Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 5
Note 147: _Au tiers_. Cette mention de Griffon semble le fait de notre traducteur.
Note 148: _N'assena_. N'assigna.
Note 149: _Contens_. Contentions, disputes.
Entre ces choses, advint ce qui est trop grief à raconter; car nouveaus signes aparurent au soleil, en la lune et ès estoiles, et fu l'ordonance de Pasques troublée. Si advinrent ces signes pour le défaut de si haut prince; car peu de tems après, lui prist une trop forte fièvre en une ville qui a nom Carisi[150], si sied sur la rivière d'Aise. Le royaume de France crut et eslargi en son tems, et laissa en grant pais et en grant prospérité. De ce siècle trespassa en l'onzième calende[151] de novembre. Les deux royaumes gouverna vingt-cinq ans; mort fu en l'an de l'incarnacion sept cent quarante-et-un et ensépulturé en l'églyse Saint-Denis en France, à qui il avoit donné maint beau don; [152]mis fu en coste le maistre autel en un riche sarcueil d'alebastre[153].
Note 150: _Carisi_. Ou _Caricy_. (Carisiacum.) Aujourd'hui _Quierzy-sur-Oise_, village du département de l'Aisne (Picardie).
Note 151: _L'onziesme calende_. Il falloit traduire: _Le onze des calendes_.
Note 152: _Mis fu, etc_. Addition du traducteur.
Note 153: Là s'arrêtent la plupart des manuscrits qui nous ont transmis la troisième continuation du prétendu Fredegaire. La quatrième a été composée évidemment par un clerc attaché à la personne de Nibelunge, fils de Childebrand, le frère de Charles Martel. Mais notre traducteur de Saint-Denis va s'attacher de préférence aux textes de la Chronique qui passe pour l'ouvrage d'Eginhard et que l'on a insérée dans la collection des Historiens de France, t. V. p. 196 et suiv,, sous le titre: _Annales regum Francorum Pippini et Caroli magni, vulgò adscripti Eginhardo ipsius Caroli Magni notario, posteà abbati_.
XXVIII.
ANNEES: 741/747.
_Cy commencent les fais du roy Pepin: et comment Grifon, le tiers des fils Charles Martiaus, guerroia son frère; comment Charlemaines devint moyne, et comment le roy Pepin fu couronné_.
[154]Trois fils eut le victorieux prince Charles Martiaus: Charlemaines, Pepin et Grifonnet. Cil Grifon, qui aisné estoit, eut une mère qui avoit nom Sonnichilde, nièce estoit d'Odilon le duc de Bavière. Par son mauvais conseil lui fist commencier guerre contre ses frères, et le mist en espérance d'avoir tout le royaume: si monta en si grant présumpcion, que il saisi la cité de Montloon[155], et manda à ses frères bataille à jour nommé, et ses frères esmurent leurs osts contre lui et l'assiégèrent dedens la cité. A la parfin se rendit à eus, quant il vit que la force n'estoit pas sienne, et que il ne leur povoit contrester. Lors retournèrent les frères pour les besoignes du royaume ordoner, et recouvrer les provinces qui jà s'estoient départi de la société et de l'aliance des François, puis la mort de leur père. Si estoit leur intencion telle que ils vouloient le royaume laissier en tel point que le païs fust sûr et en pais, tandis comme ils guerroioient en estranges contrées: et pour ce que ils se doutoient que Grifon leur frère ne leur feist anui au royaume, endementiers[156] que ils seroient hors, Charlemaines le prist et le mist en prison en un nuef chastel qui siet delès Ardenne; là le fist moult bien garder jusques à tant que il mut pour aller à Rome.
Note 154: _Eginhardi Annales, A° 741_.
Note 155: _Montloon_. «Mons Laudunensis.» C'est Laon, souvent appelée encore par les annalistes: «Lugdunum Clavatum.»
Note 156: _Endementiers_. Tandis que.
[157]Lors esmurent les frères leur ost pour entrer en Aquitaine contre le duc Hunau; car ils voloient premièrement recouvrer cette contrée; un fort chastiau prirent, qui a nom Loches[158], puis allèrent au viel Poitiers; là départirent le royaume (avant que issisent de cette contrée), que ils avoient tenu entr'eus deux jusques alors. Quant ils furent retournés en France, Charlemaines esmut son ost, et entra tout seul en Alemaigne, pour ce que elle s'estoit desevrée de la société des François; toute la dégasta par feu et par occision, puis retourna en France.
Note 157: _Eginh. Ann., A° 742_.
Note 158: _Loches_. (Lucca.) Aujourd'hui ville du département d'Indre-et-Loire (Touraine).
[159]Un peu après, les deux frères Charlemaines et Pepin assemblèrent leur ost et murent contre Odilon le duc de Bavière, pour ce que il avoit une leur serour ravie: à lui se combatirent et le vainquirent lui et tout son ost. Quant ils furent en France retournés, Charlemaines alla tout seul ostoier[160] en Sassoigne; un chastiau prist qui est nommé Hobseobour[161], et prist un duc du païs qui avoit nom Theoderic, puis retourna en France[162]. Une autre fois allèrent les deux frères en Sassoigne arrière, et reçurent de rechief ce mesme Theoderic en leur merci, et quant ils eurent mis tout le païs à destruction, si se mirent au retour.
Note 159: _Eginh. Ann., A° 743_.
Note 160: _Ostoier_. Guerroier, diriger une ost.
Note 161: _Hobseobour_. «Hocseburg.» Sans doute _Hochberg_, dans le cercle de Souabe.
Note 162: _Eginh. Ann., A° 744_.
[163]En cette année monstra Charlemaines le bon propos que il avoit tousjours eu; car son cuer tendoit à guerpir le siècle, et à adosser[164] toute la vaine gloire de ce monde, et entrer en religion pour Dieu servir et faire sa pénitence. Pour cette raison laissa Pepin à ostoier[165] cette année, pour parfaire le veu Charlemaines son frère; car il voloit que il fust mis là où il vouloit, tout à sa volonté[166]. A Rome s'en alla Charlemaines, et laissa la fausse gloire de ce monde; un moustier fonda en un lieu qui a nom Montsoract, en l'honnour saint Sévestre, pour ce que il s'estoit là tapis, si comme l'on disoit, au tems de la persécucion des crestiens, qui fu sous l'empereur Constantin. Là le tondi et le benéi le pape Zacarie, et lui donna habit de moyne. Puis laissa-il ce lieu, pour ce que les nobles gens de France qui là alloient le visitoient trop souvent. En l'abaïe Saint-Beneoit de Moncassin entra en la congrégation des autres frères; la servi nostre Seigneur, et fist fruit de bonnes euvres par la bonne vie que il mena puis, toute sa vie.
Note 163: _Eginh. Ann., A° 745_.
Note 164: _Adosser_. Tourner le dos à.
Note 165: _Laissa Pepin à ostoier_. Pepin cessa de guerroyer.
Note 166: _Eginh. Ann., A° 746_.
[167]Grifon l'autre des frères ne vouloit estre sujet à son frère Pepin, jà soit ce que il vesquit sous lui honorablement; ains assambla tant de gent comme il put avoir, et s'enfui en Sassoigne. Peu de tems après, vint à ost contre son frère sur une rivière qui a nom Obacre, en un lieu qui est nommé Orhain[168]. Et le prince Pepin rassambla l'ost de France contre la desloiauté son frère; par Toringe s'en alla et entra en Sassoigne; son ost fist logier en un lieu qui est nommé Skahingue sur un fleuve qui estoit apelé Misaha; pas n'assamblèrent à bataille; ains firent parlement, et se départirent à tant[169]. Grifon qui bien s'aperçut de la légièreté et de la fausseté de la gent du païs, se départi de la terre, pour ce que il se douta d'aucune traïson. En Bavière s'en alla, les chevaliers et les sergens du royaume de France, qui à lui alloient, recevoit; Lanfrid[170] qui à lui vint pour lui aidier retint: si fist tant que il tolli la duchée à Thassille qui estoit duc du païs. Quant la nouvelle fu raportée de ses fais au prince Pepin son frère, il mut et entra en Bavière à grant ost; Grifon et tous ceus qui avec lui estoient et qui à lui estoient venu, prist; au duc Thassille rendi sa terre; à tant retourna en France. A Grifon son frère donna douze comtées du royaume de Neustrie; mais encore ne lui souffit-ce pas; ains s'enfui cette année mesme à Gaifier le duc d'Aquitaine.
Note 167: _Eginh. Ann., A° 747_.
Note 168: _Obacre_.... «Super fluvium Obacra, in loco qui dicitur Horheim.» (Annales Fuldenses.) L'_Obacre_ est aujourd'hui l'_Ocker_.
Note 169: _Eginh. Ann., A° 748_.
Note 170: _Lanfrid_. Le latin porte: _Swilgerum_.
[171]Le prince Pepin qui bien vit que le roy de France qui lors estoit ne tenoit nul profit au royaume, envoia adonques à l'apostole Zacarie messages, Burcart l'archevesque de Bourges[172] et Fourré son chapelain, pour demander conseil de la cause des roys de France qui en ce tems estoient: «Lequel devoit estre mieux roy, ou celui qui nul povoir n'a voit au royaume, né en portoit fors le nom tant seulement, ou celui par qui le royaume estoit gouverné et qui avoit le povoir et la cure de toutes choses.» Et l'apostole lui remanda que celui devoit estre roy apelé, qui le royaume gouvernoit et qui avoit le souverain povoir. Lors donna-il sentence que le prince Pepin fust couronné comme roy.
Note 171: _Eginh. Ann., A° 749_.
Note 172: _De Bourges_, de Wurtzbourg en Franconie.--_Fourré_ ou _Folrade_.
[173]En cette année mesme fu roy clamé par la sentence le pape Zacarie et par l'élection des François. Oint fu et sacré en la cité de Soissons par la main saint Boniface le martir, en l'an de l'incarnacion nostre Seigneur sept cent cinquante. Childeric, qui roy estoit apelé, fu tondu et mis en une abaïe. Puis régna le roy Pepin quinze ans, quatre mois et vingt jours. Si avoit, devant ce, tenu la seignourie du palais et du royaume puis la mort Charles Martiaus son père, dix ans.
Note 173: _Eginh. Ann., A° 750_.
XXIX.
ANNEE: 752.
_Coment le roy Pepin desconfit les Saisnes_.
[174]En l'année après ce qu'il fut couronné, assembla-il ses osts et entra en Sassoigne. Et jà soit ce que les Saisnes se deffendissent vertueusement en l'entrée de leurs terres, toutes voies donnèrent-ils lieu[175] et s'en fouirent desconfis. Et le roy chevaulcha tout outre jusques à un lieu qui est appellé Rimi, qui siet sur le fleuve de Wisaire[176]. En celluy ost fu occis l'archevesque Hildegare. Lors se mist le roy au retour, quant la terre eut gastée. Ainsi qu'il s'en retournoit, il lui fu conté que Griffon, son frère, qui au duc Gaifier s'en estoit foui, estoit tué, et coment et par qui il avoit esté occis.
Note 174: _Eginh. Ann., A° 751, 752, 753_.
Note 175: _Donnèrent-ils lieu_. Cédèrent-ils la place, ou, comme dit le peuple: _Fichèrent-ils le camp_.
Note 176: _Wisaire_. Le Weser.
[177]En ce temps, fit le roy Pepin corriger et amender les chans et le service des églyses de France, par l'estude et l'autorité de Rome. Remi l'archevesque de Rouen, frère le roy, florissoit en ce temps en bones euvres.
Note 177: Cet alinéa n'est pas traduit des _Annales d'Eginhard;_ mais on trouve la preuve du fait qu'il rapporte dans une lettre du pape Paul Ier à Pepin, insérée au 5ème vol. des _Historiens de France_, pag. 531.
En celluy an vint en France le pape Estienne au roy Pepin, en la ville de Carisi. La cause de sa voie fu qu'il requéroit aide et deffense pour luy et pour l'Églyse de Rome contre les Lombars. Après luy vint Charlemaines, le frère du roy, qui estoit moine de saint Beneoit de Mont-Cassin, par le commandement de son abbé, pour prier le roy son frère que il ne s'accordast mie au pape, né ne se consentist à sa requeste. Mais on cuida que il ne fit pas ce de bonne volenté; car il ne osoit contredire le commandement de son abbé, né l'abbé celuy du roy des Lombars qui ce luy avoit commandé.
Ce roy, qui Aistulphe avoit nom, faisoit trop de griefs aux Romains, car il vouloit avoir le treu[178] de chascun chef. [179]Le roy Pepin se consentit toutes voies à la requeste du pape et receut luy et l'Églyse en sa garde et defense. Le pape l'enoint et sacra à la royalle dignité luy et ses deux fils Charles et Charlemaines en l'églyse de Saint-Denis en France; et les conferma en tele manière que luy et toute sa ligniée tenissent la dignité du royaume à tous jours mais, par héritage; et escomenia tous ceulx qui encontre seroient ou qui force y feroient. Tout l'hiver demoura ce pape en France.
Note 178: _Le treu_. Le tribut. C'est précisément ce que nous payons aujourd'hui sous le nom de _contribution personnelle_. Ce dernier mot est bien moins révoltant.
Note 179: _Eginh. Annal., A° 754_.
_Incidence_. En cet an fu martirié en Frise saint Boniface, archevesque de Mayence, qui là estoit envoié en prédication.
XXX.
ANNEES: 755/759.
_Comment le roy Pepin et tout son ost entra en Lombardie et desconfist les Lombars_.
[180]Le roy Pepin envoia ses osts et assembla, quant la nouvelle saison fut venue, pour entrer en Lombardie, et requerre la droiture saint Père envers le roy des Lombars[181], à la requeste le devant dit apostole Estienne. Les Lombars rassemblèrent tous leurs efforts pour contrester au roy et aux François et pour deffendre l'entrée de Lombardie. Au devant leur vindrent à l'entrée des montaignes, et leur rendirent forte bataille, mais toutes voies furent-ils desconfis et s'enfuirent. Et les osts des François passèrent oultre assés légièrement, tout fust le passage grief[182].
Note 180: _Eginh. Annal. A° 755_.
Note 181: _La droiture_, etc. Et soutenir les droits de saint Pierre contre le roi des Lombards.
Note 182: _Tout fust_. Bien que fust, etc.
Quant ils eurent les montaignes passées et ils furent ès plains de Lombardie, le roy Aistulphe et ses Lombars ne les osèrent atendre en bataille, ains se mistrent en la cité de Pavie et furent dedens assis: né le roy Pepin ne se voult lever du siège jusques à tant que le roy Aistulphe lui eut donné feauté et juré et donné quarante ostages que il rendroit son droit à l'Églyse de Rome. Quant la besoigne fut ainsi conformée par serement et asseurée par ostages, le roy retourna en France; l'apostole fist conduire à Rome à grant compaignie de François. Charlemaines, le frère au roy, qui moine estoit, estoit venu en France pour empescher la besoigne l'apostole, si comme il est dit dessus, et demoura en la cité de Vienne avec sa serourge la royne Berthe. Là le prist une fièvre et fut mort avant que le roy feust retourné de l'ost de Lombardie. Et le roy fist le corps de luy atourner et porter à Mon Cassin où il avoit receu l'abit et fait profession.
[183]Aistulphe, qui en l'année devant avoit juré au roy et donné ostages et ses barons liés avec lui par serement, que ils tiendroient et garderoient la droiture et la doctrine de l'Églyse de Rome, ne tint guères bien son convenant; car il n'accomplit onques chose qu'il eust promise. Pour ce semont ses osts le roy Pepin et entra à grant force en Lombardie. Le roy Aistulphe assist, ainsi comme il eut fait devant, en la cité de Pavie; par force le contraignit à ce que il tenist ce que il avoit devant promis et juré à l'Églyse, et luy rendist Pentapole et Ravenne et toutes les appartenances; et le roy les rendit à l'apostole et à l'Églyse de Rome. Atant retourna en France.
Note 183 _Eginh. Annal. A° 756_.
Et quant le roy Pepin s'en fu retourné, le roy Aistulphe ne se pena pas tant d'acomplir ce que il avoit promis, comme il fist de changer et de rappeler ce que il avoit acompli: mais nostre Seigneur mit conseil en sa besoigne meisme, et luy empescha son divers[184] propos: car il chaït de son cheval le jour qu'il chaçoit au bois; de celle froissure le prist une maladie et mourut. En pou de temps après, le royaume receut ung prince de son palais qui avoit nom Desier, si règna puis dix-huit ans.
Note 184: _Son divers propos_. Sa résolution inconstante.
[185]En ce temps vindrent au roy les messages Constantin, l'empereur de Constantinoble, au chastel de Compiègne où le roy estoit adonc au général parlement. Riches présens luy apportèrent de par leur seigneur. Entre les autres choses lui eut envoyé unes orgues de merveilleuse beauté. La meisme nuit, Thasille, le duc de Bavière, vint à grant compaignie des plus nobles de son païs. Là devint son homme et mist ses mains entre les siennes, selon la coustume françoise, et luy jura feauté à luy et à ses deux fils Charles et Charlemaine. Le serment qu'il eut fait au roy renovella puis sur le corps saint Denis et sur le corps saint Germain de Paris et sur le corps saint Martin de Tours, et promist qu'il porteroit foy et loyauté au roy et à ses deux fils comme à ses seigneurs, tous les jours de sa vie. Et tous les princes et les plus grans de Bavière qui avec lui estoient venus firent ce meisme serement sur les devant dis corps sains.
Note 185: _Eginh. Annal. A° 757_.
[186]Le roy assembla ses osts et entra en Sassoigne; mais les Saisnes lui contrestèrent et deffendirent vertueusement leurs forteresses et leurs chasteaux. Toutes voies furent-ils reculés et desconfis, et entra le roy en leurs terres par le passage qu'ils deffendoient. Quant ils furent oultre passés, ils combatirent communément ensemble; mais moult y eut des Saisnes occis. Si, furent contrains à ce que ils promistrent à faire la volenté du roy oultréement; et sa volenté si fut telle, que ils vendroient chascun an en sa court au général parlement, pour luy honorer et présenter trois cens chevaulx de pris. Ceste chose jurèrent tenir, en la manière de leur païs. Quant le roy les eut de ce treu chargés, il retourna en France.
Note 186: _Eginh. Annal. A° 758_.
[187]Lors receut le roy ung fils, Pepin fut appellé comme son père. Mais il mourut au tiers an de son aage. En celle année, célébra le roy la solemnité de Noël en ung lieu qui est nommé Longlare[188]; la Pasque en ung autre qui est appelle Jopila; n'onques de toute celle année ne chevaucha hors du royaume.
Note 187: _Eginh. Annal. A° 759_.
Note 188: _Longlar_. C'est _Glare_, dans la forêt des Ardennes, et dans le diocése de Liège.--_Jopila_, ou _Jopil_, étoit une autre maison royale à peu de distance de Liège, sur la Meuse.
[189]Le duc Gaiffier d'Acquitaine esmut le mautalent[190] du roy contre luy, pour ce que il recevoit les rentes en sa terre des églyses qui estoient establies soubs le roy, né rendre ne les vouloit aux menistres du roy[191], combien que le roy le fist admonester par ses propres messages. Pour ce, esmut ses osts et entra en Acquitaine pour la cause des églyses deffendre et pour restablir les choses que le duc avoit saisies. En ung lieu qui est appelle Thedoad fist le roy logier son ost. Le duc Gaiffier qui à luy n'osa estriver par bataille ly manda par ses messages que il estoit prest d'obéir du tout à sa volenté, et de rendre aux églyses ce que il avoit du leur; et de ce lui donroit teles séurtés comme il demanderoit. Et pour ce que il fust plus certain de ces convenances, il metroit par devers luy deux des plus nobles hommes d'Acquitaine, Algaire et Ytherie. Par ceste offre apaisa le courage du roy qui trop estoit courouciés contre luy, tant qu'il se tint de faire bataille contre luy par les ostaiges que il luy livra. Son ost départit à tant et retourna en France. En la ville de Carisi yverna et célébra la solennité de Noel et de Pasques.
Note 189: _Eginh. Annal. A° 760_.
Note 190: _Mautalent_. Ressentiment.
Note 191: Cette phrase est mal entendue. Il ne s'agit pas des ministres du roi, mais plutôt des directeurs ecclésiastiques des biens dont Pepin étoit l'avoué, le protecteur reconnu. «Waifarius, cùm res quæ in suâ potestate erant, et ad ecclesias sub manu Pipini regis constitutas pertinebant, rectoribus ipsorum venerabilium locorum reddere noluisset....»
[192]Le duc Gaiffier désiroit moult que il fust vengié en aucune manière des dommaiges que l'ost de France luy avoit fait, et jà soit ce que il eust au roy serement et ostages livrés de obéir à sa volenté, un pou de temps après envoya-il son ost jusques en la cité de Châlons en Bourgoigne, pour gaster le païs. Le roy sceut ce, qui adont tenoit parlement en une ville qui est appellée Durie[193]. Il retourna en Acquitaine à grant gent et à grant apareillement de bataille. Aucuns chasteaux prist par force desquels fuient les nobles Borbon, Canitille et Cleremont[194]. Aucuns se rendirent sans assault, pour ce que ils estoient trop souvent grevés par siége et par bataille. Tout ce que François trouvèrent hors des forteresces, gastèrent-ils par feu. Jusques à la cité de Limoges conduisit le roy son ost, en dégastant tout devant luy, et puis retourna en France, en la ville de Carisi. Illec célébra la solennité de Noël et de Pasques. En cel ost fut l'ainsné de ses fils qui puis tint le royaume et l'empire après son décès.
Note 192: _Eginh. Annal. A° 761._
Note 193: _Durie_. C'est _Duren_, dans le diocèse de Julliers.
Note 194: «Quædam oppida atque castella.... in quibus præcipua fuere _Burbonis, Cantilla, Clarmontis_.» C'est Bourbon, Clermont en Auvergne, et Chantel le Castel, aujourd'hui petite ville du département de l'Allier.
XXXI.
ANNEES: 762/768.
_Comment le duc Gaiffier fut occis, et de la mort le roy Pepin_.
[195]En toutes manières désiroit le roy Pepin que la guerre qu'il avoit commenciée envers Gaiffier le duc d'Acquitaine feust à la fin menée. Ses osts assembla et entra à grant force en sa terre. Grant partie du temps d'esté despendit en ostoier; la cité de Bourges prist et le chastel de Touars. A tant retourna en France. En une ville qui a nom Gentilli[196] yverna et célébra la solennité de Noël et de Pasques.
Note 195: _Eginhardi Annales. A° 762_.
Note 196: C'est le village de _Gentilly_, aujourd'hui distant d'une lieue des barrières de Paris.
[197]En ce point se combatirent contre ses gens Chilpingue le conte d'Auvergne et Amigue le conte de Poitiers; mais il[198] et moult de leurs gens furent occis.
Note 197: _Sigeberti Chronicon. A° 765_.
Note 198: _Il_. Eux.
[199]Quant la nouvelle saison fut revenue, que l'on put ostoier, le roy assembla général parlement de ses barons en la cité de Nevers. Après le parlement, assembla ses osts de toutes parts et entra en Acquitaine; toute la terre cercha jusques à la cité de Caors, en dégastant tout le païs devant luy par fer et par feu, et quanqu'il trouvoit devant ses forteresses; par la cité de Limoges retourna en France sain et sauf, luy et tout son ost. De cel ost se despartit Thassille le duc de Bavière, et faint qu'il estoit malade; en son païs retourna, et se départit de l'aliance et de l'ommage du roy, et proposa que jamais en la court ne revendroit. Le roy départit son ost et séjourna cel yver en une ville qui estoit nommée Longlaire[200]: là, célébra la solennité de Noël et de Pasques.
Note 199: _Eginh. Annal. A° 763_.
Note 200: _Longlaire_, ou _Longulaire_; aujourd'hui _Glare_.
Incidence.--En celle année fu l'yver si aspre et si fort, que on ne recordoit pas que nul eust oncques veu si grant né si cruel.
[201]Le roy avoit deux divers propos pour deux diverses guerres qu'il avoit entre mains. Celle d'Acquitaine qui si long-temps avoit duré et une autre nouvelle contre le duc Thassille de Bavière qui son hommage avoit brisié et s'estoit départi de sa féauté. Grant parlement assembla de ses barons en une cité qui avoit nom Garmacie[202]. Toute celle année se tint en son royaume sans ostoier. En la ville de Carisi célébra la solennité de Noël et de Pasques. Éclipse de souleil fut en cel an en la première nonne de may, entour l'eure de midi[203]. De tout cel an ne se mut le roy de son royaume né pour la guerre de Bavière né pour celle d'Acquitaine qui encore n'estoit finée: mais après tint général parlement à Atigni, et célébra la solennité de Noël et de Pasques à Ais-la-Chapelle, à grant compaignie de ses barons.
Note 201: _Eginh. Annal. A° 764_.
Note 202: _Garmacie_. Latin: _Wormacia_. Aujourd'hui _Worms_.
Note 203: _Eginh. Annal. A° 765_.