Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 16

Chapter 163,768 wordsPublic domain

Quant le couvent eut longuement esté en oroisons, en vigilles, en jeunes et autres pénitences par quoy la divine pitié a mercy de pécheurs, et le jour que fu mis approcha, si commencèrent à venir de toutes pars évesques, abbés et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes et femmes sans nombre, de diverses contrées; et si y vint Huedes, le frère le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manière le créateur de toutes choses vouldroit révéler aux siens ce qu'il désirent. Si n'y voult pas venir, car il se sentoit à si grant pécheur, ce disoit, que il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si précieux martyr; mais touteffois créoit fermement et loiaument que la divine debonnaireté seroit là présente par oeuvres; et si envoia une pourpre vermeille pour envelopper les précieuses reliques[382]. Quant ce vint après l'office des matines, que tout le couvent eut esté toute nuit en oroison, et les évesques et les abbés furent présens, il ostèrent l'escrin de l'entrée de la fort voute, à grant révérence, et fu apportée devant tous scellée et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne coustume des orfèvres qui jadis furent. Descellée fu à grant peine en la présence de tous, et furent trouvés entièrement les os du corps du précieux martyr, enveloppés en un drap de soie si viel et si pourri, que il s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le manioient, ainsi comme fait toille d'araignées. Tous furent maintenant remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice né nulle odeur aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de si grant léesse qu'il commencèrent à chanter graces et louanges à Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremellés, assemblèrent les pièces du viel paile et la poudre de vestement Monsieur saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abbé Hues de léans estoient traittés dévotement enveloppèrent au riche paile que le roy y eut envoié. Lors commencèrent les évesques à crier au peuple la vérité si comme il l'avoient trouvée: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le pourroit dire. Un pou en loing de l'églyse portèrent les reliques en procession pour esmouvoir la dévocion du peuple. Huedes, le frère du roy, retourna au roy à Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit esté. Et le roy, qui fu lié oultre mesure, vint en ce jour meisme à pié, et tout nus piés par grant dévocion, et vint jusques à l'églyse moult humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Après, offri un riche drap de soie et puis prist congié de retourner. Les reliques portèrent à procession à grant multitude de peuple, devant et darrière, et puis asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit, des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent savoir la certaineté par eux ou par autruy.

Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter l'_oriflamme_ au don de cette _pourpre vermeille_, et je ne comprends pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de Saint-Denis.

Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin.

IX.

ANNEE: 1050.

_Des noms des barons et des prélas qui la furent présens._

Si ne doit-on pas entrelaissier que l'en ne mette les noms d'aucuns qui là furent, à la mémoire de ceux qui à venir seront.

Des prélas furent cils: Guy, archevesque de Sens; Robert, archevesque de Cantorbie; Imbert, évesque de Paris; Elinant, évesque de Laon; Baudouyn, évesque de Noyon; Gautier, évesque de Meaux; Frolans, évesque de Senlis. Si amena chascun avec soy vaillans personnes et clers et lays. Des abbés furent cils: premier, l'abbé Hues de Saint-Denys; Aubert, abbé de Nermoustier; Jehan, abbé de Fescamp; Landry, abbé de Saint-Pierre-de-Chartres; Robert, abbé de Saint-Pierre-de-Fossés; Raoul, abbé de Saint-Remy de Rains. Si fu celui un des messages qui afferma devant l'empereur que saint Denys l'aréopagite estoit en France, et si y fu Geffroy, abbé de Coulons, et tous ces abbés avoient amené preud'homes et religieux. Des barons furent cils présens: Huedes, le frère le roy; Gautier, le conte de Pontis; Girart, conte du Corbueil; Yves, conte de Beaumont; Galerant, conte de Meulant, et maint autres nobles hommes, sans le grant nombre des simples chevaliers.

X.

ANNEE: 1051.

_Coment le roy espousa la fille au roy de Roussie, dame de sainte vie. Et coment la cite de Paris fu arse, et coment le roy fist couronner Phelippe son fils ainsné. Après, de la mort le roy Henri._

[383]De la niepce Henri, l'empereur d'Allemaingne, que le roy eut espousée, eut le roy une fille qui assez tost fu morte; la mère meisme ne vesqui puis longuement; et le roy, qui pas ne voult estre sans femme, envoia Gautier, évesque de Meaux, au roy de Roussie, et luy manda qu'il luy envoiast une sienne fille qui avoit nom Anne; et cil le fist moult volentiers. Et quant elle fu venue, le roy manda ses barons et l'espousa moult solempnellement. Et la dame, qui sainte vie menoit, pensoit plus aux choses spirituelles qui à venir sont que elle ne faisoit aux temporelles, en espérance qu'elle en receust le loier en la vie perdurable. Une églyse fonda en la cité de Senlis, en l'onneur de saint Vincent.

Note 383: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._

Beneureusement et glorieusement vesqui le roy avec ele long-temps, et engendra en ele trois vaillans fils: Phelippe, Robert et Hues, qui fu appelé Hues-le-Grant, et fu père Raoul, conte de Vermandois.

En ce temps fu arse la cité de Paris, et avecques, en tour ce temps, fu famine trop grant qui dura bien sept ans. Phelippe, l'ainsné des trois frères, fu oint et sacré au vivant de son père, et par son commandement; car il estoit jà viel et débrisié; ce fu en l'an de l'Incarnation mil soixante-dix. Eu l'an après morut Henri et fu enseveli en l'églyse Saint-Denys avec son père et son aïeul et son bisaïeul, et les autres roys qui laiens gisent. Cil roy Henri fu moult vaillant et moult courageux en armes.

_Ci finent les fais au bon roy Henri._

CI PARLE DU PREMIER ROY PHELIPPE.

* * * * *

I.

ANNEES: 1080/1095.

_Coment il saisi la contée de Vauquessin, et coment il ferma le chastel de Montmelian. Et coment le duc Guillaume de Normandie passa en Angleterre et occist le roy et saisi le roiaume. Et coment le pape Urbain fist croiserie pour aler oultre-mer._

[384]Le roy Phelippe, qui fu le premier des roys qui par ce nom fust appelé, vesqui en son temps moult en paix[385], et moult luy fu fortune débonnaire. Femme prist qui Berthe fu appelée, fille le conte de Hollande et sereur le conte Robert de Flandres. De celle eut une fille et un fils. La fille eut nom Constance et le fils Loys. Puis fu-elle espousée à Buiaumont, le prince d'Antioche. Le roy, qui véoit bien que son pouvoir et sa seigneurie estoit moult amenuisiée, ce luy estoit avis, par le défaut de ses ancesseurs, désiroit moult à mouteploier. En ce temps, estoit conte de Bourges un vaillant chevalier qui Harpin avoit nom. Cil Harpin, si comme aucunes escriptures dient, se croisa à la première croiserie de Perron l'Hermite, qui fu en ce temps, et ala oultre-mer à la première muete; la contée de Bourges vendit au roy Phelippe soixante mil sols[386].

Note 384: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._

Note 385: _Moult en paix._ Cela n'est pas dans le texte d'Aimoin, qui se contente de donner à Philippe l'épithète de _Magnificus_.

Note 386: Harpin, comte ou vicomte de Bourges, a été célébré dans les chansons de geste du treizième siècle. Celle de Lion le fait père du héros principal, et, suivant elle, Harpin auroit été dépouillé de son fief en punition d'un meurtre commis sous les yeux du roi de France. Plus tard son fils Lion seroit revenu à Bourges et auroit été reconnu comme le légitime héritier des domaines de son père. (Voyez le manuscrit du Roi, fonds de Sorbonne, n° 450.)

Après ce, avint que guerre mut entre Geffroy-le-Barbu, conte d'Anjou, et Fouques Rechin, son frère, qui conte estoit de Gastinois. Si estoit la cause telle que Fouques se plaingnoit de ce que son frère luy avoit donné trop petite partie de terre. Au roy Phelippe ala et luy promist que il luy lairoit toute la contée de Gastinois, mais que il ne luy nuisist de la guerre que il pensoit à mouvoir contre son frère. Et le roy se conseilla sur ce, puis luy octroya volentiers. Lors vint Fouques à bataille contre son frère et eut de luy victoire par l'aide des Angevins et des Torainois, et le prist et le tint en sa prison jusques à la fin de sa vie; mais en celle bataille eut assez occision de barons et d'autres gens. Après celle victoire laissa au roy la contée de Gastinois, si comme il luy avoit promis; mais les riches hommes et les chevaliers du païs ne vouldrent faire hommage, jusques à tant qu'il eut juré, comme roy, que il tendroit les anciennes coustumes du païs.

Ne scay quans ans après, si comme convoitise et malice croissent toujours, le roy saisi et prist la contée de Vouquesin et la tint en sa seigneurie; et ferma lors le chastel de Montmelian[387], contre le conte Huon de Dampmartin. (Mais cy endroit doit chascun savoir que ceste contée de Vouquesin muet[388] des fiés de Saint-Denys en France, et quiconque la tient, il en doit l'ommage à l'abbé de laiens. Et le service du fié si est tel que il doit porter ès batailles et ès osts l'oriflamme Monsieur saint Denis, toutes les fois que le roy ostoie; et le roy la doit venir querre en l'églyse par grant dévotion et prendre congié aux martyrs avant qu'il meuve. Et quant il part de l'églyse, il s'en doit aler tout droit là où il muet, sans tourner né çà né là en autre besoingrie[389].)

Note 387: _Montmelian._ D'après ce texte, le château de Montmelian devoit être entre le Vexin et le comté do Dammartin en Goële. Cette position est encore attestée par le rapprochement de deux passages du roman de _Garin-le-Loherain_. Dans le premier, Fromont citant un don que lui fit le roi:

Jà fust uns jor que m'éustes covent, Quant vous chaciez devant _Montmelian_, En la forêt qui à celui appent, Quant à Begon donnas en chasement La ducheté de Gascongne la grant.... etc. (Tom. 1, p. 123.)

Et plus loin, Fromont revenant sur lu même point:

Vous savez bien l'emperères jadis M'ot en covent quant il fu à Senlis, Quant à Bégon la Gascongne rendit..., etc. (Id., p. 149.)

Il existe encore aujourd'hui, au-dessous des forêts d'Ermenonville et de Chantilly, un petit bois de _Montmelian_, près d'un hameau nommé Notre-Dame de Montmelian. C'est là qu'étoit le château fermé par le roi Phillippe Ier.

Note 388: _Muet_ est mouvante.

Note 389: De là l'opinion à tort soutenue par Ducange et autres savans illustres, que nos rois auroient adopté l'oriflamme de Saint-Denis seulement depuis la réunion du Vexin à la couronne. Mais ce passage bien compris, et la charte de Louis-le-Gros sur laquelle on s'est appuyé, prouvent justement le contraire. Voyez une note de _Garin-le-Loherain_, tome 2, page 121. Voyez aussi le précieux ouvrage de M. Rey sur le _Drapeau et les insignes de la monarchie françoise_. Paris, 1836.

_Incidence._--Sept jours devant les kalendes de may, apparurent comètes au ciel, près de cinq jours, et donnoient grant clarté contre occident.

En cest an meisme, avint que Guillaume, duc de Normandie, passa en Angleterre; (le roy occist) et saisi le roiaume.

En cest an meisme, osta le roy Phelippe les chanoines lui estoient à Saint-Martin-des-Champs, delez Paris, ainsi comme par divine inspiration, pour ce qu'il vivoient déshonnestement et faisoient mauvaisement le service. L'églyse donna à Saint-Pierre-de-Clugny et fist laiens venir les moines de l'abbaïe, au temps l'abbé Huon.

[390]En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil quatre vingt et quinze, vint en France le pape Urbain; homme estoit plain de bonnes meurs et de grant dévocion. Son concile assembla en la contée de Clermont en Auvergne. Et quant le concile fu assemblé qui fu de trois cent et vint, que évesque que abbés, il se leva au concile et commença à parler comme cil qui estoit bien enparlé et de parfonde loquence. Lors les commença à enseigner et amonester comment il se devoient maintenir et gouverner eulx et le peuple de leur éveschié et de leurs diocèses par les provinces. Lors descendi en plourant sur la povre terre d'oultre-mer où nostre Sauveur avoit esté mort et vif et crucifié pour nos péchiés, que la gent sarrazine destruisoient, si comme il avoit oï dire certainement; si amonestoit, à grans soupirs, le peuple et les barons que elle fust secourue.

Note 390: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 48._

Sa parole, qui volentiers fu reçue ès cuers des bons crestiens par la vertu u Saint-Esperit, fist grant fruit: car le très-vaillant Aimars, évesque du Pui, se croisa tantost, embrasé de l'amour Nostre-Seigneur, comme cil qui tant bien fist et tant fust sage et preux en secourre et en aidier en toute manière la chevalerie de la crestienté; si comme il est apparent, ès fais que le barnage[391] de France fist en celle voie.

Note 391: _Barnage._ Baronnage.

Après luy, se croisèrent les haulx hommes Hues-le-Grant[392], frère le roy Phelippe; Raymont, le conte de saint Gile; Estienne, le conte de Blois; Robert, conte de Flandres; Paiens de Kaneleu[393], Rogier de Rosoy et maint autres princes du roiaume de France, outre chevalerie et gens de pié sans nombre. Par la renommée de ceste croiserie, se croisèrent maint autres nobles et princes en autres régions.

Note 392 _Hues-le-Grant._ «Hugo magnus.» Cette finale du nom de plusieurs membres de la famille capetienne ne doit-elle pas être considérée comme analogue à celle des Charles de la seconde race. _Carlomannus_ ou _Carlomagnus_, _Hugomagnus_, etc.

Note 393: _Paiens de Kaneleu._ Le latin du continuateur ne porte pas ce nom ni le suivant.

En Sezile Buiaumons, le prince de Puille qui fu fils Robert Guichart, estrait de la nacion des Normans; et le vaillant Tancrès, ses niés et maint autres vaillans chevaliers de celle contrée; en Lorraine, le vaillant Godefroy de Bouillon, Baudouyn et Eustace, ses frères, et maint autres nobles princes de celle région. Et Nostre-Seigneur, qui vit leur intention et leur bonne volenté, leur donna si grans graces que, après tant de paines et de travaux que il souffrirent pour l'amour de Nostre-Seigneur, prinstrent-il la grant cité de Nice et la noble cité d'Antioche, et puis après la sainte cité de Jhérusalem et aultres plusieurs cités et chasteaux sans nombre; et délivrèrent le saint sépulcre des paiens et de leurs ordures, et les occistrent et destruirent, et orent tousjours victoire par la vertu du Saint-Esperit. Et quant il orent ainsi esploicté, aucuns retournèrent en leurs contrées et aucuns démourèrent au pays pour la terre et le peuple deffendre, si comme Godeffroy de Bouillon, qui puis fu roy de Jhérusalem, Baudouin et Eustace ses frères et maint autres barons.

II.

ANNEES: 1100/1101.

_Coment le roy Phelippe refusa la royne Berthe sa femme et la mist en prison. Et coment l'apostole l'escomenia et son roiaume. Et de Loys, son fils, coment il deffendi viguereusement le roiaume contre le roy d'Angleterre._

(Atant nous tairons de ceste matière qui pas n'appartient à nostre propos; si parlerons du roy Phelippe et de son fils Loys qui, avec son père, gouverna le roiaume, ains qu'il fust couronné jusques à ce qu'il alast de vie à mort: et puis se fist couronner et régna tout seul; comme roy fier et vertueux, si comme nous racompterons en ses propres fais.)

[394]Grant temps après refusa le roy Phelippe la royne Berthe, sa femme, par l'amonestement du deable; du tout se retrait d'ele et la mist en un fort chastel qui a nom Montrueil sur la mer, dont il l'avoit, devant ce, douée, et s'abandonna à la luxure et avoultire, qui parestoit trop honteuse chose à si hault homme. A Foulques Rechin, conte d'Angiers, tolli-il Bertrade sa première femme; par plusieurs ans fu avec ele en avoultire et la dame eut trois enfans de luy, deux fils et une fille. Les deux fils furent Phelippe et Floire, et la fille fu puis contesse de Triple. Longuement vesqui ainsi en avoultire, né oster ne s'en vouloit pour nul amonnestement; mais l'apostoile, qui vouloit pourveoir au salut de s'ame, et qui se doubtoit que Dieu ne l'en méist à raison par son deffaut, au jour du jugement, escoménia luy et son roiaume; et le roy qui toutefois douta la sentence par la grace que Nostre-Seigneur lui fist, laissa celle dame qu'il avoit longuement tenue es avoultire, et reprist la royne Berthe, sa loyale espouse. [395]Le damoiseau Loys, qui encore estoit en l'aage de douze ans ou de treize ans, estoit tant beau et tant doulx et tant preux et tant bien affaitié en toutes choses et plain de bonnes meurs, et tant amandoit toujours en proesce et en courage que il donnoit bonne exemple de soy, aux barons et au peuple, de son roiaume maintenir et gouverner, et des églyses deffendre merveilleusement. Dont tous ceulx qui bien et paix aimoient en estoient en grant désirier.

Note 394: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 49._

Note 395: A compter d'ici commence la traduction de la _Vita Ludovici regis Philippi filii_, par le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger.

Icil noble damoiseau s'accoustumoit à amer et à honnorer l'églyse de Saint-Denys de France, selon la coustume de France ancienne et de long-temps; et selon ce que ses ancesseurs la maintindrent, il la maintint tousjours à grant chierté et à grant révérence, pour l'onneur des martyrs desquels il estoit soustenu et aidié en ceste mortelle vie et par quelles prières il attendoit à estre secouru quant à l'ame, après la mort; et si pensoit à estre moine de léans, sé ce fust que estre péust. Mais tandis comme il estoit encore en l'aage de douze ou de treize ans, se penoit-il moult de venir à valeur et à proesce de grant homme, non pas à chacier né à autres jeux enfantins à qui tel aage s'abandonne légièrement; ains apprenoit et usoit des armes par qui l'on vient à proesce et à valeur; et, sans faille, faire luy convenoit par force, sé il ne voulsist perdre son roiaume par mauvaiseté et par paresse; car les plus grans et les plus puissans des barons du roiaume le commencièrent à assaillir: et meismement le puissant et le couragieux roy d'Angleterre, fils Guillaume, duc de Normandie, qui Angleterre conquist et fust appelé Guillaume le bastart. Et pour ce que il commença à estre assailli si jeune, fu il preux, par les grans besoingnes qui luy sourdoient de toutes pars: car vertu et proesce croit par us et par travail endurer, et en devient on sage et pourveus aux grant besoingnes, et en vient-on souvent à grans emprises. Et par ce s'enfuit paresse et oisiveté, qui trop font de maus à ceus qui les maintiennent; car ainsi comme dit le sage: «Oisiveté et paresse admenistrent nourrissement aux vices.»

Cil roy Guillaume d'Angleterre estoit chevalier merveilleus aux armes et sur tous hommes estoit convoiteux et désirant d'acquerre los et renommée. Quant il eut deshireté son ainsné frère, Robert, le duc de Normandie, de toute la duchée, si comme elle s'estent, après ce qu'il s'en fust alé oultre-mer, si se commença à approchier des marches du roiaume de France et à assaillir le noble damoisel Loys, en toutes les manières qu'il povoit. Semblablement et dessemblablement guerroioient l'un l'autre: semblablement en ce que l'un né l'autre ne se tenoit maté né vaincu; dessemblablement en ce que le roy Guillaume estoit fort et aduré et parcréur d'aage, comblé d'avoir et large despendeur, et que merveilleusement savoit atraire à luy chevaliers et soudoiers; et que le jouvenceau Loys estoit povre d'avoir et jeune d'aage, et se gardoit de grever le roiaume que son père tenoit encore en sa main: et si, osoit maintenir guerre et contrester à si puissant homme et si riche, par proesce de chevalerie et par hardement de cuer tant seulement. Dont véissiez le noble damoisel chevauchier par le païs, à tant de chevaliers comme il povoit avoir, une heure ès marches de Berri, autre heure ès marches d'Auvergne: né jà, pour ce, ne le véist on moins tost en Vauquessin, quant mestier en estoit. Et assembloit souvent au roy Guillaume d'Angleterre, à trois cens chevaliers ou à cinq cens ou à moins, encontre dix mille chevaliers. Si avenoit souvent selon la doubteuse avanture de bataille, que il desconfisoit ses ennemis et tel fois qu'il restoit desconfi. Et en tels poingnéis prenoit-on souvent des plus nobles barons, d'une part et d'autre. Une heure en prist, le damoiseau Loys, des plus nobles que le roy d'Angleterre eust, comme le noble conte Simon, Gilebert, seigneur de l'Aigle, qui, à ce temps estoit le plus prisié chevalier de toute Normandie et Angleterre[396], et Paiens, le seigneur de Gisors, à qui le roy d'Angleterre ferma lors premièrement le chastel de Gisors[397], et d'autre part reprist, le roy d Angleterre, des plus vaillans chevaliers de France, comme le vaillant conte Mathieu de Beaumont, le noble conte Simon de Montfort[398], et Paiens, le seigneur de Montjay. Mais l'angoisse et la destresse d'avoir, pour les soubdoiers paier, fist tost venir à raençon les prisonniers au roy Anglais; mais les prisonniers de France ne peurent pas estre si tost délivrés; ains furent en prison longuement, n'oncques par mille raençon n'en porent eschapper jusques à tant qu'il eurent fait hommage au roy d'Angleterre et qu'il eurent juré sur sains qu'il luy seroient en aide à leur povoir contre le roy et contre le roiaume de France.

Note 396: _Gilebert de Laigle_ est honorablement mentionné par le poète Geoffroi Gaimard. Voyez les fragmens de ce poète, publiés par M. Fr. Michel. (Rouen, 1830, p. 56.) Il étoit à côté du roi Guillaume le Roux, quand celui-ci fu mortellement frappé par Tyrrel, à la chasse.

Note 397: Le sens est ici mal rendu; c'est _Paiens_ que Suger indique comme ayant fermé ce chateau: «Paganum de Gisortio, qui castrum idem primo munivit.»

Note 398: Simon Ier, fils d'_Amauri_ Ier, celui qui fortifia _Montfort-l'Amauri_.

III.

ANNEE: 1106.

_Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit à avoir le roiaume de France, et coment il grevoit povres gens et l'Églyse, et ravissoit leurs biens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divine vengeance._