Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 8
_Coment il desconfit les Saisnes qui estoient entrés en France; et coment il ostoia en Sassoigne pour eux destruire. Après coment Ragaus, un de ses baillis de Lombardie, se révéla contre lui, et de la justice qu'il en fist. Après coment il mut de rechief contre les Saisnes, et coment il les desconfist et les fit baptisier._
[287]En ce temps que le roy Charlemaines traveilloit ainsi en la besoigne de sainte Églyse, les Saisnes yssirent de leur terre à grant ost, et entrèrent ès marches de France, jusques à un chastel approchèrent qui avoit nom Jaburg[288]. Ceulx qui en tour estoient se mistrent dedens la forteresse quant ils les apperceurent; par la contrée s'espandirent et gastèrent tout le païs par embrasement et par occision: car ils ardoient quanqu'ils trouvoient dehors les forteresses. En un lieu approchièrent qui avoit nom Frisdilar[289]; là estoit une chapelle que saint Boniface le martyr avoit fondée, et avoit dit au dedier[290] ainsi comme par prophécie qu'elle ne seroit jà arse. Les Saisnes qui en tour estoient commencièrent à penser comment ils la pourroient ardoir. En celle heure meisme que ils s'efforçoient de bouter le feu dedans, deux jouvenciaus en robe blanche apparurent en l'air si que aucun des crestiens qui estoient au chastel et aucuns des paiens de hors virent qu'ils deffendoient la chapelle du feu que les paiens alumoient. Pour ce ne la peurent oncques embraser né par dehors né par dedens, né de riens adommager; ains eurent si grand paour qu'ils tournèrent tost en fuie, jà soit ce que nul les en chaçast que l'en peust voir né appercevoir. Mais l'un d'eulx demoura qui fu trouvé tout mort acoutés et à genoulx de lès la chapelle, le feu devant luy et la bouche entre les mains, ainsi comme s'il souffloit le feu pour embraser la hapelle.
Note 287: _Annales Francorum_, vulgò _Loiseliani_ dicti. _A° 774._
Note 288: _Jaburg_. Latin: _Buriaburg_. C'est l'ancienne _Burabourg_, ville ruinée d'Allemagne, sur les confins de la Westphalie.
Note 289: _Frisdilar_. Latin: _Fridislar_. C'est aujourd'hui _Fritzlar_, tout près des ruines de Burabourg.
Note 290: _Au dedier_. En la dédiant.
Quant le roy oït les nouvelles, il esmut son ost hastivement; en trois[291] parties les devisa, et entra en leur terre par trois lieux, tout avant qu'ils le sceussent; par feu et par occision destruit et gasta tout. Avant luy, ceulx qui à deffense se mistrent occist. A tant s'en retourna en France chargié de proyes et de despouilles de ses ennemis. La feste de Noël et de Pasques célébra en une ville qui a nom Carisi[292]. Tandis comme il menoit son ost, il se pourpensoit et conseilloit comment il pourroit entrer en Sassoigne plus légièrement pour destruire celle génération toute et tant maintenir la guerre qu'ils feussent confondus ou qu'ils receussent la foy crestienne. Pour ce assembla parlement général à une ville qui a nom Durie; le Rin passa, et entra en Sassoigne à grant force; et en sa venue prist un chastel à force qui a nom Sigebourt[293]. Si estoit moult fort et de richesce et de garnison. Un autre qui avoit nom Herebourt refist et ferma que les Saisnes avoient abatu, et mist dedens garnison de la gent de France. De là s'en ala droit au fleuve de Wisaire en un lieu qui est appellé Bruneber[294]; là trouva grant plenté de Saisnes qui illec estoient assemblés pour le pas garder et pour deffendre le port, et pour rendre bataille à l'issue du fleuve. Mais ce leur valut petit, car ils furent reusés[295] et chaciés au premier assemblement, et moult en y eut d'occis. Quant le roy et son ost eurent passé l'eaue, il prist une partie de son ost et s'en ala droit au fleuve qui a nom Oacre[296]. Là vint au devant Helsis un des princes de Sassoigne. Avec luy amena tous les Ostfalois et se rendit au roy luy et toute sa gent; serment de féaulté luy fist et donna tels ostages comme le roy luy demanda; de là se départit l'ost et vint à un lieu qui est appelle Buqui[297]. Là vindrent une autre manière de gens qui sont appellés Engariens; en celle compaignie estoient les plus grans de leur terre. Serement et ostages luy donnèrent à sa volonté ainsi comme avoient fait les Ostfalois.
Note 291: _En trois parties_. Les _Annales Loiseliani_ portent: _Quatuor scarus_.
Note 292: _Eginh. Annal. A° 775._
Note 293: _Sigebourg_. Aujourd'hui _Siegbourg_, dans le duché de Berg.
Note 294: _Bruneber_. Aujourd'hui _Brunsberg_, lieu de Westphalie, sur le Weser, à peu de distance de la petite ville de Hoxter.
Note 295: _Reusés_. Repoussés.
Note 296: _Oacre_. «Ad Obacrum fluvium.» Aujourd'hui l'_Oakre_, ou l'_Ocker_.--_Ostfalois_, ou _Ostfaliens_, les Saxons orientaux.
Note 297: _Buqui_. C'est sans doute la ville impériale de Buckau, dans la Suabe. M. Guizot a traduit un peu librement la phrase: «In _pagum_ qui Buchi vocatur» par: «Au _village_ nommé Buch.»--_Engariens_. Latin: _Angrarii_, ce sont les mêmes peuples que Tacite avoit appelés _Angrivarii_.
Entre ces choses avint que cette partie de l'ost qu'il eut laissiée de lès le fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Hudbequi[298] fu déceu par l'aguet et par le malice de leurs ennemis, et pour ce meismement qu'ils ne se menoient pas si sagement comme ils deussent, en tel péril de leurs ennemis. Car quant ceulx qui menoient les chevaux ès pastures retournoient ès hesberges en droit l'eure de nonne, les Saisnes se mesloient avec eus ainsi comme s'ils feussent de leurs tentes, et quant ils estoient endormis si les occioient; par telle manière en firent, une heure, grant occision: mais toutes voies ceulx qui veilloient leur coururent sus quant ils les eurent apperceus, et ceulx eschapèrent par fuite. Quant cette chose fu au roy nunciée, il se hasta de venir au plus tost qu'il put. Ceux qui fuyoient enchaça et occist grant partie. Les ostages des Ostfalois reçeut; à tant s'en retourna en France.[299] En son retour luy vindrent messages qui luy nuncièrent que Ragaud le Lombart qu'il avoit fait patrice et deffendeur et duc de la cité d'Acquilée faisoit contre luy conspiracion, et avoit plusieurs des cités de Lombardie traites à son accord. Le roy qui bien vit qu'il convenoit mettre hastif conseil en ceste besongne pour Ragaud refrener et rendre le mérite de sa trahison, entra en Lombardie moult hastivement à grand plenté de bonnes gens. Ragaud, qui le troubloit et esmouvoit contre luy, prist et luy fist le chef couper. Les cités qui de luy estoient désavouées receut en telle manière comme elles estoient devant, et y mist contes et juges et de la gent de France. Mais il n'eut pas bien les mons trespassés quant nouveaux messages luy vindrent au devant, qui luy nuncièrent que les Saisnes avoient pris le chastel de Hereboure, et avoient occis et chacé la garnison de la gent de France qui dedans estoit; et que Sigeboure un autre chastel avoit esté assailli, mais il ne fu pas pris; car ceulx de la garnison yssirent hors et se férirent ès Saisnes soudainement par derrière, tandis comme ils assailloient; si n'estoient pourveus né ordonnés en bataille contre leur venue, pource qu'ils entendoient à l'assaut. Si racontoient encore plus ces messages et pour vérité[300]. Car la gloire et la vertu Nostre Seigneur estoit là apparue tout appertement. Car il sembloit aux Saisnes et à tous ceulx qui là estoient qu'ils véissent en l'air deus escus de feu flamboians et ardans sur l'églyse du chastel, qui se démenoient l'un contre l'autre en bataille. Pour ceste merveille et pour ceste bataille que François leur livrèrent furent aucuns si espoventés qu'ils tournèrent tous en fuite, et ceulx de la garnison les chacièrent jusqu'au fleuve de Lippie, et en occirent moult en cette chace.
Note 298: _Hudbequi_. On ignore la situation précise de ce point.
Note 299: _Eginh. Annal. A° 776._
Note 300: La fin de cet alinéa est plutôt traduit des _Annales Francorum_ dites _Loiseliani_, du nom du savant qui en fournit le premier manuscrit connu. (Voy. Dom Bouquet, tom. V, p. 39.) --_Lippie_, la Lippe.
Après ces nouvelles le roy assembla parlement de sa gent en la cité de Garmacie, et ordonna comment il pourroit plus hastivement entrer en Sassoigne. Ses osts assembla et vint là où il béoit à aler si soudainement qu'il deffit et dérompit tout le propos de ses ennemis, et l'appareillement par quoi ils luy cuidoient contrester; car quant il fu venu à la fontaine de Lippie il trouva grant multitude de celle généracion qui moult estoit humbles et dévots par semblant et dolens de ce qu'ils avoient vers luy mespris: merci lui crièrent et promistrent qu'ils recevroient le saint baptesme et la foy crestienne. Le roy qui fut miséricors et débonnaire, leur pardonna. Tous ceulx qui le baptesme requistrent fist baptisier; et quant il eut leurs fausses promesses oïes, et leurs seremens et tels ostages comme il demanda reçeus, puis retourna en France. La solennité de Noël et de Pasques célébra en une cité qui a nom Haristalle. Mais avant qu'il se partist de Sassoigne restaura le chastel de Hereboure que les Saisnes avoient abatu, et un autre en fonda sur le fleuve de Lippie, et laissa dedans grant garnison de la gent françoise.
VI.
ANNEES: 777/780.
_Coment il vint de rechief en Sassoigne pour les Saisnes humelier. Après coment il ostoia en Espaigne, par l'enortement d'un prince sarrasin. Et coment il prist Pampelune et maintes autres cités. Et d'un poi de meschief qui lui advint au retour. Et coment les Saisnes furent occis par les François orientaux, et coment il alla de rechief en Sassoigne._
[301]Quant le printemps fu retourné et la saison fu renouvellée, le roy assembla parlement de ses barons et du peuple après la feste de la Résurrection, pour ostoier en Sassoigne. Car il n'avoit point de fiance au serement né ès promesses de la desloiale gent du païs. Quant il fu là venu, il trouva les plus grans et les plus anciens du païs humbles et obéissans par semblant. Mais ils avoient autre chose au cuer qu'ils ne monstroient par dehors. Tous vindrent à luy, fors Guiteclin de Sassoigne[302]. Cil estoit un des princes des Ostfalois. Au roy n'osoit venir pource qu'il se sentoit coupable et meffait en moult de cas. Ainsi s'enfouyt à Sigefroy le roy de Danemarche.
Note 301: _Eginh. Annal. A° 777._
Note 302: _Guiteclin de Sassoigne_. Ce héros des Saxons est aussi devenu celui d'une _chanson de geste_, célèbre au treizième siècle, et dont je connois trois copies: l'une à la bibliothèque du Roi, l'autre à celle de l'Arsenal, la troisième appartenant à M. Léon de la Cabane. Cette dernière est la plus complète.
Tous ceulx qui là vindrent au roy luy requistrent merci et miséricorde, par telle condition que s'ils brisoient plus ses estatus et ses commandemens qu'ils perdissent leurs franchises et feussent tous jours de serve condition. Une partie en fit le roy baptisier qui requeroient baptesme plus pour acquérir la grâce du roy qu'ils ne faisoient pour le salut de leur âme; car ils le monstrèrent bien après. Là vint meisme au roy un Sarrasin espaignol, Ybna L'arrabi[303] estoit appellé; aucuns de sa gent avec luy amena. Au roy rendit soy-meisme et toutes les cités que le roy d'Espaigne lui avoit baillées à garder. A tant retourna le roy en France, et célébra la Nativité en une ville qui a nom Dousy[304], et celle de la Résurrection en une ville qui a nom Cassinolle, un fort chastel qui siet en Poitou. La royne Hildegarde si acoucha là d'un fils qui eut nom Loys[305]. [306]Lors esmut le roy ses osts par l'ammonestement Ybna, le devant dit Sarrasin, en espérance de prendre aucunes cités en Espaigne; si ne conceut pas ce propos pour néant. Car il en prist aucunes; en Gascongne entra, et quant il dut les mons trespasser, il assist et prist une ville de Navarre qui a nom Pampelune. Le fleuve de l'Iberis[307] trespassa et s'en ala droit en Sarragoce qui est la plus noble cité qui soit en ces parties; la ville prist, le païs gasta, et puis retourna en Pampelune. Les murs en fit craventer jusques en terre, pour ce que plus ne se peussent rebeller. Lors prist à retourner en France; en une forest entra qui siet sur les mons de Pirene[308]; au plus haut lieu des montaignes avoient les Gascons basti un embuschement. Quant l'ost fut auques trespassé, ils se férirent oultrement en l'arrière-garde. Tous furent estourmis, et tout l'ost rempli de très-grande noise et tumulte. Et jà soit ce que les François valent mieulx sans comparaison que les Gascons et en force et en hardiesce, toutes voies furent-ils desconfis là, et meismement pour ce qu'ils estoient despourvus, et pour les fors destrois du païs où ils se combatoient.
Note 303: _Ybna l'arrabi_. L'annaliste écrit: _Ibina la rabi_. Il falloit: _Ebn-Alarabi_ (voyez M. Reinaut, _Invasions des Sarrasins en France_, p. 94).
Note 304: _Dousy_. Ancienne maison royale entre Sedan et Mouzon. --_Cassinolle_, ou plutôt Casseneuil (Cassinogilum), est dans le diocèse d'Agen, au cronfluent des rivières de Leda et du Lot. Aimoin ayant confondu dans son livre «Des miracles de saint Benoist», la situation de _Casseuil_ avec celle de _Casseneuil_, plusieurs érudits ont soutenu qu'il falloit retrouver ici _Casseuil_. M. l'abbé Montléon, dans son premier livre des _Carlovingiens_, est du même sentiment, auquel toutefois nous ne nous rendons pas.
Note 305: J'ignore dans quel historien notre traducteur a trouvé la mention de cet accouchement d'Hildegarde.
Note 306: _Eginh. Annal. A° 778._
Note 307: _L'Iberis_. L'Ebre.
Note 308: L'annaliste dit bien: _Pyrenei saltum ingressus est_. Mais il entendoit sans doute _le mont ou le rocher des Pyrénées_. --_Auques_, quelque peu.--_Estourmis_. Troublés.
En cet assault furent occis aucuns[309] des plus nobles hommes de son palais qu'il avoit fais chevetains et ducteurs des batailles; et les Gascons s'esparpillèrent et se boutèrent ès forteresces des montaignes. Pour ceste mésaventure fu le roy moult dolent. Car ceste meschéance luy abaissa en partie l'onneur et le los des nobles victoires qu'il avoit eu en Espaigne. Les Saisnes qui eurent oy nouvelles de ceste aventure et cuidèrent que le roy eust receu plus grand dommage qu'il n'avoit, s'esmeurent en armes contre luy; jusques au Rin approchèrent. Mais quant ils ne peurent oultre passer, ils mistrent à destruction tout le païs par feu et par occision. Villes et hameaux praërent[310]; les moustiers craventèrent; enfans, hommes et femmes occioient et vierges tout communément, sans différence de sexe né d'age. Si que l'on pouvoit veoir tout appartement que ils n'estoient pas tant seulement meus pour praer né pour rober, mais pour venger le sang et l'occision que les François avoient tant de fois faite de leur gent. Si dura ceste persécucion dès une cité qui a nom Nice jusques au fleuve de la Moselle. Et si comme aucunes croniques dient ci endroit[311], ils firent ce dommage au roy par le conseil Guiteclin duquel nous avons ci-dessus parlé. Ces nouvelles furent racontées au roy au retourner d'Espaigne, en la cité d'Aucerre.
Note 309: _Aucuns_. L'annaliste dit: _Plerique aulicorum_, ce qu'on traduiroit mieux avec nos vieilles _chansons de geste_, par: _La pluspart des Palaisins_, _Palatins_, ou _Paladins_.
Note 310: _Praerent_. Dépouillèrent (_prædaverunt_).
Note 311: _Ci endroit_. Entre autres les _Annales Loiseliani_.
Tout maintenant comanda que les François Austrasiens et les Alemans fussent contre eus envoiés; ses osts départit avant et s'en ala yverner en la cité de Haristalle. Les François Austrasiens et les Alemans qui contre les Saisnes furent envoyés chevauchèrent à grand esploit, et se hastoient pour savoir s'ils les pourroient trouver en leurs contrées. Mais ceulx s'estoient jà mis au retour avant qu'ils parvenissent là. Après eus chevauchièrent hastivement et les attaindrent au païs des Hassiens, si comme ils s'en aloient droit à une eau qui a nom Herman[312]. Sus leur coururent emmi les gués, si comme ils trespassoient; à eus se combatirent et en firent si grant abatéis et si grant occision que de si grant nombre comme ils estoient en eschappa petit que tous ne feussent occis ou noiés.
Note 312: _Herman_. Le latin porte _Adernam fluvium_. On s'accorde à reconnoître _la Hesse_, dans le _Pagus Hasiorum_.
[313]Quant le roy eut célébré la solennité de Noël et de Pasques en la cité de Haristalle, il s'en départit et s'en ala droit au chastel de Compiègne. Là demoura tant comme il luy pleut. Et ainsi comme il s'en partoit, luy vint à l'encontre Hildebrant, le duc de Spolitaine[314]; grans dons et grans présens luy fist; mais l'histoire ne dit pas quels, et le roy le receut moult honorablement et luy redonna de ses richesches. Quant ce fu fait, il se despartit du roy qui estoit à une ville qui a nom Murtigny[315], et s'en ala en sa contrée. Le roy assembla ses osts en une ville qui lors estoit nommée Durie[316], pour ostoier en Sassoigne. Mais avant, fist le parlement de ses barons selon la coustume. Le Rin trespassa en un lieu qui a nom Lippie. Encontre luy vindrent les Saisnes à bataille, en un lieu qui a nom Bucelot[317], en espérance qu'ils les peussent contrester. Mais leur espérance fu vaine, car ils furent desconfis et chaciés, et le roy passa tout oultre après eus en la contrée des Histefalois[318], et les contraint à ce qu'ils vindrent à merci.
Note 313: _Eginh. Annal. A° 779._
Note 314: _De Spolitaine_. De Spolete.
Note 315: _Murtigny_. Variantes: _Montegni_.--_Montigny_. Mais le latin porte: _In villa Wirciniaco_. C'est peut-être _Versenay_, à deux lieues de Reims, près le monastère de Saint-Bâle.
Note 316: _Durie_. Duren.
Note 317: _Bucelot_. Latin: _Bucholt_. Ce lieu étoit non loin de la Lippe, d'après le texte de l'annaliste.
Note 318: _Histefalois_, et mieux _Westphalois_. Saxons-Occidentaux.
De là s'en ala sur le fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Midufulli. Là demora ne say quans jours, pour reposer luy et son ost. Avant qu'il s'en parti, vindrent à luy Histefalois et un autre peuple qui a nom Angariens; serement de loyauté luy firent et lui donnèrent ostages. De là se départit le roy. Le Rin trespassa et vint tout droit pour yverner en une cité qui a nom Warmaise[319].
Note 319: _Warmaise_. C'est encore _Worms_.
[320]Quant la nouvelle saison fu revenue et l'en put ostoier, le roy assembla ses osts et entra en Sassoigne. Par le chastel de Hereboure trespassa et vint tout droit à la fontaine de Lippie. Là fist tendre ses héberges et y demoura ne sai quans jours; puis retourna son chemin vers orient, à un chastel qui a nom Oacres[321]. Là vindrent à lui tous les Saisnes Orientels ainsi comme il l'avoit mandé. De ceulx furent une grant partie baptisés, plus par faulse simulacion que par autre chose, car ils avoient celle manière de coustume. De là se départit le roy à tout son ost, et s'en ala droit au fleuve d'Albe[322]. Ses heberges fist tendre en un lieu qui est entre celle eaue et une autre qui est nommée Hore. Si assemblèrent tout à un en la pointe du lieu où le roy estoit logié. Là demoura une pièce, pour ordonner des besoignes qui estoient entre les Saisnes qui deçà le fleuve demouroient et les Esclavons qui par-delà habitoient. Et quant il eut les choses ordonnées selon la nécessité du temps il retourna en France.
Note 320: _Eginh. Annal. A° 780._
Note 321: _Oacres_. Voici le latin: «Ad fontem Lippiæ venit.... indè ad Orientem, itinere converso, ad Obacum fluvium accessit.» (Voy. plus haut, A° 775.)
Note 322: _D'Albe_. De l'Elbe.
VII.
ANNEE: 782.
_Coment le roi ala à Rome visiter les apostres, et coment l'apostolle Adrien le reçut honorablement et corona ses deux fils le jour de Pasques: Pepin, l'ainsné, du royaume de Lombardie, et Loys, le mainsné, du royaume d'Aquitaine. Après, coment Thassile, le duc de Bavière, lui fist homage, et coment ses gens furent déconfis en Sassoigne._
Pour aler à Rome vint le roy si comme il avoit devant proposé, pour accomplir son pélerinage. La royne Hildegarde sa femme mena avec luy et ses deux fils. A la cité de Pavie vint. Là célébra la Nativité, puis y demoura le remenant de l'yver. [323]Et quant la nouvelle saison revint, il mut pour aler à Rome. Le pape Adrien le receut moult honnourablement; ensemble célébrèrent la Résurrection. Là couronna le pape ses deulx fils, Pépin l'ainsné au royaume de Lombardie, et Loys le mainsné au royaume d'Acquitaine. Tant demoura là comme il luy pleut, puis il retourna par la cité de Milan. Thomas, l'arcevesque de la ville, baptisa et leva des fons une sienne fille, son père fut espirituel, et il luy mist à nom Gille. De là retourna en France. Mais quant il départit de la cité de Rome le pape Adrien et luy ordonnèrent que ils feroient de la besongne d'en droit Thassille le duc de Bavière. Ensemble y envoièrent leurs messages pour luy ammonester qu'il tenist le serement qu'il avoit fait au roy Pepin son père et à ses deulx fils[324], qu'il seroit mais tousjours leur subgiet et leur obéissant. De par l'apostole y furent envoiés deux évesques, Formose et Damase; et, de par le roy, Radulphe[325] diacre, et Éburcars le maistre eschanson du palais.
Note 323: _Eginh. Annal. A° 781._
Note 324: _A ses deux fils_. L'annaliste ajoute: _Ad Francos_, ce qui n'est pas sans importance.
Note 325: _Radulphe_. Latin: «Richulfus diaconus, ac Eberhardus magister pincernarum.»
Quant ils furent là venus et ils eurent conté leur message, le duc s'amolia à humilier son cuer tant qu'il leur respondit que tout maintenant mouveroit pour aler au roy, sé tels seurtés et tels ostages lui estoient livrés qu'il ne feust pas mestier qu'il se doubtast de rien; et les messages luy donnèrent tels seurtés dont il se tint apaié. Tout maintenant mut et vint en France. Le roy trouva en la cité qui lors estoit appellée Warmaise. Tel serement luy fist comme il avoit jà promis à luy au temps du roy Pepin son père. Le roy luy demanda seureté du serement, et le duc luy livra douze ostages qu'il avoit fait venir de Bavière par un sien arcevesque Sisbert. Au chastel de Compiègne[326] estoit adoncques le roy, quant il receut ses ostages. Congié prist le duc et s'en retourna en sa contrée. Mais il ne tint pas moult longuement qu'il fu retourné, les convenances et les loyautés qu'il avoit au roy jurées, si comme l'histoire dira cy-après.
Note 326: _Compiegne_. Il faudroit _Carisi_» (Querzy), comme dans le latin.
[327]Quant la nouvelle saison fu venue que l'en pouvoit ostoier pour la grant plenté des pastures, le roy assembla général parlement des barons et du peuple si comme il avoit tousjours acoustumé, avant qu'il ostoiast en Sassoigne[328]. Il mut et vint en la cité de Coulongne; le Rin trespassa et conduisit son ost droit à la fontaine de Lippie. Là fist tendre ses heberges et y demoura aucuns jours. Entre les autres choses qu'il fist en ce lieu, avant qu'il s'en partist, receut-il les messages Sigefroy. Si les avoit envoiés Cagane et Vigurre deux des princes des Huns pour la paix confermer.
Note 327: _Eginh. Annal. A° 782._
Note 328: _Avant qu'il ostoiast en Sassoigne_. Le latin n'est pas rendu exactement: «_In Saxoniam eundum, et ibi, ut in Franciâ quotannis solebat, generalem conventum habendum, censuit._»
Quant le roy eut demouré en ces parties, et il eut ordonné de ses besoignes si comme il luy sembla mieulx selon le temps, il trespassa le Rin pour retourner en France. Mais ce Guiteclin dont nous avons parlé dessus, qui pour paour du roy s'en fu fouy à Sigefroy, le roy de Dannemarche, retourna en son païs quant il sceut que le roy s'en fu parti. Puis fit tant par ses paroles qu'il mist les Saisnes en vaine espérance de victoire, si que ils brisièrent la paix et les aliances qu'ils avoient faites au roy, et commencièrent nouvelle guerre.