Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 18
Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien à chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et pour son règne accroistre et amender se penoit par grant pourvéance de soubsmettre et humilier ceulx qui se révéloient contre luy et qui esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de Montlehéry, qui moult avoit grevé le royaume par maintes fois, prist moult à affebloier et deffaillir par griefs maladies, après qu'il se fu retourné du saint sépulcre, pour le travail de la longue voie où il fist mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cité d'Antioche pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cité[417]. Quant il se vit ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne fille deshéritée qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage, à un fils de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendré en la contesse d'Angiers, et ce fist-il par la volenté et par le pourchas le roy meisme et son fils Loys qui moult convoitoit à avoir le chastel; et pour ce que messire Loys peust mieulx lier à luy son frère en paix et en amour, lui donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda à la prière du père.
Note 416: _Gautier Troussel._ Il falloil _Guy_, comme dans le latin, et d'après la généalogie donnée à la fin du règne de Robert. M. Guizot le nomme _Guy de Truxel_, bien que la position de cette seigneurie de _Truxel_ dût l'embarrasser. _Troussel_ étoit un sobriquet.
Note 417: Les historiens du siége d'Antioche ont rappelé la honte de Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de Duchesne tome IV, p. 796.)
Note 418: _De bast._ Bâtard.
Note 419 _Meun._ Il falloit _Mantes_. _Castrum Meduntense_.
Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehéry, si en furent moult liés tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la boise[420] de l'oeil qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust desbarré les huis d'une fort tour où il fussent en estroite prison. Et bien tesmoingnoit le roy Phelippe à son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit cil chastel lassé et grévé par plusieurs fois. Et puis luy disoit: «Beau fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveillié et en cui combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiauté je ne péus oncques avoir bonne paix né bonne santé. Laquelle desloiauté faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens s'attropeloient et de près et de loing les traytres et les desloiaux; né en tout le royaume n'estoient maux fais né traysons, sans leur assentement né sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehéry, à destre jusques à Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne povoient aler dans la terre de l'autre pour marchéandise né pour autre chose, sans la volenté à ces trayteurs, se n'estoit à trop grant force de gent.»
Note 420: _La boise._ Le fétu de paille. «Festucam.»
Teles paroles disoit le roy à son fils, et l'amonestoit de bien garder la tour et le chastel qui pour ce mariage estoit venue en sa main; dont tout le pays estoit en paix et en repos et pouvoient les Parisiens et les Orlénois repairier ensemble si comme il désiroient.
VIII.
ANNEE: 1104.
_Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner en leur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conte Gui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut._
En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce, meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit; mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423] retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si mut là, à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé, fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys, et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la forteresse du chastel, sans la tour[427].
Note 421: _Rochefort._ Aujourd'hui petite ville à dix lieues de Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de Guy-le-Rouge.--_Chateaufort_ est à cinq lieues de Paris. On voit encore deux des tours des anciennes fortifications.
Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace _ad Lollium_ et non pas _de Arte poëtica_, comme le disent dom Brial et M. Guizot.
«Quo semel est imbuta recens servabit odorem «Testa diù.
Note 423: _Le sire de Montlehéry._ C'est je crois une faute. Il s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement: _Viri de Monte-Leherii_, et c'est à eux que Miles va s'adresser tout-à-l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas dans le château.
Note 424: _Gallandois._ Les frères de _Garlande_.
Note 425: _Coment_, etc. C'est-à-dire: De manière à ce que, etc., ou: Ils firent tant que, etc.
Note 426: _A Guy Troussel._ Cela est ajouté, et mal à propos.
Note 427: _Sans la tour._ Cette tour chancelante, noire et sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la royauté.
IX.
ANNEE: 1106.
_Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son père, eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereur de Grèce. Et coment cil Buiaumont eut à femme Constance, la seur le noble Loys._
En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy espéciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cité d'Antioche, au temps que le grant siège y fu mis de celle très-puissant baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renommée par tout le monde, meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre fait sans la divine aide; dont il fu grant parole démenée néis entre les Sarrazins. Si le vous compterons briefment.
Cil puissant prince Buiaumont et son père Robert Guichart avoient une fois assise la cité de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] né le grant trésor de Constantinoble né la force de toute Grèce ne les peurent oncques par force lever de ce siège où il sistrent longuement. Si avint que les messages le pape Alexandre passèrent la mer et alèrent jusques à eulx, et leur requistrent et semondrent en la charité Nostre-Seigneur et par l'ommage qu'il devoient à saint Pierre de Rome et à son vicaire, que il secourussent à l'églyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit assis dedens la tour de Crescence; et les prièrent humblement et par l'ommage que il avoient à l'églyse de Rome, qu'il ne laissassent pas périllier l'églyse de Rome né son vicaire, qui en grant péril estoit sé il n'estoit secouru.
Note 428: _De Thessale._ Suger dit: _Thessalonicenses Gazæ_.
En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il feroient avant ou s'il lairoient ce grant siège qui tant leur avoit cousté ou il ne peussent jamais recouvrer sé à grant paine non, né à ce venir qu'il en estoient jà; ou sé il nostre saint père de Rome laisseraient périllier et asservir, pour le siège maintenir. Si comme il orent grant pièce demouré sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil; ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le siège maintenir et secourre l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au siège; et Robert Guichart, son père, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu armé, assembla à grant plenté de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de Kalabre que de terre de Labour, et de sergens à riches armes, et puis chevaucha hardiement vers la cité de Rome. Et vint une aventure dont tout le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex sceut que Robert Guichart se fu parti du siège devant Duras, si assembla merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont à bataille, et par mer et par terre, pour le lever du siège. Si avint que luy et son père se combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart à l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont à l'empereur de Grèce: et orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide Nostre-Seigueur[429].
Note 429: Ce récit de la double victoire des princes Normans sur les deux empereurs semble avoir été emprunté par Suger à _l'Historia Sicula_ éditée par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier une très-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'_Istoire de li Normant_, _par Aimé moine du Mont-Cassin_. Paris, 1835, page 308 et suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II; c'est Grégoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de Crescence, en 1084.
La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour demander à femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingnée sor toutes autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manières, essaya s'il la porroit avoir. De si grant renommée et de si grant noblesse estoit le royaume de France et cil qui sire en devoit estre, que néis[430] les Sarrazins avoient grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refusé le conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par promesses que par proières, que la dame luy fu ottroiée du roy Phelippe et de Loys, son fils. Et ce fu fait en la cité de Chartres par devant mains barons du règne, que arcevesques que évesques que princes que abbés. Et si fu présent aux espousailles dans Bruns, évesque de Seigne[431] qui, de par l'apostoile, estoit légat en France. Si estoit venu avec le prince Buiaumont pour prescier la voie du saint sépulcre. Et de ce tint il grant concile à Poitiers, et là eut traitié de plusieurs establissemens, et meismement de la terre d'oultre-mer. Et tant firent-il et le prince Buiaumont qu'il encouragièrent maint preud'hommes d'aler en ce voiage. En celle compaingnie s'en retournèrent en leur pays le légat et cil Buiaumont et madame Constance, sa femme, à grant joie et à grant compaingnie de chevaliers de France et d'ailleurs, qui pour eulx avoient emprise la voie.
Note 430: _Néis._ Même.
Note 431: _Seigne_, Seigni. _Dans_, «Dominus.»
De celuy prince Buiaumont eut puis la dame deulx fils: Jehan et Buiaumont; mais cil Jehan morut en Puille, ains qu'il fust chevalier, et cil Buiaumont qui fu prince d'Antioche après son père et chevalier merveilleux eut un jour desconfi les Sarrasins: si comme il les enchaussoit, luy centiesme de chevaliers tant seulement, si fu entrepris par leurs agais, comme cil qui follement les enchaussoit et plus qu'il ne déust se fioit en sa proesce. Là luy fu le chief copé, et tous ses chevaliers pris et mors; et ainsi perdi Antioche, et Puille et la vie.
X.
ANNEE: 1107.
_Coment l'apostole Pascase se conseilla au roy Phelippe et à son fils, contre l'empereur Henri, qui contrainst son père à metre jus tous les aournemens royaux; et persécutoit saincte églyse._
Au second an que le prince Buiaumont s'en fu retourné et eut enmenée madame Constance, sa femme, si comme vous avez oï, avint que l'apostole Paschaise s'en vint vers les parties d'Occident à grand compaingnie de ses hommes, que cardinaux que évesques que sages hommes de Rome, pour soy conseillier au roy Phelippe et à Loys son fils et à l'églyse de France, d'une nouvelle querelle, d'endroit une manière de revesteure[432], de quoy l'empereur de Rome le travailloit et le béoit encore plus à travailler et luy et l'églyse de Rome. Bien faisoit à croire, car il estoit homme sans pitié et sans amour, et vers luy et vers tous autres hommes; et si cruel et si desloiaux que il avoit déshérité son père meisme et tenu en sa propre prison, et contraint à ce qu'il luy fist rendre ses roiaux aournemens à force, c'est assavoir: la couronne et le septre et la lance saint Maurice; et que il ne tendroit rien en propre de son héritage. Et pour ce que l'apostole et tous ses consaulx se doubtoient de sa desloiauté et de la convoitise des Romains qui, partout, sont ardens et convoiteux, leur fu-il avis que plus seure chose seroit d'eulx conseillier au roy Phelippe et à Loys son fils et à l'églyse de France, que à ceulx de la cité de Rome. Droit à Clugny s'en vint, et de là à la Charité-sur-Loire. Là dédia et sacra l'églyse d'iceluy priouré, à grant compaingnie d'évesques et d'autre clergie, et y furent plusieurs barons de France, et le conte Guy de Rochefort, séneschaux de France, qui, de la part le roy Philippe et Loys, son fils, y fu envoié; et de par eulx, luy offri et abandonna le roiaume à sa volenté, comme à leur père spirituel[433]. Et à ce dediement fu un cler le roy, qui Sugier avoit nom[434]: (moine estoit de Saint-Denis en France, et puis fu-il abbé de léans et fist tant de bien au roiaume et à l'églyse; car il eut tout le roiaume en sa garde, au temps que le roy Loys, fils Loys-le-Gros et père au roy Phelippe, fu oultre-mer; et ce fust cil meisme qui fist ceste istoire si certainement comme cil qui, tousjours, fu nourri au palais et au service le roy.) Là estoit alé, si comme nous l'avons dit, contre l'évesque de Paris, Galon, qui l'églyse de Saint-Denis avoit traite en cause pour une grant querelle qu'il clamoit sur elle. Et cil Sugier allégua, devant l'apostole meisme, pour l'églyse, et deffendi sa querelle par droit et par appertes raisons.
Note 432: Suger dit: «_Super.... novis investituroe ecclesiasticoe querelis_.»
Note 433: Le sens du latin est moins large: «_Missus occurrit, ut ei, tanquam patri spirituali, per totum regnum, ejus beneplacito, deserviret._»
Note 434: Suger dit seulement: «_Cui consecrationi et nos ipsi interfuimus._»
De la Charité se parti l'apostole et s'en ala à Saint-Martin de Tours. Là, chanta la messe solempnellement, le jour de la mi-caresme, et porta mitre sur son chief[435], à la guise de Rome. De là desparti et s'en ala droitement à Saint-Denis en France, humblement et dévotement ainsi comme à l'églyse Saint-Pierre de Rome. Là fu assez haultement et honorablement receu, comme si haute personne. Mais un exemple merveilleux et remembrable laissa aux Romains et à ceulx qui à venir estoient; car de chose quelconque, né or né argent né garnement de pierres précieuses qui en ceste abbaïe fust, dont l'en se doubtoit moult, ne daigna regarder, par semblant de convoitise: tant seulement devant les corps sains se coucha et estendi devotement, tout dégoutant de larmes, comme cil qui tout s'offroit de corps en sacrefice à Dieu et à ses sains; et prioit à l'abbé et au couvent que aucune partie de vestement entaint de son sanc luy fu donnée et ottroiée; et disoit telles paroles: «Ne vous doit pas déplaire sé vous rendez aucunes parties petites des vestemens de celuy que nous vous envoiasmes jadis en France, de nos grés et sans murmure, pour estre apostre de France.» Là luy vindrent à l'encontre à grant joie, le roy Phelippe et son fils Loys, et s'inclinèrent dévotement à ses piés, en la manière que les roys seulent faire devant le sépulcre et l'autel Saint-Pierre, les couronnes ostées et les chiefs enclins. Et l'apostole les prist par les mains, comme les dévos fils des apostoles, et les fist ambesdeulx séoir devant luy.
Note 435: _La mitre._ «Frygium.» C'est la _Thiare_, et non pas la mitre que tous les évêques de France portoient. Suger affecte deux fois de rappeler que la coiffure pontificale ne différoit de cette des prélats françois qu'en raison de la différence de la _mode_ en deçà et au-delà des monts.
Après parla à eulx, comme sage et par grant familiarité, de l'estat de sainte églyse, et les pria moult qu'il aidassent à saint Pierre et à son vicaire, si comme les roys de France leurs devanciers avoient fait, comme les roys Pepin et Charles-le-Grant et Loys, son fils, et les autres qui après vindrent; et qu'il contrastassent aux ennemis de sainte églyse et meismement à l'empereur Henri.
Moult volentiers reçurent ces paroles, et luy offrirent et promistrent leur conseil et leur aide, par tous lieux et contre tous hommes mortels, et luy abandonnèrent tout le roiaume à sa volenté. Après, luy baillèrent grant compaingnie d'archevesques et d'évesques, et l'abbé Adam de Saint-Denis, pour aler à l'encontre des messages de l'empereur Henri, qui à Chaalons devoient venir à luy.
XI.
ANNEE: 1107.
_Des messages l'empereur Henri et de leur légation à l'apostole. Après, de la réponse l'apostole aux messages; et coment les messages l'empereur s'empartirent à mautalent._
Quant l'apostole eut jà demouré à Chaalons, ne sçai quans jours, si vindrent les messages l'empereur Henri, et pristrent leur hostel à Saint-Mange[436], dehors de la cité, et laissèrent illecques Almaubert, le chancelier, par cui conseil l'empereur ouvroit le plus. Et tous les autres vindrent à la court de l'apostole à grant compaingnie et à grant bobant; et arneischiés et atournés à merveilles orgueilleusement de lorains[437] et d'autres appareils. Ces messages furent l'archevesque de Trèves, l'évesque d'Antatense,[438] l'évesque de Moustier[439] et plusieurs contes, tous d'Allemaingne; et avec eulx, le duc Welphons, devant qui l'en portoit une espée toute nue. Si estoient à merveille corsus, gros et gras, curieux et noiseux en paroles. Si sembloit mieux que eulx tous fussent venus pour tencier et pour menacier, que pour besoingne desrenier[440] par mesure et par raison. L'archevesque de Trèves conta leur parole; home sage et amesuré et qui savoit bien langue françoise. Sagement conta la besoingne pourquoy il estoient là envoié de par l'empereur; et de par luy, aporta à l'apostole et à toute la court salus et services, sauve la droiture de l'empire. Après commença la parole si comme ele luy eut esté enchargiée.
Note 436: _Saint-Mange_ ou _Saint-Memmie_, faubourg de Châlons. De là les noms propres de _Mangin_, _Mangeart_ et _Magineau_ si communs en Champagne.
Note 437: _Lorains._ Harnois de chevaux.
Note 438: _Antatense._ Halberstadt.
Note 439: _Moustier._ Munster.
Note 440: _Desrenier._ Exposer par raisons. Discuter.
Lors commença à parler en tele manière: «Cogneue chose est que ce appartient à l'empire dès le temps à nos ancesseurs et nos sains pères, qui ont esté au lieu monsieur Saint-Père, au siège de Rome, si comme dès le temps le grant Grégoire et les autres après jusques à ore, que en toutes élections soit gardé et tenu cil ordre: que ainçois que l'élection soit espandue né magnifestée, qu'il soit fait assavoir à l'empereur; et sé il voit que la personne soit convenable à ce, l'en doit prendre de luy asseurement et ottroy. Après ce, doit estre mené en la congrégacion des évesques et du clergié où il doit estre esleu selon les sains canons, et à la requeste du peuple, et par l'élection du clergié, et par l'assentement de l'empereur. Et puis quant il sera sacré franchement, non pas par simonie, si doit estre ramené à l'empereur pour revestir-le du régale, si comme de l'anel et de la croce, et pour luy faire hommage et féauté; et si n'est mie merveilles, car autrement ne se peust-il saisir de chastel né de cité né des marches né d'autres dignités qui soient de l'empire, et sé monsieur l'apostole se veult ainsi souffrir, si tienne sainte églyse en paix et en prospérité à l'onneur de Dieu, et de ses droitures telles comme il doit avoir en l'empire et au règne.»