Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 20

Chapter 204,023 wordsPublic domain

Renommée, qui tost vole, s'espandi par le chaslel et par le pays que le sire du règne et les siens estoient venus ce chastel prendre, et si ne s'en partiroient jusques à tant qu'il fust pris et ceulx dedens pendus et les yeulx sachiés, et tout le chastet ars et destruit. Moult eurent grant paour ceulx du chastel et de toute la contrée, de ceste nouvelle. Si eut cil chastelain tel conseil que il rendi soy et le chastel et toute sa terre, en la manière et à la volenté du sire du règne. Et ainsi s'en retourna à victoire et enmena avec soy ce chastelain et le mist en prison en la tour d'Estampes.

XV.

ANNEE: 1108.

_Coment le roy Phelippe trespassa, et coment son noble fils Loys le fist enterrer en l'abbaye Saint-Benoist-sur-Loire, où il avoit élu sépulture._

Autresi comme le damoisel amendoit et croissoit de jour en jour de valeur et de proesce, aussi defailloit et descroissoit de jour en jour le roy Phelippe, son père, comme cil qui, oncques puis qu'il eut prise et ravie la contesse d'Angiers et maintenue pardessus sa loiale épouse, ne fist chose qui soit digne de mémoire; et tant avoit esté espris de l'amour de ceste dame, avant que il la laissast, que il n'avoit nulle autre cure, fors d'acomplir son délit, né du roiaume gouverner ne s'entremetoit-il de rien. Par une seule personne estoit le roiaume gouverné et conforté, ce estoit l'atendue et l'abaiance du noble damoisel Loys, qui après luy devoit règner, car à luy s'atendoit toute la menue gent du roiaume.

Le roy Phelippe, qui moult estoit affebloié, acoucha du tout au lit, à Melun-sur-Saine, et mourut (en l'an soixante de son aage et de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent six,[457]) en la présence son fils Loys. Aux obsèques fuient présens Gales, l'évesque de Paris, l'évesque de Senlis, l'évesque d'Orléans et l'abbé Adam de Saint-Denis et maint autres religieux preud'hommes. Le corps du roy portèrent en l'églyse Nostre-Dame. Là veillé fu toute nuit à grand luminaire. L'en demain le fist atourner son noble fils Loys richement, et mettre en une litière couverte de riches dras de soie, si comme il convient à tel prince, et puis le chargea aux cols de ses maistres sergens; et ainsi atourné le fist porter en l'abbaïe Saint-Benoist-sur-Loire où il avoit esleu sa sépulture. Et tous jours, comme bon fils, aloit après, une heure à pié, autre heure à cheval, plourant et demenant grand dueil, avec tant de barons comme il avoit avec luy. Si fu tous jours de si grant noblesse et de si grant franchise de cuer, mesmement envers son père, que onques, en toute sa vie, troubler né courouscier ne le voult, néis pour le desseurement de sa mère pour la contesse d'Angiers; né boisier né fortraire le royaume par mauvais engin, si comme seulent faire, aucunes fois, aucuns jouvenciaux.

Note 457: Il falloit: _mil cent et huit_.

Quant il fu là venu et sa compaingnie, si le fist enterrer devant le maistre autel, au mieulx et au plus noblement que il pot deviser. Ainsi comme ceulx disoient que luy avoient oï dire en son vivant, il ne vouloit pas être enterré en la sépulture de ses ancesseurs les roys de France qui ainsi comme par nature et par droit doivent gésir en l'églyse Saint-Denis en France. Pour ce disoit par humilité que il n'en estoit pas digne. Et pour ce qu'il n'avoit pas fait à celle églyse né aux autres, tant de biens comme il deust, pour ce ne devoit pas être mis entre tant de nobles roys et empereurs comme il en gist léans.

_Ci fine l'istoire du roy Phelippe, premier du nom._

CI COMMENCE L'ISTOIRE DU GROS ROY LOYS.

* * * * *

I.

ANNEE: 1108.

_Coment les prélas et les barons assemblèrent à Orléans pour le coroner, et coment les messages de Rains vindrent pour contredire le coronement, mais ce fu trop tart._

Le noble damoiseau Loys qui, en sa jouvente, avoit desservi l'amour et la grace de sainte églyse par la grant cure et par la grant peine qu'il avoit mise en luy deffendre; et aussi comme il avoit soustenue la cause des povres et des orphelins et domté et plaissié par ses vertus les tyrans et les ennemis du règne, autressi, par la volenlé de Dieu, fu-il appelé à la hautesce et à la seigneurie du royaume, par le commun accort et désirier des preud'hommes et des bonnes gens. Et moult volentiers en eust esté forsmis et bouté arrière, sé il peust estre par le pourchas et par l'engin aux félons trayteurs qui le royaume béoient à troubler; mais par le commun esgart aux preud'hommes et mesmement le sage Yvon, l'évesque de Chartres, fu ordené que contre l'engin et la force aux malfaiteurs du royaume, s'assembleroient à Orléans pour le couronner hastivement. Là fu semons Daimbert l'archevesque de Sens et les evesques de sa province, c'est assavoir: Gales, l'évesque de Paris; Manessier, l'évesque de Meux; Jehans, l'évesque d'Orléans; Guyon, l'évesque de Chartres; Hues, l'évesque de Nevers, et cil d'Aucerre droitement. Le jour de l'Invencion sainct Étienne, au mois d'aoust, furent assembles en la cité d'Orléans; là fu sacré et couronne à roy (par la main Daimbert, l'archevesque de Sens;) la couronne luy mistrent au chief et luy cindrent l'espée de justice, à prendre vengeance des malfaiteurs du règne, et du revestement du septre et des autres aournemens, à la deffense de saincte églyse, du clergié et des povres gens, par la voix et par la requeste du clergié et du commun peuple.

Encore n'estoit pas l'archevesque devestu des vestemens où il eut la messe chantée, quant les messages de la ville de Rains seurvindrent qui portèrent lettres de contradiction, parquoy il eussent destourbé le couronnement le roy, se il féussent à temps venu: et disoient que la droiture du couronnement au roy de France appartient à l'églyse de Rains tant seulement, et ceste seigneurie et ce privilège en avoit dès le temps le fort roy Clodovée que sainct Remy baptisa, et ceste droiture vouloit tousjours avoir franchement et sans nulle fraccion; et sé nul l'en vouloit faire tort et de rien contredire, si fust escommenié pardurablement. Et par ceste achoison cuidèrent faire la paix de Dam Raoul lor arcevesque à cui le roy estoit couroucié durement, pour ce que, sans son assententent, avoit esté esleu et mis au siège l'arcevesque: et béoit à ce que, sé il n'en peussent faire paix né accort, que, par ce, luy contredéissent et destourbassent au couronnement. Mais, pour ce qu'il vindrent trop tart, furent illec taisans et mués, et s'en retournèrent courouciés de leur faute; né de rien qu'il éussent dit né fait ne reportèrent à leur seigneur chose où il éust nul profict.

II.

ANNEE: 1108.

_Coment Gui Troussel et Hues de Crecy, son fils, pristrent le conte de Corbueil, son frère, pour ce que il ne leur vouloit aidier de la guerre contre le roy. Et coment le roy le délivra et prist le chasteau._

Loys, le roy de France, par la grace de Dieu, ne pot pas oublier ne désacoustumer ce qu'il avoit tous jours apris et acoustumé en enfance; c'est à soustenir les églyses et deffendre les povres gens et à garder et maintenir le roiaume en paix sé il péust estre. Mais tant y avoit de destourbiers et d'ennemis que trop estoit fort chose à faire. Entre les autres fu Gui le Roux[458], et son fils Hues de Crecy qui jeune bacheler estoit et preux aux armes; mais moult estoit sage et malicieux à mal faire, comme à proier et à rober et à ardoir et à troubler le roiaume. Et, pour la honte de son cuer esclairier, et pour la honte du chastel de Gournay que il avoit perdu, ne cessoit du roy et du règne assaillir et troubler, si que néis au conte Odon de Corbueil, qui son frère estait, ne voult-il pas espargner, pour ce que il ne luy vouloit aidier de sa guerre contre le roy. Si avint que il le gaita un jour que il estoit alé chascier privément, si ne cuidoit avoir garde de nulluy; si le prist et le mist en fors buies[459] en prison, en la Ferté-Baudouin[460]; et pour cest oultrage désacoustumé, les barons et les chevaliers de la chastellerie de Corbueil, qui d'ancienneté est renommée de grant noblesse et de grant chevalerie[461], furent moult courouciés. Au roy s'en alèrent clamer et luy distrent que le conte estoit pris en telle manière, et la cause pour quoy; et moult le prièrent que il y méist hastif conseil; et le roy leur promist s'aide, dont il furent moult liés, et dès lors commencièrent à traitier coment il porroient leur seigneur délivrer. Et tant pourchascièrent puis, que ne sçay lesquels de la Ferté-Baudouin parlèrent à eulx, et leur jurèrent sur sains que il les recevroient et les mettroient privément dedens le chastel. Cil chastel n'appartenoit par nul héritage à celuy Gui; ains le tenoit ainsi comme à force et par tolte, par la raison du mariage la contesse Aalis[462] que il avoit eue à femme. Si avint que le roy vint là à privée mesnie des gens de sa court, pour ce que il ne fust pas apperceu. Si fu avant envoié Anseaux de Gallande qui sénéchaux estoit le roy et chevalier preux et hardi, soy quarantiesme d'hommes armés, à l'une des portes où le plais estoit mis d'eulx recevoir dedens; il et sa compaingnie furent dedens receus; mais ceulx du chastel qui, à celle heure, séoient encore à leurs feus et fabloient ensemble, oïrent soudainement la frainte des chevaux et le murmure des chevaliers; si s'émerveillèrent moult que ce estoit, et issirent hors encontre eulx; et ceci avint ainsi comme après sousper en droite heure de couchier. Si estoit le meschief trop grant à ceulx de dehors, pour ce que la voie estoit trop étroite pour les huis qui estoient encontre mis, et qui ne laissoient aler né venir délivrément ceulx qui entrés estoient dedens la ville. Et, pour ce, ceulx dedens les heurtoient de leurs huis et de leurs portes, et donnoient de grans cops comme ceulx qui bien estoient garnis de leurs armes et qui bien savoient les estres du chastel. Au derrenier, les forains, pour l'oscurté de la noire nuit et pour la meschéance de l'estroit lieu, ne porent longuement souffrir; ains retournèrent à leurs portes, fors que Anseaux, qui trop estoit bon chevalier et seur, qui pas n'y pot à temps venir, pour ce qu'il entendoit à deffendre ses compaingnons, comme chevalier preux et vaillant: pris fu et retenu et emprisonné en la tour, avec le conte de Corbueil. Si eurent, ces deux, moult grant paour l'un de la mort, et l'autre de deshéritement. Quant ceste nouvelle fu au roy comptée, qui moult se hastoit de venir pour ceulx qui eschapés estoient, si luy pesa de la demourée qu'il avoit faite pour l'oscurté de la nuit attendre. Tantost sailli sor son destrier par grant desdaing, et vint jusques à la porte du chastel à espérons brochant; à force cuida ens entrer pour aidier aux siens; mais il la trouva bien fermée et barrée et en fu durement reusé[463] par ceulx dedens qui grant planté de quarreaux et de lances et de pierres luy lançoient. Mais moult orent grant paour les frères et les amis au sénéchal qui pris estoit. Tous vindrent auprès le roy et luy commencièrent à crier mercy moult durement, par telles paroles: «Gentil roy, aies mercy de nous en tel point, car saches-tu que cil desloial escommenié Hues de Crecy, homme traitre et désirant d'espandre sanc humain comme homicide, puet ça venir; et sé il puet ens entrer et nostre frère tenir aux poings, il n'en prendroit nulle raençon, ains le pendra ou le fera mourir de male mort.» Pour paour de ceste chose, assist le roy le chastel et le fist fortement enclorre et estouper les entrées de toutes les portes: et ceint et avironna la ville de cinq bretesches bien garnies de bons sergens, et ainsi mettoit grant cure et grant entente de son corps et de son royaume à prendre le chastel et à ses hommes délivrer qui laiens estoient en prison. Mais Hues de Crecy, qui avant eut grant joie des deux prisons, eut moult grant paour de perdre le chastel et les prisons, quant il sceut que le roy l'eut ainsi assegié; et, pour ce, fu en grant angoisse et en grant paine coment il peust entrer dedens; et, en maintes semblances se mist comme cil qui en maintes manières s'en déguisa, une fois à pié et l'autre à cheval, une fois en manière de Jugleresse et de meschine de vie[464]. Un jour avint qu'il eut mise toute s'entencion à parfaire ce à quoy il béoit, quant il fu apperceu de ceulx de l'ost; et quant il vit que il fu cognéu, si monta au destrier qui appareillié lui fu, et tourna en fuye; car bien savoit que là ne povoit durer; et entre les autres qui l'aperçurent fu Guillaume (de Gallande), frère au sénéchal qui pris estoit, un chevalier bien afaitié et preux aux armes, qui devant tous les autres le chaçoit de volenté de cuer et par isnelleté de cheval, tout entalenté de luy retenir se il péust. Si retourna vers luy souvent, la lance abaissée; mais pour ce que il avoit paour de ceulx qui après luy venoient, n'i osoit pas faire longue demeure, ains reprenoit la fuite, et s'en retournoit atant fuyant. Mais bien affichoit en son cuer que sé il osast tant demourer que il peust à luy assembler, que il montrast la hardiesce de son cuer, ou par victoire, ou par soy abandonner à péril de mort. Et par maintes fois luy avint que il ne povoit eschiver les villes que il trouvoit en sa voie[465], né eschapper de l'enchaux de ses ennemis qui au dos le suivoient, sé ne fust par guille et par barat[466]; car il fainst que il fust Guillaume le Gallandois et Guillaume Huon, et crioit à haulte voix, par le roy, que il le prissent et arrestassent comme son mortel ennemy. En telle manière eschappa et escharni, par son barat, tous ceulx qui le suivoient. Mais oncques le roy, né pour ce né pour autre chose, ne volt le siège entrelaissier, ains prist à destraindre plus et plus les assiégés et à assaillir le chastel; né oncques ceulx dedens ne fini d'angoissier en toutes manières, tant que il eust le chastel pris par force et que le bourg fust pris par une partie de ceulx dedens meismes. Et quant les chevaliers qui en la garnison estoient oïrent la tumulte aval, si apperceurent bien que la ville estoit prise. Lors s'enfuirent grant erre pour leurs vies garantir, vers la tour; et quant il furent dedens enclos, si ne se peurent pas bien deffendre né couvrir né hors issir, jusques à tant que pluseurs en furent navrés et les aucuns occis; et au derrenier fu le remenant à ce mené que il abandonnèrent leur corps et leur avoir à la mercy le roy, et non mie sans le conseil leur seigneur. En telle manière le débonnaire roy et le desloyaux Hues délivrèrent les prisons. Si eut le roy son sénéchal, et les Gallandois leur frère et les Corbueillois leur seigneur, par la vigueur et par le sens le roy. Une partie des chevaliers ui dedens furent pris déshérita et leur tolli leur biens; l'autre partie tint en longue prison et destroite où il les fist pourrir[467] longuement et tout pour les autres espouvanter qu'il ne féissent autel. Par celle victoire que le roy eut contre la cuidance de ses ennemis, enobly et enlumina le commencement de sa couronne, à la louange de celuy qui règne et régnera sans fin.

Note 458: Suger dit en effet: _Guido Rubeus_. Mais le père de Hues de Crecy étoit _Gui Troussel_, dont on a déjà parlé, et non pas Gui de Rochefort.

Note 459: _Buies._ Chaînes.

Note 460: Sur la marge du manuscrit 8395, Charles V, qui l'avoit fait exécuter, a écrit de sa propre main ici: _Aalez_. C'est qu'en effet _La Ferté_ _Baudouin_ est le même lieu que _La Ferté Aalès_ ou _Aalis_, que nous écrivons à tort aujourd'hui _Aleps_. C'est une petite ville à quatre lieues d'Etampes. Remarquons que cette correction de Charles V justifie complètement Adrien de Valois, qui avoit seulement soupçonné l'identité de _La Ferté Baudouin_ et de _La Ferté Alais_.

Note 461: Le texte latin n'est pas exactement rendu. Sugper dit qu'un grand nombre de vieux et illustres guerriers assiègeoient le château de Corbeil. «Oppidani Curboilenses multi (oppugnabat enim castellum veterana militum multorum nobilitas).»

Note 462: Voilà la raison du nom qui a prévalu.

Note 463: _Reusé._ Repoussé.

Note 464: La traduction n'est pas satisfaisante: «Et quomodo castrum ingredi posset, modò eques, modò pedes, multiformi joculatoris et meretricis mentito simulachro, machinatur.»

Note 465: _Les villes._ «Ut villas in viâ sitas... evadere non posset.»

Note 466: _Par guille et par barat._ Par fraude et tromperie. «Nisi, cum simulatâ fraude seipsum Garlendensem Guillelmum fallendo, Guillelmum autem Hugonem se sequentem conclamaret.»

Note 467: _Pourrir._ «Quosdam diuturni carceris maceratione, ut terreret con similes, aflligens durissimè puniri instituit.»

III.

ANNEE: 1109.

_Du grant roy Henry d'Angleterre, et des prophécies Mellin; et du contens des deus roys pour le chastel de Gisors. Après, du parlement et des barons de France qui là vindrent. Et coment les François requistrent les Normans et les Anglois._

En ce termine avint que le fort roy d'Angleterre Henry, qui si fu renommé et de guerre et de paix, vint ès parties de Normandie. Cil par puissance et par hautesse, estoit renommé à bien près par tout le monde, et si fu cil dont Mellin le merveilleux devin parla, qui les merveilleuses avantures d'Angleterre dont le monde parle tant vit par prophécie; et retraist merveilleusement maintes manières d'estranges paroles à la louange de celuy Henry, maint ans avant qu'il feust né et tout despourveuement, en la manière que les sains prophètes souloient parler, qui annonçoient dépourvuement ce que le Saint-Esprit leur enseignoit. Or, oez doncques les merveilles que il dit de ce roy Henry: «Un roy[468] de justice naistra, à cui cry les tours de France et les dragons des isles trembleront. A son temps sera l'or estrait du lis et de l'ortie, et l'argent décourra des ungles des chevaulx[469]; les crespis vestiront diverses toisons, car l'abit de par dehors monstrera l'estre dedens; les piés aux abaians seront destranchiés; les bestes sauvages seront en paix, et l'umanité des souples se deuldra[470]; la fourme des marchandises sera fendue et la moienneté sera roonde[471]. Le ravissement des escoufles[472] périra, et les dens des loux reboucheront. Les chaiaulx[473] aux lyons seront mués en poissons de mer, l'aigle signera sur le mont aux Arabiens[474].»

Note 468: _Un roy._ Le latin dit: _Leo_.

Note 469: _Des chevaulx._ «Mugientium.»

Note 470: Notre traducteur a rendu sans comprendre. «Humanitas supplicium dolebit.»

Note 471: Cela n'est pas clair, même dans le texte latin. «Findetur forma commercii, dimidium rotondum erit.»

Note 472: _Escoufles._ Milans.

Note 473: _Chaiaux._ Latinè: _Catuli_.

Note 474: «Aquila ejus super montes Aravium nidificabit.» Ce qu'on rendroit peut-être mieux par: _L'aigle posera son aire sur les monts._

Toute ceste ancienne prophécie et ce merveilleux devinement s'accordent à la noblesse de ce roy, si que néis une toute seule sillabe né une toute seule lettre ne s'en discorde; par ce que il dit en la fin de ces paroles, d'endroit les chaiaulx de lyon, nous fait à entendre les fils et la fille de ce roy Henry qu'il appelle lyon qui en la mer périllèrent, et furent dévourés et mengiés des poissons.

Quant ce roy Henry eut receu le royaulme d'Angleterre après son frère le roy Guillaume, et il eut mis en paix la terre par le conseil aus preudes hommes, et il eut juré à tenir les loix et les coustumes anciennes que ceulx de devant luy y avoient mises, pour acquerre la bonne voulenté des barons et des gens de la terre; si passa la mer par decà et arriva en Normandie, et par la force le roy de France mist toute la terre en paix, et concorde entre les discordans, et mist loix et establissemens, et aux gens du pays promist à traire les yeulx et à pendre aux fourches sé l'ung ostoit ou roboit à l'autre ainsi comme il faisoient devant; et bien leur rendit ce que il avoit promis, quant il forfaisoient; et pour ce fu la terre en bonne paix; et convint paix tenir aux Normans qui avant ne savoient que paix fust; et ceste chose leur mouvoit des Danois dont il estoient extrais; et pour ce fu acomplie la prophécie Mellin que nous avons avant touchié, qui dit que le ravissement des escoufles périroit et les dens des loups reboucheroient: car gentil né villain n'osa oncques tollir né embler né rober en son temps; et pour ce qu'il dit après que au cry et à la voix du lion de justice les tors de France et les dragons des ysles trembleront[475], quar nul des barons d'Angleterre n'osa sonner né dire mot en tout le temps qu'il régna. Et ce que il dist après que l'or seroit extraict du lis et de l'ortie, c'est-à-dire des religieus, qui sont comparés au lis, pour odeur de bonnes oeuvres, et de l'ortie[476], c'est des gens séculiers qui poingnent par leur malice; car ainsi comme il proffitoit à tous, ainsi estoit-il de tous servi. Si est plus seure chose d'avoir un seul seigneur qui les deffende de tous[477]; et l'argent decourroit les ongles aux jumens, c'est à entendre pour la paix et la seurté qui estoit au pays. Si estoient les labours fais et la terre bien labourée; et habondoient les granches de blés et de biens; et la plenté des granches faisoit la plenté de l'argent ès escrins et ès trésors.

Note 475: Le traducteur passe la première partite de l'explication latine: «Huc accedit quod ferè omnes turres ot quæcumque fortissima castra Normanniæ, quæ pars est Galliæ, aut eversum iri fecit, aut.... propriæ voluntati subjugavit.»

Note 476: «Aurum ex lilio, quod ut ex Religiosis boni odoris, et ex urtica, quod est ex sæcularibus pungentibus, ab eo extorquebatur.»

Note 477: Le latin, qui résume parfaitement le système de nos gouvernemens modernes, est encore ici mal rendu: «Tutius est enim unum, ut omnes deffendat, ab omnibus habere, quam non habendo, per unum omnes deperire.»

Si advint que ce roy Henry tollit à Payen le chasteau de Gisors et par losanges et par menaces. Si est ce chasteau à merveilles fort que de siège que d'autre garnison, et est ès marches de France et de Normandie, et court entre deux la rivière d'Epte qui est droicte borne qui jadis fut mise entre les François et les Danois au temps le duc Rollo, etdonne apperte entrée aux Normans de venir en France, et aux François[478] d'entrer en Normandie. Si n'appartenoit pas moins par siège de lieu au roy de France que au roy d'Angleterre; et par droit en deust estre aussi saisi le roy Loys comme le roy Henry.

Note 478: _Et aux François_. Il falloit: _Et empêche les François_, comme dans Suger.

Si advint que pour la requeste de ce chasteau sourdit soudainement guerre entre les deux roys. Et envoya le roy Loys messagiers au roy Henry qu'il lui rendist cellui chasteau ou qu'il l'abatist. Et quant il vit qu'il n'en vouloit rien faire, si luy nomma lieu et jour de parlement pour les trèves qui failloient. Et y eut tandis entre eulx maintes parolles semées de discorde par les felons qui tousjours ont de coustume de mesler les preudes hommes. Et jasoit ce qu'il ne fussent point encores moult entremeslés, si se penoit chascun de plus orgueilleusement venir au parlement. De la partie au roy de France s'assemblèrent mains barons, entre lesquels vint Robert, conte de Flandres, à tout près de quatre mille chevaliers, et Thibaut, le conte palaisin de Champaigne et le conte de Nevers et le duc de Bourgogne et mains autres barons. Et si y furent mains archevesques et évesques.

Et quant le jour du parlement approcha, si s'en allèrent au lieu à grant chevalerie, et passèrent parmy la terre au conte de Meulant qui estoit en la partie au roy anglois et l'ardirent et confondirent toute. Et ainsi l'eut en grand despit le roy d'Angleterre: et s'en allèrent au lieu assigné où le parlement devoit estre qui est appellé Planches[479] sur une eaue. Et en ce lieu est un chasteau mauvaisement adventuré et de malle fortune, car les anciens du pays tesmoingnent que nul n'y assemble qui paix y puisse faire sé ce n'est moult par grant adventure.