Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 15

Chapter 153,729 wordsPublic domain

Mais les fils au deable, qui tousjours s'esjoïssent des guerres et des dissencions[363], s'en alèrent en ce point au roy Henri et tant l'esmurent par leur desloiauté contre le duc Guillaume,[364] qu'il dist que il ne seroit en bonne paix de cuer, tant, comme le chasteau de Tillières demourroit en ce point. Si ne regardoit or pas à l'onneur né à la courtoisie que son père luy avoit jadis faite. Lors s'accordèrent les princes de Normandie qui vers leur seigneur estoit loïaus, que l'on s'accordast à la volenté le roy pour eschiver le contens et la guerre. A ce s'accordèrent que le roy requerroit, dont il se repentirent puis.

Note 363: Guillaume de Jumièges ajoute ici, après avoir parlé des auteurs de ces menées: «Quos nominatim litteris exprimerem, si inexorabilia corum odia declinare nollem.» Cette réticence est curieuse, et doit nous laisser penser que fréquemment l'obscurilé dans les noms propres, chez les historiens du 11ème siècle, a été calculée.

Note 364: _Willelm. Gemet. hist. lib. VII, c. 5._

Mais quant Gillebert Crespin, à qui le duc Robert avoit baillié le chastel en garde, vit qu'il avoient ce esgardé que le chasteau fust rendu au roy, il entra ens et le tint contre le roy, tout appareillié du deffendre. Là vint le roy, mais moult fu courroucié de ce que le chasteau luy fu véé. Arrière s'en retraist et assembla grant gent de Normandie et de France, et assist le chastel moult efforciément; mais le duc proia tant Gillebert Crespin que il convint qu'il le rendist au roy. Ce fist-il triste et dolent, et maintenant que le chasteau fu rendu, fu le feu bouté et esprins partout et fu ars en la présence de tous ceux qui là estoient.

De là se parti le roy, et assez tost après entra en la contée d'Auge[365] et ardi une ville le duc, qui avoit nom Argenthom[366]. Au retour se mist; par celle voie meime qu'il estoit alé vint droit au chasteau de Tillières et assez tost le restora et le garni moult bien de gent: et si avoit-il dit qu'il ne seroit restoré de ça un an. [367]Le duc Guillamne s'apperceu bien du péril qui est en nourrir et essaucier felon et traiteur; car Guy, le fils Renaut le conte de Bourgoingoe, le traïst en la parfin; si avoit esté nourri en enfance avec luy, et luy avoit-il donné le chastel de Brioc[368], pour ce qu'il le peust mieux lier à luy en amour et en loiauté; et tant fist par sa malice que il perverti plusieurs des plus nobles hommes de Normandie et les assembla contre le duc, leur droit seigneur. De ceste alliance fu parçonnier Nigel de Coustances; si estoit au service le duc et alié à luy par serement.

Note 365: _D'Auge._ Le latin porte: _Oximensem comitatum_, et Wace, _Wismes_. C'est _Exmes_, capitale au pays d'Auge (Pagus Oximensis). Variantes, _Huiges_, _Eu_.

Note 366: _Argenthom._ Latinè: _Argentomum_. C'est _Argenton_, près d'_Exmes_.

Note 367: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 17._

Note 368: _Brioc._ Variantes: _Brionne_. Wace dit aussi:

Et quant il l'ot fet chevalier Li donna Briunne et Vernon Et altres terres envirun. (Vers 8765.)

Cepedant Guillaume de Jumièges nomme ce lieu: _Castrum Brioci_; mais la mention de la _Rille_, que nous allons trouver tout-à-heure, prouve qu'il s'agit bien ici de _Brionne_.

Le duc, qui sagement regarda que les siens meismes l'avoient traï et du tout guerpi, et chascun jour s'efforçoient de s'aider de ses villes meismes, se doubta moult qu'il ne fust osté de sa seigneurie par force, et que les traiteurs ne féissent seigneur de celuy qui telle envie luy portoit. Henri, le roy de France, requist par nécessité, et le pria, comme à son seigneur, que il luy aidast contre ses ennemis; et le roy, à qui il souvint des bénéfices que son père luy avoit fais, assembla ses osts, en la contée d'Uisme entra et vint jusques à Valdune[369]. Là trouva les ennemis le duc, qui estoient trente mille par nombre; et le roy n'avoit avec luy fors environ trois mille chevaliers. Le duc revint d'autre part à tout son effort; sur les traiteurs coururent hardiement, et en pou d'eures en firent si grant occision que ceulx qui ne furent occis au champ, s'enfuyrent et furent noïés en l'eau d'Olne[370]. Beneureuse fu celle bataille où tant de traiteurs furent occis, et tant de chasteaux et de forteresses trébuchèrent en un jour.

Note 369: _Valdune_, dans le pays d'_Uimes_, ou _Hiesmes_. On ne retrouve plus sur les cartes le nom de Valdunes; heureusement Wace, qui connaissoit parfaitement cette partie de Normandie, nous en donne exactement la position:

Valedumes est en Oismeis Entre Argences et Cingueleis; De Caun i puet-l'en cunter Treis leugs el mein cuider.

Note 370: _Olne._ L'Orne.

De celle bataille eschappa cil Guy, qui celle traïson avoit bastie, et se feri au chastel de Brioc; mais le roy et le duc allèrent après et assistrent le chastel et garnirent les deulx rivages d'une eaue qui a nom Risle. Quant Guy vit qu'il avoient ainsi les rivages garnis et que c'estoit noient de vouloir eschapper, et d'autre part il sot que le chastel estoit jà à l'afamer, si fist requerre pardon de son méfait, et le duc eut pitié de luy, par le conseil de sa gent. Le chastel prist en sa main et luy commenda qu'il demourast en sa maison avec sa propre mesnie tant seulement. Lors furent hors de leurs espérances tous ceulx qui contre luy s'estoient tournés; et meismement quant il virent que partie des chasteaux où il avoient leur refuge furent abatus et l'autre partie fust garnie en la main le duc. Lors vindrent à luy en mercy, et luy obéirent comme à leur seigneur. Puis que les chasteaux et les forteresses furent ainsi abatues, ne fu plus nul si hardi qui s'osast croler contre le duc. Si eut le duc ceste victoire (par le roy Henri,) en l'an de l'Incarnacion mil quarante sept.

_Incidence._--[371]En ce temps tenoit la contée de Montrueil Guillaume Guerlant. Descendu estoit de la lignée le grant Richart. Un jour s'en vint à luy un chevalier qui avoit nom Robert Bigot, et luy dist qu'il estoit povre et qu'il ne se povoit chevir en ce pays; et puis luy demanda congié d'aler en Puille où il auroit sa vie plus honorablement. Et le conte luy dist: «Qui te fait ce faire?» Et cil respondi: «La povreté que je suefre.» Et le conte respondi: «Sé tu me veulx croire, tu demourras en cest pays, car tu verras tel temps dedens quatre-vingt jours en Normandie que tu pourras ravir et prendre quanque tu vouldras, que mestier te sera sans nul contredist.» Le chevalier le crut et demoura en telle manière. Ne demoura pas puis longuement qu'il fu de l'hostel le duc et eut s'amour et s'accointance, par un sien cousin qui avoit nom Ricnart. Un jour parloit le duc privéement; si avint que entre les autres paroles luy dist le chevalier ce que le conte Guillaume luy avoit dit. Mander le fist le duc maintenant, et luy demanda pourquoi il avoit dit teles paroles. Cil ne le pot noier né esclairier l'entencion de sa parole; et le duc luy dist tout couroucié: «As-tu donc pourchacié et fait par quoy Normandie soit par toi troublée, et que je sois deshérité par ton pourchas, qui proméis au chevalier souffraiteux tant de proie et de rapines? Ainsi ne sera pas sé Dieu plaist; ains aurons paix pardurable par le d'on de notre créateur. Si te commande que tu vuide tantost Normandie et que tu ne sois si hardi que tu retournes tant comme je vive.» Et cil s'en parti tantost et s'en ala honteusement en Puille à un sien escuier; et le duc donna la contée de Montrueil à son frère Robert. Ainsi humilia le duc ses orgueilleux parens qui luy venoient de par son père; et ceulx qui luy appartenoient de par sa mère, qui humbles estoient et débonnaires, essauçoit et élévoit.

Note 371: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 19._

V.

ANNEE: 1054.

_Coment le roy, par l'enticement des envieus, guerroia Normandie, et coment ses gens furent desconfis et occis par les Normans._

[372]Puis que les Normans orent conquist Neustrie, ne fust un jour que les François ne leur portassent envie. Les roys esmouvoient encontre eulx et leur faisoient entendre que il tenoient les terres que il avoient tollues à leur ancesseurs. Par les paroles d'envieux fu le roy Henri si meu contre le duc Guillaume, qu'il entra en Normandie à deulx paires d'osts: l'une de fors chevaliers esleus envoia par devers Caux et la livra en conduit à Huedes, son frère; l'autre mena il meisme en la contée d'Evreux, et en fist chevetain Geffroy Martel. Le duc, qui vit ainsi son païs destruire, fu moult dolent. Une partie de ses chevaliers envoia contre ceulx qui estoient entrés en Caux, et il meisme prist l'autre et vint là où le roy estoit. Ceulx qui en Caux furent envoies vindrent à Mortemer[373], là où les François estoient. Là les trouvèrent où il ardoient tout et roboient et honnissoient les femmes à force. Ensemble se combatirent d'ambedeulx pars moult cruellement, et dura la bataille dès le matin jusques à nonne, sans cesser, et trop en y eut d'occis d'une part et d'autre. Mais à la parfin, les François, qui sans raison destruisoient le païs, furent desconfis (tout ainsi comme le champion est plutost vaincu quant il se combast pour mauvaise cause, que celuy qui se combast pour la bonne.)[374]

Note 372: _Will. Gemet. hist., lib. VII, c. 24._

Note 373: _Mortemer-sur-Eaulne_, entre Aumale et Neufchatel.

Note 374: Notre bon traducteur, que les rodomontades de l'historien normand impatientent, se permet de rappeler la seule raison qui lui semble plausible de l'infériorité de courage des François, dans cette circonstance.

Moult fil le duc lié de ces nouvelles et pour ce qu'il vouloit le roy espouvanter, envoia-il un message près des herberges sur une haulte montaigne. Quant il fu nuit, haultement commença à crier; et ceus qui faisoient le gait s'en allèrent celle part, et luy demandèrent pourquoy il crioit et qui il estoit. «Je ay nom,» dist-il, «Raoul de Toene, et vous apporte dures nouvelles. Allez à Mortemer, et menez chars et charettes, et rapportez les corps de vos amis qui là sont occis. François estoient venus pour esprouver la chevalerie des Normans, mais il l'ont trouvée plus grant qu'il ne voulsissent. Huedes, le chevetain, s'en est fui, et Guy, le conte de Poitou, y est prins et tous les autres y sont mors et prins ou eschappés par grant fuyte. Si rendez ces nouvelles au roy de par le duc de Normandie[375].» Et quant le roy sot la vérité, si ne voult pas aler avant, mais s'en retourna tout dolent de la perte de sa gent[376]. Et le duc restora le chastel de Breteuil encontre le chastel de Tillière, que le roy luy avoit tollu, qui ne vault pas moins de celuy. Bien le fist garnir et puis le bailla à garder à Guillaume, le fils Hosbert.

Note 375: Wace, contre son habitude, a abrégé ici le texte précieux de Guillaume de Jumièges:

Là u li Reis fu hebergiés Fist un home tost enveier, Ne sai varlet u esquier; En un arbre le fist munter Et tute nuit en haut crier: --François! François! levez! levez! Tenés vos veies, trop dormés: Alés vos amis enterrer Ki sunt ocis à Mortemer. (Vers 10073.)

Note 376: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 25._

VI.

ANNEE: 1089.

_Coment le chevetain des souldoiers Normans, qui estoient en Puille, tolli par force une chièvre de la goule d'un lion, et geta le lion par la queue par-dessus les murs du palais._

[377]_Incidence._--En ce temps que les Normans estoient en Puille souldoiers entour Wilmache, le duc de Salerne, estoit leur chevetain Toustain Scitel; homme estoit renommé de maintes grandes proesses. Entre les autres hardiesces dont il avoit faites pluseurs en fist-il une dont il estoit trop renommé. Une fois vist-il un lyon qui tenoit une chièvre en sa goule; vers luy courut et la luy arracha à force; et puis le prist parmy la queue en ce point que il estoit encore tout forcené de sa proie, et le jeta par-dessus les murs du palais, ainsi comme il fust un mastin.

Note 377: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 30._

Tant le haoient les Lombars par envie que il désiroient sa mort. Une fois le menèrent en un désert où un grant dragon habitoit et grant multitude d'autres serpens, et quant il y fu, si tournèrent tous en fuyte. Toustain, qui pas ne savoit la traïson, s'émerveilla moult quant il les vit fuir, et demanda à son escuier que ce estoit. A tant vint le dragon sur luy soudainement, et luy lança feu et flamme parmy la goule, si que luy ardi son escu en un moment et puis engoula la tête de son cheval. Et Toustain sacha l'espée[378] et le féri si durement qu'il l'occist; mais il fu si envenimé de son flair qu'il ne vesqui que trois jours après. Quant il fu mors les Normans firent deulx princes, Ranulphes et Richart; et en venjance de la mort Toustain, se combattirent contre les Lombars et firent d'eulx grant occasion.

Note 378: _Sacha._ Tira.

[379]Moult avoit le roy Henri grant désirier de vengier la honte et le dommage que le duc Guillaume luy avoit faite. Grant ost rassembla de rechief et appela en son aide Geffroy, e conte d'Anjou, et puis s'en vint en Normandie. La contée d'Uisme trespassa et celle de Baieux; au derrenier, se mist au retour, et s'en vint par l'eaue de Dive; oultre passa l'une partie de son ost, et l'autre partie s'arresta par deçà né passer ne pot, pour la mer qui jà estoit montée. Le duc survint à grant ost et couru sus à ceulx qui par delà estoient demourés. Pluseurs en occist et prist en la présence le roy, qui aidier ne leur povoit. Toutefois s'apensa-il que il avoit tort vers luy, et qu'il estoit esmeu contre luy sans raison par l'enticement de deulx envieux. Enseurquetout, il regarda la valeur et la proesse du duc et qu'il luy chéoit bien en toutes choses; si désira moult à avoir s'amour et s'acointance. Si bonne paix firent ensemble que oncques puis n'y eut sé bien non, et luy rendi le roy le chastel de Tillière que il luy avoit tollu.

Note 379: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 28._

VII.

ANNEE: 1050.

_Coment un abbé et son couvent, de la cité de Radibonne, en Bavière, affermèrent au peuple d'un homme mort que il trouvèrent au fondement de leur églyse, que c'estoit le corps Monsieur saint Denis, pour essaucier leur lieu._

(En ce temps tenoient l'empereur de Rome et le roy de France Henri grant amour et grant affinité ensemble: car le roy Henri avoit une sienne niepce par mariage.) [380]Si avint ainsi que le roy Henri envoia ses messages à l'empereur pour aucune besoingne avoir, si comme il est de coustume entre les roys et les empereurs. En Bavière estoit l'empereur, en une cité qui a nom Radibonne; et tout le peuple du pays, les barons et les prélas estoient assemblés pour aucune erreur qui estoit espandue par le païs: si vous comperons coment.

Note 380: Cela est pris du livre intitulé: _De detectione corporum S.S. Dionysii, Rustici et Eleutherii_. (Voyez les _Historiens de France_, tome XI, p. 469.)

En ceste cité il est une abbaïe fondée de Saint-Ermantrus. Si avint que l'abbé de léans faisoit un fondement pour maçonner en l'églyse qui moult estoit vielle et ancienne, ains comme sé elle déust cheoir. Dedens trouvèrent le corps d'un homme tout entier. Tantost cheyrent en ténèbres d'ignorance et oublièrent la paour de Nostre-Seigneur, pour ce que il vouloient essaucier leur lieu; et affermèrent au peuple qu'il avoient trouvé le corps saint Denys aréopagite. Tost fu ceste nouvelle par le pays espandue: l'évesque meisme de la cité manda les autres évesques voisins, et leur demanda conseil de ceste chose, et leur dist à la parfin que c'estoit sa volenté que tel corps qui ainsi avoit esté trouvé fust levé solempnellement et mis entre les corps sains. A ce s'accordèrent tous, et asséna l'évesque le jour de celle élévation, et les pria qu'il revenissent tous à celuy jour.

Endementres, furent plusieurs de divers ordres qui amonestèrent l'évesque qu'il priast l'empereur qu'il voulsist estre à ce jour. Et l'empereur, qui pas ne cuidoit que ce fust vérité, se fléchit toutefois à leurs prières et leur promist que il y seroit. Endementres assembla le peuple et les prélas de diverses régions. En la parfin, vint l'empereur et l'apostole Léon, qui nouvellement estoit ordené. En ce point, vindrent les messages le roy Henri à la court de l'empereur. Moult s'emerveillèrent quant il virent l'apostole et les barons et les prélas et tout le peuple assemblés: et demandèrent sagement pourquoy ce estoit. Et quant il sceurent la vérité, si n'en firent nul semblant, ains se présentèrent devant l'empereur pour dénoncier la besoingne pourquoy il estoient venus. L'empereur les escouta volentiers, et quant il s'en fu conseillié, si leur donna response souffisant à leur oppinion.

Lors cuida qu'il demandoient congié de retourner en leur païs; mais avant, descouvrirent ce qu'il avoient en leurs cuers conceu devant l'empereur, et, en la présence de tous, parlèrent en telle manière: «Très puissant empereur, tu scés bien que cil n'est pas establi en son propos qui a double courage[381]; et comme cil vice fait à blasmer en personne de petit estat, moult doit mieux estre damné en prince, en empereur et en roy; car ainsi comme aucun esleu en grant dignité resplandist plus s'il est enluminié de vérité, ainsi cil meisme qui est en tel état fait plus à dampner et à despiser, s'il s'abandonne à péchié; et ce voulons manifester pour ce que nous avons ainsi commencié à parler. Tu as maintenant promis que tu garderas loïauté et amitié générale envers notre roy; mais il semble que tu face jà contre luy et contre ce que tu as promis, car nous avons entendu que cil peuple, qui ci est assemblé de divers lieux, est pour ce venu que tu veus lever et metre en révérence avec les sains martirs la charoingne d'un homme mort que l'en a trouvé en terre; et plus, que l'en le veult lever pour le corps saint Denys l'aréopagite. Si tu veulx bien savoir et enquerre la vérité de ceste chose que nul ne devroit né penser né dire né faire, car la sentence des plus grans clers qui soient en France conferme que l'en treuve ès gestes le roy Dagoubert, qui fonda l'églyse, que il scella le corps saint Denys et de ses deux compaingnons en chasces dont l'entrée ferme à trois paires de serreures que l'en puet encore veoir jusques au jour d'uy; et les mist darrière l'autel en une croute voutée à chiment qui est si fort et si estroite que nul n'y puet entrer fors par une petite entrée; et plus encore, que par-dessus est un tabernacle hault et pesans d'or fin et de pierres précieuses, où le saint clou et la sainte couronne sont honnestement gardées jusques au jour duy; et sé le corps saint Denys doncques est si diligemment gardé et a tousjours esté, comment le eust su nul larron embler? Après comme tu dois savoir que il soit apostre de France, et la couronne et le roiaume a tousjours esté gardé et deffendu par les prières de si grant patron, nous nous esmerveillons coment tu t'es si légièrement assenti à croire ceste erreur, tu qui recongnois de parole que tu es joins à nostre roy en amistié et en charité, pour laquelle chose il nous semble que tu ayes courage et propos de grever et de faire moleste au roiaume de France, quant tu accordes que celle charoingne d'home mort soit levée pour le corps saint Denys l'aréopagite, au moins, jusques à tant que tu ayes fait savoir à nostre seigneur le roy de France, ton amy, que il fasse enquerre loiaument, savoir non sé il a en France le corps saint Denys; et sé tu oïs dire certainement que il ne soit là, si pourras faire ce que tu as commencié; et sé tu le fais autrement, nous cuidons que moult de maux en doivent venir.»

Note 381: _Courage._ Manière de penser. _Courage_ étoit autrefois synonyme de _coeur_.

Après ce que les messages orent ainsi parlé et l'empereur les eut diligemment escoutés, si leur respondi que il s'en conseilleroit à l'apostole et aux barons. Après le conseil leur respondi que leur sentence estoit bonne et selon raison. A tant s'en partirent les messages et s'en retournèrent en France.

VIII.

ANNEE: 1050.

_Coment ceste erreur fu estainte et prouvée du contraire à Saint-Denis, en France, par le démonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis et ses compaignons, en la présence le roy, et les barons, et les prélas et le peuple._

Quant il furent retournés et il eurent au roy rendu response de la besoingne pourquoy il estoient là alés, si luy comptèrent après, tout par ordre, coment ceste chose estoit alée. Et le roy, qui moult estoit en grande cure de ceste chose, manda, à jour nommé, les barons et les prélas du royaume et les assembla, et meismement Huon, abbé de Saint-Denys. Et quant il furent assemblés, le roy leur compta la besoingne à grant pleurs et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapporté, et leur demanda conseil de ceste chose.

Lors trouvèrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte sé ce n'estoit par la démonstrance du corps; et que l'abbé mandast par tout et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx fussent présens à qui les lettres seroient portées; et que il ne laissast, en nulle manière, que il ne feist savoir le jour à ceulx qui ceste erreur avoit esmeue, pour ce que, sé il n'y estoient pas, la derrennière erreur ne fust pire que la première; à tant se despartirent tous. Mais l'abbé leur pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et l'abbé repaira à Saint-Denys, et raconta au couvent de léans ceste chose à grant plours et à grant larmes; et les frères, qui doubtoient le commun péril, estoient à grant mésaise et chanceloient entre paour et espérance, et touteffois furent-il relevés et confortés par la grace de celuy en qui l'espérance des bien-créans est toute mise jus, et se mistrent en la disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnèrent moult efforciement à vigilles et à oroisons communes et privées. Et l'abbé envoya, tandis, ses lettres près et loing, et si n'oublia pas à envoyer à ceulx de la cité de Radibonne, par qui celle erreur estoit commenciée, et assigna le jour au cinquiesme des ides de juing.