Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 9
Entre ces choses eut le roy nouvelles que les Sorabiens et les Esclavons[329] qui habitent entre le fleuve d'Albe et une autre eaue qui a nom Salen, estoient entrés en armes en la terre des Thoringiens et des Saisnes qui marchissoient auprès d'eulx, et avoient jà fait moult de dommages et aucuns lieux destruis par feu et par occision. Lors commanda le roy à trois de ses menistres, c'est à savoir Algise son maistre chambellan, à Gile son contestable, et à Garonde conte du palais[330], qu'ils meussent contre les Esclavons et préissent les François Austrasiens et les Saisnes. Eus s'en tournèrent et prisrent les François Orientiels, et meurent en Sassoigne pour reconforter leur ost des gens de la terre. Mais quant ils furent là venus, si trouvèrent que les Saisnes s'estoient tournés contre le roy par le conseil Guiteclin, et estoient appareillés contre eux à bataille. La besoigne pourquoy ils estoient meus entrelaissièrent, et tournèrent tout droit là où ils avoiént oï dire que leurs ennemis estoient assemblés. En leur voie encontrèrent le conte Theodoric, qui estoit cousin du roy[331], tout prest en leur aide, à tant de gent comme il peut avoir assemblé, si soudainement comme il seut que les Saisnes s'estoient allés contre le roy. Il se prist garde qu'ils se desréoient[332] trop folement et se hastoient trop despourvuement de courre sur leurs ennemis. Pour ce leur dit et conseilla qu'ils les féissent avant espier, pour savoir où ils estoient, né comment ils se contenoient et quel nombre de gens ils avoient; et quant ils seroient certains de leur estat, si les pourroient envaïr, sé le lieu estoit tel qu'ils péussent à eus combatre tout de front. A ce conseil s'accordèrent tous: si chevauchièrent ensemble jusques à une montaigne qui a nom Sontal. En un des costés de ce mont, par devers Septentrion, estoient les heberges aux Saisnes. Le comte Theodoric fist tendre ses trefs de l'autre part, et les menistres du roy firent passer leur ost oultre le fleuve Wisaire et se logièrent en l'autre rive pour mieulx avironner la montaigne. Lors prindrent conseil ensemble comment ils envaïroient leurs ennemis. Et pour ce qu'ils se doubtoient que la gloire et la louenge de la victoire ne feust donnée au conte Theodoric, s'ils se combatoient ensemble, ils proposèrent à combattre sans luy. Lors s'armèrent communément et yssirent hors de leurs heberges sans conroy; si aloient non mie comme sé leurs ennemis se deussent combatre, mais ainsi comme s'ils déussent tantost fuir. Et si s'en couroient l'un deçà l'autre delà si tost comme les chevaux povoient courre. Et leurs ennemis les attendoient au dehors de leurs heberges à bataille ordonnée. Et pour ce qu'ils venoient ainsi confusément, se combatirent-ils mauvaisement. Car quant la bataille fu commenciée, les Saisnes les attaindrent tout en tour et les occirent presque tous: et ceulx qui eschappèrent ne s'en fouirent pas à leurs tentes, mais aux heberges Theodoric, qui estoit logié d'autre part de la montaigne. Si fu le dommage plus grant pour l'autorité des princes qui là furent occis que pour le grant nombre des personnes. Car deux des messages du roy, Adalgise et Gille, et quatre des contes et vingt autres des plus nobles furent occis, sans le nombre des autres gens qui suivis les avoient et qui mieulx amoient à mourir avec eus que à vivre après leur mort. Puis que le roy eut ces nouvelles oïes, il assembla ses osts sans plus attendre et entra en Sassoigne. Tous les plus grans hommes de la terre manda, et enquist par quel conseil ce dommage luy avoit esté fait, et par qui ils s'estoient contre luy tournés. Ils s'escrièrent tous qu'ils avoient ce fait par Guiteclin. Mais ils ne luy povoient livrer pour ce qu'il s'en fuyt aux Normans, tantost après le fait. Mais ils luy livrèrent jusques à quatre mil et cinq cens de ceulx qui par luy avoient esté principal en ceste felonnie. Et le roy les fit mener en une eaue qui a nom Alarain[333], en un lieu qui a nom Ferdi; là leur fist à tous les chiefs couper. Au tiers jour[334] après que le roy eut eu vengence de ses ennemis, il s'en ala à une ville qui a nom Théodone. Là célébra la sollennité de Noël et de Pasques.
Note 329: _Les Sorabiens et les Esclavons._ Il falloit traduire: _Les Sorabiens-Esclavons._--_Salen_. C'est la _Sâle_, qui se perd dans l'Elbe sur les confins de la Basse-Saxe.
Note 330: Voici le texte: «_Adalgiso camerario, Ceilone comite stabuli, et Worado comite palatii._»
Note 331: _Cousin du roi_. «Propinquus regis.»
Note 332: _Qu'ils se desréoient_. Qu'ils (les ministres du roi) s'avançoient en désordre.
Note 333: _Alarain_. «Super Alaram fluvium.» L'_Aller_ a sa source dans le Magdebourg et se jette dans le Weser un peu au-dessous de _Ferden_, le _Ferdi_ de notre annaliste.--_Theodone_. Thionville.
Note 334: _Au tiers jour après_. Notre traducteur suit ici une leçon corrompue. «_Unâ die decollati sunt_,» dit simplement l'annaliste. Pour comprendre combien il étoit facile au treizième siècle de tomber dans de semblables erreurs de traduction, il faut connoître toutes les difficultés des manuscrits. L'absence de ponctuation et d'initiales, la confusion des _i_ répètés, des _u_, des _v_, des _n_, des _m_, etc., enfin la rareté des leçons et l'impossibilité des concordances. Et quand on a pesé toutes ces occasions d'erreurs, on ne s'étonne plus que de la rareté des bévues du chroniqueur de Saint-Denis.
[335]Tassille, le duc de Bavière (qui en l'an devant luy avoit feaulté donnée), vint à armes contre luy par la volonté sa femme qui fille estoit Desier de Pavie que le roy avoit deshérité et envoie en essil. Ainsi cuidoit se vengier par son mari du deshéritement et de la condempnation de son père.
Note 335: Ce paragraphe, traduit de la chronique de Sigebert, A° 780, semble à tort transporté dans cet endroit. Pour le justifier, notre traducteur a ajoute les mots: Qui en l'an devant luy avoit feaulté donnée.
VIII.
ANNEES: 783/785.
_Coment il vint de rechief en Sassoigne, et coment il mena les Saisnes par deus fois à soveraine desconfiture. De la mort la royne Hildegarde; des espousailles la royne Fastrade; de la mort sa mère, la royne Berthe. Coment il mut en Sassoigne par trois fois ou par quatre. Coment il se vengea des François Orientels, qui contre luy s'estoient révélés par mauvais conseil_.
[336]Quant le printemps fu repairié et la saison renouvellée, le roy s'appareilla de rechef pour ostoier en Sassoigne, car il avoit nouvelles oïes que les Saisnes s'estoient révélés contre luy plus fièrement qu'ils n'avoient oncques fait devant. Avant qu'il se départist de la ville où il avoit iverné, fut morte sa femme Hildegarde en la seconde kalende de may. Le roy fist enterrer le corps si comme il avoit proposé. Il entendit que les Saisnes estoient assemblés en un lieu qui a nom Theomel[337], et qu'ils s'appareilloient à bataille contre luy à tout leur effort. Vers celle part tourna son chemin, si tost comme il peut. Bataille leur rendi, que pou en eschappa de si grant nombre comme ils estoient que tous ne feussent occis.
Note 336: _Eginh. Annal. A° 783._
Note 337: _Theomel._ Latin: _Thietmelle_. C'est encore _Dethmold_.
Après cette victoire se départit du champ et s'en ala à un lieu qui a nom en leur langage Padrabone[338]. Là fist tendre ses heberges pour attendre une partie de son ost qui à luy devoit venir.
Note 338: _Padrabone._ Paderborn.
Tandis qu'il demouroit encore en ce lieu, nouvelles lui vindrent que les Saisnes qui de sa bataille estoient eschappés, à quanques ils povoient avoir de secours de toutes pars, estoient assemblés ès contrées de Witefale[339] sur une eaue qui a nom Hasan. Là se rapareillèrent pour combatre de rechief contre luy, s'il alloit en ces parties. Quant le roy eut oy ces nouvelles, il rassembla ses gens qui puis estoient à luy venus de France, avec ceux que il avoit devant, et vint sans demeure au lieu où ils estoient assemblés. A eus se combatit aussi benheureusement comme il avoit fait devant, si que la plus grant partie en fut occise et l'autre prise et mise en chétivoison[340]. Et François ravirent toutes leurs despoilles et firent proie de quanques ils avoient. Premièrement vint au fleuve de Wisaire et puis à un autre qui a nom Albe, en cerchant tout le païs et le dégastant par feu et par occision. Et quant il eut toutes ces contrées détruites il retourna vers France: Femme espousa qui avoit nom Fastrade; Françoise estoit de nacion. Et après pou de temps elle conceut et enfanta du roy deux filles.
Note 339: _Witefale._ «In finibus Westfalorum, super fluvium Hasam.»
Note 340: _Chetivoison._ Captivité.
En celle année meisme trespassa de ce siècle la royne Berthe mère du roy Charlemaines, qui femme eut esté son père Pepin le roy. En la tierce yde de juin mourut[341]. Dame estoit plaine de bonnes meurs et de doulce mémoire. En sépulture fu mise en l'églyse mon seigneur saint Denis en France, coste à coste du roy Pepin. Si couroit alors le temps de l'Incarnacion Nostre Seigneur, sept cents quatre-vingt-quatre.
Note 341: La fin de l'alinéa est du traducteur, comme presque tous les détails relatifs à la sépulture des personnes royales.
Le roy départit son ost et vint pour yverner en une ville qui a nom Haristalle. Là célébra la sollennité de Noël et de Pasques.
[342]Quant la nouvelle saison fu venue, le roy assembla ses osts pour ostoier en Sassoigne, et pour essaier s'il pourroit mettre à fin cette guerre qui tant avoit duré. Le Rin trespassa à la fontaine de Lippie[343]; de là vint au fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Huccubi, en dégastant toutes les contrées de Westefalois. Ses heberges fist tendre, pour demourer sur le fleuve. Mais en dementiers qu'il y demouroit, il apperceut qu'il ne pourroit entrer en Sassoigne par devers Galerne[344], si comme il avoit proposé, pour les eaues qui estoient crues pour les grans pluies qui eurent esté. Pour ce tourna en Thoringe, à Charlot son fils laissa une partie de son ost et luy commanda qu'il ne se esloignast de la contrée de Westephale. Lors entra ès plaines de Sassoigne parmy Thoringe. Ces plaines sient entre le fleuve d'Albe et un autre qui a nom Salan. Et puis qu'il fu entré en la terre, il dégasta et destruisit tous les champs et les contrées des Saines, partie en occist et partie en mit en chétivoison; les villes destruist et ardit. A tant retourna en France.
Note 342: _Eginh. Annal. A° 784._
Note 343: _A la fontaine de Lippie_. «In loco qui Lippeheim vocatur Rhenum trajecit.»
Note 344: _Par devers Galerne_. Du côté du Septentrion. «In Aquilonares Saxoniæ partes.»
Endementiers que Charlot son fils qu'il eut laissié en Westephale chevauchoit un jour en un païs qui avoit nom Draigni[345], si luy vint au-devant un ost des Saisnes tous prest à bataille, de lès le fleuve de Lippe; il se combatit à eus par beneurée fortune, car il les mist à telle confusion qu'il en occist la plus grant partie, et le remenant eschappa par fuite. A son père retourna en France à grant victoire et grans despouilles de ses ennemis. Et le roy reprist son ost et retourna en Sassoigne encontre le temps d'yver. La nativité célébra en ses heberges sur le fleuve d'Ambre, en un païs qui est appelé Huetagore, près d'un chastel qui est appellé Sequidirbourc[346]. D'illec s'en ala en un lieu qui a nom Rim, pour tout le païs mettre à destruction. Si est ce lieu là où le fleuve de Wisaire et cil de Waharne assemblent. Mais il retourna arrière au chastel d'Hereboure, car il ne povoit oultre ostoier pour le fort yver et pour la grant habundance d'eaue[347]. Et pour ce qu'il avoit propos d'yverner en ces parties où il eut mandé sa femme et ses enfans, bonne garde et seure de sa gent leur laissa, et puis chevaucha tout oultre à son ost, pour proier les villes et pour destruire les contrées de Sassoigne. Tout cel yver ostoia parmy la terre, une heure çà et l'autre là, sans repos prendre, et dégasta tout le païs par occision et par embrasement de feu; et non mie tant seulement par luy, mais par ses menistres que il envoia par devers lieux pour le païs gaster; ainsi troubla et destruist la terre de Sassoigne tant comme cel yver dura.
Note 345: _Draigni._ «In pago Draigni juxtà Lippiam fluvium.» Notre traducteur a oublié la mention de la Lippe, et M. Guizot celle de Draigni.
Note 346: «Celebratoque natalitio Domini die, super Ambram fluvium; in pago Huettagoe, juxtà castrum saxonum quod dicitur Schidirburg, ad locum nomine Rimi, in quâ Wisira et Vagarna confluunt, populabundus accessit.» L'_Ambra_, c'est l'Ambre, qui sort du Tyrol, arrose la Bavière et va se jeter dans l'Iser, près de Mosbourg.--Le confluent dont il est question est celui du Weser et de la Wehra. M. Guizot a fait ici un contre-sens dont notre chronique ne lui avoit pas donné l'exemple. «Il célébra,» dit-il, «dans son camp le jour de la naissance du Seigneur, et marcha en le dévastant, _dans_ le canton d'Huellagoge, près du fleuve de l'_Ems_, non loin du fort saxon qui porte le nom de Dekidroburg, au confluent du Weser et de la _Werne_.» Il seroit précieux de retrouver un lieu situé près du fleuve de l'_Ems_, au confluent du _Weser_ et de la _Werne_.
Note 347: _Eginh. Annal. A° 785._
Et quant la nouvelle saison répaira et il eut fait de France venir gens et viandes et ce que mestier luy fu, il assembla un parlement de ses barons en un lieu qui a nom Padrabonne[348]. Et quant les choses qui à ce parlement appartenoient furent ordonnées, il s'en partit et s'en ala en un païs qui avoit nom Hardengoant[349]. Là luy fu dit que Albion et ce Guiteclin qui mains dommages luy avoient fais estoient en une terre de Sassoigne qui a nom Albine[350]. Premièrement les fist amonnester par les Saisnes meismes qu'ils guerpissent leur desloyauté et venissent à luy seurement. Mais eus qui en eus-meismes se sentoient coupables et meffais, n'osèrent à luy venir jusques à ce qu'il leur promist pardon et miséricorde, et jusques à tant qu'ils eurent par devers eus ostages et seurtés de leurs vies. Ces ostages leur livra et amena Amalimons[351], un des princes du palais que le roy y envoia, et ceulx vindrent en la présence du roy en une ville qui a nom Atigni. Là furent baptisiés et crestiennés; car le roy mut à retourner en France, quant il eut là envoié Amalimons. Grant pièce de temps se tint ainsi en pais cette perverse nacion, pour ce meisme qu'ils ne povoient trouver nulle raison de recommencier la guerre; et plus, pour ce qu'ils doubtoient le roy pour sa fierté et pour ce qu'il luy chéoit bien en tous ses fais.
Note 348: _Padrabonne._ «Padrabrunna.» Paderborn.
Note 349: _Hardengoant._ Les éditions écrivent: _Bardengou_, _Bardengoo_, _Bardengawi_, et _Bardincum_. Suivant toutes les apparences, c'est _Bardewick_, en Basse-Saxe, à sept lieues de Hambourg, réduit aujourd'hui à l'état de village.
Note 350: _Albine_. Il falloit traduire, comme le remarque Dom Bouquet: _Qui est au-delà de l'Albe,_ ou l'_Elbe_. «In transalbinâ Saxonum regione.»
Note 351: _Amalimons_. «Amalwinus, unus Aulicorum.» La traduction ancienne la plus naturelle de ce mot eut été _Amauguin_.
En celle année les François Orientels conceurent malevolenté contre le roy et firent conspiration contre luy. De ceste traïson fut principal un des contes du païs qui eut nom Hardré[352]. Mais puis que le roy sceut la vérité, la chose fu tost abaissée et estainte par son sens. Car il dampna ceulx qui estoient parçonniers[353] et consentans de ceste traïson; les uns dampna par essil et aux autres fist les yeulx crever.
Note 352: _Hardré_. Ce nom d'_Hardré_ est devenu célèbre dans les vieilles poésies françoises parmi ceux des traîtres. La chanson de Garin le Loherain nous le présente comme le chef de la race des Fromont de Gascogne, ennemis mortels des Lorrains. D'autres poèmes le citent comme l'un des principaux membres de celle de Ganelon. _La famille du viel Hardré_ étoit même une expression proverbiale qui s'appliquoit généralement à tous les traîtres. Mais remarquons la difficulté de reconnoître ce nom d'_Hardré_ dans l'_Hastradus_ d'Eginhard, l'_Hastrad_ de M. Guizot, et l'_Hastrade_ des autres historiens.
Note 353: _Parçonniers_. Participants. Le peuple a conservé le féminin _parçonnière_.
IX.
ANNEES: 786/787.
_Coment il envoia ses osts sur les Bretons, et coment il ala à Rome, et coment il conquit Puille et Calabre. Et des messages Thassille le duc de Bavière, que il envoia à l'apostole Adrien pour confermer le païs de leur seigneur et du roi. Puis après coment il retourna en France._
[354]Quant l'yver fu trespassé et la nouvelle saison venue, le roy célébra la Résurrection en la ville d'Atigny, après appareilla ses osts pour ostoier en Bretaigne:[355] la Bretaigne petite est appellée à la différence de la grant Bretaigne qui maintenant est nommée Angleterre. Si veullent aucuns dire cy endroit que celle gent retiennent la langue bretonne des anciens Bretons. Car quant les Anglois qui d'une partie de Sassoigne qui a nom Angle vindrent eurent celle Bretaigne prise, ils tuèrent et chacièrent les Bretons de celle isle et d'eus vindrent les Anglois. Lors s'enfouit une partie de la gent du païs, la mer passèrent et vindrent habiter ès derraines parties de France, par devers Occident. Et celle gens appellés sont Bretons bretonnans[356]. Ce peuple fut jadis conquis et tributaire du roy Dagobert. Et pour ce qu'ils ne vouloient jamais obéir, le roy[357] y envoya Adulphe un des princes de son palais, à grant ost. En pou de temps après reffraint et abaissa leur présumpcion; leurs ostages et plusieurs de leurs nobles hommes amena au roy qui luy firent hommage et obéissance pour le commun du païs.
Note 354: _Eginh. Annal. A° 786._
Note 355: _Bretaigne la petite._ «_In Britanniam Cismarinam_.» Les deux phrases suivantes, qui ont leur prix, sont du fait de notre traducteur.
Note 356: _Bretons-bretonnans._ Cette phrase est encore de notre traducteur. On en doit conclure que du moins au XIIIème siècle l'opinion commune étoit que la langue des Bas-Bretons étoit celle des anciens habitans de l'île de Bretagne plutôt que celle des Gaulois.
Note 357: _Le roy._ Charlemaines.
Quant le roy eut soubmises les estranges nacions qui à luy marchissoient et il eut mise pais par tout son royaume, il appareilla son erre[358] pour aler à Rome, en propos de visiter les apostres et de conquerre une partie d'Italie qui a nom Bonivent. Car il luy sembloit que ce feust chose bien séant que le membre feust joingt au chef et que celle partie du royaume d'Italie feust de sa seigneurie, quant il en tenoit le chef, dès celle heure qu'il eust conquis le roy Desier de Lombardie.
Note 358: _Son erre_. Ou _son oirre_. Il disposa son voyage.
A ceste besoingne commencier ne voult pas faire longue demeure. Son ost assembla et entra en plain yver ès plains de Lombardie. La Nativité nostre Seigneur célébra en la cité de Florence; au plus tost qu'il peut après ala à Rome, là le receut le pape Adrien à grant honneur; puis eut conseil de l'apostole et de tous ses barons d'entrer en la province de Bonivent. Mais Arragise, le duc de celle contrée, qui jà avoit senti son advenement et fu certain qu'il vouloit entrer en sa terre, luy cuida faire changier son propos. Car il envoia avant à luy Eaumont[359], l'ainsné de ses fils, qui de par luy luy présenta ses dons et ses présens et luy prioit qu'il se soufrist[360] d'entrer en sa terre. Mais le roy qui tousjours béoit à mener à fin son propos et parfaire ce qu'il avoit commencié retint Eaumont et toute sa gent[361]; en la contrée de Champaigne ostoia et assist la cité de Capue, tout appareillié de bataille rendre au duc, sé il ne faisoit sa volonté.
Note 359: _Eaumont_. Ainsi portent presque toutes les leçons manuscrites. Les textes latins portent: _Rumoaldo_. Mais on me permettra de rappeler encore ici que nos anciens poèmes françois nous présentent souvent _Eaumont_ ou _Aumont_, comme l'un des Sarrasins les plus formidables de ceux qui avoient sous le règne de Charlemngne envahi l'Italie. L'_Agramant_ d'Arioste étoit supposé fils de cet _Eaumont_, ou _Almont_.
Note 360: _Se souffrist_. S'abstint. C'est un ancien gallicisme fort usité dans nos auteurs du moyen-âge.
Note 361: _Et toute sa gent_. Il eut fallu traduire: _Et il ostoia à toute sa gent, etc._ «Cum omni exercitu suo Capuam, civitatem Campaniæ, accessit, etc.»
Le duc qui moult se doubtoit, guerpit la cité de Bonivent qui est chef de celle région et s'en ala à une autre cité qui siet sur la mer qui est nommée Salerne, il et toute sa gent. Puis eut tel conseil de ses barons qu'il envoia ses deux fils au roy à tout grans dons et présens de diverses richesces, et luy promist qu'il estoit tout prest à ses commandemens. Le roy s'assentit à ses prières et se tint de luy faire grief et de bataille commencier meismement, pour l'amour et pour la paour de Nostre Seigneur. Le mainsné de ses fils retint à ostages et des autres barons jusques à onze que le peuple luy livra. L'ainsné de ses fils retourna au père. Après renvoia ses propres messages au duc pour recevoir les hommages et les seremens de luy et du peuple.
Toutes choses ainsi faites, il receut les messages Constantin empereur de Constantinoble qui de par luy estoient venus pour requerre sa fille. Et quant il les eut oys et délivrés, il retourna à Rome, Là célébra la Résurrection Nostre Seigneur à grant joie et à grant sollempnité. [362]Tandis comme il demeuroit à Rome, Thassille le duc de Bavière envoia messages à l'apostole Adrien; ces messages furent un évesque qui avoit nom Harnun, et un abbé qui avoit nom Orri. Par eus le requéroit qu'il feust moienneur de la pais de luy et du roy Charlemaines. Le pape qui moult en fut lié receut volontiers sa prière. Au roy requist et amonnesta, de l'autorité de saint Père et de saint Pol, qu'il receust la paix et la concorde du duc Thassille. Et le roy respondit qu'il le feroit volentiers.
Note 362: _Eginh. Annal. A° 787._
Lors fut demandé aux messages quelle séeurté ils donroient de la confirmacion de la paix, et ils respondirent que on ne leur avoit rien enchargé de ceste chose, et que de ceste besoigne ne pouvoient autre chose faire fors que de raporter à leur seigneur leur parolle et leur bonne response. Mais de ce fut moult le pape Adrien esmeu, et les appella faulx et decevables et les excommenia s'ils se retraioient de la France et de la feaulté qu'ils avoient au roy promise. En celle manière se départirent, sans plus rien faire, de la besoigne pour quoy ils estoient venus.
Après ce que le roy eut les apostres visités et il eut fait moult humblement ses veuz, et ses obligacions rendues, il mut à retourner en France. La royne Fastarde, ses fils et ses filles et toute leur compaignie[363] trouva en la cité de Garmacie, ainsi comme il les avoit laissiés; là assembla général parlement de ses barons et du peuple, avant qu'il en partist. Lors commença à raconter devant ses princes comment il avoit exploitié en celle voie, et au derrenier leur conta des messages au duc Thassille, pour quoy ils estoient venus à Rome.
Note 363: _Et toute leur compaignie._ «Omnemque comitatum quem apud eos dimiserat....»
X.
ANNEES: 788/789.
_Coment le roy entra en Bavière, à trois osts, par trois parties. Et coment le duc Thassile se humelia par paour._