Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 21
Note 479: _Planches sur une eau._ Suger dit: _Plancas Nimpheoli._ C'est _Néaufle_, près de la rive occidentale de l'Epte, à une petite lieue de Gisors.
Sur celle rivière où il n'avoit nul gué où nul peust passer se logèrent les osts d'une part l'un, et d'aultre part l'autre. Par grant conseil furent esleus les plus haus hommes et les plus sages de France qui au roy anglois furent envoyés et passèrent par dessus ung pont qui près d'illec estoit et estoit si foible et de si grant vieillesse qu'il croulloit. Si estoit merveille que ceulx qui par dessus passoient à haste ne trébuchoient aval.
Quant là furent venus ceulx qui la parolle du roy devoient porter, pour la querelle dont le contens estoit, l'un commença à parler sans le roy saluer, moult saigement par la bouche de tous[480], et dit en telle manière.
Note 480: _Par la bouche de tous._ Suger dit: _ore comitum;_ c'est-à-dire à peu près, il me semble, _au nom des pairs de France_, juges entre les deux rois. Ce passage est important. Pour le mot _insalutato rege_, dom Brial propose de corriger: _Salutato_. «Vix enim credibile est,» ajoute-t-il, «adeò incomptos fuisse mores illorum temporum, ut regem orator nulla prævia salutatione, ausus fuerit alloqui.» Cette observation n'est pas judicieuse. L'usage parfaitement établi étoit alors que les envoyés du roi de France près d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part de leur maître les plus insolens discours du monde. Tous les romans de chevalerie composés à cette époque en font foi. Dans ce temps-là, le _salut_ étoit un acte de sincère et loyale amitié, il avoit pour but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressoit. Comment donc deux ennemis se seroient-ils mutuellement salués?
«Cogneue chose est, sire roy, que quant vous éustes receue la duché de Normandie de la main du roy de France, comme celle qui est de son propre fief, que entre les aultres choses et par dessus toutes les aultres convenances fust ce espéciallement fait, accordé et juré du chasteau de Bray et de Gisors, que par quelque marché ou convenance qu'il advenist, le quelque soit de vous deux eust de l'ung de ces deux chasteaux la saisine, et que dedens les quarante jours qu'il l'aurait receu, il seroit tenu à abattre le chasteau pour l'attirement des convenances qui avoient esté jurées. Et pour ce que vous ne l'avez ainsi fait, veut le roy de France et commande que vous le faciez. Et ce que vous ne luy avez fait veut que vous luy amendiez par convenable loy. Et comme roy et loy convegnent une mesme seigneurie, grant deshonneur est au roy quant il trespasse loy. Et s'aucun des vostres est tel qu'il l'ose nyer né dire contre, nous sommes près du prouver et de l'attendre par loi de bataille et par le tesmoingnage de deux barons ou de trois.»
Après ces paroles s'en retournèrent les messagiers. Mais il n'estoient encores guères que retournés quant ne scay combien de Normans vindrent devant le roy de France et commencèrent vergongneusement à nier ces convenances et à dire quanqu'il peurent pour malmetre et laidir la cause, et requéroient que la querelle fust menée par droit; mais ne requéroient aultre chose que la besongne délayer et mettre en respit, si que la vérité ne fust descouverte et manifestée à tant de barons et de preudes hommes qu'il avoit là assemblés. Avec ces messagiers furent autres envoyés au roy anglois de par le roy de France, qui offrirent au dernier celle querelle par loy de bataille, par la main Robert, conte de Flandres, qui depuis fut roy de Jhérusalem[481]; si estoit merveilleux chevalier et moult noble aux armes.
Note 481: Le latin est mal rendu: «Robertum Hyerosolimitanum, palaestritam egregium.» Robert II ne fut jamais roi de Jérusalem.
Quant le roy anglois et ses gens eurent oye celle offre, il ne l'ottroyèrent né ne contredirent en aucune manière; et les messages furent retournés pour dire ce qu'il avoient trouvé. Si renvoya tantost arrières le roy Loys, comme cellui qui moult estoit courageux et hardy, grant et vertueux de corsage; et partoit un tel jou[482] au roy anglois, qu'il abattist le chastel, ou il se combattist à lui cors à cors, pour la foy deffendre qu'il avoit vers luy faussée et mentie comme son homme lige. Et si luy dist et fist dire par dessus que à celui devoit estre la paine et le travail de la bataille à qui la gloire et le mérite devoit estre de la victoire. Et disoit: «Traient soy arrière vos gens du rivage du fleuve tant que nous puissons passer, afin que le lieu seur donne à chascun plus seurté: ou, sé mieulx lui plaist, donne chascun de nous hostaiges des plus haulx barons de son ost de combatre corps à corps sans avoir ayde de ses gens. Et se tirent arrière vos gens seulement tant que nous soyons passés, car aultrement nous ne pourrions passer l'un à l'autre.» Si en y eut aucuns de nostre ost qui par seule ventance crioientet disoient que la bataille des deux roys fust sur le pont qui à paine se soustenoit, tant estoit viel et croullant. Et ce mesme requéroit et vouloit le roy Loys par la légèreté et la hardiesse de son cuer.
Note 482: _Partoit un tel jou._ Ancienne façon de parler que Dom Brial n'a pas comprise. Elle est empruntée aux _Jeux-partis_, chansons dialoguées dans lesquelles on soutenoit deux manières de résoudre la même question. _Partir un jeu_, c'étoit précisément _poser un dilemme_.
A ce respondi le roy Henry: «Je ne prens mie la chose si en gros que je perde pour telles parolles mon chasteau qui tant me vault et qui si bien siet, et me mette en telle adventure.» Toutes ces choses refusa et debouta et dist encore: «Quant je verray que je me doive deffendre du roy de France je ne l'eschiveray pas, comme cil qu'il offre et qui ne peut ores advenir, pour le grief du lieu.»
Pour ceste responce du roy Henry furent moult esmeus les François, si qu'il coururent aux armes et le roy d'aultre part et aussi les Normans d'aultre. Et commencièrent à courre l'ung à l'autre jusques aux deux fleuves qui l'ost départoient. Si que ce tant seullement qu'il ne peurent passer le fleuve destourna grant dommaige et grant occision qui à ce jour fust advenue. Et quant la nuit approcha si s'en départirent et s'en allèrent les Anglois à Gisors et les François à Chaumont. Mais si tres-tost comme le jour parut les François qui pas n'oublièrent la honte du jour de devant, et pour l'ardeur de chevalerie dont il estoient esprins, s'armèrent et montèrent sur leurs coursiers et s'en allèrent devant Gisors et se pénèrent moult de monstrer aux fers des lances lesquels valent mieulx et de combien sont mieulx prisés les adurés d'armes[483] de ceulx qui ont apris le repos. Car les Normans qui alors issirent contre eulx furent arrière reboutés parmi la porte moult honteusement.
Note 483: _Les adurés d'armes._ Les guerriers vieillis sous le harnois. L'expression de Suger est moins pittoresque. «Quantum præstent multo marte exercitati, longâ pace solutis.»
En ceste manière commença la guerre entre les deux roys qui dura près de deux ans. Si en fu le roy anglois plus grévé que celluy de France pour ce qu'il luy convenoit garnir les marches de Normandie de grant plenté de chevaliers et de sergens, pour la terre deffendre. Et le roy Loys ardoit tandis la terre et la destruisoit, et gastoit tout le pays sans entrelaissier; et par l'ayde des Flamens et des Pohiers[484], et des Voquessinois et des aultres contrées qui marchissoient à la Normandie[485]. Si avint depuis que Guillaume fils au roy Henry fist hommaige au roy Loys, et le roy luy augmenta son fief de cellui chasteau, par paix et par amour espécial; et par raison de ce revindrent depuis en leur ancienne amour. Mais avant que ce peust estre y eut mains mors et destruis qui coulpe n'y avoient[486].
Note 484: _Pohiers._ C'est-à-dire des habitans de Ponthieu. Suger dit: «Flandrensium, Pontivorum, Vilcassinorum et aliorum collimitantium.....» Voilà le sens du mot Pohier bien déterminé.
Note 485: Le manuscrit du roi, n° 8305.5-5 ajoute ici: _Et quant li rois Henris vit qu'il ne la porroit deffendre, si eut conseil qu'il la laissast à Guillaume son fils. Si avint, etc._ Cela n'est pas dans le latin, comme Dam Brial l'a remarqué.
Note 486: Cette réflexion du traducteur vaut mieux que celle de Suger: «Quod antequam fieret, mirabilis ejusdem contentionis occasione, et execrabilis hominum perditio mirabili punita est ultione.»
IV.
ANNEE: 1109.
_Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel. Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitres dedens, et coment illec furent justiciés._
Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi comme par un petit huisset[488].
Note 487: Le latin dit: _Horridum et ignobile castrum_.
Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand l'occasion ou le prétexte s'en présente. «Antrum, ut putatur, fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit Lucanus:
«............. Nam quamvis Thessalas vates Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc, Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.»
Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs, comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist.
Note 489: _Serourge._ C'est une faute; il falloit _gendre_.
Note 490: _Dessous les chappes._ «Loricatus sed cappatus.» La _cappa_ est ici un manteau.
Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups des espées et commença à crier en telle manière: «Moy,» dist elle «très desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.» Les coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit elle-mesme, et disoit: «Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens? dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes tous enragiés et hors du sens.» Et les traitres la prisrent par les cheveux et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives, et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à la roche.
Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy commença à rendre ses obsèques en telle manière: «Mon chier amy, mon chier espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?» Autant dist seulement et puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust despartir, tant estoient touilliez en leur sang.
Note 491: _Seue._ Sienne; de _sua_.
Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui dedens voulsist entrer avec luy.
Note 492: _Nais._ Natifs.
Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost en seroit vengence prinse.
Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce. Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson, et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495].
Note 493: _Pourloignée_, etc. On retarda le moment de la sortie du traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son refuge.
Note 494: _L'enhastèrent._ L'embrochèrent.
Note 495: «Et qui Franciam momentaneo foetore foedaverant, mortui Normanniam deinceps, tanquam natale solum, foedare non desistant.» Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que M. Guizot: «Et afin aussi que ces _criminels_, qui vivans avoient un moment souillé la France de _leur présence corrompue_, morts en infectassent _à tout jamais_ la Normandie, _comme la terre natale de telles gens_.»
V.
ANNEE: 1109.
_Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, se révéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist au chastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplanta Montlehéry qu'il cuidoit avoir._
Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse. Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises, qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du royaulme de France.
Note 496: _Meun-sur-Loire._ Le latin dit _Meduntensis_, Mantes.
Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit, tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se rendirent à sa mercy.
Note 497: _Praer._ Piller; de _prædari_.
Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort, pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues.
Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult. Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais, tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose.
Note 498: _Conchié._ Dupé, trompé.