Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 7
La quinte de ses batailles si fu en Italie, en Puille et en Calabre et en terre de Labour, contre le duc Aresige. Mais le duc se mist du tout en sa volonté sans bataille faire, et luy envoya ses deux fils, Raymont et Grimaut, qui grant avoir luy donnèrent pour avoir sa paix et sa concorde; Grimaut le mainsné retint en ostage, et Raymont l'ainsné renvoya à son père, et avec luy les messages, pour recevoir la féaulté de la gent de la terre. A tant vint à Rome pour l'apostole honnourer et aourer, puis retourna en France.
III.
ANNEE: 768.
_Des quatre dernières batailles que il eut en son temps_.
[246]La sixième de ses batailles fu contre les Baviers. Celle fu tost commencée et tost achevée. L'orgueil et la discorde[247] du duc Thassille fut cause de cette guerre, et ce fist-il par l'ennortement de sa femme qui estoit fille du roi de Pavie Desier que le roy avoit envoyé en essil. Ainsi cuidoit venger son père par son mari. Et pourcequ'il savoit bien qu'il ne suffisoit mie à guerroier à si puissant, il fist alliance à une manière de gens qui sont appellés Huns. Le roy vint contre luy à grand ost, mais le duc vint à lu y à merci quand il vit qu'il ne pourroit durer. Tels ostages livra comme le roy demanda: entre les autres un sien fils qui avoit nom Theodones. Là jura le duc que jamais contre luy ne seroit, pour nulle chose que l'en luy sceust dire.
Note 246: Tous les manuscrits continuent ce titre de la manière suivante: Et comment il escrut et mouteplia en son temps, et de l'amour que li roys paiens avoient en lui, et de l'onneur que il li portoient en leurs lettres, et des grans présens que il li faisoient en son temps. Mais on ne trouve rien de toute cette partie du texte d'Eginhard, dans le cours du chapitre. Les réviseurs de la traduction l'auront supprimé parce qu'on revoit les mêmes détails dans le troisième livre.
Note 247: _Eginh. vita. C. M._--XI.--_La discorde_. Latin: _Socordia_. C'est plutôt: _La lâche trahison_.
En cette manière fu cette guerre fenie briefment, que l'en cuidoit que longuement deust durer. Le roy manda le duc en pou de temps après, né puis ne le laissa arrière retourner. Cette duchée de Bavière né fu puis tenue par duc, ains fu gouvernée par conte. Avant que le roy retournast de cette voie, il mist bones et devises par le cours d'une eaue entre les Baviers et les Alemans[248].
Note 248 Cette dernière phrase est ajoutée d'après celle-ci de la chronique de Sigebert: «A° DCCLXXXIX, Karolus Coloniæ super Rhenum pontes duos construxit et muniit.»--_Bones et devises;_ bornes et séparations.
[249]La septième bataille que il emprist fu vers les Esclavons. En cel ost furent les Saisnes en l'aide du roy, avec les autres nations qui à luy obéissoient, jà soit ce qu'ils ne le féissent pas de bonne volonté. Car ils le faisoient plus par crainte que par amour. La raison pour quoi le roy emprist cette guerre contre les Esclavons fu pourcequ'ils grevoient les Abrodiciens[250] qui aux François s'estoient aliés long-temps devant; pour ce sembloit au roy qu'il fust tenu à leur aider contre leurs ennemis, et si en estoit encore plus esmeu, pource qu'ils ne vouloient cesser à son mandement.
Note 249: _Eginh. vita. C. M.--XII._
Note 250: _Abrodiciens_. Les Abodrites, ou _Obotrites_, avoient pour ville principale Mecklenbourg.
En ces parties couroit un bras de mer qui vient de la grant mer d'Occident et court droit vers Orient; si est si long que nul n'est certain de sa longueur. En aucuns lieux à cent milles de large, en aucuns mains[251]. Sur ce bras de mer habitent moult de manières de gens, Thamsiens, Soionois[252], que nous appellons Normans. Ceulx tiennent le rivage et les isles, par devers Septentrion; ceulx de par deçà tiennent les Esclavons et les Haistes. De toutes ces manières de gens sont plus nobles et plus puissans les Esclavons ausquels le roy appareilloit bataille; contreulx se combatit et les chastia si et dompta à sa première venue qu'ils n'osèrent plus rien faire contre sa volonté.
Note 251: Les _pas_ d'Eginhard sont ici assez mal traduits. «Longitudinis quidem incompertæ, latitudinis verò quæ nusquàm centum millia passuum excedat, cùm in multis locis contractior inveniatur.» La plupart des leçons portent même _cent mille lieues de large_, et Dom Bouquet a suivi ce mauvais texte. Au reste, _la mer Baltique_ a plusieurs fois, comme on sait, une largeur de deux cent mille pas.
Note 252: _Thamsiens_, _Soionois_. Latin: «Dani ac Sucones quos Nordmannos vocamus.»
[253]Après ceste bataille fut l'uitiesine contre les Huns (qui ores sont appellés Hongres). Selon l'opinion d'aucuns, ceste fut la plus longue et la plus griefve que le roy emprist oncques après celle de Sassoigne, et celle qu'il maintint et admenistra tousjours plus efforciement et à plus grant appareil. Une seule bataille fist par lui en Pannonnie contre eulx; car ils habitoient lors en cette terre. Les autres fist par son fils Pepin, par les contes et par les ballifs[254] de ses provinces. Si bien et si sagement fut cette guerre admenistrée, que elle fut affinée en l'uitiesme an qu'elle fut commenciée.
Note 253: _Eginh. vit. C. M.--XIII._
Note 254: _Les ballifs_. «Comitibus atque legatis.»
Cette terre de Pannonie qui après fut gastée et deserte tesmoigne bien les grans batailles et les grans occisions qui au païs eurent esté: et le lieu meisme où le palais du roy Cagan[255] eut esté demoura si désert qu'il sembloit qu'il n'y eust oncques eu habitation d'omme. Toute la gloire et la noblesse des Huns péri en cette bataille: tous les trésors que leurs rois et les anciens princes avoient amassés furent ravis. Si ne recorde pas mémoire d'omme vivant que François eussent oncques éu victoire où ils gaignassent tant né dont ils feussent si enrichis; car il leur sembla que ils eussent devant esté povres, pour la très-grant plenté de richesses qu'ils conquistrent en cette bataille. Tant trouvèrent or et argent et précieuses dépouilles ès trésors du palais, que l'on doit cuidier que François tollissent à droit aux Huns ce qu'ils avoient tousjours à tort tollu aux autres nations. En cette guerre périrent deux princes de France tant seulement: l'un eut nom Henri duc d'Acquilée, et l'autre eut nom Girous, un des prévosts de Bavière. Ce Henri fut occis en une terre qui eut nom Liburnie, de lès une cité qui a nom Tarsatique[256]. Entrepris fut par les aguais de ceus de cette cité. L'autre, qui eut nom Girous, fut occis, soi tiers, en Pannonie tant seulement, tandis comme il chevauchoit parmi son ost et qu'il entendoit à amonnester ses gens et à ordonner ses batailles pour combatre contre les Huns; mais on ne sceut qui l'occist. Cette guerre ne fut pas moult dangereuse né dommageuse aux François, et si ne dura-elle longuement: si fut-elle fenie en prospérité. Après celle, fut fenie celle de Sassoigne, qui avant fut commenciée et qui si longuement avoit duré: bonne fin eut, ja soit qu'elle grevast François sur toutes les autres. [257]Celle de Linonie et celle de Boesme, qui après commencièrent, ne durèrent pas longuement; l'une et l'autre fut tost fenie par un ost tant seulement que Charlot le fils au roy guia.
Note 255: _Cagan_. C'étoit le titre particulier du roi des Huns ou Avares.
Note 256: _Tarsatique_. M. Guizot rend ce mot par celui de _Tarsacos_. Cependant on croit généralement que l'ancienne Tarsatique est aujourd'hui la ville de _Fiume_, dans la Carniole.
Note 257: _Eginh. vita. C. M.--XIV._ «Boematicum quoque et Linonicum bellum...» Les _Linoniens_ étoient les peuples de Lunebourg.--_Guia_, conduisit.
La nueviesme et la derrenière de ses batailles fut contre les Normans qui sont une manière de Danois. La cause de cette guerre fut pour ce qu'ils furent premièrement robeurs de mer, que l'en appelle galios[258]. Et après ce assemblèrent plus grans navies; puis commencièrent à haïr le peuple, et à envaïr ceulx de Galle et d'Alemaigne et les cités qui sont sur le rivage de la mer. Jà estoient montés en si grant orgueil qu'ils tenoient aussi comme leur toute Sassoigne et toute Frise. Si avoient jà les Abrodiciens soubsmis et fais tributaires: si se vantoient jà qu'ils vendroient à grant ost à Ais-la-Chapelle qui estoit ainsi comme la propre chambre du roy et là où le plus grant pouvoir estoit. Si cuidoit-on bien qu'ils commençassent à faire ce de quoy ils se vantoient, quelle que la fin en fust, sé leur propos n'eust este destourbé et empesché par la mort de leur prince[259]. Car il fut occis par un sien sergent meisme: ainsi fut cette guerre fenie sans commencier, que le roy eust hastivement emprise sé ne fust ceste adventure.
Note 258: _Que l'on appelle galios_. Ainsi, tous les manuscrits que j'ai consultés; mais ils doivent tous offrir une lacune dont il faut accuser le scribe primitif. Il faudroit donc lire: _En de petites navies que l'on appelle galios_.
Note 259: _Leur prince_. Eginhard et les autres historiens le nomment ailleurs _Godefroi_, ou _Joffroi_. Ce fut le père d'_Ogier le Danois_, le fameux héros de roman.
IV.
ANNEES: 769/774.
_Coment les deus frères partirent le royaume, et des premières batailles que le roy Charles fist en Acquitaine, et coment le roy Desier de Pavie fit pris et envoié en esil, et du privilége que l'apostole Adrien donna à la couronne de France_.
Jusques cy, avons parlé briefment de ses victoires: ci parlerons plus plainement de chacune, par ordre, et comment il vint à terre tenir après la mort son père. [260]Après le décès du roy Pepin, ses deux fils Charles et Charlemaines départirent le royaume par l'accort des barons, et régna chascun en sa partie. Charles estoit ainsné et fut couronné en la cité de Loon, et Charlemaines le mainsné, en la cité de Soissons. Après son couronnement s'en ala Charlemaines à Ais-la-Chapelle; là, célébra la solennité de la Nativité, et celle de la Résurrection en la cité de Rouen. (Appelé fu en son prénom Charles, et après Charlemaines, par ses merveilleuax fais. Car Charlemaines vault autant à dire comme Charles-le-Grant[261].) La province d'Acquitaine qui en la partie Charlemaines estoit venue ne put demourer en paix, pour aucuns remanens de la guerre qui devant y eut esté, et que le roy Pepin n'avoit pas encore bien achevée au jour qu'il trespassa. Car le duc Hunaut[262], qui béoit à avoir le royaume, esmut les grans et les puissans hommes de la terre[263] à commencier guerre contre le nouveau roy, et le roy assembla ses osts et s'esmut contre luy moult efforciement. Auparavant il manda son frère le roy Charlemaines au parlement, et luy requist qu'il luy aidast. Il ne luy voult aider pourceque ses barons lui desloèrent[264]. En son royaume demoura, et cil ostoia contre ses ennemis tout droit vers la cité d'Angoulesme. Le duc chacia et s'en faillit bien petit qu'il ne fut prins. Mais il se garantit par les destroits et par les forteresces des lieux qu'il cognoissoit, où l'en ne pouvoit pas légièrement né seurement entrer. A la parfin guerpi tout le païs et s'en fouyt au duc Lup de Gascongne; en sa garde se mist et lui requist qu'il le garentist. Mais le roy Charles, quant il sceut qu'il s'en fut fouy, manda au duc qu'il luy rendist son traiteur et son fuitif; et sé il ne faisoit ce, il pouvoit estre certain qu'il entreroit en Gascongne à tout son ost et ne s'en partiroit, devant ce qu'il fust de luy vengié. Le duc Lup, qui forment se douta du roy, luy envoia le duc Hunaut, sa femme et ses enfans, et luy manda qu'il estoit tout prest d'obéir à luy et d'accomplir tous ses commandemens. Le roy atendi les messages au lieu meisme dont il estoit meu, et il fonda tandis un chastel qui a nom Frontenoy[265], sur la rivière de Dordonne.
Note 260: Ici notre traducteur va laisser Eginhard le biographe pour reprendra la suite des Annales attribuées au même auteur. Voyez ci-dessus le dernier alinéa du cinquième livre.
Note 261: Cette phrase est le fait du traducteur.
Note 262: _Le duc Hunaut_. «Hunoltus quidam, regnum affectans.»
Note 263: _Les grans et les puissant hommes de la terre._ Le traducteur semble avoir lu _Procerum animos_, et non pas _Provincialium animos_, comme le portent les éditions imprimées des Annales. Il me sembla que la première leçon seroit plus naturelle.
Note 264 _Lui desloèrent._ L'en dissuadèrent.
Note 265: _Frontenoy_. Latin: «Francicum,» ou «Frontiacum.» C'est _Fronsac_, à cinq lieues de Bordeaux. La ville actuelle est située au-dessous de cet ancien château dont il ne reste plus rien.
Quant les messages furent retournés et luy eurent le duc rendu et sa femme et ses enfans, et le chastel fut fondé et aucques ediffié, il retourna en France pour célébrer la sollennité de l'Advent nostre Seigneur en une ville qui lors estoit nommée Durie[266]; et celle de la Résurrection, à St.-Lambert du Liége.
Note 266: _Durie_, ou _Duren_, dans le diocèse de Julliers.
En une cité qui lors estoit appellée Garmacie[267], assembla le roy général parlement du peuple et des barons. La royne Berthe, mère des deux roys, parla tandis à Charlemaines le mainsné, pour mettre entre eulx paix et concorde, en une ville qui lors estoit appellée Salucie[268]; car il i avoit lors entre eux contens. Puis mut en Lombardie, et de là à Rome pour aourer les apostres. En France retourna quant elle eut faite la besongne pour quoy elle estoit là alée.[269] Et la cause de celle voie fu pour requerre la fille Desier de Pavie pour Charlemaines son ainsné fils. [270]La solennité de Noël célébra le roy en Bourgoigne, et celle de la Résurrection célébra à Valenciennes en Haynaut; chief est de la Conté et si siet sur la rivière de Caux.
Note 267: _Eginh. Annal. A° 770._--_Garmacie_. Worms.--_Général parlement du peuple et des barons._ L'annaliste dit seulement: «Populi sui generalem conventum.»
Note 268: _Salucie_. «Apud Salusiam.» C'est aujourd'hui _Seltz_, sur les bords du Rhin, à trois lieues de Haguenau.
Note 269: _Annales Moissiacenses._
Note 270: Les phrases suivantes traduisent fort mal le texte des Annales. «Karolus autem rex natalem Domini in Moguntiaco, sanctumque Pascha in villâ Haristallio celebravit.--A° 771. Peracto, secundum morem generali conventu super fluvium Scaldam, in villâ Valentianâ,» etc. Ce qui aura le plus dérouté notre traducteur, c'est _Moguntiaco_, dans lequel il aura cru voir _Macon_, au lieu de Mayence.--_Rivière de Caux_ ou d'Escaut.
[271]En ce temps qu'il yvernoit au païs, son frère le roy Charlemaines trespassa en la ville de Samoncy[272] en la seconde nonne de décembre. (Mis fu en sépulture en l'églyse de Saint-Denis en France, de lès le roy Pepin son père[273]); et le roy vint pour recevoir tout le royaume en une ville qui a nom Carbonat[274]. Là attendit les barons et les prélas du royaume; hommage et féauté luy firent ainsi comme ils avoient fait à son frère; car la royne, qui femme eut esté son frère, elle et son fils et une partie des barons s'en estoient alés en Lombardie. Mais le roy n'en faisoit pas grant force, car il savoit que celle voye ne luy feroit guères de profit[275]. La feste de Noël célébra en la ville d'Atigny, et celle de Pasques en une autre ville qui a nom Haristalle. [276]En ce temps trespassa le pape Estienne; après luy fu un autre qui avoit nom Adrien.
Note 271: _Eginh. annal. A° 771._
Note 272: _Samoncy_. Château royal de l'ancien diocèse de Laon.
Note 273: _De Saint-Denis_. Cette phrase est du traducteur, et prouveroit contre le sentiment d'Hinemar que Carloman ne fut pas enseveli à Reims.
Note 274: _Carbonat_. M. Guizot traduit: _la terre de Carbone_. C'est peut-être _Corbéni_, entre Laon et Reims, aussi nommé _Corbenacum_.
Note 275: Voici le texte édite de l'annaliste: «Nam uxor ejus et filii, cum parte optimatum, in Italiam profecti sunt. Rex autem hanc corum profectionem quasi supervacuam impatienter tulit.» Ce passage donne beaucoup à penser. M. Guizot l'a plus mal rendu que notre traducteur: «Le roi _désapprouva comme inutile_ ce départ.» Je pense que Charlemagne eût bien autrement désapprouvé ce départ, s'il eût pu servir la cause des enfans de son frère, et qu'il faut entendre _quasi_, par, _pour ainsi dire_, ou que l'on doit lire comme le vieux traducteur: _Quasi supervacuam patienter tulit._
Note 276: _Eginh. Annal. A° 772._
Le roy assembla parlement de ses barons en la cité de Garmacie, pour ce qu'il vouloit ostoier en Sassoigne. Ses osts assembla et entra en la terre; toute la degasta par feu et par occision. Un fort chastel prist, qui a nom Hereboure[277]. Là trouva une des ydoles des Saisnes qu'ils appelloicnt Yrmensule; despécier et ardre la fit le roy; si demoura illec pour trois jours; mais comme l'ost demouroit là, le rus et les fontaines séchèrent pour la presse du temps. Si estoit tout l'ost, hommes et femmes et bestes à grant détresse, que ils ne trouvoient que boire; et moult souffroient grant mesaise de soif quant nostre Seigneur les visita, que il ne voulloit pas que son peuple fust à si grant meschief; car il avint que quant ils se reposoient en droit heure de midi en leurs tentes, nostre Seigneur leur envoia l'eau toute nouvelle, par le conduit d'un ruissel qui estoit de lès les hesberges, au pié d'une montaigne, à si grant plenté que il suffisoit aux hommes et aux bestes de l'ost. Après la destruction de ces ydoles s'en partit le roy et son ost de ce lieu, et vint au fleuve de Wisaire[278]. Là vinrent à luy les Saisnes, et luy livrèrent douze ostages. Après retourna en France, et fist la feste de Noël et de Pasques en la cité de Haristalle.
Note 277: _Herebourg_. Latin: _Eresburgum_. C'est aujourd'hui _Stadsberg_, en Westphalie, sur le Dimel et sur les confins du comté de Waldeck. Au reste, il est encore permis de douter que cette idole d'_Irmensul_ ait été, comme nous rassure M. Guizot, un _monument grossier_, élevé _par la reconnoissance des Germains_ en l'honneur d'Arminius, vainqueur de Varus.
Note 278: _Wisaire_. Le Weser.
En celle année meisme laissa-il la fille Desier de Lombardie, que la royne Berthe sa mère luy avoit pourchaciée. Une autre espousa après qui avoit nom Hildegarde. Née estoit de Souave et femme de grant beauté et de grant noblesse[279]. Le pape Adrien qui plus ne pouvoit souffrir né endurer la persécution né les griefs que le roy Desier et les Lombards faisoient à l'Églyse de Rome, envoia en France au roy Charlemaines un message qui avoit nom Pierre; moult luy prioit qu'il le deffendist du roy Desier et des Lombards qui tant faisoient de griefs à l'Églyse de Rome et aux Romains. Et pour ce que le message ne pouvoit passer par Lombardie pour les guerres et ennemis de l'Églyse qui le païs gardoient, vint par mer jusques au port de Marseille; de là vint par terre jusques en France. Le roy trouva en une ville qui a nom Theodone[280] où il avoit demouré une partie de l'yver; son message conta, puis retourna à Rome par celle meisme voie que il estoit venu.
Note 279: _Eginh. Annal. A° 773._ Les deux phrases précédentes parfaitement intercalées dans le texte des Chroniques, sont traduites de la _Vita Caroli magni_.--XVIII.
Note 280: _Theodone_. Thionville.
Quant le roy eut déligemment enquis et sceu comme les choses alloient entre les Romains et les Lombards, et il eut apperceu certainement que l'Eglyse de Rome estoit grevée sans raison, il prist la besongne sur luy et establit soy deffendeur de sa partie; les osts de France esmut et vint en Bourgoigne jusques à une cité qui a nom Gennes[281], et siet sur le fleuve du Rosne. Là ordonna comment il pourvoit mieulx conduire ses osts ès plains de Lombardie: en deux parties les devisa; l'une en bailla à un sien oncle qui avoit nom Bernart, et luy commanda qu'il s'en alast par les montaignes de Montgieu; l'autre partie retint avec soy, et les conduist par les mons de Moncenis; et quant le roy et ses osts eurent les montaignes surmontées et les périls trespassés, ils descendirent en la plaine de Lombardie. Le roy Desier luy vint au devant luy et son ost, tous ordonnés à bataille; mais ce fu pour néant, car ils s'enfuirent sans retour, et le roy les enchaça et les clost en une cité qui avoit nom Tycine (mais ore est appellée Pavie). Tout l'yver demoura le siége devant la cité, car elle estoit trop forte à prendre.
Note 281: _Gennes_. Genève.
_Incidence_[282]. Hunaus, le duc d'Acquitaine duquel l'histoire parle devant, s'enfouit aux Romains, des Romains aux Lombards, et devint apostat et mescréant, et renya la foy de sainte Églyse. Pou de temps après, fut lapidé et craventé de pierres.
Note 282: Cette incidence est consignée dans une ancienne vie du pape Étienne II, où le meme Hunaut est appelé _Huhnac;_ et dans la chronique de Sigebert, A° 771. On peut remarquer le rapport frappant qui existe entre cet Hunaut et _Fromont, duc d'Aquitaine_, l'un des héros du roman des _Loherains_, celui _qui renoia Jesus-Christ_.
Lors assembla le roy son ost et le laissa devant la cité, et ala à Rome au mandement de l'apostole, qui fu le quatre-vingt et quatorziesme apostole. Si couroit lors le temps de l'Incarnacion par sept cent soixante-treize ans. Là célébra la solennité de Pasques. [283]Avant qu'il s'en partist fu un concile célébré de cent et cinquante-trois que évesques que abbés. A ce concile fu le roy Charlemaines présent. Là luy donna le pape Adrien, par l'assentement et confirmation de tout le concile, si grant dignité qu'il eust pouvoir d'eslire apostole et ordonner du siége de Rome; et si le fist prince et deffendeur de tous les Romains, et voulut que les arcevesques et évesques fussent par lui en possession de leurs siéges; et s'ils y entroient par autrui, sans son congié et sans son gré, qu'il ne peust de nului estre sacré, et que le roy peust saisir leurs biens à ceulx qui de ce seroient rebelles sé ils ne venoient à amendement. A la parfin, conferma ce privilége en telle manière qu'il escommenia de l'autorité saint Père tous ceulx qui contre ce décret yroient.[284] Après ce concile retourna le roy à son ost, et prit la cité qui moult estoit lasse et acquise[285] pour le long siége. Après se rendirent toutes celles de Lombardie en la seigneurie des François.
Note 283: La relation de ce concile, vrai ou supposé, n'est pas empruntée aux annales d'Eginhard, mais à la chronique de Sigebert et à d'autres annalistes plus anciens. On doit blâmer Dom Bouquet d'en avoir fait disparoître la trace dans son édition des Historiens de France. Il se contente de placer cette note en regard du passage de la Chronique de Saint-Denis: «Ce concile est faux et supposé. Il en est fait mention dans les éditions de la chronique de Sigebert avant celle d'Aubert Lemire, et dans la chronique de Pesquaire, au tome III de Duchesne.»
Note 284: _Eginh. Annal. A° 774._
Note 285: _Acquise_. Variante: _Acquisse_. J'ignore le sens de cette expression, qui ne répond d'ailleurs à aucun mot latin.
Et quant le roy eut ainsi toute Lombardie prise et soubmise à sa volenté, et de ces choses ordonné si comme il luy plut, il retourna en France et en amena le roy Desier pris et lié. Adelgise, un sien fils, auquel les Lombards avoient grant fiance, s'enfouit en Constantinoble à l'empereur Constantin, quant il vit que son père estoit pris et que la terre fut gastée. Là demoura et gista le remenant de sa vie en une dignité que l'empereur luy eut donnée[286]. Pris fu le roy Desier, sa femme, sa fille et tous ses barons. Tout rendit aux Romains quanques les Lombards leur avoient tollu. Ainsi fut le royaume de Lombardie soubsmis au royaume de France; et cessèrent à régner les roys, deux cens et quatre ans après leur commencement.
Note 286: _Sigeberti chronicon. A° 774._
V.
ANNEES: 775/776.