Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 19

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A ce respondi l'apostole sagement, par la parole l'évesque de Plaisance qui parla en telle manière: «Sainte églyse, qui est rachetée et franchie du précieux sanc Nostre-Seigneur Jésus-Christ, ne convient mie de rechief ramener à servage, en ce que elle ne puisse eslire prélat, sans le conseil de l'empereur et que elle se mette en servitude; mise arrière et oubliée la précieuse mort de Jésus-Christ, par cui elle fu franchie de toutes subjeccions et de tous servages. Que ce serait jà avenu sé il convenoit qu'il fust par luy revestu de la croce et de l'anel, comme ces choses appartiennent à l'autel plus que à luy qui d'eulx se veult saisir et entremettre contre Dieu; et plus, que ses mains, qui sont sacrées au corps et au sanc Nostre-Seigneur proprement, sé par ce lien les convenoit sousmettre aux mains qui sont soilliées et ensanglantées et pecheresses de glaive et de bataille; par teles mesprison abaisseroit trop ses ordres et sa sainte unction.»

Quant les messages oïrent ceste response, si commencèrent à frémyr de mautalent et dire contre l'apostole; et en manière de Tyois[441] noisier et faire grant tumulte: et s'il osassent, il eussent dict et faicte violence à luy et à sa gent; si dirent à la parfin: «Ne sera or pas ci terminée ceste querelle, mais à Rome aux espées tranchans.» Si s'en partirent à tant.

Note 441: _Tyois._ Allemands.

Tout maintenant envoia l'apostole aucuns sages hommes et esprouvés, à Almaubert, le chancelier, pour le prier et requerre que ses messages fussent oïs et qu'il se penassent d'abaissier ce couroux et de mettre paix au règne et à l'empire; et quant les messages qui ces paroles oïrent les lui eurent portées, si s'en partirent, et tantost l'apostole s'en ala à Troies et là assembla un grant concile qu'il avoit fait semondre grant pièce devant. Après ce concile retourna à Rome en prospérité, à grant amour et à grant grace des François, qui moult l'avoient servi et honnoré; et à grant paour et à grant haine des Tyois qui moult l'avoient grevé et traveillié.

XII.

ANNEE: 1111.

_Coment l'empereur assembla grant ost et entra en la cité de Rome, comme ami, faintement. Et coment il prist l'apostole en chantant sa messe et les cardinaux, et comme icel tirant et anemi desloyal mist main à l'apostole et le traitta vilainement._

Entour un an après ce que l'apostole s'en fust retourné, assembla l'empereur un merveilleux ost, bien de trente mil chevaliers, et chevaucha à Rome par grant force et par grant cruauté, comme cil qui en celle voie ne s'esjoïssoit fors que quant il véoit occision et sanc espandre. Quant il fu là venu, si faint son cuer par grant traïson et par grant guile, et fist semblant paisible, né oncques ne parla de la querelle de revesteure qu'il clamoit devant seur l'apostoile, et commença à promettre à faire moult de bien à l'églyse et à la cité; et puis si blandi moult et pria que on le laissast entrer en la cité, car autrement n'i pouvoit-il entrer. Et le desloiaux qui ne béoit fors à la traïson, ne doubta pas à décevoir le souverain du monde et toute saincte églyse, et le roi des rois à qui la querelle estoit toute.

Taudis, s'espandi la renommée par la cité que l'empereur vouloit clamer quitte cette grant querelle qu'il clamoit sur l'apostole, qui si estoit contraire à Dieu et à saincte églyse. Lors commencièrent tous à faire plus grant joie que nul ne pourroit cuider; et le clergié et les chevaliers de Rome s'efforcièrent tous comment il le pourroient plus honorablement recevoir. L'apostole et les cardinaux montèrent à grant compagnie d'évesques et de prélas, tous couvers leurs chevaux de blanches couvertures et tous parés et acesmés de riches aournemens, et luy alèrent à l'encontre et grant suite de peuple de Rome. Adonc, prist l'apostole aucuns de ses cardinaux et les envoia devant soy pour prendre le serement de l'empereur qu'il rendroit paix à l'églyse Saint-Père, et à son vicaire et à la cité, et qu'il clamoit quitte tout le contens de celle revesteure. Ainsi s'entrencontrèrent l'apostole et l'empereur en un lieu que l'en dit la Monjoie de Rome, et de ce lieu voit-on l'églyse des apostres. Et ilecques de rechief furent fais cil seremens, et après ce le jura tierce fois, et porche de l'églyse, de sa main nue et une partie de ses plus hauts barons. Lors fu mené jusques à l'églyse des apostres à grant procession du clergié, assés plus noblement et à plus grant joie que Rome ne fist jadis de la victoire d'Afrique.

Tous rendoient loanges à Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il déussent les cieux trespercer. Là fu couronné solempnellement, par les mains de l'apostole, selon la manière des anciens empereurs. Après se revesti l'apostole pour la messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacré le vrai corps Dieu et son précieux sanc, si en coménia l'empereur d'une partie en alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir les convenances qu'il avoit vers saincte églyse. Quant l'apostole eut la messe chantée, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois descouvrirent la desmésurée traïson que il avoient jusques à ce point célée; et traisrent, comme forcenés, les espées, et coururent sus aux Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient désarmés; et commencièrent haultement à crier à haulte voix que tout le clergié de Rome, et cardinaux et évesques, fussent prins et destranchiés.

Après, firent une desverie à qui nul forfait ne se prent, né nul outrage ne se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire Nostre-Seigneur et de saint Père. Tantost fu la cité esmeue et troublée et plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors primes apperçurent la traïson des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors commencèrent les uns à courre aux armes, et les autres à fuir comme gent seurprise et esbahie; mais il ne porent si légièrement fuir à l'assaut de leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y en eust assez de blessiés. Et touteffois montèrent-il sor les trefs[442] du porche de l'églyse qu'il firent verser et trébuchier sor ceulx qui les chaçoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvanté, issi hastivement de la cité et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui oneques-mais eust esté faicte, contre crestiens né ailleurs: ce fu le corps de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des évesques comme il peust tenir aux poins, et se mist dedens la cité Chastelle[443] qui trop estoit fort de grant siège naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier et laidement traictier les cardinaux et les évesques; puis fist une si très-grant cruauté que néis du dire est-ce grant félonnie; car il mist main el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa mitre et de tous les autres aournemens qui à sa dignité appartenoient; et après ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: né oncques, né luy né les siens ne voult laissier aler, jusques à tant qu'il les eust contrains à ce que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en eurent fait privilège. Un autre privilège leur estordist[444] aussi à force, qu'il avoit devant ce quassé, par le jugement de l'églyse, au grant concile qu'il tint de trois cens évesques et de plus. Ce fu que l'empereur le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et sé aucun demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte églyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatéraux, et que le tirant qui l'avoit ramenée à servitude la tenoit en sa main comme sienne propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Après ces choses, quant l'apostole eut reformé l'estat de saincte églyse au mieux qu'il pot, et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un désert, et fist un hermitage; là eust demouré le remenant de sa vie, sé saincte églyse et la force des Romains ne l'eussent contraint de revenir à son siège. Mais Nostre-Seigneur Jésus-Christ, qui saincte églyse racheta de son précieux sanc, ne le laissa pas longuement défouler, né ne volt souffrir que l'empereur s'esjoïst longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait; car ceulx qui de noient n'estoient tenus à l'empire par foy et par serement né autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide le noble damoisel de France, assemblèrent un grant concile en son règne, et par le commun jugement de saincte églyse, escommenièrent l'empereur et le férirent du glaive saint Père, puis s'en retournèrent vers le règne d'Allemaingne, et pourchacièrent tant qu'il esmeurent contre luy grant partie de ce règne, et le plus des barons du païs et ceulx qui à luy se tenoient. Et déposèrent Richart le Roux, évesque de Moustier, né oncques ne finèrent jusques à ce qu'il eurent à leur povoir destruit et deshérité ses aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiauté par quoy il guerroia saincte églyse. Et par son péchié fu l'empire transporté en autrui main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Après son décès, furent ses hoirs déshérités par son péchié, et vint pu la main Lohier le duc de Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur de l'empire, qui, après ce qu'il eut soubmis à l'empire Puille et Kalabre et Lombardie et Campaigne jusques à la mer Adrienne et tout dégasté devant soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en revint en son règne à grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes; et nous, dès ore mais, retournerons aux fais des François qui sont de nostre propos.

Note 442: _Trefs._ Les poutres.

Note 443: _Chastelle._ Le château Saint-Ange.

Note 444: _Estordist._ Arracha. _Qu'il avoit;_ que le pape avoit.

XIII.

ANNEE: 1107.

_Coment Huc de Ponponne, chastelain de Gornay-sur-Marne, ravist chevaus à marchéans au chemin le roy et mena en son chastel. Et coment le sire du règne l'asségia séant à grant ost et coment il le prist à moult grant paine._

Le conte Guy de Rochefort, duquel l'istoire a parlé dessus, se forcenoit tout de couroux et de mautalent, pour ce que le mariage de sa fille et du damoisel Loys de France avoit esté despécié, en la présence l'apostole, pour la raison du lignage qui prouvé y fu par l'engin et par le pourchas de ses ennemis qui envie luy portoient; et la rancune qu'il en avoit en son cuer reçu béoit bien à monstrer par envie contre eulx, en lieu et en temps; et nonpourquant le devant dit sire ne le béoit mie à oster de son service pour le mariage qui despécié estoit. Tant qu'il avint que les Gallandois s'i entremeslèrent qui l'amour et la familiarité d'eulx deux despécièrent et i semèrent discorde. Si sourdi une ochoison qui au seigneur du règne donna matière de guerroier; si fu pour ce que un chevalier merveilleux, qui avoit nom Hues de Ponponne, et estoit chastelain de Gournay sur la Marne[445], eut une fois pris chevaux à marchéans au chemin le roy et mené en son chastel. Mais le sire du règne qui, pour ceste outrage, estoit forcené, assembla son ost hastivement et ala assiéger ce chastel au plutost qu'il pot, pour que il ne péust estre garni de viandes né d'autre garnison[446]. Devant ce chastel estoit une isle merveilleusement belle et délitable qui, à ceux de la ville, donnoit trop grant aaisement de leurs bestes pasturer, et grant déduit et grant esbatement pour la beauté de la rivière et pour le grant déduit de la riche praerie. Si amande moult le lieu ce qu'il est enclos de la parfonde rivière, qui grant seureté leur donne. De ceste isle prendre et saisir se péna moult l'avoué du règne; et si tost qu'il eut sa navie appareilliée, si fist une partie de ses chevaliers et moult de ses gens à pié despoillier tous nus, pour passer plus légièrement et plus tost relever et saillir sus, s'il avenist que il chéissent: les uns fist passer à noe[447], et les autres à cheval parmy les parfons flos, jaçoit que ce fu trop périlleuse chose, et il meisme passa avec eulx, monté sur son destrier pour donner à sa gent cuer et hardement. Lors commença à envahir l'isle en telle manière. Mais ceulx du chastel qui s'estoient garnis au mieux qu'il povoient leur deffendoient moult forment la terre dessus les haultes rives où il estoient assemblés; et à ceux qui estoient ès flos et en la navie lançoient menu et souvent grosses pierres et lances et pieus agus, par quoi il les firent guenchir et réuser de la rive. Mais tost se rallièrent les royaus et retournèrent sus de rechief aux chastelains par grant force, tous encouragiés de bien faire. Dont firent traire leurs arbalestriers et leurs archiers, et les chastelains se combattaient de maintenant, si comme il povoient mieux venir à eulx. Et les roiaux de la navie, qui leurs haubers avoient vestus et leurs heaumes laciés, les rassailloient vertueusement à guise de galios[448]; et tant dura les assaus, que les royaus qui avant avoient esté réusés, firent ressortir par force ceulx du chastel, et par vertu et par proesce qui n'a pas appris à avoir honte né deshonneur, conquistrent et pourpristrent celle isle, et leurs ennemis firent flatir par vive force en leur chastel. Mais quant le sire du règne et les royaus virent que ceulx du chastel ne se rendroient pas ainsi (et il eut jà tenu le siège ne sais quans jours), si ne pot plus souffrir, comme cil à qui le lonc siège ennuioit inoult. Lors fist son ost assembler et armer, et puis fist assaillir le chastel qui trop estoit fors et de parfons fossés et de glant haut et fort, d'eaue bruiante et parfonde qui au pié luy courroit; et par ce estoit-il tel que, à bien près, n'avoit-il garde[449] d'escu né de lance. Et tout ainsi, passa parmy le ruissel qui près des fossés estoit où il eut de l'eaue jusques au braier[450], tout atalenté d'aler jusques au fossé et d'assaillir au glant[451] et sa gent après luy. Lors leur commanda à assaillir fièrement, et eulx si firent par grant force, à moult grant grévance et à moult grant meschief.

Note 445: _Gournay_, à trois lieues et demie de Parie. C'est aujourd'hui un petit bourg.

Note 446: Celle aventure de Hue de Pomponne a contribué beaucoup à justifier les déclamations que nos écrivains modernes se font une religion politique de répéter contre l'ancienne baronnie françoise. Tous les chevaliers, du Xème au XVème siècle, sont ainsi devenus des détrousseurs de passans, des voleurs de grands chemins. Mais si telle avoit été la coutume des seigneurs châtelains, Suger n'auroit pas remarqué la grande colère de Louis-le-Gros contre Hue de Pomponne et la guerre qui en fut la conséquence. Nous conviendrons volontiers que la lutte une fois déclarée entre barons, les routes dévoient être moins assurées qu'au milieu d'une paix complète. Tant que Hue du Puiset, Bouchard de Montmorency ou Guy de Rochefort soutinrent la guerre contre Louis VI, les bourgeois et les artisans du voisinage durent tomber souvent victimes des dissensions qu'ils n'avoient pas allumées. Mais il y a loin de là à l'usage chevaleresque du _détrousser les passans_ ou de les _épier sur les grandes routes_: en un mot, les _Mandrin_ étoient dans le moyen-âge tout aussi rares, et les _Cartouche_ plus sévèrement punis qui de nos jours.

Note 447: _Noe_. Nage.

Note 448: _De galios._ De pirates. Suger dit: _Piratarum more_. J'ai déjà remarqué ailleurs cette expression, à laquelle on ne trouve pas la même acception dans le glossaire de Ducange.

Note 449: _N'avoit-il garde._ N'avoit-il besoin, pour se défendre. _N'avoir garde_ étoit toujours pris dans le même sens.

Note 450: _Braier._ La ceinture. «Usquè ad baltheum.» Dom Brial a eu tort d'expliquer ce mot par celui de _braies_.--_Atalenté_, désireux.

Note 451: _Glant_, partie supérieure des murs. On ne trouve guères le mot de _glandis_ avec ce sens ailleurs que dans Suger.

D'autre part furent ceulx du chastel qui hardiement et vigoureusement se misrent avant et s'abandonnèrent moult à eulx deffendre, si que il n'espargnoient à nulluy, néis au seigneur du règne; et vindrent à armes à l'assault contre leurs ennemis, si qu'il les firent ressortir, et le plus d'eulx trébuchier ès fossés, si qu'il délivrèrent et rendirent à leur bataille tout le ru[452] dont il estoient enclos de celle part. Si avint ore ainsi, à celle fois, que ceulx du chastel en eurent l'onneur et la victoire, et les royaus la honte et le dommage, si le convint ainsi souffrir. Lors fist le sire du règne les engins appareiller, et en fist un à trois estages, et le fist drecier plus haut que le chasteau n'estoit et au plus haut mist archiers et arbalestriers qui véoient tout l'estre et le couvine du chastel, et deffendoient à ceulx dedens l'aler et le venir parmi les rues. Si avint que ceulx dedens qui sans repos et sans entrelaissier estoient constraint et engoissiés par eulx, ne s'osoient apparoir à leur deffenses; mais se deffendoient en terraces et sousterrains sagement, et faisoieut traire en agait à leurs archiers et à leurs arbalestriers aux royaus qui estoient au premier estage de l'engin, et plusieurs en occioient.

Note 452: _Le ru._ Le ruisseau.

Près de cel engin[453] avoit un pont de fust qui s'estendoit d'en hault et s'abaissoit un petit sur le glant, si qu'il donnoit légière entrée à passer oultre à ceulx qui, par le pont, voulsissent assaillir la ville. Mais encontre ce, refirent ceulx du chastel un trébuchet et apoiaux de fust, l'un un petit loing de l'autre, si que le pont et ceulx qui dessus montassent chéissent de dessus le glant ès fosses que ceulx du chastel avoient faites, années de fors pieus agus et ferrés, et bien couvertes d'estrain et de paille, que elle ne fussent apperceues; si que ceulx qui là chéissent mourussent de tel mort, à giant hachiée.

Note 453: _Près de cel engin_, ou plutôt _sur cette engin;_ le latin dit: «Hærebat machinæ eminenti pons ligneus.»

En ce point estoit le conte Guy en grant pourchas de gent assembler et requerrait d'ayde et parens et cousins et seigneurs pour secourre ceulx qui au chastel estoient asségiés. Et tant se pourchasça que, entre les autres aides, eut tant fait vers le conte Thibault de Champaingne qui estoit conte du palais et homme si puissant et si riche et si merveilleux chevalier, que il l'eut asseuré d'aidier à jour nommé et hastivement, et luy eut promis que il lèveroit le siège du chastel et délivreroit ceulx qui estoient dedens enclos, qui jà estoient en tel point que la vitaille leur alloit moult apetissant. Et le conte Guy fu entredeulx ententis à proier et à ardoir le règne, pour le seigneur faire lever du siège. Au jour nommé que le conte Thibaut deust venir pour le siège lever, eut le sire du règne fait mander son arrière ban, et les gens voisines semonses[454], car il n'eut pas loisir de mander loing souldoiers. Et à tant de gens comme il pot lors avoir issi de ses herberges fervestu et apparcillié luy et les siens, hardi et courageux, et remembrant en son cuer de haulte prouesce; et vint liement contre ceulx que il ooit contre luy venir. Mais avant envoia contre eulx tel qui luy séut noncier leur estre et leur affaire; et luy, tandis, manda ses barons; si les amonesta de bien faire, et commença à rengier et à ordener ses batailles, chevaliers et sergens, arbalestriers et archiers et sergens à glaives, et ordena chascun à son droit et en sou lieu. Après chevauchièrent tous rangiés contre leurs ennemis qui, contre eulx, appareilliés venoient; et si tost comme il les choisirent, si firent sonner trompes et buisines parquoy les chevaliers et les chevaux s'esbaudirent et pristrent hardement. Dont laissièrent chevaux aler et s'entreférirent des fers des lances. Là, peust-on véoir grant bruit et grant esclatéis de glaives. Si fu moult grand l'estour à l'assembler et fort et pesant d'ambedeulx pars; mais les Briois[455] ne peurent pas longuement endurer les royaus qui estoient fors et adurés de continuelles guerres; et cil qui n'avoient appris sé repos non et séjour se desconfirent et tournèrent les dos; et les royaus les assailloient vertueusement aux roides lances et aux brans fourbis dont il leur donnoient de grans cops et les faisoient trébuchier des destriers comme cil qui sur toutes choses desiroient la victoire. Né oncques ne cessèrent, né cil à pié né ceulx à cheval, jusques à tant que il les eurent tous tournés à desconfiture.

Note 454: _semonces_, Averties.

Note 455: _Les Briois._ Les gens de Thibaut, comte de Brie.

Le conte Thibaut, qui à desconfiture estoit tourné, voult mieulx estre le premier de la fuyte que le derrenier. Si s'entourna fuyant à force de cheval, et laissa son ost tout desbareté et s'en ala en sa terre à grant perte et à grant confusion. Moult y eut occis de gens par devers les barons, et plus de navrés et de pris. Après celle victoire retourna le sire du règne liement à ses herberges. Ceulx du chastel bouta hors et le prist en sa main et le bailla à garder aux Gallandois.

XIV.

ANNEE: 1107.

_Coment le noble sire du règne courut sus un chastelain Hombaus par nom, pour la plainte qu'il ooit de luy. Et coment il prist luy et son chastel appelé Sainte-Sevère. Et coment il le mist en prison en la tour de Estampes._

En ce temps avint que le noble sire du règne fu moult prié et requis de plusieurs que il alast sor un chevalier qui Hombaus avoit nom. Si tenoit le chastel de Saincte-Sevère[456] et siet en ceste terre de Bourges par devers Limozin, pour luy constraindre et chastoier des tors et des oultrages qu'il faisoit aux gens du pays dont il avoit oïes les clameurs et les plaintes plusieurs fois; ou s'il ne le povoit constraindre de venir à droit, au moins qu'il le déshéritast, par droit, de son chastel qui estoit de moult grant noblesse. Et moult estoit à ce temps renommé de grant chevalerie et moult bien garni de bonne gent à pié et à cheval; et, d'ancienneté y avoit toujours eu bons chevaliers.

Note 456: _Sainte-Sevère_, aujourd'hui petite ville du département de l'Indre, sur la rivière d'Indre, à trois lieues de La Châtre.

Là mut à aler par les prières que il eut eues, et non mie à moult grant ost. Si comme il fu entré en ces marches et il approcha de ce chastel, le chastelain Hombaus qui moult estoit hault homme et de grant pourvoiance, luy vint à l'encontre à grant chevalerie, et fist fremer et bien garnir de fors barres et de gros pieux un ru par où les François devoient passer, car il ne pouvoient eschever ce pas né passer par ailleurs: et il meisme se mist à l'encontre du pas, à toute sa gent; ainsi furent sor le pas assemblés d'une part et d'autre part et se doubtoient à passer d'ambedeulx pars. Si avint ainsi que le sire du règne vit un de ceulx de là qui, devant tous les autres, estoit hors issu des lices contre sa gent. Lors hurta le destrier par grant desdaing et sacha l'espée, l'escu avant, la lance au poing. Si comme il estoit tout armé, et voiant tous ses barons, ala assembler à celuy, comme cil qui sor tous les autres estoit fier et courageux: si le féri si noblement de la lance que il l'abati jus du destrier; et non mie seulement celuy, mais un autre, (comme je treuve vraiement escript,) si que il en abati deux en un seul poindre et les fit baingnier au gué jusques au heaume; et ne s'en tint pas à tant, ains se feri tout maintenant parmy le pas où le premier estoit passé, et s'adressa vers ses ennemis qui tous estoient esbahis de ce que luy voioient faire. Lors les assailli fièrement à s'espée tranchant si qu'il en fist plusieurs réuser et resortir. Et les François, qui ce regardoient, prirent cuer par son bien faire; adont tressaillirent le ru qui mieux mieux et se ferirent en leurs ennemis trop aigrement et les convoièrent chassant aux roides lances, jusques en leur chastel.