçue, ainsi comme il estoit tortueux antipape et antecrit, et le firent seoir le visage devers la queue et couvrir et vestir de peaulx de chièvres toutes sanglantes; et ainsi paré et atourné, le menèrent tout le chemin royal pour luy faire plus de honte, en vengeance de la honte de saincte églyse et de l'esclandre qu'elle avoit receue par luy. Et puis par le commandement le pape Calixte le condampnèrent en perdurable prison ès montaignes de la Campaigne, près de l'abbaye Saint-Benoist du Mont de Cassin. En remembrance de ceste vengeance, afin que les aultres s'en gardassent, le firent paindre en la chambre du palais dessoubs les piés l'apostole, ainsi comme s'il le deffoulast. Ainsi remest en paix saincte églyse et l'apostole Calixte en son siège où il se contenoit assez noblement et viguereusement, comme celluy qui par grant vertu domptoit les robeurs de Lombardie et de Puille et les refrenoit de leur oultraiges; et, comme droicte lumière clere, resplendissoit sur le mont pour les aultres enluminer et nom mie occultement soubs le muid, aussi comme dit l'évangile. Au tems de ce preudhomme recouvra l'églyse de Rome maintes choses et maintes rentes qu'elle avoit perdues, ça en arrière.

Note 556: Lequel prit le nom de Gelase II.

Note 557: «Bracarensis archiepiscopus.» Braga, en Portugal. M. Guizot traduit ici fort mal _Prague_.

Note 558: Le manuscrit de Charles V porte: «_Qui tant est looice et acoustumée à prendre._» Ce qui n'a pas beaucoup de sens. Suger porte: «Cum... populi romani conductitia infestatione, intolerabiliter fatigaretur.»

Note 559: L'_île de Magalonne_, près de Montpellier.

Note 560: _Podagre._ Goutte.

Note 561: _Sa mère._ Il falloit _sa nièce_.

Note 562: _En la marche._ In marchiam. Vers la frontière.

Note 563: _Sutre_ ou _Sutri_, dans la Toscane.

XVI.

ANNEES: 1121/1122.

_Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, et coment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit en celle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse._

En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons qui moult se hastoient de retourner.

Note 564: _Vitonde._ Bitonto.

Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en prison en la tour d'Orléans.

Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: «Sed quia inconsulto rege factum fuerat.»

Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés. Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne, si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens, receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin.

Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais lors en estoit le roy liés, et là[566] luy estoit venu à l'enconre avec l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas. Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent, Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France.

Note 566: _Là._ A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger raconte des bienfaits de son administration.

Note 567: _En pièce._ En un sommaire.

Note 568: _Macy._ Mathieu.

Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu parti et fu allé jusques à Lucques, une cité de Touscane, il oï la nouvelle de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Après l'apostole Calixte, fu mis au siège Honnouré, et fu pris et esleu en l'églyse d'Oiste, dont il estoit évesque; homme de grant sens et de très-haut conseil et fier. Et quant il eut puis apris la droiture de l'églyse Saint-Denys, en droit la prioré d'Argentueil, qui moult estoit lors blasmée et diffamée de mauvaise conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par l'ottroy de toute la court à l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant, par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'évesque d'Albe,[569] son légat, et de l'évesque de Paris et de Chartres; et mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres.

Note 569: «Mathæi Albanensis episcopi.»

XVII.

ANNEE: 1124.

_Coment l'empereur Henri assembla un ost merveilleus pour la haine qu'il avoit au roy; et coment les barons ordenèrent leur bataille au palais meisme avant que il ississent hors._

A nostre matière nous convient retourner que nous avons un peu entrelaissiée, qui parle du gros roy Loys, qui tant valut de soy, et qui tant souffri de travail et de paine, pour son règne deffendre des griefs assaux qui luy sourdirent en son temps. Né nul qui ores vive ne pourroit sçavoir de come grant cuer et de come grant valleur et come chevallier fier il fu, s'il n'avoit oï ses fais.

Si avint, quant l'apostole Calixte fu mort[570], que l'empereur n'oblia pas la longue hayne qn'il avoit conceue contre luy[571] de long-temps, pour ce que il avoit esté excommunié et interdit en son règne, au grant concile que l'apostole Calixte avoit tenu en la cité de Rains, si comme l'hystoire a dessus dit. Mais assembla un merveilleux ost de toutes les parties qu'il put oncques avoir, comme Allemans, Lorrains, Baviers, Saissongnois, et de ceus de Suabe, jà soit ce que pluseurs des barons de ces contrées fussent mal de luy. Et combien qu'il fist semblant d'ostoyer ailleurs, si tachoit-il à mettre le siège devant la cité de Rains, par le conseil et par l'ayde de Henry, le roy d'Angleterre, la fille duquel il avoit espousée. Et avoit l'empereur proposé à tenir si longuement le siège devant la cité, qu'elle fust prise; et puis à ardoir et destruire tout le pays entour, pour ce que l'apostole qui excommunié l'avoit, avoit sis et séjourné dedens. Tout celle affaire fu faite assavoir au roy Loys, par ses privés amis qu'il avoit à la cour l'empereur. Et tantost comme il sceut ce, il fist escripre ses briefs et les envoya à ses barons et à ses haux hommes, par quoy il les semonnoit de venir en sa présence et leur mandoit la raison pour quoy.

Note 570: Suger dit: «Ante Calixti decessum.»

Note 571: _Luy._ Le roi.

Et pour ce qu'il sçavoit bien que Saint-Denys estoit, après Dieu, espécial deffendeur des roys et du règne, si comme il avoit oï dire à pluseurs et esprouvé en soy-mesme plusieurs fois, si s'en vint à son églyse et le commença à déprier de tout son cuer qu'il deffendist et gardast sa personne et son royaume, et contrestast à ses ennemis. Et si comme il avoit toujours accoustumé que sé aucun royaume osast assaillir le royaume de France de guerre, ou venir sur luy, que celluy martir Saint-Denys et ses compagnons sont mis hors de la fort voulte où il gisent et sont mis ensemble sur l'autel; ainsi fu lors fait humblement et dévotement en la présence le roy.

Adont prist l'enseigne Saint-Denys que l'en appelle l'oriflambe, sur l'autel dévotement, qui appartient à la conté de Vouquessin[572] que le roy tient en fief de Saint-Denys, comme de son lige seigneur. Après mut à peu de gens contre ses ennemis, pour son règne pourveoir, et manda par grant banissement,[573] que toute France le suyvist à grant effort. Grant desdain[574] et grant despit eut toute la baronnie de France quant elle oï la désaccoustumée hardiesse de cette gent barbarine. Adont s'esmeurent tous communément de toutes les parties du royaume, encouragiés d'un cuer et d'une volenté de contrester à leur ennemis. Et quant il furent tous venus à Rains avec le roy qui jà y estoit pour attendre ses osts qui de toutes pars venoient, si assembla si très grant peuple de chevaliers, de sergens et de gens à pié que ce fu merveilles. Né nul ne pourroit compter né dire le peuple qui là fu. La terre pourprenoient et couvroient, et non mie tant seulement sur les rivières, mais en plains et en vallées, en manière de langoustes. Des destriers courans et des clers heaulmes né de l'autre riche appareil ne faisons nous aucune mencion. Car il n'est nul homme vivant qui discerner le vous péust, tant vindrent-il richement appareillés pour le roy leur seigneur ayder et pour son règne deffendre. Mais tant vous en peut-on bien dire que dedens une sepmaine toute entière que le roy séjourna en la cité de Rains où il attendoit ses ennemis, fu tel l'ordonnement et l'atirement de nos barons qu'il disoient entre eulx: «Chevauchons hardiment contre eulx, qu'il ne s'en puissent aler sans chièrement comparoir ce qu'il ont orgueilleusement osé entreprendre contre France, la dame des terres. Droit est qu'il sentent et esprouvent la desserte de leur orgueil non mie en notre terre, mais en la leur mesme qui de tousjours est subgiete à France et souvent a esté domptée par la force des roys de France et des François. Ce que il taschent à nous faire couvertement et en larrecin, que nous leur rendons aux fers des lances appertement devant tous.» Mais encontre ce disoit l'autre partie des plus saiges barons que on attendist encore tant qu'il fussent entrés ès marches du royaume; et lors quant il ne sauroient où eulx mettre né fouir si leur courroient sus et les détrencheroient cruellement et sans mercy, comme Sarrasins et mescréans. Et leur charongnes toutes nues habandonneroient aux bestes et aux corbeaux sans avoir sépulture, en remembrance de leur reproche et de leur perdurable honte.

Note 572: _Qui appartient._ C'est seulement le droit de _porter_ cette enseigne de Saint-Denis dans les armées du roi de France, qu'avoient les comtes de Vexin, et auquel Louis-le-Gros consentit à succéder, quand le Vexin fut réuni à la couronne. Il ne faut donc pas croire que l'oriflamme ait jamais été la bannière particulière du comté de Vexin; et la preuve, c'est que son cri fut toujours _Montjoie!_ château bâti sur la butte de St-Denis.

Note 573: _Bannissement._ Convocation de ban et arrière-ban.

Note 574: _Desdain._ Indignation.

Après commencièrent à ordenner leur batailles au palais mesme, par devant le roy, et coment il iroient et coment seroient au premier conroy. Et ainsi ordonnèrent que ceulx de la contrée de Rains et de Chaalons que l'en estimoit bien à soissante mille ou plus, que à pié que à cheval, feroient la première bataille; et ceulx de Laonnois et de Soissonnois que l'en ne prisoit pas moins feroient la seconde; et la tierce ceulx d'Orléannois et d'Estampois et de Paris et ceulx de la terre de Saint-Denys et de la contrée d'entour qui tous estoient près de mourir et de la contrée deffendre aux espées trenchans, et qui plus y estoient tenus que aultres. Le roy conduist la quarte[575] de ceulx d'entour Paris, et s'en fist ducteur et chevetain le roy mesme pour les conduire et guider. Et dit ainsi: «Avec ceulx,» dist il, «qui sont mes nourris et je le leur, me combatray-je par l'ayde de Dieu et de Saint-Denys, mon seigneur après Dieu. Car je scay bien qu'il ne me lairoient mie en champ, né mort né vif, entre mes ennemis.»

Note 575: _La quarte._ Suger compte les Parisiens dans la troisième bataille.

Après ceulx fist la quinte[576] bataille le conte Thibaut de Champaigne, avec son oncle le noble conte Huon de Troyes qui avec le roy Henry d'Angleterre maintenoit la guerre contre le roy Loys, et touteffois estoit-il là venu[577] pour la besongne du royaume contre les estranges nacions. Et le duc d'Acquittaine[578] et le conte de Nevers la sixiesme, et ceulx furent establis en l'avangarde. Après ceulx revint Raoul, le noble conte de Vermendois qui estoit cousin le roy et moult estoit renommé et prisé en armes[579]. Moult amena noble chevalérie de la terre Saint-Quentin appareilliée de toutes manières d'armeures; et à celluy fu livré le dextre costé des batailles, et aux Poictevins[580] le senestre. Après cestuy revint le noble conte de Flandres à tout dix mille chevaliers combatans, et à celluy fu l'arrière garde commandée. Et eust amené trois fois autant de gens qu'il fist, s'il l'éust plus tost sceu. D'autre part vint le duc Guillaume d'Aquitaine et le noble duc de Bretaigne; et Foucques le conte d'Anjou qui tant estoit renommé et prisié aux armes; et à peu qu'il ne mouroient tous de duel de ce qu'il n'avoient eu temps de leurs gens assembler, car le petit terme et la longue voye leur avoit ce tollu à faire.

Note 576: _La quinte._ La quatrième de Suger.

Note 577: _Estoit-il là venu._ «Sur l'adjuration des François.»--Ex adjuratione Franciæ. (Suger.)

Note 578: Le latin dit _de Bourgoigne_.

Note 579: C'est celui dont les poètes ont exalté la gloire, l'audace et la malheureuse fin dans la chanson de geste de _Raoul de Cambrai_.

Note 580: _Poictevins._ Il falloit _Pohiers_, ceux du Ponthieu. «Pontivos et Ambianenses et Belvacenses in sinistre constitui approbavit.»

XVIII.

ANNEE: 1124.

_Coment les barons firent forteresces des chars et des charettes de l'ost, et coment l'empereur et tous les Allemans s'enfuirent quant il sceurent leur hardiesce et leur atirement. Et coment le roy anglois fu seur François en ce point, et coment il fu chacié par la chevalerie du Vouquessin._

Après ce fu ordonné et atiré par grant conseil et par grant pourvéance de nos barons que desoresmais en quelque lieu que ce fust, mais que le lieu fust convenable, il assembleroient aux Allemans; et que les charrios et les charrettes qui amèneroient le vin et l'eaue à nos gens lassés et navrés seroient atirés et mis en ront ainsi comme en un parc, en lieu de chasteau et de forteresse, affin que ceulx qui viendroient de la bataille las et navrés refroidissent illec leur playes et raffrechissent leur corps et estanchaissent leur soif en buvant vin ou eaue ou qui mieulx leur plairoit; et après ce raffrechissement retournassent tantost en l'estour leurs compagnons ayder et conquerre la victoire.

Tantost fu sceu et espandu ce noble atirement qui tant faisoit à redoubler à leur ennemis, et le fier appareil que le roy avoit fait pour son règne deffendre; tant que la renommée en vint à l'empereur qui par faulte de cuer se retira en sa terre, luy et ses grans osts, quant il sceut ceste nouvelle et fist semblant d'aller ailleurs pour sa honte couvrir. Et aima mieulx avoir honte et déshonneur par deffaut de soy et se garentir, que sa personne et son empire mettre en péril né soy habandonner à la vengeance des François qui plus désiroient la guerre que la paix.

Quant François sceurent qu'il leur furent ainsi eschappés, si furent moult courrouciés, si que à grant paine furent détenus, par les prières aux évesques et aux archevesques, qu'il n'entrassent en l'empire pour ce que les povres gens n'en fussent destruis.

Quant François s'en furent retournés en leurs pays, à la victoire[581] qui autant valut ou plus comme s'il les eussent desconfis ou gettés de la place, le roy qui tout voloit de joye s'en vint à ses seigneurs et vengeurs Saint-Denys et ses compaignons, en rendant grâces à Dieu et à eulx de l'onneur qu'il luy avoient fait. Et la couronne son père qu'il avoit tenue jusques à ce jour à tort leur rendit incontinent humblement et dévotement. Car bien sachent tous que la couronne aux roys de France est leur par droit, après leur décès, et qui tort leur en fait il mesprent et mesfait envers eulx. Les corps des martyrs qui sur l'autel estoient et avoient tousjours esté, tant comme il avoit esté à celluy ost, à grant luminaire et à grans chans porta le roy à ses espaulles, moult dévotement, à grant plenté de larmes; et leur donna grans dons et grans présens, que en terre que en autres choses, en guerdon de cest honneur et de mains autres qu'il avoit eues par eulx. Et l'empereur d'Allemaigne qui receut celle honte, dès ce jour en après, chéu en grant viltance, né oncques puis ne fina de déchéoir et de venir à déclin et fina honteusement sa vie dedens l'an mesme. Et par ce apparu la sentence vraye des anciens qui dit que nul, né povre né riche, né villain né gentil qui l'églyse ou le règne vueille troubler, n'istra de l'an, sé par occasion de luy convient mettre hors le corps des glorieus sains[582].

Note 581: _A la victoire._ Avec la victoire.

Note 582: On voit, et j'en demande pardon à Suger, que nous sommes au temps de la relation du pseudonyme Turpin, _de vitâ Caroli magni_.