Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 1
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HISTOIRE DE FRANCE.
PARIS. Imprimerie de Béthune et Plon, Rue de Vaugirard, 36.
LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE, selon que elles sont conservées en l'Église de Saint-Denis EN FRANCE.
PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS, De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.
TOME TROISIÈME.
PARIS. TECHENER, LIBRAIRE, 12, PLACE DU LOUVRE.
1837.
CI COMENCENT LES GESTES
L'EMPEREUR CHARLES-LE-CHAUF.
* * * * *
I.
ANNEES: 842/851.
_Coment ses frères se combatirent à luy, et coment il furent desconfis et fuirent. Et puis coment il pacifièrent ensemble et partirent l'empir; et coment Lothaire fu moine et trespassa en religion, et coment un de ses frères fu déceu, et de maintes autres choses._
[1]Après la mort l'empereur Loys,[2] (qui par son nom fu appelé Loys-le-Débonnaire et fu fils Charlemaine-le-Grant,) deux de ses fils, Lothaire et Loys, assemblèrent grant ost de toutes pars de leur royaumes contre Charles-le-Chauf, leur frère, qui estoit roy de France. (Voir est qu'il n'estoit leur frère que de père, car il fu fils de la dernière femme qui eut nom Judith.) Moult avoient sur luy grant envie pour ce qu'il avoit à sa part le plus noble des royaumes. Tant assemblèrent de gens que il aplouvoient de toutes pars ensi comme langoustes[3].
Note 1: On trouve le texte latin de ce commencement dans un _Epitome gestorum regum Franciæ_, conservé par deux manuscrits; l'un de l'abbaye de Saint-Victor, coté aujourd'hui n° 287; f° 188: l'autre de Saint-Germain, coté n° 646; f° 1. (Voy. aussi le tome VII des Historiens de France, p. 255.)
Note 2: Tout ce que j'ai mis entre parenthèses appartient uniquement au traducteur.
Note 3: _Langoustes_, sauterelles.
Et quant Charles sceut ce, il manda ses barons, et leur demanda quel conseil il y voudroient mettre. Et il luy respondirent d'un cuer et d'une volenté qu'en nulle manière il ne souffreroient qu'il entrassent en leur contrées né ès terres du royaume. Moult le roy rit de si belle response et moult les en mercia. Son ost appareilla et alla encontre les ennemis, qui jà estoient en l'archeveschié de Rains[4], et estoient venus en une ville qui a nom Fontenay[5]. Si grant ost avoient et si merveilleux qu'il habondoient de toutes pars, ainsi comme la gravelle de la mer: droitement la veille de l'Ascension.
Note 4: L'_Epitome_ dit la même chose, _In parochiâ Remensi_. C'est une erreur dont la source est peut-être dans la bévue d'un scribe qui aura lu: _In pago antistitis Remensis_, au lieu de _In pago Antissiodorensi_.
Note 5: _Fontenay_ est-il le bourg actuel de _Fontenay près Vezelay_, à trois lieues d'Avallon, ou le village de _Fontenailles_, à cinq lieues d'Auxerre? L'abbé Lebeuf, dans une dissertation consacrée à la bataille de Fontenay, est pour ce dernier endroit.
Et quant ce vint à l'endemain, jour meisme de la feste, les osts des deux roys s'appareillèrent pour combattre. Car il cuidèrent l'ost Charles dépourveu et désarmé trouver pour la solennité du jour si très-hault. Et sans faille si estoit. Si leur coururent sus soudainement par l'atisement du diable, et les commencièrent forment[6] à escrier de toutes pars. Et les François toutevoies s'armèrent au plustost qu'il peurent, et les reçurent hardiement à quelque meschief. [7]Longuement et asprement se combatirent d'une part et d'autre. Et tant en eut d'occis de chacune partie, que mémoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grant occision de chrestiens. A la parfin si comme Diex le voult, eurent François victoire de leurs ennemis. (De cette occision eschappa Lothaire et Loys son frère,) et s'en fu Lothaire jusques à Ais-la-Chapelle. [8]Et le roy Charles rappareilla son ost, et les suivi jusques à Ais et chassa hors de la ville. Et cil prit sa femme et ses enfans et s'en fui tousjours devant lui jusques à Lyons, et puis jusques à Vienne. Là se rappareilla et receut ses gens et Loys son frère. D'une part et d'autre estoient les osts. Mais avant qu'il assemblassent derechief à bataille, coururent tant messages d'une part et d'autre qu'il firent assembler les trois frères à parlement, en une isle du Rosne[9]. A ce s'accordèrent à la parfin que tout l'empire seroit divisé en trois parties, et se tiendroit chascun appaiés de sa partie. Lothaire s'en retourna à la souveraine France[10], qui est le royaume d'Austrasie, et Loys en la sienne partie, et Charles retourna en France.
Note 6: _Forment_, fortement.
Note 7: Les deux phrases suivantes sont dans le texte des _Annales Fuldenses_, dont l'auteur, moine de Fulde, étoit attaché au roi de Germanie Louis, frère du Charles-le-Chauve. Ces annales embrassent les années 714 à 882. (Voyez _Historiens de France_, tome VII, page 159.)
Note 8: _Adonis archiepiscopi Viennensis Chronicon_.
Note 9: _Adon_ dit de la Seine: «In insulam quamdam Sequanæ conveniunt.» Mais la phrase précédente semble donner raison à notre traducteur.
Note 10: _Souveraine._ Supérieure.
(Mais aucunes chroniques en cet endroit dient que Lothaire eut si grand dueil et tel doleur de ce qu'il fu desconfit, que quant il s'en fuit en son païs, il fit crier partout la loy des païens par desespérance, et guerpi la loy chrestienne; et pour ce que la gent du païs désiroient ce qu'il leur commanda, nommèrent-il le royaume de son nom et laissèrent les noms des anciens rois; et l'appelèrent Loheraine, qui vaut autant à dire comme le royaume de Lohier. Mais cette sentence est moult contraire à celle qui après vient. Car il dit:[11])
Note 11: On n'a pas conservé ces anciennes chroniques; je pense que c'étoit plutôt quelque _chanson de geste_ fondée sur les démêlés du fils de Lothaire avec le pape.
Quant il fu retourné en son païs, il envoia son fils Loys, à qui il avoit donné le royaume de Lombardie, à Rome par son oncle Dreue, l'évesque de Mez. Et l'apostole Serges le receut et le couronna empereur, et fu salué du peuple comme empereur Auguste. Lors senti Lothaire que maladie le seurprenoit, pour ce départi son royaume à ses trois fils. A Charles le maindre donna Provence et une partie de Bourgogne: A Lothaire le moien, son siége et la terre toute qui y appartenoit, et à Loys qui jà estoit couronné empereur, toute Italie. Après, quant il eut ainsi toute sa terre donnée et départie à ses fils, il déguerpit le royaume temporel et le siècle, et vesti les draps de religion en l'abbaïe de Prume[12]. Et peu de temps après trespassa de ce siècle en l'an de l'Incarnation huit cent cinquante-cinq, de son empire trente et trois. En l'églyse de Saint-Sauveur l'enterrèrent honorablement les trois frères.
Note 12: _Prume._ «In Prumiæ monasterium.» A douze lieues de Trèves, dans la forêt des Ardennes.
_Incidence_. En ce temps mouru Bernard, archevesque[13] de Vienne. Après luy fu un autre qui avoit nom Aglimaire. En ce temps fu aussi archevesque de Lyon un autre qui avoit nom Emulons. En ce temps mouru le pape Grégoire. Après luy fu Serges; après, Léon; après, Benoist. En ce temps fu occis Segatz, le duc de Bonivent, par sa gent. Et ceux meismes qui l'occirent firent venir les Sarrasins et les reçurent en la cité de Bonivent. Entour huit ans après la mort l'empereur Lothaire, mouru Charles, le plus jeune des frères[14], et fu ensépulturé en l'églyse Notre-Dame de Lyon. Son royaume prirent les deux frères Lothaire et Loys. Si eut l'empereur Loys Bourgogne en sa partie, et Lothaire Provence[15]. Loys assembla ost contre les Sarrasins qui estoient entrés à Bonivent. A eux se combati et occit Amalmathar, leur seigneur, et reçut la cité. Par mauvais conseil fut déceu le roy Lothaire, son frère, du mariage de deux femmes, dont presque toute saincte Eglyse fu émue contre luy; pour ce cas furent dampnés par la sentence l'apostoile deux archevesques, Teugaudes, archevesque de Trèves, et Gonter, archevesque de Couloigne. Pour ce cas fu assemblé le concile des prélats par le commandement le roy Charles-le-Chauf, son oncle, qui bon conseil li looit, sé il le voulust avoir creu. Mais pour nul ammonestement ne voult laissier son propos, ains mut et s'en alla par Lombardie droict à Bonivent à l'empereur Loys, son frère. A cette voie s'accorda bien le roy Charles-le-Chauf, pour ce qu'il avoit espérance qu'il se refrainist de sa mauvaise volonté par le chatiement et l'ammonestement l'apostoile; mais à ce ne s'accordoient pas plusieurs des prélats de France, ains le contredirent, tant comme il purent, ceulx qui estoient mus par le Sainct-Esprit et qui se doubtoient que esclandres né périls ne venist à saincte Eglyse de cette chose. Car il avoient doubte de ce qui après en avint, que l'apostoile ne fist sa volonté par prières, et que commune erreur n'en fut espandue en saincte Eglyse. Toutevoies vint, si comme il avoit proposé: à l'apostoile s'en alla et impétra ce qu'il voult. [16]De Rome se départi bault et liez, et vint jusques à la cité de Luques, et là fu malade d'une fièvre, et là meisme prit une maladie à tout sa gent si grant et si crueuse qu'il les véoit mourir devant lui à gratis monciaux, né oncques pour ce ne se avertit né ne voult entendre la vengeance né le jugement de nostre Seigneur. De Luques s'en parti et vint à Plaisance, en la huitiesme ide du mois d'aoust. Là demoura jusques dimanche après. Et entour heure de nonnes, devint ainsi comme hors du sens. L'endemain perdi la parole du tout, et puis mouru entour la seconde heure du jour. Un peu de sa gent qui estoient demourés de cette pestilence, pristrent le corps et l'enterrèrent en ung moustier près de la cité.
Note 13: _Archevesque._ «Episcopus.»
Note 14: _Des frères_, c'est-à-dire des fils de ce Lothaire.
Note 15: Le texte d'Adon est ici mal traduit. «Accepit autem (Ludovicus) partem transjurensis Burgundiæ, simul et Provinciam. Reliquam partem Lotharius sibi retinuit.»
Note 16: A compter d'ici, notre chronique est traduite des Annales de St-Bertin, année 869.
II.
ANNEE: 869.
_Coment Charles-le-Chauf receut message qu'il n'entrast au royaume qui ot esté Lothaire son frère, jusques après ce qu'il fu parti: et coment les prélats le reçurent à seigneur en la cité de Mez. Et des constitutions qui furent là establies._
En ce temps-là estoit le roy Charles-le-Chauf en la cité de Senlis, il et la royne Judith[17]. Là avoient fait grans aumosnes, et avoient donné et départi assez de leurs trésors aux églyses et aux lieux de religion; et les rendirent par telle manière à Notre-Seigneur par cui don il les avoient receus. De Senlis se départi et s'en alla à Atigny. Là vinrent à luy les messages d'aucuns évesques et d'aucuns barons du royaume Lothaire qui mort estoit, et luy mandoient qu'il n'allast en avant, et qu'il n'entrast au royaume que Lothaire avoit tenu, jusques à tant que le roy Loys son frère fust retourné d'un ost qu'il avoit fait sur les Wandres. Et quant il seroit venu et qu'il séjourneroit en son palais d'Angelenham, si envoyast à luy ses messages et luy mandast et le lieu et le temps qu'il assembleroient pour traictier de la partision du royaume sans faille. Voir est qu'il avoit jà ostoié par deux ans sur les Wandres, et plusieurs fois s'estoit jà à eux combattu, mais pou ou noient y avoit gaigné; et refurent plusieurs qui luy mandèrent qu'il venist jusques à Mez, et il se hasteroient de venir contre luy en la voie, ou il vendroient à li en la cité. Loys s'appensa et vit bien que c'estoit le meilleur conseil. A la voie se mit et alla jusques à Verdun. Là rencontra plusieurs prélats du royaume Lothaire, Haston l'évesque de Mez,[18] et Franque l'évesque de Tongres, et mains autres. Et quant il furent en la cité, il assemblèrent en l'églyse Sainct-Estienne, et puis furent les paroles qui s'ensuivent récitées en la présence le roy Charles, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante-neuf. Alors commença à parler l'évesque de Mez, Avancien avoit à nom, devant tous les prélats et le peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, bien savez tous, et si est chose seue en plusieurs règnes, les griefs que nous avons souffers pour nos causes communément et pour nos droits soustenir, au temps de nostre prince soubs qui nous avons été jusques à ore. Et si savez bien la douleur et l'angoisse que nous avons en cuer de la honteuse mort qui lui est advenue. Or n'y a donc autre conseil à nous qui sommes sans prince et sans chief terrien, mais que nous convertissions nos cuers en jeusnes et oroisons, et prions à celui qui tient en son poing les règnes et les roys, et ordonne du tout en sa volonté, qu'il nous doingt roy selon son cuer, qui nous gouverne en droict et en justice, et nous sauve et défende, et nous fasse tels que nous soions tous d'un cuer et d'une volenté à luy aimer et luy obéir en Dieu. Pour ce donques que cil fait la volonté de ceux qui le doubtent, et oi leur prière, a-il esleu droit hoir et successeur de ce royaume, à qui nous sommes soubmis de nostre volenté et pour nostre profit, c'est à savoir le roy Charles qui ici est présent; il nous est advis que nous luy devons rendre grace de ses bénéfices, que nous ne soions vers luy encolpés du vice d'ingratitude pour ce qu'il nous donne prince et gouverneur qui nous garde et défende longuement au profit de la saincte Eglyse, et nous doint vivre soubs luy en paix et en concorde en son service, à l'onneur et à la louange de celuy qui vit et règne sans fin. Et sé il lui plaict et il nous semble que ce soit bien, nous oïrons de sa bouche qu'il en voudra dire et répondre à nous et au peuple qui ci est assemblé.» Adonc parla le roy Charles aux prélats et au peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces honorables évesques ont tous ensemble parlé par la bouche d'un seul, et ont monstré certainement votre volenté et votre commune concordance, à ce que vous m'avez appelé par élection au profit du règne et de vous; sachiez certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le cultivement de Dieu et des églyses par l'aide de luy meisme et, après, de chascun de vous, d'après la dignité de son ordre et l'estat de sa personne, et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay à chascun les drois et les lois, selon la coustume du païs: en telle manière que obédience et honneurs roiaux me soient portés de chascun de vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume deffendre, sé mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par droict et par raison à ceux qui ont régné pardevant moy.»
Note 17: _Judith_. Il faut lire _Ermentrude_.
Note 18: «Il falloit traduire: _Haton l'évesque de Verdun, et Arnoul l'évesque de Toul. De là, venant à Mez, il y trouva Advencien, l'évesque de la ville, et Francon, l'évesque de Tongres_.» (Note de dom Bouquet.)
Après le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle manière par le commandement Avancien[19], évesque de la cité, et des évesques autres de la province de Trèves, comme Haston l'évesque de Verdun, et Arnoult l'évesque de Toul et mains autres qui présens estoient. «Pour ce,» dist-il, «qu'il ne semble à aucuns que ce soit desraison et présomption sé nous et nos honorables frères et évesques de nostre province de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet archeveschié, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des canons, pour ce que l'églyse de Rains et celle de Trèves sont sereurs et comprovinciaux en cette région de Belge, si comme l'auctorité de saincte Églyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il garder à communs accors les establissemens des anciens pères et de sains, et doit estre gardé entre l'archeveschié de Trèves et celluy de Rains la condition de ce privilège, que celluy qui le premier est ordonné est tenu pour le premier ordonné, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi. _Quant tu trépasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, et pour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul à faucille._ La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester le peuple en ung corps de saincte Églyse à la volenté de nostre Seigneur; doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple à bien faire, sans tort faire à nullui; né ne mettons la faucille de jugement au peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables évesques et nostre frère de cette province nous commandèrent et admonestèrent ce à faire en charité, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres. Est-il ainsi,» dict-il, «seigneurs évesques?» Et il respondirent que oil. Et il dict après: «Or nous povons doncques avertir qu'il plaict à nostre Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est présent, à qui nous sommes soubmis de nostre volenté, pour nous et nos églyses, est ci venu pour nous et nous pour luy en la dernière partie du royaume que il tient. Pour ce doncques que son père Loys, le puissant empereur et de saincte mémoire, fu couronné à empereur à Rains par la main du pape Estienne, pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis déposé par la traïson du peuple et des barons et des mauvais évesques, et puis fu restabli devant le corps sainct Denys en France, et couronné de reschief en ceste églyse devant cest autel de sainct Estienne, par la main des évesques, si comme nous veismes qui y estions présens; et d'autre part, si comme nous trouvons ès histoires, que quant ces anciens roys conquéroient les royaumes, il se faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, sé il vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronné et enoingt de la saincte onction, par la main d'évesque, au nom et au titre du royaume où il est appelé; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y accordez communément et le prononciez de vostre bouche.» Après ces paroles s'escrièrent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict après: Rendons graces à Dieu et chantons: _Te Deum laudamus_. Après ce fu couronné et sacré devant l'autel sainct Estienne. Si départit atant le concile.
Note 19: _Par le commandement._ «Jubente et postulante.» (An. S.-Bert.)
III.
ANNEE: 869.
_Du mandement Loys à Charles son frère, et de la response. Et d'une incidence. Des griefs et du dommage que les Sarrasins firent au roy Loys au retour de Bonivent. Et puis de Rollant, archevesque d'Arle, et puis des Normans, et de la mort la royne Hermantrude et du mandement l'apostoile à Charles-le-Chauf._
De Mez se départit le roy et s'en ala à Floringues[20]: et quant il eut là ordonné ce que bon luy sembla, il s'en ala chascier[21] en la forest d'Ardennes. Entre ces choses advint que son frère Loys fit paix aux Wandres[22], sous une condition dont l'histoire ne parle mie. Pour celle paix confirmer y envoya ses fils et aucuns marchis de sa terre; car il demoura malade en la cité de Ragenbourg[23]. Au roy Charles manda par ses messages les convenances qui estoient entre eux deux et de sa partie du royaume Lothaire, et le roy Charles luy remanda responses souffisans à ce qu'il lui avoit mandé.
Note 20: _Floringues_, aujourd'hui _Floringhem_, dans le département du Pas-de-Calais, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise, canton d'Heuchin. Latinè: _Florinkengas_.
Note 21: _Chascier_. «Autumnali venatione exercitandum.»
Note 22: _Wandres_. «Pacem, sub quadam conditione, apud Winidos procuravit obtinere.» Plus loin, l'annaliste de St-Bertin ajoute à ce nom: «Qui in regionibus Saxonum sunt.»
Note 23: _Ragenbourg_. «Ragenisburg.» C'est Ratisbonne.
_Incidence._ En ce temps advint en Grèce que Basile occit par traïson l'empereur Michiel, et cil avoit celluy Michiel accompagnié en l'empire. Couronner se fit et gouverna l'empire tout seul. L'un de ces princes qui Patrice avoit nom[24] envoïa à Barrain à tout trois cens nefs pour aider au roy Loys contre Sarrasins. Si requeroit par iceluy prince meisme qu'il luy onnast sa fille en mariage[25] pour espouse. Mais il ne la luy envoïa pas, pour ne sai quelle discorde qui fu entre luy et le prince, dont il avint qu'il s'en retourna à Corinthe à toute sa navie. En ce que l'empereur Loys s'en retournoit de sa contrée de Bonnivent, les Sarrasins qu'il avoit assiégiés en la cité de Barre issirent hors et se férirent en la queue de son ost soudainement et tollirent bien jusques à deux mille chevaux: dessus montèrent et firent d'eux-meismes deux batailles, puis s'en allèrent en l'églyse Saint-Michiel de Mont-Gargan. Les clers et les pèlerins, qui là estoient venus pour adourer, robèrent et tollirent tout quanqu'il avoient, et puis s'en retournèrent chargiés de dépouilles. De cette aventure furent l'apostoile et l'empereur moult courrouciés.
Note 24: _Patrice avoit nom._ C'est-à-dire étoit revêtu du titre de patrice. «Patricium suum ad Bairam cum CCCC (vel CCC) navibus miserat.» _Bairam_, c'est _Bari_, dans le royaume de Naples.
Note 25: _Qu'il luy donnast sa fille en mariage._ Le latin dit plus clairement que le patrice demandoit de conduire à son maître la princesse qui lui avoit été fiancée auparavant. «Et filiam Hludowici, a se desponsatam, susciperet.»
_Incidence._ Loys, l'un des fils le roy Loys de Germanie, se combati en ce temps contre les Wandres, à l'aide des Saisnes: grande occision y eut d'une partie et d'autre, mais toutevoies il eut victoire à la parfin à grand dommage de sa gent et à tant s'en retourna.