Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 22

Chapter 224,082 wordsPublic domain

Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps; et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement, quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle orgueilleusement.

VI.

ANNEE: 1110.

_Coment Hue du Puisat deshérita le conte de Chartres, et coment le roj li aida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les églyses, et coment le roy fist garnir le chastel de Thouri._

Ainsi comme le mauvais arbre retrait à la racine et à l'écorce dont il est issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachié de la mauvaistié et de la traïson de ses antécesseurs et de la sienne propre. Qui, après ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, après Guyon, son oncle et son père mesme[499], qui trop desmésuréement fu orgueilleux, reprist aussi les armes, au commencement de la voye du sépulcre, et se pénoit en toutes manières de retraire à la malice son père, si que ceulx à qui son père avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de maulx aux abbayes et aux povres églyses; et n'estoit nul qui l'osast contredire. Mais à la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous orrez cy-après.

Note 499: «Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, étoit petit-fils d'Evrard, par Hugues le vieux, son père, le même qui sur la fin de l'année 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son évêque, et qui en partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la régie de ses terres à Gui son frère. Celui-ci étant mort vers l'an 1108, eut pour successeur Hugues, son neveu, dans la châtellenie du Puiset et la vicomté de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.» (Note de dom Brial.)

A ce fu son orgueil mené que ne craignoit né le roy des cieulx né le roy de France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba, ardi et gasta leurs terres jusques à Chartres; et la contesse et son fils se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et laschement, né oncques n'osèrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus près que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop grant fierté estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient à sa guerre maintenir là où il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne pourroient longuement durer contre lui, si s'en allèrent au roy et luy commença la contesse à prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist secourre et luy représenta et mist devant les services qu'elle luy avoit aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Après luy compta illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue et son père, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au royaulme. Et parla la saige dame en telle manière:

«Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis à vostre père Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il rompit; pour quoy vostre père ala assiéger le Puisat son chasteau, pour celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le fist lever à force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacèrent luy et son ost jusques à Orléans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist encore plus grant et plus desmesurée honte qui oncques mais n'avoit esté oïe; car il emprisonna aucuns des évesques et leur fist assez de laidure et de honte.» Après disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit esté fermé premièrement enmy la terre aux sains[500], par la royne Constance, pour estre garde et défence de celle terre. Si n'estoit pas fait né fondé d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout à luy, de quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure à luy et aux siens. «Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger là vostre honte et celle de votre père pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalentés de luy nuyre et de le déshériter et d'abattre le chasteau. Et sé vous, sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy à estre puny et chastié ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il a fais aux églyses en la terre aux Sains et les déshéritemens qu'il a fais aux vefves, aux orphelins et à ceulx qui à lui marchissent prenre sur vous et en faictes comme de vous.» Par telles plaintes et par aultres fu le roy si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit.

Note 500: «In medio terræ sanctorum.» Suger.

Après ce, fist le roy assembler ung parlement à Melun: là vindrent mains archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit biens et possessions ravi et dévoré comme loup enragié, et destruisoit encores tous les jours. Tous chéirent aux piés du roy et luy crièrent mercy à une voix, si comme il gisoient à ses piés contre son gré, car moult le grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist à mesure et délivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient franchement par le don de ses prédécesseurs. Et puis luy supplioient en plourant qu'il délivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast en franchise que icelluy tirant avoit amenés en servage, et qu'il reformast en sa première franchise la partie de l'églyse que luy et les aultres roys sont tenus à deffendre. De bonne volenté receut le roy leurs prières et tantost comme le parlement fu départi et l'archevesque de Sens, l'évesque d'Orléans et le vaillant Yves, évesque de Chartres s'en furent partis, si envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé, au chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle églyse mesme, et que celuy Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis comme il le feroit semondre pour venir à sa court. Car par ce chasteau tendoit à assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son père avoit jadis fait.

Note 501: _Provendes_ ou prébendes. Bénéfices ecclésiastiques.

VII.

ANNEE: 1110.

_Coment le roy assiégea le chasteau de Puisat, et puis du merveilleus assaut d'ambedeus pars. Et coment le chastel fu pris par force, et Hue emprisonné en la tour de Chasteau-Landon, et le chastel abattu._

Quant le chasteau de Thoury fu bien garni et le roy eut fait juger Hue de Puisat pour son deffault, car il ne daingna venir à sa semonce, si meut à grant ost et vint jusques à Thoury. Le chasteau de Puisat fist requerre à celluy Huon dont il estoit forclos par droit jugement. Et quant il vit qu'il n'en feroit rien si se hasta du chasteau assiéger, et les sergens dont il y avoit grant plenté aussi. Là péust-on véoir fier assault et périlleux lancéis d'arcs et d'arbalestres d'une part et d'aultre qui chéoient aussi espessement comme pluye, et les escus perçoient soudainement; si faisoient saillir les estincelles des clers heaulmes des grands coups que il s'entredonnoient. Et si comme les royaulx les eurent rebouttés par force dedens la porte du chasteau, et les enclos furent montés aux deffenses, si véissiez merveilleus assaux et périlleux aux plus hardis gens du monde de saiettes et de quarreaux et de gros fusts et grans lancéis de pieux agus. Et ceux de dedens lançoient sur les royaulx et par force les firent reuser. Mais assés recouvrèrent cuer et force et se couvrirent des escus et des huys et de quanqu'il povoient trouver. Et ainsi recommencèrent l'assault à la porte périlleux et fort. Et firent les royaulx amener charrios tous chargés de busche sèche et bien ointe de sain et de gresse pour le feu boutter dedens et eulx ardoir. Et ainsi les empoindrent à la porte et pour ce mesmement qu'il leur fissent deffence pour les grans coups recevoir pour les grans monceaux de busche qui dessus estoient. Et tandis comme les uns entendoient à alumer et les aultres à estaindre par grant contens, vint le conte Thibaut qui pas n'avoit oublié les hontes et les domaiges que il avoit eus par luy. Si se hastoit moult d'assaillir le chasteau par ses bacheliers et par ses sergens de celle part que l'en vient devers Chartres. Et tandis comme il hastoit ses gens de monter contre mont le pendant des fossés, si ne garda l'euvre qu'il les vit tresbucher contreval à trop grant meschief au parfont du fossé et se doubta moult qu'il ne fussent mors ou occis; car les chevaliers qui par dedens avironnoient la deffence du chasteau sur les grans destriers venoient jusques aux murs et feroient ceulx qui montoient amont les fossés et les faisoient tresbuchier jusques au font des fossés. Et jà estoient les royaulx presque tous mas et faillis et ceux de dedens avoient jà presque tout laissé l'assault et fait retraire, quant la divine puissance, à qui la cause estoit et la vengence vouloit du tout traire à soy, suscita et esmeut l'esperit d'un chanu prouvaire du pays qui avecques la communaulté de ses paroisses estoit venu en l'ost, à qui Dieu donna faire, contre toute opinion, ce que le conte Thibaut armé et toutes ses gens ne peurent faire. Isnellement alla celluy prestre montant jusques à la suef[502], une escu devant son pis dont il estoit couvert et mussé. Là commença à despecer petit à petit la cloison et mettre jus; et quant il vit qu'il faisoit ce si légèrement si commença à appeller ceulx qui emmy le champ estoient encore tous armés, à la cloison despecer; et luy coururent aider à bonnes haches trenchans et commencèrent à dérompre et à despecer tout; et advint une grant merveille ainsi comme il advint jadis à Jhérico qui fu droit signe de jugement Nostre-Seigneur; car ainsi comme sé tres-tous les murs fussent chéus à un seul coup entrèrent dedens et l'ost du roy et les gens du conte; dont il advint qu'il y eut moult grant plenté de ceux dedens mal mis et blécés et entreprins, pour ce qu'il ne peurent eschiver la force de leurs ennemis qui de toutes pars accouroient; et les aultres et Hue mesme qui virent qu'il n'estoient pas bien asseur, dedens la forteresse des murs se férirent en une tour de bois qui séoit dessus la mote. Et quant il apperceut la force des gens qui de toutes pars acouroient à la tour et lançoient dars et quarreaux, si se doubta moult et se rendi tantost et fui pris et tous les siens et mis en bonnes prisons.

Note 502: _Suef._ Palissade. De _Sepes_.

Et quant le roy eut eu celle victoire et il eut mis en prison mains haus hommes et riches, si habandonna l'avoir de la ville et fist bouter le feu partout et ardoir tout le chasteau. Mais il commanda touteffois que la tour demourast en estant, jusques à un terme qu'il mist: pour ce le fist qu'il oï dire que le conte Thibaut tendoit à acroistre et eslargir ses marches pour un chasteau qu'il vouloit fermer en la chastellenie du Puisat, en une ville qui a nom Alonne[503]. Si avoit jà oublié et mis arrière le grant bénéfice que le roy luy avoit fait. Car jà n'eust peu advenir né attaindre là où il estoit de sa besongne sé par lui n'eust esté. Du tout en tout luy deffendoit le roy à fermer ce chasteau; et le conte luy offroit à desrainier par droit de bataille par la main de Andry de Baudemont le maistre de sa terre[504], que le roy luy avoit eu ce en convenance. Et le roy encontre ce offroit à deffendre par gaige de bataille là où il voudroit par la main Anseaux de Gallande son séneschal que oncques ne luy avoit eu ce en convenance. Si demandèrent ces deux barons maintes cours à faire celle bataille, mais oncques n'en peurent nulle trouver.

Note 503: _Alonne._ Aujourd'hui petit village de Beauce, au diocèse de Chartres.

Note 504: _Le maistre de sa terre._ «Terræ suæ procuratorem.»

Après ce que le chasteau fut abattu et Hue emprisonné en la tour du chasteau Landon, le conte Thibaut ne voulut pus la besongne atant laisser, ains esmut grant guerre contre le roy par l'aide du roy Henry d'Angleterre son oncle et de ses aultres parens. Et commença à gaster sa terre et à fortraire ses barons par dons et par promesses; et du pis qu'il povoit faisoit et pourchacioit à luy et à son royaume. Et le roy d'aultre part qui tousjours fu preux et vigoureux aux armes luy recouroit sus et luy gastoit et habandonnoit sa terre par l'aide de ses aultres barons et mesmement par l'aide de Robert le conte de Flandres son oncle, un merveilleux chevalier et renommé d'armes entre Crestiens et Sarrasins, dès le commencement de la voye du saint sépulcre.

VIII

ANNEE: 1111.

_Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roy lui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lès Laigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy._

Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener, l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis. Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost. En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut; assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit, en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510] de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve de Saine, et Mile de Montlehéry par delà, adont fu trop laidement la voye tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines.

Note 505: _Enchanteller._ Mettre l'escu en chantel; c'est-à-dire le relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore _l'ecu en chantel_. C'est le même mot que l'italien _canto_, côté. --Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de dom Bouquet ont mis _chanceller l'escu_.

Note 506: _Hector._ Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par Darès que par Homère.

Note 507: Suger dit: «Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum opprobrium, si talis esset occasio, referentes.»

Note 508: _Huon._ Il fallolt _Raoul_, qui espousa Mathilde, fille d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier.

Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger. Mais il eut fallu préférer celle qui porte _sororem suam_.

Note 510: _Délivre pas._ Chemin libre.

Note 511: _Plaissoit._ Ne s'infligeoit de plaies.

IX.

ANNEES: 1111/1112.

_Coment Hue du Puisat fu hors de prison, en espérance d'avoir le chastel de Corbueil, et coment cil Hue referma le Puisat, coment il assiégea le chastel de Thory, et coment le roy le secouru._

En ce point avint que le conte Eudes de Corbueil morut qui avoit esté fils à l'orgueilleux Bouchart, conte de Corbueil[512] qui en son temps fu maistre des desloyaulx et des excommuniés. (Duquel Bouchart l'abbé Sugier de Saint-Denys racompte qui escript ceste histoire), que à un jour qu'il eut pris guerre et bataille contre le roy et qu'il fu armé de toutes armeures sur son destrier, ne daigna prendre son glaive de la main à l'un des siens qui la luy tendoit, ains dit à sa femme la contesse qui devant luy estoit, par vantance et par boban: «Gentile contesse, baillez ça mon glaive liement, car le conte qui de vostre main le prent le vous rendra huy en ce jour roy couronné.» Mais aultrement luy avint si comme Dieu l'avoit ordonné: car il ne put ce jour passer, ains fu feru à mort d'une lance, par la main le conte Estienne qui devers le roy estoit; et par ce coup fist le royaume demorer en paix, et luy et sa guerre descendre au puis d'enfer.

Note 512: _Bouchart_, sire de Montmorenci; le moine de Saint-Denis ne pardonne pas à Bouchart ses démêlés avec l'abbaye. Suger, qui traite indignement Eudes, dit seulement de Bouchart: «Qui tumultuosus, miræ magnanimitatis, caput sceleratorum.» Ce mélange d'éloges excessifs et d'injures grossières est familier à Suger.

Quant le conte Eudes[513] fu ainsi mort, le conte Thibaut et sa mère se prisrent forment à entremettre, et par promesses et par dons, par Huon et par Millon, coment il pourroient ce chasteau traire à leur partie, car il leur estoit bien advis que sé il povoient ce faire, qu'il auroient le roy du tout mis au dessoubz et tollu le cuer et la vertu de soy deffendre. Mais le roy et les siens qui ceulx béoient reuser du tout, mettoient grans paines et grans despens à ce qu'il en fussent saisis. Mais il ne peurent sans le sceu et sans le sens d'icelluy Huon qui neveu estoit du conte et s'en faisoit hoir.

Note 513: Suger ajouta: _Filio_, son fils.

Pour ceste chose mettre à fin fu jourpris et assigné à Moissi[514] une ville qui est à l'évesque de Paris. Si fu trait Hue de la prison de la tour de Chasteau Landon. Et si comme le conseil du roy fu sur la partie qui luy aydoit et sur celle qui luy nuysoit, pour ce convint faire ce que l'en put non mie ce que l'en voult. Et fu à ce mené que Hue quitta le chasteau de Corbueil dont il se faisoit hoir et donna bons hostages et quittance de toltes et de tailles et de tous efforcemens d'églyses et d'abbayes; et après, qu'il ne refermeroit le Puisat sans la volenté le roy. Atant se départi le roy. Si fu plus deceu et engigné par tricherie et par desloyaulté que par art.

Note 514: _Moissiacum._ Mousseaux. Suger eut grande part à ce traité, à la conclusion duquel il ne dit pas que le roi ait assisté.