Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 6

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[204]Quant la nouvelle saison revint, le roy tint général parlement en la cité d'Orléans, pour recommencier la guerre contre le duc Gaiffier; son ost assembla et entra en Acquitaine; le chastel d'Argent[205] referma que le duc Gaiffier avoit abatu: ce chastel et aucunes cités avoit abatues et craventées jusqu'à terre, pour ce qu'il pensoit bien qu'il ne pourroit longuement durer contre la force du roy. En la cité de Bourges mist le roy garnison. A tant retourna en France; la solennité de Noël célébra en une ville qui a nom Saumonci, et la solennité de Pasques à Gentilli.

Note 204: _Eginh. Annal. A° 766_.

Note 205: _Argent_. Plus tard Argenton.

[206]En celle année fu fait question entre l'Églyse d'Orient et celle d'Occident, c'est-à-dire entre les Griecs et les Latins, de la sainte Trinité et des ymages des Sains. Pour celle question déterminer assembla le roy grant conseil des prélas en la ville de Gentilli. Quant ce conseil fut finé, après Noël, le roy esmut son ost et entra en Acquitaine; par la cité de Narbonne s'en ala, et puis par Thoulouse; Ale le blanc et Gaieste prist, et toutes les contrées mist à sa seigneurie, puis retourna par Vienne: là célébra la solennité de Pasques. Tant ostoia à mont et à val, que la saison fu jà oncques passée; son ost qui trop estoit travaillé fist un peu de temps séjourner, puis mut au mois d'aoust, pour faire le demourant de la guerre d'Acquitaine. Par Bourges retourna et fist parlement de ses barons; puis mut et ala outre le fleuve de Gironde. Tout le païs d'entour Limoges destruist par feu et par occision. Maint chastel et maintes forteresces prist. Tout Agenois, tout Angoulesme, tout Pierregort mist en sa subjection et prit tous ses ennemis qui se deffendoient en fosses et en cisternes[207]. Et si prisrent ses gens Remistaine frère le duc Gaiffier et oncle le duc Heudon, qui de son neveu s'en estoit à lui fui, et puis de lui à Gaiffier. Pendre le fit à un gibet quant il eut sa trahison apperçeue. [208]Lors retourna le roy de France en son royaume, et départit ses osts pour le temps de yver qui approchoit. En la cité de Bourges se tint et y célébra la solennité de Noël. Là vint à luy ung message qui luy nonça la mort de l'apostole Estienne[209].

Note 206: _Eginh. Annal. A° 767_.

Note 207: _Sigiberti Chronicon. A° 766_, d'après le continuateur de Fredegaire. Eginhard dit simplement que Remistain fut pris.

Note 208: _Eginh. Annal. A° 767_.

Note 209: _Estienne_. Cette faute de copiste se retrouve dans tous les manuscrits. C'est _Paul_ qu'il falloit écrire, avec Eginhard.

[210]En ce meisme lieu, luy vindrent les messages Amurmoine le roy d'Espaigne. Présens luy aportèrent de par leur seigneur qui luy mandoit amour et aliances.

Note 210: _Sigibert Chronico. A° 766_. Cet écrivain écrit _Amyrnomon_, et continuateur de Fredegaire _Amormuni_.

[211]Au nouvel temps que le roy vit bien que la saison fust convenable pour ostoier, il assembla son ost de toutes pars pour mener à fin la guerre d'Acquitaine. Droit vers la cité de Xaintes s'achemina; mais avant qu'il parvenist là, fu prise la mère le duc Gaiffier, sa sereur et ses niesces, et amenées devant le roy: en grant debonnaireté les receut et commanda qu'elles feussent honnourablement gardées. Puis mut pour passer oultre le fleuve de Gironde. Là li revint au devant ung chevalier qui Érovique[212] avoit nom. Si se rendit à luy et une autre des seurs au duc Gaiffier. Puis que le roy eut ainsi sa volonté faite par toute Acquitaine, il retourna à ung chastel qui a nom Cels[213] pour célébrer la solennité de Pasques.

Note 211: _Eginh. Annal. A° 768_.

Note 212: _Erovique_. Latin: _Eberwicus_, ou _Ebrovicus_.

Note 213: _Cels_, ou _Sels_, château situé sur les bords de la Loire.

Quant la feste fu passée, il prit sa femme la royne Berthe et toute sa mesnie et s'en ala à la cité de Xaintes: ilec la laissa et mut moult hastivement après le duc Gaiffier; né oncques puis ne voult retourner jusques à tant qu'il fust occis.

[214]L'istoire ne parle pas de la manière de sa mort: mais aucunes croniques disent ci-endroit qu'il fu occis de sa gent meisme, pour ce que ils cuidoient acquerre la grâce le roy. Occis fu en Pierregortois. Le roy prist un aournement d'or et de pierres précieuses que il mettoit en ses bras aux festes solempneles que on appelle encore les bous[215] Gaiffier; et les fist pendre en signe de victoire en l'églyse Saint-Denis de France, devers le maistre-autel, qui encore y sont. Mais ils pendent maintenant desoubs les bras du crucefis d'or.

Note 214: _L'istoire_, c'est-à-dire les Annales d'Eginhard et sa vie de Charlemagne. On peut considérer la fin de cet alinéa comme une parenthèse de notre traducteur; elle prouve le soin qu'il mettoit à exposer tous les faits transmis. Les _Aucunes chroniques_ sont celles du continuateur de Fredegaire, les Annales des Francs, publiées par Lambecius dans son admirable _Bibliotheca Cæsarea Vindobona_, et enfin la Chronique de Sigebert. J'ignore le premier auteur de l'histoire des _pendants_ donnés à l'abbaye de Saint-Denis. C'étoit sans doute une tradition conservée dans les archives de l'abbaye, et sur laquelle on peut en croire notre moine traducteur.

Note 215: _Les bous_. Les pendants.

[216]Quant le duc Gaiffier fu occis et le roy eut sa guerre affinée, il retourna en la cité de Xaintes. En tant comme il demoura là, une enfermeté le prist. Mais avant qu'il agrevast plus, il se fist porter en la cité de Tours. Là fit ses oroisons devant le corps monseigneur saint Martin de Tours; après se fist porter à Paris. D'ilec en avant le prist la maladie si fort à engreger qu'il ne vesquit puis sé petit non. De ce siècle trespassa en l'uitième calende d'octobre, au quinziesme an de son règne, en l'an de l'Incarnacion sept cens soixante-huit, et fut mis en sépulture en l'églyse monseigneur Saint-Denis en France. (A dens fu concilié au sarqueus, une croix dessous la face et le chief tourné devers Orient. Si dient aucuns qu'il voult ainsi estre ensépulturé, pour le pechié de son père qui les dismes avoit tollues aus églyses)[217].

Note 216: _Eginh. Annal. A° 768._

Note 217: Cette parenthèse est du traducteur, qui nous apprend, en voulant présenter une explication salutaire, la pose de Pepin dans son royal tombeau de Saint-Denis.

Deux fils laissa hoirs de son royaume, desquelx l'istoire a jà fuit mention, Charles et Charlemaines. Par le conseil et par l'assentement des François furent ambedui couronnés, Charles l'ainsné en la cité de Noyon, et Charlemaines en la cité de Soissons. Charles s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là célébra la solennité de la Nativité, et en la cité de Rouen célébra celle de Pasques.

_Cy fine le quint livre des Chroniques de France._

Ci commencent les fais et la vie du glorieus prince Charlemaines; en partie par la main Eginaus son chapelain, et en partie par l'estude Turpin, arcevesque de Rains; qui présens furent avec lui par tous ses fais, en divers temps, et sont tesmoins de sa vie et de sa conversation. Cil Eginaus nous descript sa vie jusques aux fais d'Espaigne; et le seurplus nous détermine l'arcevesque Turpin jusques à la fin de sa vie; lequel fu certain des choses qui avindrent, comme cil qui tousjours fu présens avec lui, par tout là où il estoit.

LE PREMIER LIVRE DES FAIS ET DES GESTES LE FORT ROY CHARLEMAINES.

* * * * *

I.

ANNEE: 768.

_De celui qui les gestes descrit, et de la manière du vivre des anciens reps de France_.

[218]Or dit doncques Eginaus chapellain[219] et nourri ou palais mon seigneur le victorieux prince et le très-renommé empereur, ay proposé à descripre ses meurs et sa vie, à l'aide de notre Seigneur, au plus briesvement que je pourrai, et [220]meismement ceulx qu'il fist, puis que il vint à terre tenir et qu'il eut receu son royaume. Car ceus ne sont pas en mémoire que il fist au temps de s'enfance en Espagne entour Gallafre, le roy de Tollete.[221] Si est profitable chose de retenir par escripture les victoires et les fais de si grant prince, pour ce que son nom et sa renommée ne soient mis en oubli; si que les roys et les princes crestiens puissent prendre exemple à sa vie et sa conversation. Griefve chose seroit à laisser cette œuvre par mon deffault et par ma négligence, quant je savoie que nul ne le savoit plus certainement de moy qui présent y avoie esté et veu de mes propres yeulx, et pensay que nul autre de moy ne les avoit escriptes[222]. Une autre cause raisonnable m'esmeut qui bien me doit souffire toute seule à ce que je soye tenu à descripre sa vie, c'est que il me nourrit. Et la très-grant amour que il avoit tousjours à moy et je à luy et à tous ses enfans, puis celle heure que je me commençay premièrement à converser en son palais, me contraint et lie à ce que je monstre par œuvres après sa mort la bonne volenté que j'eus en luy quant il vivoit; et je seroie noté et coupable d'ingratitude sé je ne me recognoissoie[223] aux honneurs et aux bénéfices qu'il m'a fais en sa vie.

Note 218: Ce premier alinéa est extrait du Prologue de la vie de Charlemagne par Eginhard. Le titre de tout l'ouvrage, tel que Dom Bouquet l'a donné dans le cinquième volume des Historiens de France, p. 88, est: _Vita et conversatio gloriosissimi imperatoris Karoli regis Magni atque invictissimi augusti_. On verra que notre traducteur n'a pas seulement suivi dans ce premier livre le texte d'Eginhard; il a fréquemment recouru pour le compléter aux Annales également attribuées, avec assez de raison, au même Eginhard; il a de plus compulsé Sigebert et plusieurs autres autorités que nous aurons soin d'indiquer en leur place.

Note 219: _Chapellain_. Eginhard ne dit pas cela, mais seulement: _Domini et nutritoris mei._

Note 220: _Meismement_. Surtout.

Note 221: Cette parenthèse est le fait de notre traducteur, ou du moins elle étend le texte du quatrième paragraphe d'Eginhard, ainsi conçu: «De cujus nativitate atque infantiâ vel etiam pueritiâ, quia neque scriptis usquam aliquid declaratum est, nec quisquam modo superesse invenitur, qui horum se dicat habere notitiam, scribere ineptum judicans,» etc. Mais les chanteurs et les poètes s'emparèrent plus tard de cette partie oubliée de la vie de Charlemagne. Nous avons conservé plusieurs chansons de geste des XIIème et XIIème siècles, dans lesquels on voit Charlemagne obligé de quitter la France par la trahison des grands du royaume ou des bâtards de Pepin; se réfugier en Espagne, prendre service auprès du roi Galafre de Tolède, épouser la fille de ce prince et revenir enfin conquérir ce royaume. C'est à ces fables, regardées comme presque authentiques, que notre traducteur fait ici allusion dans cette parenthèse.

Note 222: _Et pensay que_. La latin porte: _Et ne pouvois être assuré que_. «Liquidè scire non potui.»

Note 223: _Sé je ne me recongnoissoie_. C'est-à-dire: _si je ne témoignois pas ma reconnoissance_. «Si tot beneficiorum immemor....»

(Cy endroit nous convient aucunes choses toucher briefment qui devant ont esté dictes, pour plus plainement descendre à nostre matière.) [224]La génération des Mérovées de laquelle les François souloient prendre leurs rois, dura jusques au temps d'un roy qui eut nom Childérich, qui par le commandement le pape Estienne fu déposé et tondu en une abaïe, à ce temps que Pepin, qui puis fu roy, estoit encore maistre du palais. Si sembloit bien que la lignie estoit jà faillie en lui-mesme, car ce roy n'estoit de nulle vigueur né digne de louenge nulle; sans nul pouvoir portoit nom de roy tant seulement.

Note 224: _Eginh. vita Car. Mag. I_.

Le prévost du palais, qui estoit lors appelle le greigneur seigneur de la maison[225], avoit en sa main le pouvoir et la richesse du royaume; au roy suffisoit le nom tant seulement. En la chaiere séoit, la barbe sur le pis et les cheveux espars sur les espaules, et monstroit par dehors semblant de seigneurie. Les messages qui de diverses parties venoient à court oyoit-il, et leur donnoit telle response connue on lui enseignoit ou commandoit, ainsi comme sé ce fust de son auctorité. Le comte du palais lui admenistroit ses dépens comme il cuidoit bien faire. Riens propre n'avoit fors une petite villète de petite apparence et un manoir où il séjournoit toujours yver et esté, et avoit aucunes villes où il avoit rentes, pour tenir aucuns sergens, pour lui admenistrer ce qu'il convenoit. S'il alloit en aucun lieu pour aucune aventure, il se faisoit charier à un chariot de beufs ou à bugles aussi[226], comme un païsant. Ainsi alloit au palais, ou à la commune assemblée du peuple qui une fois l'an estoit faite pour le commun proufit du royaume. Après repairoit là en sa maison toute l'année. Et le quens du palais procuroit de toutes les besoingnes du royaume et loing et près.

Note 225: _De la maison_. «Palatii præfectos, qui majores-domus dicebantur.» Notre traduction vaut mieux que celle de M. Guizot: «Les préfets du palais qu'on appeloit _maires du palais_.»

Note 226: _Ou à bugles aussi_. C'est un contre-sens; il failloit: _Par un bouvier_. «Bubulco, rustico more, agente.»

[227]En tel estat estoit le roy Childérich au jour qu'il fu desposé, et le prince Pepin père Charlemaines tenoit la seigneurie du palais ainsi comme par héritage. Car son ayeul Pepin-le-Brief[228] et son père Charles-Martel, l'avoient ainsi tenue devant; et avoit-il toute France délivrée des Sarrasins et des mescréans par deux batailles, dont l'une fu faitte en Acquitaine, et l'autre fu faitte en Nerbonnoys sur le fleuve de Biere[229]. En si très-grant plenté Sarrazins estoient venus des contrées d'Espaigne qu'il en occist en une bataille quatre cent et vint et cinq mille. Et ceulx qui s'en eschappèrent par fuite s'enfuirent arrière en Espaigne sans espérance de retour. La seigneurie du palais qui de son père lui estoit descendue admenistroit noblement le prince Pepin. Cet honneur souloit estre donné anciennement aux personnes les plus nobles du royaume et aux plus puissans du lignage. Cette seigneurie tint Pepin de son ayeul et de son père et de son ainsné frère Charlemaines soubs le roi Childérich, à la paix et la concorde de tout le royaume; car Charlemaines se rendit pou après qu'il eut régné en une abaïe qu'il eut fondée à Rome, en un lieu qui a nom Monsorat; en l'onneur de saint Sylvestre la fonda, pour ce qu'il se tapissoit en ce lieu au temps de persécution. Charlemaines guerpit puis ce lieu et se mist en l'abaïe de Mont-Cassin, pour ce que les gens et les nobles de France qui là aloient le visitoient trop souvent.

Note 227: _Eginh. vit. C. M_.--II.

Note 228: _Pepin-le-Brief_. On se rappelle que nos chroniques désignent toujours ainsi _Pepin d'Heristal_, et non pas le fils de Charles Martel.

Note 229: _Biere_. «Birra fluvius.» C'est la _Berre_, rivière qui coule à trois lieues de Narbonne. La phrase suivante n'est pas traduite d'Eginhard.

[230]A l'apostole qui lors estoit, demanda le prince Pepin, lequel devoit estre roi de France ou cil qui de rien ne servoit, fors de séjourner, né nulle cure n'avoit des besoignes du royaume, ou cil qui toute avoit la cure et près et loing, et par qui le royaume estoit tout gouverné. Et le pape lui remanda que cil devoit estre roy qui du tout avoit le pouvoir et la cure du royaume. Et dont lui conferma l'onction et la couronne du royaume et si fu roy en telle manière[231].

Note 230: Cet alinéa est traduit des Annales d'Eginhard, A° 750.

Note 231: Dans l'admirable exemplaire de nos chroniques, fait pour Charles V, il est remarquable qu'on a raturé les premiers mots de cette phrase pour y substituer: _Par les barons de France fut esleu et ainsi, etc_. Cette correction est du même siècle que le corps de l'écriture.

Après le décès du roy Pepin régnèrent ses deux fils Charles et Charlemaines, et départirent le royaume en telle manière que chascun régna en sa partie.

II.

ANNEE: 768.

_Des cinq batailles que il fist contre divers gens_.

[232]La première bataille qu'il emprist fu contre le duc Gaiffier d'Acquitaine, que son père le roi Pepin n'avoit pas encore bien menée à fin, si comme nous proposons à dire ci après plus plainement.

Note 232: _Eging. vit. C. M_.--V.

[233]Quant cette guerre fu finée et du tout achevée, il emprist après bataille contre les Lombars, à la prière l'apostole Adrien, pourcequ'ils déshéritoient l'Églyse de Rome. Cette guerre meisme avoit commenciée le roi Pepin son père, à la requeste de l'apostole Estienne, contre le roy Aistulphe que il assist en la cité de Pavie et le contraint à ce qu'il jura rendre à l'Églyse de Rome tout quanque il luy avoit tollu. Mais le roy Charlemaines, puis qu'il eut la guerre entreprise, ne fina jusques à tant qu'il prist le roy Desier et son fils Adagisse et envoyez en essil, et Ruogause, le prévost de la duché d'Acquilée[234] qui contre lui appareilloit guerre; de tout le royaume de Lombardie ordonna à sa volonté et le donna à un sien fils qui avoit nom Pepin.

Note 233: _Eginh. vit. C. M_.--VI.

Note 234: _Le prevost de la duchée d'Aquilée_. «Ruodgandum Forojuliani ducatûs præfectum.» C'est le _Frioul_.

[235]Après ces deux guerres fut reprise la tierce contre les Saisnes qui estoit ainsi comme entrelaissiée. Guerre n'eut oncques le roy plus longue né plus cruelle, né qui plus grevast né traveillast le peuple de France. Car les Saisnes, qui sont crueulx par nature, et qui au temps de lors estoient encore mescréans et contraires à notre foi, ne tenoient pas à mal fait de briser foi né serment, comme ceulx qui n'estoient de nulle foi. La raison pour quoi la paix ne pouvoit estre gardée entre les Saisnes et les François estoit pour ce que la marche[236] des deux royaumes estoit en plaines, fors en aucuns lieux où il a montaignes et boscages. Là faisoient souvent tençons, rapines et occasions. Et François qui plus ne peuvent ce souffrir coururent sur eus comme sur chiens; lors se prindrent à combattre les uns contre les autres, et fu la guerre commencée d'une part et d'autre par grant effort qui dura trente-trois ans continuellement, à grant dommage des deux parties, et plus grand sans comparaison des Saisnes que des François. Si péust la guerre estre légièrement finie sé ne fust la déloyauté des Saisnes. Car quant le roy les avoit desconfits si qu'il leur convenoit venir à merci, ils ne tenoient pas après né foy né loyauté né convenances qui eussent esté, ains recommencioient la guerre quant le roy estoit retourné en France. Longue chose seroit à raconter quantes fois ils furent vaincus et surmontés par armes et se mistrent du tout en la merci du roy et donnèrent tels ostages comme il demandoit. Les messages que le roy y envoioit receurent plusieurs fois, et furent aucunes fois si domptés qu'ils promistrent qu'ils recevroient la foi crestienne. Mais aussi comme ils estoient près et légiers à ce faire, aussi légièrement aloient-ils au contraire, si que l'en ne pouvoit pas bien savoir auquel de ces deux choses ils estoient plus prests. Au premier an mesme que la guerre fut commencée firent-ils ceste mutation. Mais le grand cuer et le ferme propos du roy, qui toujours duroit lui-meismes en prospérité et en adversité, ne peut oncques estre vaincu par la légièreté qui estoit en eus, né lassé pour paine né pour travail. Car il ne souffrit oncques qu'ils portassent sans paine nul dommage qu'il receust par eus, que il ne les vengeast tantost, ou par luy ou par ses menistres. Toutes voies furent-ils si menés à la parfin, que tous les plus grans et les plus nobles qui la guerre avoient toujours maintenue vindrent à merci et se mistrent du tout à sa subjection sans contredit. Dix mile hommes en prist et femmes et enfans de ceulx qui habitoient deçà et delà le rivage d'Albe[237], et les espandit en divers lieux parmi le royaume de France[238]. Le roy leur demanda s'ils voulloient laissier la mescréandise de leurs idoles et recevoir la foy crestienne, et habiter entre François comme un meisme peuple et une meisme gent. A ce s'accordèrent volontiers, et ainsi fut la guerre finée qui long-temps avoit duré[239]. Le roy ne se combattit contre eus en champ de bataille que deux fois. La première si fu de lez une montaigne qui est appellée Osnegi, en un lieu qui a nom Theotmell[240]; et la seconde si fu sur le fleuve du Haza[241]. Ces deux batailles furent en un meisme mois et assez tost l'une après l'autre. Et en ces deux parties de batailles furent-ils si durement desconfis, que nul ne fust puis qui osast guerre mener, né contrester à sa venue, sé ce ne furent aucuns qui se fioient ès forteresces d'aucuns lieux. En ces deux devant dittes batailles furent occis des plus grans et des plus nobles du royaume de France et des Saisnes. Au trente-troisiesme an de son règne fut cette guerre finée. Si n'avoient pas les François tant seulement guerre aux Saisnes, ains leur sourdoient pluseurs batailles et grans en diverses parties du monde en un meisme temps qui, par la diligence et par le grant cuer du roy, furent si bien et si sagement adménistrées, que l'en se doubte lequel fait plus à merveillier, ou la bonne fin et la glorieuse fortune, ou le sens et la pacience du roy. Car cette bataille commença deux ans devant celle de Lombardie, et fu tousjours maintenue sans cesser; et les autres qui en divers lieux estoient sourdies, refurent admenistrées sans entrelaissier. Si sage et de si noble cuer estoit le roy qu'il n'eschiva oncques travail né ne doubta péril qu'il ne receust les guerres et les batailles quant elles y sourdoient. Si sage et si discret estoit en recevoir le temps si comme il venoit que jà pour ce ne fut plus eslevé en son cuer pour ses grans victoires, né plus mat né plus confus pour nulle adversité.

Note 235 _Eginh. vit. C. M_.--VII.

Note 236: _La marche_. La limite.

Note 237: _D'Albe_. De l'Elbe.

Note 238: _De France_. Ajoutez: _Et de Germanie_.

Note 239: _Eginh. vit. C. M_.--VIII.

Note 240: _Theotmell_. «Juxta montem qui Osneggi dicitur, in loco _Theotmell_ nominato.» C'est aujourd'hui Dethmold; en Westphalie, et avant la victoire de Charlemagne, la défaite de Varus avoit déjà illustré les mêmes lieux. M. Guizot a eu bien tort de dire, dans les notes de sa traduction d'Eginhard et d'après les Bollandistes, que Dethmold étoit dans l'évêché d'Osnabruck. Cette ville dépend de l'évêché de Paderborn.

Note 241: _De Hasa_. C'est la traduction du latin: «_Apud Hasam fluvium_. La _Hase_, rivière de Westphalie.

[242]La tierce de ses batailles fu en Espaigne et en Gascogne, en ce meisme temps que celle de Sassoigne duroit moult efforciement. Si trespassa les mons de Pirene; chastiaux et cités prist partout là où il ala, puis retourna en France, sain et entier à tout son ost, sé ce ne fust un poi de meschief qui luy avint à son retour, au trespasser des mons, par le malice des Gascons.

Note 242: _Eginh. vit. C. M_.--IX.

[243]La quarte de ses batailles fu contre les Bretons qui habitent en une partie de France par devers Occident, sur la grant mer. Car en ce temps n'estoient pas obéissans[244] au royaume de France, (jà soit ce que nous trouvons escript ès gestes du roy Dagobert que le roy de cette Bretaigne, qui avoit nom Judicael, lui fist hommage de tout son royaume[245]). En cette besoigne envoya le roy Charlemaines aucuns de ses princes qui la terre mistrent en subjection.

Note 243: _Eginh. vit. C. M_.--X.

Note 244 _Obéissans au royaume_. Les textes imprimés d'Eginhard portent: _Dicto audientes non erant_. La traduction de nos chroniques prouveroit qu'il y avoit: _Dicto obedientes_, ce qui vaut évidemment mieux.

Note 245: Cette phrase est du traducteur. (Voy. _Dagobert I, A° 635_.)