Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 13
Note 297: _Comte de Rains._ Quel pouvoit être ce Regnault, comte de Reims, mentionné par Hugues de Fleury? C'est la première fois qu'il est parlé d'un comte laïe de cette ville, et c'est sans doute une erreur.
[298]_Incidence._--En cel an trespassa Seguin, le honorable archevesque de Sens, qui fu l'an de l'Incarnation mil. Après sa mort fu l'églyse vaquante un an. Tout le peuple de la cité requéroit que le archediacre Leuthaire fust ordené. Cil Leuthaire estoit moult noble home de lignage et noblement aourné de meurs, mais plusieurs estoient contraires à luy, pour ce qu'il béoient à la dignité; et meismement le conte Fromont, fils le vieus Raihart, qui descendu estoit et né de mauvaise racine, contredisoit sa promocion pour un sien fils qui Brun avoit nom, dont il béoit à faire archevesque. Mais autrement avint si comme Dieu le volt; car quant tous les évesques furent assemblés, il jetèrent jus toute paour terrienne, et par la volenté de l'apostole, ordenèrent l'archediacre Leuthaire.
Note 298: _Hug. Flor. chronicon, anno 1000._
II.
ANNEE: 996.
_Du duc Richart de Normandie; coment il ordena son fils Richart duc après lui, et coment il mouru._
[299]Le duc Richart de Normandie, lesquieux tesches sont exemple de bonne vie, estoit jà moult desbrisié. Tant amoit paix que tous ceux que il savoit en contens, il ramenoit en concorde ou par luy ou par ses messages. Débonnaire père estoit à toutes gens de religion, au clergié prest aydeur. Humilité essauçoit et abaissoit orgueil; les povres soustenoit, les veuves et les orphelins nourrissoit et deffendoit.
Note 299: _Willelm. Gemetic. hist., lib. IV, cap. 19._
Quant il senti qu'il affoibloioit, si appela, une heure, le conte Raoul, son frère, et luy demanda conseil coment il ordoneroit de sa terre. Cil fu moult esbahi quant le duc luy parla de telle chose; mais toutefois luy conseilla qu'il ordenast du commun estat du pays. Ses nobles homs manda, et fist devant tous venir son fils Richart et parla en telle manière: «Mes chevaliers et mes compaingnons, je ay esté vostre sire jusques au jour d'uy; mais puisque Nostre-Seigneur me vuelt à soy appeler, il me convient de vous partir. Pour ce, vous prie sé vous oncques m'aimastes, que vous obéissiez à mon fils, et que vous luy soyez loyaux ainsi comme vous avez tousjours esté vers moy, car vous ne me povez plus avoir à seigneur.» Quant il eut ainsi parlé en plourant, toute la sale fu remplie de cris et de gémissemens, et quant ce fu passé si s'accordèrent à sa volenté: l'enfant Richart reçurent à seigneur et luy firent feauté et hommage, et le duc acoucha du tout, pour la maladie qui l'engregeoit. De ce siècle trespassa plain de jours et rendi son esprit, entre les paroles d'oroison.
(De son fils Richart peut-on moult de bien dire. A son père retraioit en graces et en vertus et en toutes bonnes tesches; et si ne fait pas moins à loer du père en victoire et en discipline de chevalerie.) [300]En armes fu moult esprouvé noblement, et sagement conduisoit ses osts en bataille et gouvernoit, et tousjours acoustumément avoit victoire de ses ennemis. Et tout fust-il ainsi abandonné aux choses temporels et au tumulte du siècle, si estoit-il ferme et entier en la foy crestienne et envers ceux qui Dieu servoient humbles et dévots; si que plusieurs églyses et abbaïes mouteplioit en son temps, soubs luy et soubs sa seigneurie.
Note 300: _Id., lib. V, cap. 17._
[301]Un frère avoit le duc Richart qui Guillaume avoit nom; si luy avoit donné la conté de Hiemes[302], mais il ne volt à luy obéir par aucuns mauvais amonestemens, et se vouloit soustraire de son hommage. De ce le chastia le duc aucunes fois par ses messages, mais amander ne se voult. A la parfin le fist prendre et mettre en prison; touteffois eschappa-il en derrenier par une corde que un sien chevalier luy pourchaça, et puis se mist à la fuite. Par jour se reponnoit, qu'il ne fust apperçeu, et par nuit fuioit tant comme il povoit.
Note 301: _Id., lib. V, cap. 3._
Note 302: _Hiemes._ C'est le comté d'_Hiesmes_, ainsi nommé du bourg d'_Exmes_ ou _Hiesmes_, à trois ligues d'Argenton. La chronique latine, dont plusieurs fragmens sont transcrits dans les _Historiens de France_, tome X, page 302, porte ici et plus bas: _Comitatum d'Eu_. Guillaume de Jumièges écrit d'abord ici: _Oximensem comitatum_; et plus bas: _Ocensem comitatum_. Wace de même distingue le _premier fief de Guillaume_,
A Willealme a _Vuismes donné_. (Vers 6123.)
du second, le _conté d'Ou_.
Touteffois se pourpensa-il que il assouageroit la débonnaireté de son frère, et que mieux luy valoit qu'il se meist en sa mercy que requérir la débonnaireté d'aucun roy ou d'aucun conte qui au derrenier luy vaudroit petit. En ce propos demoura et s'en ala à son frère qu'il trouva chasçant en un bois. A ses piés se laissa cheoir et luy requist mercy, en pleurant, quant il luy eut compté coment il estoit eschappé de prison. Et le duc le leva de terre, et tantost luy pardonna son mautalent et luy donna la contée[303], et l'aima puis tousjours comme son frère, et luy donna à femme Elveline, une noble pucelle, fille d'un haut homme qui avoit nom Turchel. De celle femme eut trois fils: Robert, qui sa contée tint après luy, et Guillaume, conte de Soissons, et Hues, qui fu puis évesque de Lisieus.
Note 303: _La contée._ Le mot est laissé en blanc. C'est l'_Ocensum comitatum_ de Guillaume de Jumièges.
III.
ANNEE: 1002.
_Coment Edelred, le roy d'Angleterre, envoia grans gens d'armes en navie pour destruire Normandie, coment les Normans les mirent tous à mort._
[304]_Incidence._--En ce temps avint que Edelred le roy d'Angleterre qui la seur du duc avoit espousée assembla grant navie et l'envoia sur le duc Richart pour soy vengier d'aucuns contens qu'il avoit à luy. En celle besoingne eslut les meilleurs de tout son règne et leur commanda qu'il destruisissent toute la Normandie avant eulx sans néant espargnier, fors que seulement l'églyse Saint-Michiel au Péril-de-Mer, car à si saint lieu n'à si religieux ne doit nul s'adresser pour mal faire. Et leur commanda que quant il aroient toute Normandie arse et destruite que il préissent le duc Richart de Normandie et luy amenassent les mains liées darrière le dos. Eux se partirent d'Angleterre et arrivèrent en Normandie au rivage de Saine; de leur nefs issirent et boutèrent le feu ès villes et es hameaux dessus la marine. Ceste nouvelle vint à Nigel, un prince de Costentin: lors assembla la chevalerie et les gens de pié du pays; sur les Anglois coururent et firent d'eulx si grant occision que il n'en demoura que un tout seul qui aux autres racompta leur meschéance. Cil s'en estoit fuy et se tenoit loing de la bataille; et quant il vit la dolour et l'occision de leur gent, si s'en fuy à ceulx qui leur nefs gardoient et leur compta la mortalité de leur gent; et ceulx s'assemblèrent tous en trois des meilleurs nefs et des plus fors et se traistrent en un rigort de mer[305] à grant paour de leur vie, leurs voiles tendirent et s'en fuirent arrière en Angleterre; et quant le roy Edelred les vit, si leur demanda tantôt le duc Richart; et il luy respondirent qu'il n'avoient oncques le duc veu, mais il s'estoient combattus à leur grant malavanture à la gent d'une contrée si fort et si cruel qu'il avoient tous ses chevaliers occis; et quant le roy Edelred oï ces nouvelles, il eut grant honte et s'apperçu lors de sa folie.
Note 304: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 4._
Note 305: _Rigort de mer._ Golfe, anse. «_In sinum maris_ ne conferentes.»
[306]Bien véoit Geoffroy, le conte de Bretaingne, la valeur du duc Richart et coment il s'accroissoit tousjours en force et en richesse: si se pensa que plus fors et plus seur en seroit s'il avoit l'amour et l'alliance de si grant prince par aucune affinité. Par le conseil de sa gent, issi de Bretaingne et s'en vint à sa court moult noblement; et le duc le reçut moult honnorablement et le retint avec luy par aucuns jours; et quant il vit que le duc l'eut si noblement receu, si demanda en mariage une sienne sereur qui avoit nom Hadvis. Moult estoit belle et honneste et sage. Et le duc luy octroïa moult volentiers, par le conseil de sa gent. Là meisme l'espousa-il à grant solempnité. Après les nopces se parti le conte à grant dons et retourna en son pays liément. En ceste dame engendra, puis, deux fils: Huedes et Alains, qui puis furent hoirs de sa terre.
Note 306: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 5._
IV.
ANNEE: 1011.
_Du descort qui fu entre le duc Richart de Normandie et Huedes, le conte de Chartres. Et coment le roy Robert les mist en pais._
[307]En ce temps espousa Huedes, le conte de Chartres, Maheut, une des sereurs du duc Richart, et luy donna en douaire la moitié du chastel de Dreux qui siet sur la rivière d'Avre[308]. Si avint que celle dame mouru sans hoirs. Après sa mort volt le duc reprendre celle terre qu'il luy avoit donnée en douaire; mais le conte Huedes qui moult estoit malicieux ne luy voult laissier le chastel de Dreux, et le duc assembla son ost et s'en vint sur la rivière d'Avre. Là fonda un chastel qui a nom Tillierres[309]; moult le fist bien garnir et prist la garnison en la terre le conte Thibaut. Après le livra en la garde le conte Noel de Coustance, et Raoul de Thoen[310] et Rogier son fils; lors s'en départi et renvoya chascun en son pays. Et le conte appareilla son ost et appella en son ayde le conte Huedes du Mans et Galleran, le conte de Meulent; ainsi chevauchèrent toute nuit. Au matin vindrent leurs coursiers à toutes leurs armes devant le chastel de Tillières; et quant les barons qui dedens estoient les apperçurent, si gardèrent les entrées du chastel de leur gent meisme, et puis issirent hors contre eulx et les desconfirent en bataille en pou d'eures; si que il en y eut d'occis la plus grant partie; et les autres s'en fuyrent là où il porent mieux; le conte Huedes et le conte Galleran s'en fuyrent et se mirent au chastel de Dreux; mais le cheval sur quoy le conte Huedes estoit chay mors; et le conte s'en fui tout à pie jusques à un parc de brebis et despouilla le hautbert de son dos et le couvri en un champ, au royon[311] d'une charrue: et puis vesti le mantel d'un bergier et portoit les cloies du parc, d'un lieu en autre, sor ses épaules pour soy plus desguyser, qu'il ne fust apperçu de ses ennemis; et disoit aux Normans qui enchausceoient les fuyans que il se hastassent, car cil n'estoient pas loing d'eulx. Quant il furent oultrepassé, il prist un bergier pour soy conduire parmy les bois. Au tiers jour vint au Mans à quelques paines, les piés et les jambes escorchiés d'espines et des chardons.
Note 307: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 10._
Note 308: Notre traducteur n'est pas exact ici; Guillaume de Jumièges ne dit pas que Dreux fût situé sur la rivière d'_Avre_, mais que le duc de Normandie donna, avec la moitié du château de Dreux les terrains qui touchoient au fleuve d'Avre. «Cui dux medietatem Dorcasini castri dedit dotis nomine, cum terrâ super Arvæ fluvium adjacente.» L'Arve se jette dans l'Eure, à une lieue au-dessous de Dreux, et il s'agit ici sans doute des terrains renfermés entre l'Eure et l'Avre; peut-être tout l'ancien Thimerais.
Note 309: _Tilliers_ ou _Tillières_, situé sur la rivière d'Avre, à une lieue de Verneuil.
Note 310: _Thoen_ ou _Tony_, nom d'une famille ancienne dont le fief seigneurial étoit _Tony_, près de Gaillon.
Note 311: _Au royon._ Au sillon. «Sub telluris sulco.»
[312]Quant le duc Richart vit que le conte Huedes estoit si esmeu contre luy, et monté en telle forcennerie que il s'efforçoit en toutes manières de luy tollir terre, si envoya ses messages à deux roys païens pour querre secours: à Olau le roy de Noronce[313] et Lacman le roy de Souabe. Les roys reçurent volentiers les messages et leur donnèrent beaux dons, et mandèrent au duc par eulx meismes qu'il vendroient prochainement à grant gent, si comme il firent: car il arrivèrent en Bretatngne à grant navie; et les barons s'assemblèrent de toutes pars et cuidèrent les païens surprendre et despourveus; mais ceulx qui bien seurent leur venue si s'appensèrent d'une nouvelle malice; si firent fosses parfondes et larges par dessoubs et estroites par dessus, parmy les champs où les Bretons devoient venir; et ceulx qui vindrent isnellement sur eulx que il cuidoient avoir surpris chéyrent en ces fosses et tant en y eut d'occis que pou en eschappa de celle bataille. Et les païens passèrent plus avant et assistrent la cité de Dol et la pristrent et ardirent; et occirent Salemon, avoué[314] du lieu.
Note 312: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 11._
Note 313: _Noronce._ «Olaum scilicet Noricorum (rex).» Olaüs, roi de Norwège.
Note 314: _Avoué._ Gouverneur, commandant.
Après ceste destruccion se retrairent en leurs nefs et singlèrent tant qu'il vinrent là endroit où la rivière de Saine chiet en la mer. Contre mont nagièrent jusques à Rouen et le duc Richart les reçut liément.
[315]De la persécucion que les païens eurent faite en Bretaingae fu le roy Robert moult couroucié; et quant il fu certain que le duc Richart les avoit mandés pour destruire le conte Huedes de Chartres si se doubta moult que il ne s'espandissent par France. Tous ses barons manda à Coldres, et si manda aussi le duc Richart et Huedes le conte de Chartres. La cause de la discencion entendi et fist tant qu'il s'accordèrent à paix, en telle manière que le conte Huedes rendroit le chastel de Dreux et le duc aroit la terre qui siet sor la rivière d'Avre; et que le chastel de Tillières demourroit en ce point en la main le duc et de ses hoirs. Ainsi fu faite la paix. Et le duc s'en retourna lié et joyeux à ses deus roys. Largement les soudoia, si retournèrent en leur pays, tout appareilliés de retourner à son mandement. Mais ains que Olau, le roy de Noronce, s'en retournast, guerpi-il la fausse créance des ydoles, il et une partie de sa gent, par la prédication Robert, l'archevesque de Rouen, et fu baptisié par la main d'iceluy Robert, et retourna en son pays moult lié pour la foi crestienne qu'il avoit receu; puis la garda moult fermement tousjours. De sa gent meisme fa puis traïs et martirié pour sa foy, et resplandist encore par vertus et par miracles au pays de celle gent. (Et garissent les gens du païs de vilaines maladies quant il le requièrent. Et est un autel fondé en l'onnor de luy en l'églyse des Frères meneurs de Paris)[316].
Note 315: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 12._
Note 316: Cette parenthèse, qui n'est pas traduite du latin, se trouve dans un petit nombre de manuscrits. L'église des Frères-Mineurs ou Cordeliers a été détruite vers 1792; elle étoit placée tout prés de l'école actuelle de Médecine.
V.
ANNEE: 1026.
_Coment le duc Richart prist à femme la fille le conte Geofroi de Bretaingne, et eut trois fils de cette dame; et coment Richart, son fils, fu duc après luy._
[317]Le duc, qui encore n'avoit esté espousé, desiroit moult avoir hoir pour sa terre tenir. Au conte Geofroy de Bretaingne demanda une sienne fille; Judith avoit nom; moult estoit belle dame et bien morigénée; et le conte, qui moult en fu lié, luy amena jusques au mont Saint-Michiel. De celle dame eut puis trois fils: Richart, Robert et Guillaume. Cil Guillaume fu puis moine à Fescamp. Et si eut trois filles: la première eut nom Alis; celle espousa Renaus, le conte de Bourgoingne, et en eut deux fils: Guy et Guillaume. Et l'autre eut Baudouyn, le conte de Flandres. Et la tierce mouru pucelle. Ce conte Geofroy de Bretaingne vint en ce temps à Rome en pélerinage: toute sa terre et ses deux fils, Huedes et Alain, laissa en la garde le duc Richart. Mort fu si comme il s'en retournoit.
Note 317: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 13._
[318]En ce temps espousa le conte Renaus de Bourgogne[319], une fille du duc qui eut nom Adeline. Long-temps après avint que le conte Huedes de Chaalons prist par trayson Josselin et le conte Renaus et Berart. Le duc Richart, qui ce seut, manda au conte Huedes qu'il délivrast son gendre pour l'amour de luy; mais cil ne le voult faire, ains commanda moult orgueilleusement qu'il fust plus estroitement gardé que devant. Ces paroles furent rapportées au duc. Tantost manda à son fils Richart qu'il appareillast grant ost et entrast en la terre le conte de Chaalons pour venchier[320] ceste honte. Cil le fist ainsi et assist le chastel de Milmande[321], ceulx du chastel se tindrent et ceulx du dehors assaillirent si fort qu'il prinstrent le chastel et ardirent femmes et enfans, et quanqu'il avoit dedens: puis s'en alèrent à Chaalons et dégastèrent devant eux la terre le conte Huon; et quant il vit qu'il ne pouroit durer, il meisme prist une sele chevaleresse[322] et vint devant Richart l'enfant en priarit mercy humblement de son mesfait. Lors rendi le conte Renaut et donna bons ostages qu'il iroit à Rouen au duc Richart pour faire l'amende à sa volenté. Ainsi retourna l'enfant Richart au duc son père.
Note 318: _Id.--id., c. 16._
Note 319: _Renaus de Bourgogne._ «Rainaldus trans Saona fluvium Burgundionum comes.»
Note 320: _Venchier._ Venger. Nous gardons encore le mot revanche.
Note 321: _Milmande._ Wace écrit _Mismande_, et Guillaume de Jumièges _Milinandum_ ou _Milbiandum_. On n'a pas bien reconnu ce lieu, jusqu'à présent.»
Note 322: _Une sele chevaleresse._ Une selle de cheval. «Equestrem sellam ferens humeris.»
[323]Au duc Richart, où tant avoit de graces et de bien, approchoit le terme de sa fin. Quant il senti que sa maladie luy croissoit, il manda Robert, l'archevesque de Rouen, et tous les nobles hommes de Normandie; et leur dist qu'il ne povoit pas vivre longuement. Lors commencèrent tous à plourer. Au derrenier appela son fils Richart et le fist duc de Normandie, par le conseil de ses barons. A son fils Robert donna la conté d'Eu[324], en telle manière qu'il en fist hommage à son fils Richart, comme à son lige seigneur: et quant il eut ordené de son testament et d'autres besoingnes temporels, si trespassa de ce siècle, en l'au de l'Incarnacion mil vingt-six ans.
Note 323: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 17._
Note 324: _D'Eu_ ou mieux d'_Hiesmes_. «Robertum comitatûs _Oximensi_ præfecit.»
VI.
ANNEE: 1026.
_Coment les Bourguignons ne vouldrent recevoir à seigneur le roy Robert, et coment par force d'armes il les soubmist. Coment il ferma le chastel de Montfort et d'Espernon; et coment Thibaut File-estoupe ferma le chastel de Montlhery._
[325]En ce temps mouru Henry, le duc de Bourgoingne. Toute sa terre laissa au roy Robert, mais les Bourguignons ne le vouldrent pas recevoir à seigneur; ains reçurent le conte de Nevers, qui avoit nom Landry, en la cité d'Aucère, ainsi comme avoué contre le roy. Et le roy appela en son aide Richart, le duc de Normandie, qui à luy vint à grant ost. Son ost assembla d'autre part et assist la cité d'Aucère longuement; et tant i séist que ceulx dedens luy rendirent par force la cité et la contrée et Landry à sa volenté. Après mist le siège devant le chastel d'Avalon, et si longuement y séist qu'il affama le chastel; et convint que ceulx dedens luy rendissent la forteresse, et qu'il fussent obéissans à sa volenté. Atant retourna en France et le duc en Normandie.
Note 325: _Chronicon Hugonis Floriacensis, anno 1002._
[326]En ce temps mouru Fromont, le conte de Sens. Après fu quens son fils Renart, le plus desloiaux de tous les desloiaux. Si grant persécucion fist aux églyses, que si grant ne fu oïe puis le temps des païens. Pour ce grief que les églyses souffroient, l'archevesque Leuthaire estoit en si grant angoisse de cuer qu'il ne savoit qu'il péust devenir. Mais touteffois estoit-il en oroisons et en vigiles et prioit la divine pitié que elle luy envoiast secours. Dedens la cité estoit le conte Renart aiant garnison de sa gent et la tenoit à force contre le roy et contre l'archevesque. Mais touteffois la prist l'archevesque par le conseil Renaut l'évesque de Paris et tantost la livra au roy Robert. Le conte Renart eschappa et s'enfui tout nu. Fromont, son fils[327], et les autres chevaliers de la garnison s'enfuyrent en la tour et la tindrent tant comme il porent contre le roy, et le roy la fist assaillir par meisme jour. En la parfin la prist, et prist tous ceulx qui dedens estoient. Fromont, le fils le conte Renart, envoïa en prison à Orléans, et là mourut.
Note 326: _Id.--id., anno 1005._
Note 327: _Son fils._ Le latin dit: _Son frère_.
[328]En ce temps fu faite banie de la seigneurie de Saint-Denis.[329]Cil roy Robert ferma le chastel de Montfort et d'Esparnon. Une dame de Nogent eut espousée; de celle eut deulx fils, Simon et Amaury, et cil Simon fu père Amaury de Montfort et Berte la contesse d'Anjou; et cil Amaury fu père Simon le conte de Montfort et la contesse de Meullent. Et madame la contesse d'Anjou eut un fils qui eut nom Fouques, conte fu d'Anjou et puis roy de Jhérusalem. Cil Fouques fu père Baudouin et Amaury, qui ambedeulx furent roys de Jhérusalem l'un après l'autre. Et de cestui Fouques issi aussi Geffroy, le conte d'Anjou, et la femme Thierry, le conte de Flandres. Et cil Geffroy fu père le roy Henry d'Angleterre. Et sa suer, la contesse de Flandres, eut deux fils: Philippe, le conte de Flandres, et Mathieu, le conte de Bouloingne, et une dame qui fu femme Hues d'Oisy.
Note 328 Par _banie_, je crois qu'il faut entendre suppression, extinction de la souveraineté qu'affectoient encore, en certains cas, les rois de France et les seigneurs voisins de l'abbaye de Saint-Denis. Le continuateur d'Aimoin, qui semble avoir ici copié le texte original de notre traduction, pourroit faire soupçonner d'une légère infidélité cette dernière. Il porte: «In tempore regis Roberti _Bema_ fuit de dominio Sancti-Germani.» Mais qu'est-ce que _Bema_?
Note 329: Le tome X des Historiens de France n'a pas donné le texte latin des passages suivans ni ces passages eux-mêmes. La raison qu'en donnent les éditeurs est que les faits n'appartenoient plus au règne de Robert. (Voy. pour le latin la continuation d'Aimoin, lib. V, c. 46.) Au reste, le texte latin du continuateur d'Aimoin et du chroniqueur anonyme a sans doute été tronqué dans cet endroit. Ce doit être un seigneur nommé Amaury, qui, _au temps du roi Robert_, auroit fortifié _Montfort_, auroit épousé une dame de Nogent, etc.
Au temps le roy Robert, ferma le chastel de Montlhery un sien forestier qui avoit nom Thibaut File-estoupe. Cil eut un fils qui avoit nom Guy. Cil Guy espousa la dame de La Ferté et de Gomez. De cette dame eut deux fils: Mille de Bray et Guy le Rouge, et cinc dames, la contesse de Reiteste et Bonnevoisine de Pons: Elysabel, femme de Jocelin de Courtenay, et la dame de Puisat et la dame de Saint-Valery.
Cil Mille de Bray engendra Guy Troussel (qui puis s'en a fui d'Antioche et laissa en la cité le bonne chevalerie assiégée des Sarrasins), et si engendra Thibaut La Bouffe et Millon, que Thibaut de Creci estrangla en trayson, et Renaut, l'évesque de Troies, et la mère Simon de Broies, et la mère Simon de Dampierre, et la mère Hues de Plancy, et la mère Mille Crecy, et la mère Salon, le visconte de Sens; et Guy engendra Hugues de Crecy, et Biotte, la mère le visconte de Gastinois, et la mère Ymbert de Beaujeu, et la femme Anseau de Gallande et Biétris, contesse de Pierrefons.