Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 17

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Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et orgueilleux, béoit à avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau Loys estoit tout seul demouré droit hoir du roy Phelippe et de la royne Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espousée; mais nul ne s'attendoit que nul en deust régner, pour ce qu'il estoient nés en avoultire, sé il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce n'est pas droit né chose naturele que François soient en la subjeccion d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion françoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli s'espérance la fin de la guerre. Car celle guerre eut jà duré trois ans et plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir à chief, né par ses Anglois né par ses Normans, si comme il cuidoit premièrement, né par les François meisme qu'il avoit à luy alié par serement et par fiance. Si laissa la guerre tout de son gré, et passa en Angleterre.

Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est peut-être pas complètement involontaire. Suger dit: «Parce qu'il n'est pas permis que les François soient soumis aux Anglois, ni même les Anglois aux François.» _Quia nec fas nec naturale est Francos Anglis, imò Anglos Francis subjici, etc._

Après ce avint, un jour qu'il chaçoit en une forest qui avoit nom Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs cuidèrent qu'il eust esté occis par la divine vengeance et à bon droit, car il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les églyses et trop angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prélas mouroient. Ce cas fu mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques, celuy jour que le roy avoit esté occis, n'avoit-il esté en la forest, celle part, né veu ne l'avoit en celle journée. Dont il est bien apparissant que la cruauté de si puissant homme fu abatue et chastoiée par la divine puissance; en manière que cil qui les autres travailloit à tort fu travaillié sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouillié. A Dieu tant seulement qui desceint les baudrès[2] des roys quant il luy plaist sont soubmis les roys et les roiaumes.

Note 400: La traduction est obscure et incomplète. Ici Suger se met en scène, et dit avoir lui-même entendu Gautier Tirrel jurer de son innocence. «Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando sæpius audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc.» Mais, ce témoignage de Suger ne me satisfait pas complètement; lu désir de fonder une onjecture édifiante y paroît trop. D'ailleurs tous les historiens anglois s'accordent à accuser de la mort du roi, non pas la vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.).

Note 401: _Les baudrés._ Aujourd'hui _baudriers_, du latin _baltheum_, dont se sert Suger. De même dans Garin le Loherain:

Aubris fu biaus, eschevis et molés, Gros par espaules, graisles par le _baudré_. (T. I, p. 85.)

Après ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frère, Henri, qui tant fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et cogneu, comme nous dirons cy-après. Si avint ainsi qu'il fu roy d'Angleterre, pour ce que son aisné frère, le vaillant Robert, estoit au temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint sépulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais des Anglois, fors de tant comme il appartient à nostre matière, nous en convient taire, jusques à tant que l'istoire en fera mencion.

IV.

ANNEE: 1106.

_Coment le noble jouvencel Loys amoit les églyses et les povres, et combatoit noblement pour metre pais entre les barons qui guerroioient les uns les autres._

Loys, le noble jouvenceau, estoit jà grant et parcréu; et de tant comme il estoit tenu à simple de pluseurs[402], de tant se penoit-il plus de pourveoir le profit des églyses; et comme courageux et defendeur du siècle et du règne de son père, se traveilloit pour la paix du clergié, et des gaigneurs et des povres gens: car la paix et le repos avoient jà esté si longuement en desaccoustumance au roiaume de France, et tant avoient-il esté troublés, que nul ne savoit mais que estoit joie né paix.

Note 402: Suger dit: «Ludovicus itaque famosus juveuis, jocundus, gratus et benevolus (quo etiam à quibusdam simplex reputebatur), etc.

Si avint en ce temps que entre l'abbé Adam de Saint-Denys et Bouchart, le seigneur de Montmorency, sourdi contens pour aucunes besoingnes et coustumes de leurs terres qui ensemble marchissoient. Et à ce montèrent les paroles que cil Bouchart rompi son hommage, et s'entredeffièrent et s'entrecoururent sus, à armes et à bataille, et ardi l'un à l'autre sa terre. Mais ceste nouvelle vint tantost au vaillant roy Loys qui moult en eut grant desdaing. Cestui Bouchart fist tantost semondre de droit par devant le roy Phelippe, son père, à Poissy le chastel. Cil se défailli du tout de droit oïr et de obéir au jugement; et s'emparti de court ainsi. Né, pour ce, ne fu-il pas retenu, car ce n'est pas coustume en France; mais il apprist, assez tost après, quelle paine doit porter le subgiet orgueilleux vers son seigneur. Semondre fist ses osts Loys et ala sur luy à armes, et sur ses aides; c'est sur le conte Mathieu de Beaumont et sur Droon, le seigneur de Moncy[403], qui estoient ses jurés de ceste entreprise, et chevaliers merveilleux. En la terre Bouchart entra premièrement et gasta tout par feu et par glaive, fors son chastel. Si mist le siège entour, que de ses propres gens que des gens Robert, son oncle, le conte de Flandres; et, tant le destraint qu'il vint à luy à mercy, et se mist sur luy, hault et bas, de toute la querelle.

Note 403: _Moncy._ «Monciacensem.» C'est aujourd'hui _Mouchy-le-chatel_, village de Picardie (département de l'Oise), à 4 lieues de Beauvais.

Après, rassailli de guerre, Droon de Moncy, pour ce meisme et pour autres griefs qu'il faisoit à l'églyse Saint-Pierre de Beauvais. Devant son chastel vint à grant plenté de chevaliers et d'arbalestriers. Cil Droon issi hors et assembla ses gens assez près de son chastel; mais cil qui le règne deffendoit le fist assez tost flatir ens[404] parmy les portes, luy et sa gent. Mais ce ne fu pas sans luy, car il les suivoit au dos de si près qu'il se féri en eulx de vive force jusques au milieu dn chastel, comme preux et hardi. Maint grans cops y feri le preux Loys et maint en reçut, n'oncques issir n'en daigna jusques à tant que il eust tout le chastel ars, jusques à la maistre tour. Si esloit de si grant cuer et de si fière proesce qu'oncques ne daigna eschiver le grant embrasement du chastel, tout fust-ce grant péril à luy et à son ost. Et tant y souffri qu'il luy prist un grant enroueure qui longuement luy dura. En telle manière les soubmist et humilia à la volenté Nostre-Seigneur à qui la cause de la guerre estoit.

Note 404: _Flatir ens._ Se précipiter au travers.

En ces entrefaites mut contens entre Huon, le seigneur de Clermont qui home estoit simple et sans malice, et Mathieu, le conte de Beaumont; pour ce que le conte Mathieu, qui sa fille avoit espousée, luy tolloit à force la moitié du chastel de Lusarches; car l'autre moitié tenoit-il pour raison de sa femme. Si l'avoit tout saisi et bien garni; au damoisel Loys s'en ala clamer et s'en laissa chéoir à ses piés. En pleurant fist sa complainte par telles paroles: «Sire, ayés pitié de moy qui suis vielx et desbrisié: si me secourrés contre mon gendre qui me veult deshireter. Si vueil mieux que vous ayés toute ma terre de qui je la tiens, que mon gendre l'ayt.» Grant pitié eut de luy le deffendeur du règne, et luy promist son ayde: et ainsi le renvoia tout asseuré de sa promesse.

Tantost manda au conte Mathieu que il revestist Huon de sa partie du chastel; puis les adjourna ambedeulx à sa court. Mais le conte Mathieu refusa tout né, à sa court ne daigna venir né contremander. Et le damoisel assembla son ost et ala assaillir le chastel qu'il avoit garni contre son seigneur. Tant y assailli par armes et par feu et par engin qu'il le prist à force. La tour garni de chevaliers et la rendi à Huon, si comme il l'i avoit promis. De là se parti et ala assiéger un chastel le conte, qui a nom Chambely[405]. Ses engins fist entour drecier; mais autrement avint de ce siége qu'il ne cuida. Une nuit eut fait clair tems et seri; si avint que le temps se couvri soudainement et commença un fort temps de tonnoire et de pluye si horrible que le plus des gens de l'ost estoient en désespérance de leur vie et cuidoient bien mourir. Quant ce vint vers le jour que le noble Loys se dormoit en son paveillon, plusieurs s'appareillèrent, pour le fort temps, à despartir de l'ost. Si fu bouté le feu en l'une des parties des loges, par desloiauté et par traïson, et pour ce que c'est signe de despartir ost du siége. Si avint ainsi que le ost s'estormi et issirent des tentes folement et confusément, et commencièrent à fuyr comme ceulx qui cuidoient estre pris pour la tumulte et pour la noise; et se mistrent à la fuite. De ce fu moult esbabi le damoiseau Loys, et demanda que ce estoit. Lors s'arma et sailli au destrier, et couru après l'ost pour faire retourner; mais pour chose qu'il sceust né dire né faire, ne les pot metre au retour, pour ce, meismement, qu'il estoient tous espandus et espartis çà et là. Lors assembla tant de gens comme il pot avoir, et pour les autres garantir qui s'en fuioient se mist il pour mur et pour deffense contre ses ennemis qui luy coururent sus. Souvent y feri et souvent y fu feru; bien et seurement s'en porent fuyr ceulx à qui il estoit deffense; mais assez en y eut de pris de ceulx qui estoient loing de luy et s'en fuyoient espandus par troupeaux. La furent pris cil Hue de Clermont, le plus haus home et le plus puissant, et Guy de Senlis, Heloyn de Paris, sans les autres, que chevaliers que sergens, qui pas n'estoient de grant nom, et des gens à pié dont il n'est nul compte.

Note 405: _Chambely._ C'est Chambly, en Beauvaisis, à une lieue de Beaumont, et à six de Senlis: aujourd'hui petite ville du département de l'Oise.

Moult fu le gentil damoiseau embrasé de grant yre. A Paris retourna, et de tant luy engroissa plus le cuer de fierté et d'ogueil, comme il n'avoit pas appris à receveoir telle honte et tel meschéance. A Paris ne demoura guères pour séjourner; mais pour sa honte vengier assembla gens de toutes pars, trois fois tant qu'il n'avoit fait devant; et souvent disoit en son cuer que c'estoit greigneur honneur de mourir en proesce que honteusement vivre. Ceste assemblée sceut le conte Mathieu, par ses amis de la court; si se doubta moult, comme cil qui sage homme estoit, que la meschéançe que son sire avoit eue ne retournast sur luy. Lors prist de ses privés amis et leur pria de parler de la paix par moult grant doulceur, et par, moult grant blandissement; et moult se pena d'amollier le cuer et l'ire du noble damoisel. Et se purgeoit en telle manière que par luy né par son pourchas ne luy estoit telle meschéance avenue, sé par aventure non. Et coment qu'il fust avenu, il s'en mettoit du tout à sa volenté et à son esgart.

Mais avant qu'il s'en voulsist de rien amollier en eut maintes prières, que du roy Phelippe, son père, que d'autruy; mais touteffois, à la parfin, refrena son mautalent, et si fut à tart et à envis: le tort qu'il avoit fait luy fist amender et rendre ce qu'il pot rendre, de ce qu'il avoit dommagié; et luy fist rendre les prisons, et après fist la paix de luy et de Huon de Clermont, son seigneur, et luy fist rendre sa partie du chastel de Lusarches qu'il luy vouloit tollir.

V.

ANNEE: 1102.

_Coment il deffendi les églyses contre Eblon, le conte de Rouci, et son fils, qui les persécutoit; et coment il les contraint par glaive et occisions à faire satisfactions._

En ce meisme temps estoit en grant tribulacion l'églyse de Nostre-Dame de Rains, par la cruauté Eblon, le conte de Roucy, et de sou fils Guichart qui souvent la grevoit et couroit sus; et non mie tant seulement à ele, mais aux autres églyses qui estoient soubz ele: et si estoit-il si bon chevalier de sa main et si entreprenant que il ala aucune fois à ost banie[406] en Espaigne contre les Sarrazins; ce que nul ne déust oser entreprendre sé il ne fust roy ou empereur. Maintes clameurs et maintes plaintes en avoient esté faites aucunes fois devant le roy Phelippe où il ne mettoit pas grant conseil; mais tant ala puis la besoingne que ceste clameur vint bien deulx fois ou trois jusques à son fils Loys; et tantost, comme il fu certain des griefs que cil tirant faisoit aux églyses, il assembla un ost de bien cinc cens[407] chevaliers, des meilleurs que il pot trouver au royaume son père. A Rains s'en ala hastivement, où il avoit esté attendu deulx mois, pour prendre vengeance de la bonte et du dommage que le tirant avoit fait aux églyses. Lors entra en sa terre où il mist tout en feu et en flambe, et la sienne et celle à ses aydes, et à proier quanqu'il trouvèrent. Si furent robés qui les autres souloient rober, pris et tourmentés qui les autres souloient tourmenter. Moult y souffri travail le noble jouvenceau, car tant avoit en luy et en ses chevaliers vigueur et proesce, que oncques tant comme il y furent ne séjournèrent jour, s'il ne fust vendredi ou diemenche, qu'il ne tourmentassent leurs ennemis, ou par assaut de navie[408] ou de lancier ou de traire, ou par courre sur leurs terres. Si n'estoit mie celle guerre tant seulement contre celuy Eblon, ains estoit aussi contre les autres barons du pays. Si leur faisoit grant secours la force des chevaliers de Lorraine qui leur aydoient pour ce qu'il estoient de leur parenté. Entre ces choses y eut parlé de paix en plusieurs manières: si fu plus légièrement accordée, de la partie au jouvencel de France, pour ce qu'il avoit ailleurs maint grans afaires qui requeroient sa présence. Au tirant commanda qu'il féist paix et satisfaction aux églyses; et il si fist et asseura par bons hostages. Ainsi abati et defoula celuy Eblon, et si ardi et gasta sa terre. Et ce que luy requeroit et demandoit du Nuef-chastel[409] mist en sa souffrance jusques à un autre jour.

Note 406: _A ost banie_, et non pas _banié_, comme on lit dans le texte de dom Brial. A armée convoquée.

Note 407: _Cinc cens._ Le latin dit: _sept cents_.

Note 408: _De navie._ Il y a dans le latin _manuali congressione_, et l'auteur aura lu _navali_ au lieu de _manuali_. La rédaction du temps de Philippe-le-Bel traduit mieux: _d'envaïr_. (Msc. 8396. 2.)

Note 409: _Nuef-chastel._ Château situé sur l'Aisne, aujourd'hui chef-lieu d'un canton duquel dépend Rouci. _Sic transit gloria mundi._

Un autel[410] ost de chevaliers assembla une autre fois pour secourre l'église d'Orléans, contre Lion, le seigneur de Meun, qui home estoit l'évesque, et si tolloit à l'églyse la greigneur partie de ce chastel meisme et la seigneurie d'un autre. En pou de temps le mata et abati, car il mist siége devant le chastel et l'enclost dedens, luy et tous ceulx qui en son ayde estoient; et prist le chastel par vive force. Mais cil se féri en l'églyse du chastel qui près estoit de sa maison, et se pensoit là à deffendre; mais ne li valu, car par la force d'armes et par le feu qui laiens fu bouté, il fu mors et estaint; et non pas luy tant seulement, mais jusques à soixante personnes qui, par la force du feu, trébuchèrent de la tour en haut et furent recueillis et tresperciés au fer des lances. Et ainsi fenirent leurs vie, et descendirent leurs ame en enfer comme ceulx qui généraument estoient escomeniés de leur évesque.

Note 410: _Autel._ Semblable.

VI.

ANNEE: 1104.

_Coment un cruel tyrant appellé Thomas de Malle, qui tenoit le chastel de Montagu, fu assis laiens; et coment il issi par nuit et vint au noble Loys qui fu deceu par son conseil, tant qu'il li restabli son chastel._

En Loonois est un chastel qui a nom Montagu[411]. Fondé est de grant ancienneté et fors de grant manière, car il est assis sor une haute roche ronde de toutes pars. Ce chastel tenoit en ce point, par raison de mariage, Thomas de Malle, home desloiaus oultre mesure, et que Dieu et tout le monde haioit pour sa grant cruauté. Si le redoubtoient toutes les gens du pays environ, comme lyon enragié et le haioient de haine mortelle, et chascun jour ne faisoit s'empirer non pour la force de son chastel. Si avint que Enguerrant de Boves, qui son père estoit, le béoit à geter hors du chastel, pour la desloiauté dont tout le monde se plaingnoit. Si estoit cil Enguerrant, plain de grant valour et de grant renommée en son temps. Entre luy et Eblon, le conte de Roucy, qui en ceste emprise se mist, assemblèrent tant de gens comme il porent avoir, par prière ou aultrement, et dévisèrent à assiéger le chastel et le tyrant dedans, et à aceindre de fors palis; et béoient à tenir leur siége si longuement qu'il feust dedens affamé et pris par force et tenu en prison toute sa vie. Et si béoient à abatre le chastel sé il le pouvoient prendre: ainsi le firent comme il avoient devisé. Et quant le desloiaux se vit assis et les bretesches de fust entour le chastel, si eut moult grant paour et s'en issi par nuit, avant que les deulx chiefs de la cloisture fussent joins ensemble. Au plutost qu'il pot s'en ala au roy Loys, et fist tant, par don et par promesse, que il corrompi ses conseillers et qu'il luy promist son aide, comme cil qui encore estoit flechissable, que par meurs que par aage. Tantost assembla un ost de huit cens chevaliers, sans autres gent, et chevaucha celle part hastivement. Quant les barons qui tenoient le siège soient que il approchoit, si envoièrent messages contre luy, et luy mandèrent en priant et en requérant, comme à leur seigneur, en toutes manières, que il se souffrist et que il ne les levast pas du siège, car il leur feroit trop grant honte; et que, pour un trayteur et desloial homme, ne perdist pas l'amour et le service d'eulx et de tant preud'hommes comme il avoient en leur ost: et bien scéust-il que luy-meisme y pourroit avoir grant honte et plus grant dommage que eus, sé le trayteur eschappoit ou sé il remanoit au pays. Et quant il virent qu'il ne le pourraient fléchir de son propos né par blandir né par menacier, si se levèrent du siège pour ce qu'il se doubtèrent à mesprendre vers luy; et se trairent arrière, eulx et leurs gens, entalentés de retourner au siège, sitost quant il s'en seroit retourné. Et ainsi souffrirent à faire sa volonté sans contredit, tout leur genast-il moult. En telle manière se retrairent arrière tous courouciés. Et le sire du règne leur destruist et despeça tous leurs chasteaux et leurs forteresses et tout leur autre appareil, et délivra le chastel, en telle manière, du siége et le garni assez richement d'armes et de viandes. Et quant les barons qui, par honneur et par paour de luy, s'estoient partis du siège, virent qu'il ne les avoit de rien espargnés, si en eurent grant despit et grant dueil; adont s'entredirent, ainsi comme par aatine[412], qu'il ne le déporteroient plus né de rien ne le seigneuriroient, et le menacèrent moult durement. Et sitost comme il le virent partir, si issirent de leurs herberges et chevauchèrent après luy, tous armés, à bataille rangiée et ordenée, et bien monstroient semblant qu'il voulsissent assembler à luy; mais un ruissel, qui entre les deulx osts couroit, destournoit celle assemblée, parquoy les uns ne pouvoient légièrement venir aux autres pour assembler. En telle manière furent les deulx osts deulx jours, et menaçoient les uns les autres, et tant que un chevalier trop fort gabeur[413], qui estoit de l'autre part, s'en vint à l'ost des François et leur fist entendant que sans faille ceulx de là assembleroient à eulx, tout entalentés de prendre vengeance de la honte et du tort que il leur avoient faite, aux fers des lances et aux espées tranchans; et pour ce que il savoit ce, estoit il venu par devers eulx pour sa partie deffendre et pour aidier sou droit seigneur. Assez tost fu ceste nouvelle espandue parmy l'ost des François; dont véissiez chevaliers liés et esbaudis, eulx armer et appareiller de toutes beautés d'armeures, hyaumes lacier, chevaux covrir et très-noblement acesmer[414], et faire très-grant semblant de requerre leurs adversaires, si tres-tost comme il poroient trouver passage pour trespasser le ru. Et se hastèrent tant d'aler qu'il trouvèrent passage ainsi comme par aatine l'un de l'autre; et disoient entre eulx que mieulx valoit qu'il assemblassent avant, qu'il attendissent tant qu'il fussent assaillis. Et quant ce virent les barons de l'autre part, c'est assavoir Enguerrant de Boves et Eblon, le conte de Roucy, et le conte Andris de Rameru, Hue-le-Blanc de la Ferté, Robert de Capi[415] et les autres sages homes de leur ost, et il orent apperçu la hardiesse et la contenance du seigneur du règne et de sa gent, si s'émerveillèrent moult et esbahirent. Adont se conseillèrent et trouvèrent en leur conseil que mieulx leur valoit honnorer leur seigneur par soy retraire, que follement assembler à luy à bataille dont il leur pouvoit assez légièrement meschéoir. Lors s'en vindrent à luy à paix et l'honnorèrent moult et luy firent ilecques meisme fiances et seureté d'amour et d'alliance et luy offrirent leurs corps et leurs choses, abandonnéement à tous besoings et contre tous homes; et atant se despartirent en bonne paix.

Note 411: _Montagu._ Ce château étoit entre Laon et Neufchatel; il fut détruit en 1441, par ordre de Charles VII. Thomas de Marle l'avoit eu en dot de sa seconde femme et cousine, fille de _Roger de Montaigu_.

Note 412: _Aatine._ Défi, irritation, colère.

Note 413: _Trop fort gabeur._ Suger dit: «Un jongleur, preu chevalier.» Quidam joculator, probus miles.»

Note 414: _Acesmer._ Orner.

Note 415: _De Capi._ _De Capiaco._ C'est _Chépoix_, en Picardie, non loin de _Breteuil_.

Après ce, ne demoura pas moult que cil Thomas de Malle perdi, tout ensemble, et le chastel et le mariage qu'il avoit corrompu et conchié par affinité de lignage: car la dame par cui il tenoit le chastel fu de luy desseurée par l'esgart de sainte églyse.

VII.

ANNEE: 1104.

_Coment le chastel de Montlehéry eschéi en la main du roy par mariage, lequel avoit moult grevé le roy et le royaume._