Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 14

Chapter 143,918 wordsPublic domain

Au temps le roy Robert, fonda le chastel de Courtenay, Haston, le fils d'un gastelier du chastel Renart, chevalier fu par son sens et par son avoir[330]. Une grant dame espousa dont il engendra Jocelin de Courtenay, et cil Jocelin espousa la fille le conte Gieffroy-Foirole. De celle dame eut deulx fils[331] Guy et Renart, le conte de Joingny. Icil Jocelin, après la mort de celle première dame, espousa Ysabelle, la fille Millon de Montlhery. En celle engendra Millon de Courtenay, et Jocelin, le conte d'Edesse, et Gieffroy Capalu. Cil Mille de Courtenay engendra trois fils de la sereur le conte de Nevers: Guillaume, Jocelin et Renaut. Cil Renaut engendra la femme Pierre, le frère le roy et la femme Avalon de Selgny.

Note 330: _Gastelier._ Pâtissier. Le latin se contente d'ajouter: _Militari honore se fecit sublimari._

Note 331: Ici notre traducteur passe un degré: «Filiam comitis Gaufridi Foerolem ex quâ genuit unam filiam quæ duos filios habuit.»

VII.

ANNEE: 1026.

_Coment le roy Robert donna plusieurs dons et privilèges et franchises à l'abbaïe de Saint-Denis. Après coment il trespassa._

[332]De ce roy Robert peut l'en moult de bien dire. Grant amour, grant affeccion avoit à sainte églyse et à tous les sains de paradis, [333]meismement aux glorieux martirs Saint-Denys et à ses compaingnons que il tenoit à patrons et à deffendeurs du roïaume, si comme il pert aux chartres de ses dons et des franchises qu'il donna à l'églyse, si comme nous dirons ci-après. A un corps saint qui léans gist, et a nom saint Ypolite, avoit merveilleusement grant dévocion et grant amour. Jà n'éust si grant besoing pour quoy il fust au pays qu'il ne venist à sa feste, qui est au mois d'aoust, deulx jours devant l'assompcion Nostre-Daine. Pour ce que la feste fust encore plus solempnel, pour la présence de si grant homme, estoit en my le couvent, et tenoit cuer avec le chantre tout revestu d'une riche chappe de pourpre que il avoit fait faire pour soy proprement; et tenoit en sa main le royal ceptre, et alloit par my le cuer de renc en renc, chantant et exortant son couvent à chanter comme cil qui ardemment amoit Dieu et sainte églyse. Si s'esjoïssoit avec les esjoïssans et chantoit avec les chantans et par grant melodie de voyes faisoit prières aux oreilles du souverain juge, de cuer et de bouche, et ainsi estoit adés[334], jusques à tant que la messe estoit chantée.

Note 332 Cette phrase se retrouve dans toutes les chroniques anciennes.

Note 333: A compter de là, notre traducteur suit, non pas les paroles, mais le sens du _Liber de reliquiis ecclesiæ Sancti-Dionysii_, publié par Duchesne, tome IV, p. 146. Le passage auquel se rapporte notre traduction est transcrit dans le tome X des Historiens de France, p. 380.

Note 334: _Adés._ Toujours.

Maintes belles chartres donna à l'églyse; la première, si fu que il l'affranchi de maintes mauvaises coustumes, que ses sergens alevoient en la ville et dehors[335]. Et si donna sa court et son palais que les autres roys avoient tousjours eus léans, et y venoient tenir leur court aux festes solempnels, comme à Noël et à l'Epiphanie et à Pasques et à la Pentecouste; et de ce les franchi si que nuls roys ne puet né ne doit jamais i tenir court, pour ce que le couvent soit en paix et qu'il puisse mieux entendre à Dieu, faire prier pour le roy et pour l'estat du royaume; [336]et voult que l'églyse fust absoulte du grief de tous ses voisins et meismement de Bouchart à la Barbe qui lors tenoit un chastel en fié de l'églyse en une île de Saine, de par sa femme, et sa femme d'un sien mary qu'elle eut eu devant, qui avoit nom Hues Basset. Moult genoit cil Bouchart l'églyse et ses hommes. Au roy s'en complaint l'abbé Vivien, qui l'églyse gouvernoit pour le temps de lors. Amonesté fu que il se cessast de ces griefs; et pour ce que cesser ne se volt, le roy, par le conseil de ses palatins[337], commanda que le chastel feust abatu; et pour ce que le roy savoit bien que cil Bouchart estoit esmeu contre l'églyse, il ordonna pour bien de paix, par la volenté de l'abbé et du couvent, et permist qu'il fermast une forteresse à trois miles de Saint-Denis[338] qu'il appelent Montmorency de lez la fontaine Saint-Walery; par tel condicion que cil Bouchart et tous ceux qui, après luy, seroient seigneur de celle forteresse, feroient hommage à l'églyse du fié qu'il tenoit de par sa femme en la devant dite isle, et au chastel de l'églyse et aux autres lieux. Et, avec tout ce, fu adjousté que les fiévés[339] qui demourroient à Montmorency se metroient en ostage en la court l'abbé deux fois en l'an: à Pasques et à la feste St-Denys; né en nulle manière ne requerroient congié d'issir hors de laens jusques à tant qu'il eussent respondu et rendu raison des choses de l'églyse qui avoient esté soustraites, aménuisiées ou prises par Bouchart ou par ses hommes, et qu'il auroient faite plenière satisfacion, selon droit, au martir saint Denys de toutes ces choses, à la volenté de l'abbé et du couvent. Et quiconque seroit trouvé en meffait vers l'églyse, et s'enfuyroit après pour garantie à Montmorency, dedens les quarante jours que Bouchart ou ceus qui après luy seront, seroit amonesté de par l'abbé pour la justice de ce fait, il en ainenra le maufaiteur par devant l'abbé, en sa court, pour justicier, par devant luy. Et se le maufaiteur ne se veult ottroier aux condicions nommées, Bouchart ou ses successeurs le boutera hors de toute sa seigneurie et le doivent avoir comme ennemy de l'églyse jusques à tant qu'il s'abandonnera à justice de l'abbé. Toutes ces condicions jura Bouchart pour luy et pour tous ceulx qui après luy vendroient, en la présence du roy et des barons.

Note 335: Voyez la charte dont il s'agit, Hist. de France, tome X, p. 581.

Note 336: _Ex chronicâ anonymâ._ Voyez Histor. de France, tome X p. 303. Voyez aussi pour les détails l'autre charte de Robert, reproduite dans le même volume, p. 593.

Note 337: Plusieurs manuscrits ont au lieu de ces derniers mots: _De son plaisir_.

Note 338: _De Saint-Denis._ La charte dit: «Tribus leugis a castello Sancti-Dionysii.» Ce château étoit Montjoie, et ce que l'on ignore communément, c'est que ce château de Montjoie a été l'occasion du cri de guerre de nos vieux rois de France: _Montjoie Saint-Denis!_

Note 339: _Les fiévés._ Ceux qui relevoient du fief.

Après, conferma la chartre du roy Dagobert, fondeur de l'églyse, qui commence au dessoubs de Mont-martre, au lieu proprement où le martir fu décolé, et dure jusques à la voie commune qui mène à Louvres, que quanques est contenu dedens celle enceinte est au pouvoir et au droit de l'églyse en toutes justices et en tous cas, soit en voies communes et privées. Maintes autres belles chartres donna à l'églyse qui ne sont pas cy nommées.

De ce siècle trespassa ce glorieux roy, en l'an de l'Incarnacion mil et trente et un; et fu ensépulturé au cimetière des roys, c'est l'églyse Saint-Denys qu'il avoit tant amée et honorée.

[340]_Incidence._--Par l'enticement des fils au deable, commença contens entre le jeune duc Richart et son frère Robert, qui, pour luy grever, se mist au chastel de Falaise. Et le duc assembla son ost et assist le chastel, longuement y fist assaillir; mais à la parfin firent-il paix ensemble, et revint le conte Robert à sa subjeccion. A tant se despartirent en bonne paix, et le duc Richart desparti son ost et retourna à Rouen, et assez tost après mourut-il et plusieurs autres de sa gent, et cuida l'en, certainement, que il fussent empoisonnés. Un petit fils eut qui avoit nom Nicolas; à lettres fu mis en enfance, et fu puis moine de Saint-Oen de Rouen et gouverna l'abbaïe glorieusement plus de cinquante ans après la mort l'abbé Herfast.

Note 340: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 2._

[341]La duchée tint après le duc Robert. Jà soit ce qu'il fust fier et couragieux vers les rebelles et vers ses ennemis, si estoit-il doulx et humble vers l'églyse et vers ses ministres.

Note 341: _Id.--id., c. 3._

_Ci fine l'istoire du bon roy Robert_

CI COMMENCENT LES GESTES DU ROY HENRI.

* * * * *

I.

ANNEE: 1031.

_Coment la royne Constance voult déshireter Henri, son ainsné fils, du roïaume, et voult faire roy de Robert, son mainsné fils. Et coment le roy Henri humelia l'orgueil de sa mère et de tous les traitres._

[342]Des hoirs Robert, roy de France, estoit l'ainsné Henri. La royne Constance, qui pas ne l'amoit comme mère ains le haioit comme marastre, s'efforçoit en toutes manières de luy deshireter de la couronne, et de couronner en lieu de luy Robert, son frère, duc de Bourgoingne. Pour ce, s'enfui-il au duc Robert de Normandie, et luy requist, par la foy que il luy devoit, que il fust en s'aide, envers sa mère, qui deshireter le vouloit. Et le duc le reçut moult honorablement et luy donna de beaux dons; et pou de temps après, luy donna armes et chevaux et l'envoia à son oncle Mangier, le conte de Corbueil, et luy manda que il commençast et contrainsist tous ceulx de son païs qu'il verroit qui seraient rebelles à venir à l'hommage de Henri, leur seigneur. Il meisme mist bonne garnison de chevaliers par tous les chasteaux de France qui près de luy estoient; et ceulx qui à l'hommage le roy ne voloient venir, contrainst et humilia si que par force les y convint venir pour faire sa volenté.

Note 342: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 7._

(Ainsi parolent une manière de croniques; et si, n'est-ce pas chose contraire à ce que un autre dit, qui ainsi parole: Que)[343] la royne Constance eut du roy Robert trois fils et une fille. Le ainsné fu cil Henri, le second Robert et le tiers Hues, qui fu puis évesque d'Aucère; et la fille eut nom Adelinde, qui fu puis femme Regnault, le conte de Nevers. (Et puis si dient, en continuant la matière)[344], après que le roy Robert fu mort, que la royne Constance prist et saisi grant partie du royaume, comme Senlis, Sens et le chastel de Béthizy et de Melun, le Puisat[345], Dammartin, Poissy et mains autres chasteaux et cités. Et tant avoit jà fait qu'elle avoit à elle alié maint baron de France et de Bourgoingne qui avoient laissié et adossé le roy Henri, leur droit seigneur; et espéciaument Huedes, le conte de Champaingne, à qui elle avoit donné une partie de la cité de Sens; si béoit en toutes manières à faire couronner son mainsné fils, Robert, le duc de Bourgoingne. Et le roy Henri, qui estoit chevalereux, vit que sa mère le vouloit ainsi deshireter, que par elle, que par ses aides. Si assembla son ost et fist tant que par ses armes et par sens, il abati l'orgueil de sa mère, et seurmonta tous et humilia ceulx qui estoient contre luy. Et la première de ses batailles si fu contre su mère, et fu le chastel de Poissy le premier qu'il recouvra. Après assist le Puisat, et puis Meaux, et puis Melun et tous les autres aussi. Et quant la mère vit la force et la vigueur de luy, si luy fu tart que elle se fust accordée: à luy fist si bonne paix qui tant comme elle vesqui puis luy porta foy et loïauté. Tantost après courut le roy sur Huedes, conte de Champaingne, et luy tolli le chastel de Gournay et la moitié de Sens, que sa mère luy avoit donnée, et le renvoïa arrière en sa seigneurie. Et après courut sus Baudouyn, conte de Flandres[346], et assist longuement aucuns de ses plus fors chasteaux; et à la parfin les prist-il et les abatti.

Note 343: Cette seconde chronique est entrée dans la continuation d'Aimoin et dans le texte d'Hugues de Fleury. Voyez _Aimoni, lib. V, c. 47_.

Note 344: _Hug. Floriac. chronicon, anno 1031._ (Voyez Historiens de France, tome XI, p. 158.)

Note 345: _Le Puisat._ Latinè: _Pateolum_. Le _Puiset_, entre Étampes et Orléans.

Note 346: Le texte d'Hugues de Fleury est ici mal rendu. Celui-ci dit que le roi, de concert avec le marquis de Flandres Baudouin, renversa Merville, château de Hugues Bardoul, et qu'après un siège de deux ans, il entra dans le château de _Petuera_. «Post hæc verò, cum _marchione_ Flandrensium Balduino, Hugonis Bardulfi castellum Merisvillam evertit; et Petueram castrum, biennali obsidione conclusum, suam redegit in potestatem.»

[347]En ce temps avint que Huedes, le conte de Champaingne, dont nous avons parlé, assembla grant ost et grant orgueil contre les Allemans et les Lorrains. Bataille y eut grant et périlleuse. En la parfin fu-il desconfi et fu occis en fuyant devant la cité de Troies. Deux fils avoit: Thibaut, Estienne. Thibaut, l'ainsné, eut Chartres et Tours, et son frère Troies et Meaux.

Note 347: _Hug. Flor., anno 1037._

Assez tost après commencèrent cil deux frères à mouvoir guerre contre le roy Henri, et le roy se combati premier contre Estienne, le mainsné, et le desconfi et chaça assez légièrement, et prist, en celle bataille, le conte Raoul. Après vainqui Galleran de Meulant[348] et saisi toute sa terre. Après ces choses, le roy esmeut Geffroy, le conte d'Anjou, à guerroier contre Thibaut, l'ainsné des fils le conte Huedes de Champaingne. La cité de Tours assist, par l'assentement le roy; et le conte Thibaut vint là à tout son povoir; et le conte Geffroy ala contre luy à grant force, et se combati à luy et le prist à la parfin, et sept cent soixante chevaliers; et assez tost après prist la cité de Tours.

Note 348: _Meulant._ _Medandicum_ ou _Meldanticum_.

En ce temps fonda le roy Henri l'églyse de Saint-Martin-des-Champs de lez Paris: et Geffroy, le conte d'Anjou, en fonda une autre[349] de la Sainte-Trinité au chastel de Vendosme.

Note 349: _Une autre._ Hugues de Fleury dit: _Coenobium_.

II.

ANNEES: 1031/1035.

_Coment le duc Robert de Normandie ala au saint voïage d'outremer, et coment il mouru au retourner._

(Robert, le duc de Normandie, dont l'istoire a dessus parlé, homme plain de bonnes graces et de toutes bonnes meurs, ne forlignoit pas de la lignée dont il estoit descendu, ainsi s'efforçoit plus et plus d'ensuivre les nobles fais de ses ancesseurs; moult estoit renommé par victoires et par oeuvres de miséricorde. Mais pour ce que n'est pas notre entencion de retraire les fais des Normans, fors par incidences et là où elles s'afferront, ne voulons-nous pas tous ces fais descrire; car trop y aroit à faire. Mais touteffois en donnons nous aucunes choses qui touchent en notre matière, au plus briefment que nous porrons.)

[350]Au temps que Suènes, le roy de Danemarche, chaça Adelred, roy d'Angleterre, hors du pays, s'en vint cil fuitis en Normandie au duc Robert, (la cui sereur il avoit eu à femme,) et amena ses deulx fils avec luy, Edouard et Alvret. En pou de temps après s'en repaira et laissa ses deulx fils en la garde le duc Robert leur oncle. Et le duc les garda moult honorablement et les ama autant comme ses fils, et moult avoit grant compassion et grant pitié de leur essil. Pour ce manda au roy Suènes, qui le royaume d'Angleterre tenoit lors, que bien estoit temps désoremais qu'il eust pitié de ses nepveux, et que il leur rendist leurs terres pour l'amour de luy; mais il ne voult oïr ses prières, ains s'en retournèrent les messages sans rien faire. De ce fu le duc moult couroucié et moult honteux. Tous ses princes manda tantost et fist appareillier grant navie de tous les pors de Normandie, et les nefs aempli de bonne chevalerie et de gens toute esleue, et fist tout assembler à Fescamp sur le rivage de la mer. Lors s'espandirent en mer et furent boutés par tempeste qui les mena jusques à une isle qui a nom Giersé. Et croy que ce fu fait par la divine ordenance, pour le roy Edouart qui avoit à régner; que Dieu ne vouloit pas qu'il regnast par effusion de sanc. Longuement demourèrent en celle isle, dont le duc meisme fu si couroucié qu'il se tourmentoit tout de dolour et de tristesse; et puis qu'il vit qu'il ne pourroit passer en Angleterre, si fist la navie retourner droict au mont Saint-Michiel. [351]L'une partie de la navie livra à Rabel, un très bon chevalier, et luy commanda à passer et destruire Angleterre[352] par feu et par occision.

Note 350: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, c. 10._

Note 351: _Id.--id., c. 11._

Note 352: _Angleterre._ Le latin dit: _Britanniam_, et, par ce mot, il falloit entendre la Petite-Bretagne.

[353]En ces entrefaites, vindrent les messages Chanut qui tenoit le royaume d'Angleterre, et mandoit au duc qu'il estoit tout prest de rendre à ses nepveux la moitié du royaume d'Angleterre, qu'il avoit convenancié, car il estoit grevé de maladie. Et le duc fist tantost mander la partie de sa navie qu'il avoit envoiée, si ne voult pas mouvoir en Angleterre si comme il avoit commencié, jusques à tant qu'il fust retourné d'oultre-mer où il désiroit moult à aler sur toutes riens, pour visiter le saint sépulcre et les sains lieux de Jhérusalem. Robert, l'archevesque de Rouen, et tous ses barons manda, et leur découvri ce qu'il proposoit à faire. De ce furent tous esbahis et se doubtèrent moult que le pays ne fust troublé, pour le deffaut de sa présence. Guillaume, son fils, fit venir devant tous et les pria qu'il le receussent à seigneur pour luy et le tinssent désormais pour duc de Normandie. Touteffois, pour ce que faire le convenoit, accomplirent-il sa volenté; mais moult furent réconfortés de ce que l'enfant leur demouroit, tout fust-il encore tendre et de jeune aage. Ainsi le reçurent à seigneur et luy firent hommage.

Note 353: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 12._

Quant le duc eut ainsi tout ordené si connue il le désiroit, il livra son fils en la garde de bons tuteurs et de sages, jusques à tant qu'il fust en aage de terre tenir. A tant prist congié à toute sa gent à grans pleurs et à grands gémissemens, et mut en son voïage à moult noble compaingnie. Moult faisoit grant aumosnes et larges, chascun jour, aux povres notre Seigneur; les orphelins et les veuves estoient relevés de ses richesses. Tant erra par mer et par terre qu'il vint à Jhérusalem[354]. Qui pourroit racompter les larmes dont il lava le saint sépulcre par quatre jours continuels et les grans offrandes d'or et d'argent qu'il y offri? Et quant il eut visité les sains lieux de Jhérusalem, si se mist au retour et revint jusque à la cité de Nice. Là meisme le prist une maladie dont il acoucha au lit de la mort, et trespassa de ce siècle à la joie de paradis, si comme l'en cuide, plain de bonnes euvres; et sa sépulture fust en l'églyse de Nostre-Dame dedens les murs de la cité, en l'an de l'Incarnation mil et trente-cinq.

Note 354: _Id.--id., c. 13._

III.

ANNEE: 1035.

_Coment pluseurs guerres et occisions sourdirent en Normandie, et deboutèrent l'enfant Guillaume de la duchée._

(Puisque nous avons descripte la fin et la mendre partie des fais le grant duc Robert de Normandie, avenant chose est doncques que nous racomptions aucunes choses par incidence des fais le duc Guillaume, son fils, qui fu appelé Guillaume le Bastart: coment il eschiva les las et les agais de ses ennemis, et coment il les dompta tous et mist soubs piés.)[355] Si come vous avez oï demoura jeune et orphelin; mais toujours croissoit et amendoit en bonnes moeurs par l'enseignement de ceux qui en garde l'avoient. A son commencement le faillirent pluseurs et se tournèrent contre luy, et s'abandonnerent à toutes rapines et à si grans dissencions que maint milliers d'ommes en furent occis; [356]comme Hue de Monfort contre Gauchier de Ferrières, dont l'un et l'autre en furent occis; et le conte Gillebert refu occis en traïson par Raoul de Gaci[357]; et Turor, le maistre le duc meisme, refu aussi occis par traïson par les eschis[358] du pays.

Note 355: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 1._

Note 356: _Id.--id., c. 2._

Note 357: Le latin est ici fort abrégé: «Gillebertus, comes Ocensis, filius Godefridi comitis, callidus et fortis tutor Willelmi pueri sed domini, quodam mane dum equitans loqueretur cum compatre suo Wascelino de ponte Erchenfredi, nil mali suspicans, occiditur cum Fulcoio filio Geroii. Hoc vero malum, dolosis hortatibus Rodulphi de Waceio filii Roberti archiepiscopi factum est, per manus crudeles Odonis Grossi et Roberti filii Geroii.»

Note 358: _Les eschis._ Les bannis.

Partout frémissoient guerre et dissencions et occisions: si ne doubtoient à faire nul mal, pour ce jeune duc qui encore estoit en enfance. Et à ce, se print garde Rogier Tohins, home estrait et descendu de mauvaise racine[359] qui, au temps que le duc meut à aller oultre mer, estoit alé en Espaingne où il fist mainte proesce sor les Sarrazins, (car il estoit home fier et orgueilleux et preux aux armes.) Moult eut grant despit de ce que Guillaume, l'enfant, estoit entré en la duchée après la mort de son père, et dist que bastart ne devoit pas être héritier, né avoir né commandement né seigneurie seur luy né seur les autres barons de Normandie. Et sans faille, le duc Robert l'avoit engendré en une pucelle qui avoit nom Herleve[360], fille de Fulbert, son chamberlent; ainsi estoit despis le jeune duc Guillaume de tous les nobles homes du pays, et meismement[361] de ceulx qui estoient descendus de la lignié de Richart. Si commença guerre contre luy Rogier Tohins, par l'ayde que il avoit des nobles homes du pays. Mais par une chose fu desavancié. Car il tenoit en despit tous ses voisins et leur tolloit et gastoit leurs terres, et meismement la terre d'un sien voisin Honfroy de Vielles; mais cil ne le souffri pas longuement, ains envoya contre luy Rogier de Beaumont, son fils, et sa meisnie et sa gent. Et quant Rogier Tohins le vist venir si ne le prisa noient, ains se combati à luy, et fu occis en la bataille et ses deux fils, Elinard et Herbers. Robert de Grant-Mesnil, qui là fu, reçut une grant plaie mortelle dont il mouru trois jours après. [362]Et Rogier de Beaumont, qui ot eu victoire, rendi graces à Dieu, et tant de temps comme il vesquit puis, s'estudia à mener bonne vie et à faire bonnes euvres; et fonda une abbaïe de son propre demaine qui est appelée Préaux et si se maintint bien et loiaument envers le duc Guillaume et envers tous homes.

Note 359: Contre l'avis des éditeurs du 11ème volume des Historiens de France, je pense que le traducteur de Saint-Denis s'est ici trompé, et qu'il auroit fallu lire: «_De stirpe Malahulci_.» De la race des Malehout, peut-être la même que celle des _Malaterra_.

Note 360: _Herleve._ Plus connue sous le nom d'_Harlote_ ou _Arlette_. Wace la fait fille d'un bourgeois de Falaise:

A Faleize out li dus hanté... Une meschine i ot amée Arlot ot non, de Burgeis née Meschine ert encore et pucele. (Vers 7991.)

Note 361: _Meismement._ Surtout. De _Maximè_.

Note 362: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 4._

Tandis, croissoit et amandoit le duc Guillaume en sens et en forces. Si s'averti coment sa terre estoit gastée et troublée par ses barons meismes. Lors manda tous ses barons et ses princes et les atrait à amour tant comme il pot, et les pria et commanda qu'il ne féissent, l'un à l'autre, chose qui fust contraire à raison. Par le conseil de ses barons fit garde et tuteur de soy et prince de sa chevalerie Raoul de Gaci et pluseurs de nobles homes qui bien et loiaument luy obéirent volentiers et luy aidèrent à plaissier ses ennemis.

IV.

ANNEES: 1044/1049.

_Coment le jeune duc Guillaume recouvra sa duchée par l'aide du roy de France. Et coment ses traitres furent desconfis et occis en bataille._