Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 24

Chapter 243,801 wordsPublic domain

En ce temps régnoit celluy Thomas de Malle dont l'ystoire à cy dessus parlé, homme très desloyal et fol et traitre oultre mesure, qui moult greva et assaillit la contrée de Noonois et d'Aminois et de Rancien[535]. Tandis comme le roy estoit à ses guerres ententif, si cruellement avoit ses contrées destruites et mal menées que né au clergié né à l'églyse n'espargnoit-il pas, pour paour de la vengence de Dieu, comme celluy qui tout roboit et destruisoit. Si que à l'abbaye Saint-Jéhan de Laon avoit tollu deux bonnes villes, Crécy et Nogent[536], et les fist fermer de grans fossés et de grans tours, ainsi comme se elles eussent esté siennes propres; et en avoit fait fosse à dragons et repaire à larrons. Et avec ce destruisoit et roboit toutes les contrées d'environ. Pour les cruaultés qu'il faisoit fist l'églyse de France un concilie à Biauvais, en la présence Cuene, évesque Prenestin[537] et légat de la court de Rome. Et pour les plaintes des églyses et des extorsions de femmes veuves et des orphelins le férit du glaive de saincte églyse, c'est de la sentence d'excommuniement général, et luy desceint le baudré de chevalerie, combien qu'il ne fust pas présent; et par le jugement de tous, le desmist de tout honneur comme excommunié et comme ennemy commun de la crestienté. Par les prières de ce grant concilie assembla le roy son ost et s'en alla sur luy. Et moult y eut de clergié et de prélas du royaume à qui le roy estoit moult dévost et fu tousjours, tant comme il vesqui. Son chemin adressa droit à Crécy et l'assiégea et le prist, et la fort tour du chasteau conquist aussi légèrement comme le bordel[538] d'un vilain; ses ennemis destruist tous sans en avoir mercy, comme ceulx qui sans mercy estoient. Et quant il eut fait de ce chasteau à sa volenté et tout destruit, si s'en parti. Mais il n'eust pas sa volenté accomplie s'il n'en eust fait autant de l'autre qui a nom Nogent. Si s'en y alla tout droit, et si comme il approchoit du chasteau, si luy fu dit que dedens estoit ces excommuniés dignes d'estre au pui d'enfer sans fin, qui pour occasion du roy avoient la commune de Laon despeciée et brisiée[539] et les bourgeois pris et occis, pour ce qu'il aidoient loyaulment à leur évesque, et la noble églyse de Notre-Dame arse et maintes autres avec, et l'évesque Gauldri martirié et le corps tout nu getté aux champs pour habandonner aux oyseaux. Mais avant, luy détrenchèrent le doy à tout l'aneau, et en déshéritement du roy avoient sa tour assise et prise.

Note 535: _Noonois, Aminois et Rancien._ Ce sont les contrées de Noyon, d'Amiens et de _Rains_ ou Reims. Mais Suger, au lieu de _Noonois_, met _Laudunensis_, Laonois.

Note 536: _Nogent._ «Novigentium.» C'est _Nouvion-l'Abbesse_, à cinq lieues de Laon, et près de Marle et Crécy.

Note 537: _Prenestin._ De Preneste.

Note 538: _Bordel._ Grange ou chaumière. Suger dit: «Ac si rusticanum tugurinum.»

Note 539: Il y a ici faute du traducteur, qui auroit dû mettre: _Qui pour occasion de la suppression de la commune par le roi._ «_Occasione jussu vestro amissæ communiæ._»

Et quant ces choses furent au roy contées, si fu doublement encouragié et eschauffé d'ire. Lors envahi ce chasteau, les bailes[540] desrompi et prist le chasteau et tous ceux qui dedens estoient. Tous ceux qui coulpes ou consentement n'avoient des desloyaux espargna et laissa aller tous quittes; et les desloyaux homicides et tous ceulx de leur complot pendi à haultes fourches et habandonna leur corps aux escoufles[541] et aux corbeaux. Et par ceste justice aprist que desservent ceux qui mettent main ès Crist[542] Nostre-Seigneur.

Note 540: _Les bailes._ Les pieux (bajuli) serrés qui servoient de barrières.

Note 541: _Escoufles._ Milans.

Note 542: _Crist._ Consacré à.

Quant il eut ces chasteaux abattus et rendus à l'églyse de Saint-Jéhan-de-Laon à qui il les avoient tollus, si s'en vint à Beauvais[543] et assiégea la cité qui lors estoit à un Adam, un desloyal tirant qui les églyses et le pays d'illec entour guerroioit et faisoit moult de maulx, et y fist tenir le siège près de deux ans. Et au derrenier la prist et l'abatti jusques aux fondemens et ceulx de dedens pendi. Et pour ceste raison rendit paix et seureté au pays, et celluy desloyal deshérita de celle seigneurie qu'il avoit en la cité.

Note 543: _Beauvais._ Erreur: il falloit Amiens.

En ce temps vint au roy un moult saige homme et bien parlant des parties de Bourgoigne[544]; Allart Guillebaut avoit nom. Et moult saigement fist une complainte devant le roy d'un noble homme qui avoit nom Haymon-Noire-Vache, qui estoit sire de Bourbon, et un sien nepveu qui avoit nom Archambault deshéritoit et refusoit à faire droit. Si estoit son droit nepveu, fils de son ainsné frère. Pour ce luy supplioit icelluy Guillebault qu'il fist faire droit à son oncle et l'abaissast des oultraiges et des forfais qu'il faisoit non pas à luy tant seulement, mais aux povres et aux églyses, et que par le jugement aux barons déterminast de ceste querelle et rendist à chascun droit. Le roy pour l'amour de justice et pour la pitié des églyses et des povres gens, et pour ce mesmement qu'il se doubtoit que aucune guerre ne sourdist pour occasion de ce dont les povres gens fussent grévés et essillés, fist semondre celluy Haymon Noire-Vache à droit par devant luy. Mais celluy n'y osa venir pour ce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort de celle querelle. Mais le roy qui pas ne laissa pour despens né pour travail de la longue voye, fist semondre son ost et s'en alla en Bourgogne[545] droit au chasteau de celluy Haymon qui Germegny[546] avoit nom. Si estoit celluy chasteau de grant force et moult bien garni. Le roy le fist forment assaillir. Et celluy Haymon qui forment fu désespéré de sa personne et de son chasteau, vit bien qu'il ne se pourroit longuement deffendre contre la force du roy. Lors trouva en luy-mesme ceste voye que il s'en vint au roy; à ses pieds se laissa cheoir et longuement y fu en luy priant humblement qu'il eust de luy mercy et luy rendit le chasteau et son corps à sa volenté. Et de tant comme il s'estoit plus orgueilleusement deffendu, de tant se humilia plus. Le roy retint le chasteau en sa main et Haymon ramena en France et par le jugement de sa court rendit à chascun son droit et mist paix entre l'oncle et le nepveu. Telles chevauchées fist maintes fois en ces parties pour mettre les églyses et les povres gens en paix; et pour ce les avons entrelaissées qu'elles ne tournassent à ennuy sé elles eussent esté toutes racomptées.

Note 544: _Bourgoigne._ Il falloit _Berry_.

Note 545: _En Bourgogne._ «Ad partes Bituricensium.»

Note 546: _Germegny_, ou Germigny, aujourd'hui village de Bourbonnois.

XIII.

ANNEE: 1118.

_Coment la guerre des deux roys recommença et coment le roy se défendi vertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le roy prist une ville qui a nom Le Gué Nichaise, et coment le roy prist Malassis, que le roy d'Angleterre avoit fermé._

Ainsi comme il est escript de Julius César et de Pompée, que Julius ne put souffrir seigneur par dessus lui, né Pompée pareil, né ne peut nule poesté compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par celle haultesse dont il avoit tousjours esté par dessus Henry, le roy d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours comme de son homme fievé, et de plus grant seigneurie par droit que celluy Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son règne et pour les grans trésors dont il avoit tant, ne daignoit né ne povoit souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforçoit en toutes manières de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commença entre eulx deux la guerre qui jà y avoit esté. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la duchié de Normandie et la conté de Chartres qui ensemble marchissent. Lors commencèrent à assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le enir plus de court envoyèrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui frère estoit à l'ung et nepveu à l'autre, en Brie à tout grant ost, pour ce que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par force au fer de lance et de l'espée, et couroit souvent en leurs terres, une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois avenoit qu'il se combatoit à eulx comme celluy qui de rien ne les épargnoit. Et par ce démonstroit à tout le monde la noblesse et la fiereté de son cuer, mais trop bien estoit çainte et avironnée la terre de Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs des Normans y avoient fermés nouvellement, et, d'autre part, pour les grans fleuves courans où l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui tout ce scavoit bien, tachoit moult durement à passer et à entrer en celle terre. Là s'en alla à assés peu de gens, pour plus privéement faire ce qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espées çaintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme sé feussent passans, vers une ville qui a nom le gué Nicaise: si est çainte et avironnée de l'eaue d'Epte, et donne entrée et passage aux François d'entrer en celle terre. Si donne, le lieu et le siège de celle ville, grant seureté à ceux qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage. Quant les gens le roy furent venus et entrés, si gettèrent jus les chappes et tirèrent les espées et coururent sus à ceulx du lieu qui jà se estoient presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jettés, quant il virent le roy descendre moult périlleusement du pendant d'un tertre; si se hastoit moult durement de faire secours à ses gens qui jà estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la ville et l'églyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas sans grant perte de ses gens. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre estoit près de là à grant ost, si comme il avoit tousjours accoustumé et comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist à la voye le conte Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte Foucques d'Angiers après luy, et puis les autres barons du royaume après luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme une partie des gens le roy entendoient à fermer et garnir la ville, les autres entrèrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la longue paix où il avoient esté longuement; tout robèrent et confondirent tout, et mettoient tout à feu et à flambe et assez près du roy d'Angleterre et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre de fermer un chasteau près d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien fermé et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre ferma le sien près d'un mont qui illec estoit et fut appellé Malassis. En celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils prendroient par la terre, et leur deffendissent à dégaster le pays. Mais le roy de France qui taschoit à mener à fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit incontinent ses souldées. Car si tost comme il eut ses osts assemblés, revint hastivement devant ce chasteau à une matinée, et le fist assaillir par grant vertu, et y eut grans coups donnés et receus d'une part et d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et dépeça tout quanques le roy anglois y avoit fait faire.

Note 547: _Moretueil._ Mortain.

Note 548: _Chappes_ ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que _Vadum Nigasii_ s'appeloit vulgairement _Vani_. C'est aujourd'hui _Gasny_, sur la rive occidentale de l'Epte, à une demi-lieue de Laroche-Guyon.

XIV.

ANNEE: 1118.

_Coment le roy Henry deschéi de sa bonne fortune, et coment le roy Loys entra en Normandie et fu desconfi par sa male prévoyance; et coment il rassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, et s'en retorna par Chartres en dégastant la terre le conte Thibaut._

Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a monté, et quant elle veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manière au roy Henry d'Angleterre. Après ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes bonnes prospérités, commença à dévaler du sommet de la roe de fortune où il avoit longuement esté, et à decheoir par la muableté de cest monde; car le roy l'assailli par-deçà, de guerre aigre et fellonneuse; et par devers Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. Né ceulx ne l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses chambellains mêmes et ses autres privés sergens le haioient moult durement de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy, qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune nuit gesir devant luy moult de gens armés, et son escu et son espée faisoit ettre chascune nuyt au chevet de son lit.

Note 549: _Pontif._ Ponthieu.

Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult en luy comme en celluy à qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa grant amour estoit moult enrichi et renommé et puissant entre les aultres de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu damné à perdre les yeux et les génitoires, jà soit ce qu'il eust deservi la hart[550] on pis encore.

Note 550: _La hart ou pis encore._ Notre traducteur ajoute les derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: «Cum laqueum suffocantem meruisset.»

Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonné qu'il n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et de grant pourvéance, alloit tousjours l'espée çainte, néis en sa salle et à l'issue de son hostel, né ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx sergens issist de son hostel sans espée.

Note 551: _Asseur,_ assuré. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on l'entendoit _à sûr_.

En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli à grant compaignie de chevaliers; et par la traïson d'aucuns de léans le prist et le garnit richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout à sa volenté. Si s'estent celle contrée dès le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ à bataille contre le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour proposé à secourre ses gens qui estoient assiégés en la tour d'Allencon, entre luy et le conte Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manière qu'il perdit en celle journée le chasteau et la tour et moult de ses gens par grant meschéance. Mais après ce qu'il eut ainsi esté défoullé par long-temps et par teles aventures et presque tout décheu, et la divine puissance l'eut ainsi flaellé et chascié, si eut pitié de luy toutefois comme celluy qui moult estoit libéral aumosnier et riche. Si avint que l'adversité et la tribulacion où il avoit longuement esté luy tourna en prospérité soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui moult l'avoit grevé et par plusieurs fois enchacié et couru en sa terre fu un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. Là fu soudainement féru en la face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont nous avons dessus parlé, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement l'avoit grevé et sa terre gastée, estoit un jour entré en la terre Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et angoissié. Et jà soit ce que ce fust à tart, si aprist-il quel honneur l'en doit porter à la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au roy de France s'estoit allié et asseuré par bons hostaiges brisa sa foy par sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme tricheur et desloyal, à Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage s'accorda à luy et laissa à aydier au roy de France.

Note 552: _Chaumont._ En Normandie; à quelques lieues de Gisors et de Gasni.

Note 553: C'est le Vexin normand.

Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissié devant soy, comme celluy qui souvent y couroit à peu de gens et aucunes fois à plus; et petit redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que il couroit parmy sa terre, sans point de pourvéance de soy et des siens. Et celluy qui grant plenté de bonnes gens avoit assemblé luy envoya à l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille; ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier assemblèrent à ceulx de delà. Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554] ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte vengier.

Note 554: _Et pour ce que._ Et aussi par la crainte que, etc.

Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier, si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en Normandie.

XV.

ANNEE: 1118.

_Coment l'apostole Paschase[555] s'en fui de Rome et s'en vint en France; et coment le roy ala encontre luy à Vézelai, quant il oï nouvelles de sa mort. Après luy fu au siège Guy, archevesque de Vienne, que les Romains receurent honorablement, et déposèrent Bardin, que l'empereur y avoit mis à force._

Note 555: _Paschase._ Il falloit _Gelase_.