Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 31

Chapter 313,907 wordsPublic domain

[926]Vers la nouvelle saison vindrent nouvelles à court et fu compté à l'empereur qu'aucuns esmouvemens de guerre estaient sours en Bavière. Tantost s'appareilla et vint jusques à Hausbourt, et assez tost après estaint tout et appaisa tout le païs[927]. En France retourna et tint un parlement en la cité d'Orlians. A son fils Pepin manda qu'il feust là à l'encontré de luy, et cil y vint: toutes voies ce fu contre sa volenté. Lors s'apperceut l'empereur qu'il estoit desvoié de bien faire et corrompu d'aucuns mauvais hommes, et meismenient par Berart, qui en Acquitaine demouroit, et par qui conseil il ouvroit au temps de lors. Pour savoir de ceste chose trespassa Loire l'empereur, et vint à Joquegny en son palais, qui est en Limosin[928]. La cause de Berart fu enquise et débatue. Accusé fu de desloyauté, mais l'accuseur se tira arrière, né ne voult aler avant en la besoigne, jusques au gage de bataille. Toutes voies pour ce que l'en avoit de luy souspecon et grant présumpcion, fu-il osté de son estat et de l'onneur où il estoit. Et l'empereur envoia Pepin à Trèves en prison, pour le chastier de ses mauvaises meurs. Quant il fu là mené, ceulx qui garder le devoient luy firent si grant laschée, ou appenséement[929] ou par négligence, qu'il s'en eschapa par nuit. Par le païs s'en ala celle part où il voult. Si ne retourna pas en Acquitaine, jusques à tant qu'il[930] s'en fu parti.

Note 926: _Vita Ludov. Pii.--XLVII._

Note 927: _Estaint tout_, etc. Le latin dit plus simplement: «Insurgentia sedavit.» _Hausbourt._ Variantes: _Heresbourc_.

Note 928: _Joquegny._ «Ad Jocundiacum palatium venit, in territorio Lemovico situm.» C'est aujourd'hui _Joac_ suivant Don Germain, IVème livre _De re dipptomaticâ_.

Note 929: _Ou appenséement_, ou avec méditation. Cette phrase répond à ces mots latins: «Cùm indulgentiùs haberetur.»

Note 930: _Qu'il._ Que l'empereur.

En ce point voult mettre l'empereur bonnes et devises[931] entre le royaume Lothaire et le royaume Charlot, son mainsné fils; mais sa besoigne ne fu pas parfaite pour aucuns empeschemens dont nous parlerons ci-après.

Note 931: _Bonnes et devises._ Bornes et séparations.

En tour la feste Saint-Martin fist l'empereur querre Pepin son fils, et luy manda qu'il venist à luy. Et cil se defuioit, et pas ne vouloit aler en Acquitaine, jusques à tant que son père s'en feust parti. Retourner s'en vouloit en France l'empereur, mais l'yver commença si fort et si aspre comme l'on n'avoit veu long-temps devant. Premièrement commença par plouages, et après fu la terre molle et destrempée. Et puis gela si très-fortement que nul n'estoit qui peust aler à cheval. D'Acquitaine se partit, et vint à une ville qui a nom Reste[932]. Le flun de Loire trespassa et s'en vint yverner en France. [933]Mais trop fu travaillé et luy et sa gent des griefs qu'ils souffrirent en celle voie.

Note 932: _Reste._ Aujourd'hui _Rest_, sur la Loire, à peu de distance de Mont-Soreau.

Note 933: _Mais trop fu travaillé_, etc. Le latin porte: «Quod et fecit, sed minùs honestè quàm decuit.» C'est-à-dire, _avec moins de dignité qu'il ne convenoit à son rang_.

XVIII.

ANNEE: 833.

_Coment tout le peuple se tourna devers ses fils, et de la déception l'apostole. Coment ses fils le prindrent luy et sa femme et Charlot son petit fils. Coment ils despartirent le royaume; de la complainte que il fait de ses fils; puis coment il gaba le serjant qui le gardoit à Saint-Maard de Soissons._

[934]L'ennemi contraire à tout bien et à toute paix ne cessoit, chascun jour, de troubler la sainte pensée de l'empereur par ses menistres, qui firent entendant à ses fils qu'il les vouloit trahir et déshériter. Si ne regardoient mie à ce qu'il estoit si débonnaire et si humain à toutes gens, neis[935] à ceulx qui avoient sa mort jurée, comme luy-meisme savoit bien; coment donc pouvoit ce estre qu'il feist cruaulté né traïson vers ses enfans? Mais pour ce que mauvaises parolles corrumpent bonnes meurs, et la goute d'eaue qui chéit continuellement cave la pierre dure, il advint aussi que les menistres du diable pourchacièrent tant qu'ils assemblèrent tous ses fils à tant comme ils purent avoir de gens, chascun endroit soy. Et l'apostole Grégoire firent aussi venir par malice sous la couleur de pitié, ainsi comme pour mettre paix, sé il peust, entre l'empereur et ses enfans. Mais la vérité fu après apperceue. D'autre part vint l'empereur à Garmaise à grant ost. Là demoura grant pièce pour luy conseiller et aviser qu'il feroit. A la parfin, envoia à ses fils l'évesque Bernart[936] et autres messages, et leur mandoit qu'ils venissent à luy comme fils devoient venir à père.

Note 934: _Vita Ludov. Pii.--XLVIII._

Note 935: _Neis._ Même.

Note 936: _Bernart_, évêque de Worms, ou _Garmaise_.

A l'apostole manda que s'il voulloit faire ainsi comme ses devanciers avoient fait, pourquoi il tardoit tant à venir à luy. Toutes voies s'espandit partout renommée, et raconta ce qui estoit vérité des autres. De l'apostole redisoit l'en qu'il n'estoit pour autre chose venu fors pour escommunier l'empereur et les évesques, s'ils estoient contraires à ses fils, et s'ils estoient de riens inobédiens à luy. Mais quant les prélas oïrent ce, ils respondirent que jà en ce cas ne luy obéiroient. Et sé il venoit pour eulx escommenier, il s'en iroit luy-mesme escommenié. Car l'autorite des anciens canons, ce disoient-ils, sentoit tout autrement.

Quant ce vint à la feste Saint-Jehan-Baptiste, l'empereur et ses fils d'autre part vindrent en un lieu qui puis icelle heure fu tousjours nommé Champ aux menteurs ou Champ plain de mençonges, pour ce que ceulx qui à l'empereur promettoient foi et loyauté luy mentirent en place[937]. Et pour ceste raison en demoura tousjours depuis le nom. D'une part et d'autre estoient jà les eschielles ordonnées pour assembler. Si n'avoit mais que de la bataille commencier, quant l'en dist à l'empereur que l'apostole venoit à luy; et quant l'empereur le vit venir qui jà estoit ordenné en sa bataille, il le receut toutes voies, mais ce fu à mains de révérence que ne dut; et luy dit qu'il ne venoit pas à luy en la manière qu'il devoit, car il avoit grant souspeçon contre luy. Aux hesberges fu mené. Là parla à l'empereur et luy affirma pour vérité qu'il n'estoit pour autre chose venu, fors pour mettre paix et concorde entre luy et ses fils. Car il avoit oï dire, ce disoit-il, qu'il estoit esmeu contre eulx, et qu'il ne voulloit oïr nulle prière. Ses causes et ses raisons l'empereur oï et demoura avec luy ne scay quans jours.

Note 937: _Campus-Mentitus._ On croit que ce lieu est situé entre Basle et Argentières; en allemand: _Rotleube_.

Au départir, luy dist l'empereur que quant il seroit retourné qu'il pourchassast la paix envers ses fils. En tant de temps comme l'apostole fu avecques l'empereur, estoit jà tout le peuple tourné encontre luy, et s'en estoit alé en l'ost de ses fils. Si avoient les uns attrais par dons, les autres par prière, et les autres par menaces. Né l'apostole ne retourna puis à luy si comme il luy avoit commandé. Car ses amis ne souffrirent pas qu'il retournast. Moult fu l'empereur afleboié quant ses ennemis luy eurent ainsi sostraites les grans compagnies qu'il avoit amenées et le menu peuple. Et quant ce vint à la Saint-Pierre et Saint-Pol, la menue gent crioit contre l'empereur par flaterie, et d'autre part ses fils le menaçoient que ils courroient sur luy. Et le preudomme qui vit qu'il ne pourroit durer contre leur force se doubla moult de la cruaulté du menu peuple. Lors manda à ses fils qu'il ne feust pas livré ès-mains des menues gens: et ils luy remandèrent qu'il issit de ses hesberges et venist contre eulx et ils vendroient contre luy. Ainsi le convint faire. Encontre luy revindrent d'autre part, et descendirent des chevaux quand ils approuchièrent de luy. Lors les admonnesta qu'ils gardassent vers luy ce qu'ils luy avoient promis, et non mie taut seulement vers luy, mais vers sa femme et vers son fils. Et ils luy respondirent qu'il feust asseur de ce et que si feroient-ils. Lors les baisa, si les suivit jusques à leurs tentes. Tout maintenant luy fu sa femme ostée et menée en la tente Loys; et Lothaire fit mener elle et Charlot son petit fils en sa heberge, et commanda qu'ils feussent bien gardés.

Les traiteurs prindrent les seremens du peuple et partirent l'empire en trois parties aux trois frères. Loys prist la royne Judith et l'envoia de rechief en essil, en Italie, en une ville qui a nom Tartone[938]. Le pape Grégoire, qui près estoit là, commença à plourer quant il vit que les choses estoient ainsi menées, et s'en retourna à Rome.

Note 938: _Tartone._ Tortonne.

A tant se départirent les deux frères. Loys s'en ala en Bavière et Pepin en Acquitaine. Lothaire prist le père et le fils et les fist mener loin de luy privéement, à chevaucheurs armés, qui moult bien les gardoient. A une ville vint qui a nom Melangi[939]. Là demoura un pou, pour ordonner d'aucunes besoignes. Au peuple qui estoit avec luy donna congié et fist crier un parlement à Compiègne; par le païs de Vouge trepassa et par une abbaïe qui a nom Maurmoustier, et s'en ala tout droit à Mez et de là à Verdun; puis retourna en France. En la cité de Soissons s'en ala et laissa là son père en estroite prison en l'abbaïe Saint-Maard, et commanda qu'il feust estroitement gardé. Et Charlot son petit fils[940] fist aussi garder. Mais toutes voies ne commanda-il pas qu'il feust tondu. De là se partit et s'en ala en déduis de chaces et de gibiers, et y demoura jusques vers la fin de septembre.

Note 939: _Merlegium villam._ C'est l'ancien château de _Marlenheim_, à quatre lieues de Strasbourg, vers les Vosges.

Note 940: _Son petit fils._ Le jeune fils de l'empereur.

(DES CHRONIQUES SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.)

_La complainte que l'empereur fait de ses fils, de leur cruauté et du deffault de foi et de desloyauté de ses barons et de ses prélas; et parle en telle manière en sa propre personne[941]._

Note 941: Dom Bouquet dit ici en note: «Cette complainte, _qui est une fable_, ne se trouve pas dans la vie latine de Louis-le-Débonnaire.» J'avoue que je ne vois rien de fabuleux dans cette complainte, dont l'original étoit, suivant les plus grandes probabilités, conservé dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, quand les Chroniques françoises de Saint-Denis furent rédigées, c'est-à-dire vers la fin du XIIIeme siècle. Rien n'est invraisemblable dans la narration du malheureux empereur, et l'on ne voit pas bien comment on auroit inventé un monument de ce genre deux ou trois siècles après les événements auxquels il se rapportoit? On ne le retrouve plus aujourd'hui que dans la traduction du moine de Saint-Denis, voilà pourquoi si peu de personnes en ont remarqué le caractère et discuté la sincérité.

«Je Loys, César et empereur Auguste de l'empire des Romains, par la grace de Dieu. Comme je gouvernasse le monde qui est soubmis à l'empire de Rome, et je féisse plus grant lasche[942] de justice pour miséricorde que je ne déusse vers aucuns de mes gens, ceulx meismes que j'avois ainsi laschiés et donnée la vie qu'ils avoient meffaite par droit furent de si grant cruaulté qu'ils ne s'esmeurent pas tant seulement contre moy, ains misrent mes chiers enfans en telle forsenerie que eulx-meismes gettèrent les mains à moy et me misrent en prison et mon petit fils Charlot; et ma femme Judith envoièrent en essil. Tourmenté fu et grevé par ceulx à qui je n'avoie fait nul grief; mais toutes voies portoie-je ces maulx paciemment pour ce qu'il me sembloit que la volonté nostre Seigneur me pugnesist pour mes péchiés, en telle manière. En la cité de Soissons fu amené, en l'abbaïe et au couvent Saint-Maard et Saint-Sébastien. Et pour ce qu'ils savoient bien que je amoie bien le lieu, ils se conseillèrent et cuidèrent que je me deméisse, de ma volonté, de mes armes et de mon sceptre par aventure, après si grant tribulation et si grant desconfort.

Note 942: _Lasche._ Relâchement.

»Et quant ils m'eurent léans mis en estroite prison, pour faire ce qu'ils avoient devant pourparlé, ils envoièrent à moy aucuns de leurs menistres, et me firent entendant que l'emperéis Judith, ma femme, estoit vestue et voilée en une abbaïe de nonnains; et disoient qu'ils cuidoient encore mieulx qu'elle feust morte. Et pour ce que ils savoient bien que j'amoie moult Charlot, mon petit fils, sur toutes créatures, me disoient-ils aussi qu'il estoit tondu et vestu comme moine, au couvent de léans. Et quant je oï ce, je ne me peus tenir de plourer; si ne fu pas merveille; car j'estoie desposé et getté hors de la dignité d'empereur, et avoie perdu ma femme et mon doulx fils. Plusieurs jours fu en telles douleurs, en cris, en pleurs; si n'avoie nul qui de riens me reconfortast, et bien sentoie que je me dégastoie tout et afleboioie durement, pour le grant courous que j'avoie; si n'avoie confort de nully fors de Dieu. Car les huis et les entrées estoient si gardées que nul ne povoit à moy venir. Toutes voies y avoit-il une petite voie estroite par quoi l'on povoit aler au couvent des frères et en l'églyse; mais elle estoit moult curieusement gardée. Lors me pourpensay que je iroie; et quant je fus là venu, je m'agenoillay devant tous les frères et leur monstray comme à sages mires la maladie dont je me douloie, et leur priay moult dévotement qu'ils feussent en oraisons pour moy envers mon seigneur saint Maard et mon seigneur saint Sébastien, et qu'ils priassent pour l'ame ma femme, car je cuidoie certainement qu'elle fu trespassée, si comme ils m'avoient fait entendant. Et les preudommes qui grant compassion avoient de ma douleur me reconfortèrent moult, et ainsi comme s'ils feussent certains des choses qui estoient à avenir, me promirent que sé je mettoie du tout m'espérance en Dieu, que j'aroie prochainement confort et médicine de mes douleurs, par les prières et les mérites des glorieux confesseurs. Et quant ils m'eurent ainsi bien réconforté, et prié pour moy, ils me ramenèrent arrière, jusques à l'uis de la prison. Ens entray, et fu dedans aussi comme devant. La nuit qui après vint, estoie en la chartre, et moult désiroie à véoir l'estoile journal[943], pour la nuit qui trop me duroit.

Note 943: _L'estoile journal._ Lucifer. L'étoile du jour.

»Quant ce vint après matines, si m'en entrai en une petite chapelle dédiée de la trinité qui estoit près de la prison; et demouray illec grant pièce de nuit. Si regarday par aventure parmi une fenestre, et vis l'un des sergens qui me gardoit, qui sans raison me faisoit tant de maux comme il povoit; si estoit couchié près des fondemens, dessoubs la couverture, pour garder que je n'eschapasse, parmi celle fenestre. Et quant je me perceu qu'il dormoit comme cil qui estoit ivre et plain de vin, je montai en une eschièle qui estoit en un anglet de la chapelle, et pris une corde qui pendoit à un las, et la liai à une des hantes[944] qui léans estoit pour porter les enseignes en rouvoisons[945]; puis fis un las en la corde et la gettai parmi la fenestre. Par tel engin sachai à moy l'espée de celuy qui dormoit et la jettai en un fossé plain de fange et d'ordure, qui estoit près du fondément du mur. Lors appelai le sergent par son nom et lui dis: _O bon sergent et bonne guaite[946] et espérance de tous tes compaignons, dors-tu ou sé tu veilles?_ Et il me respondit: «_Je veille, je veille._ Et je luy dis: _Que fais-tu?_ Et il me respondit: _Que te chaut?_ Et je luy dis: _Sé besoing estoit, tu n'aroies point d'espée._ Lors jetta les bras à son chief et puis se leva pour querre s'espée. Lors luy redisis: _Hé bon sergent, sé tu m'éusses aussi bien gardé comme tu as t'espée, je ne feusse pas or ci._ Et il me respondit: _quoi qu'il soit fait de m'espée, je t'ai bien gardé jusques ci si comme il m'est commandé, et garderai encore._ Je lui respondis: _Pour ce doncques que tu es si bonne guaite et si sage, en guerredon de ton bon service, va et si prens t'espée que tu as si honteusement perdue en ce beau lieu et net qui est tout fait pour garder armeures._ Et ainsi fu le ribaut escharni, qui maint despit m'eut fait en son povoir.

Note 944: _Hantes._ Perches.

Note 945: _En rouvoisons._ Pendant les rogations. Il s'agit ici des bannières d'église.

Note 946: _Guaite._ Sentinelle.

»En ce jour meisme, les frères de léans qui estoient en grant paine de savoir coment ma besoigne se portoit par dehors, me mandèrent la vérité en escript, en un rollet, par Hardouin, qui, chascun jour chantoit une messe devant moy. Si ne le m'osa bailler appertement, pour ceulx qui me gardoient. Mais quant j'alai offrir à sa main[947], pour l'ame de ma femme que je cuidoie qu'elle feust morte, il m'estraint la main de lès l'autel et jetta tout bellement le rollet en un saquelet devant moy, si que nul ne l'apperceut.

Note 947: _Offrir à sa main._ Sans doute, _déposer en ses mains une offrande_.

»Quant la messe fu chantée et ils furent tous hors issus, je pris ce rollet et commençai à lire. Lors vi bien que ma femme n'estoit pas morte et que mon fils n'avoit nul mal, et que plusieurs barons se repentoient moult de ce qu'ils s'estoient vers moy fauscé, et qu'ils m'avoient ainsi relenqui.

»Et vi après qu'ils s'appareilloient durement par armes que je feusse restabli. Et tant amenda ma besoigne de jour en jour par les mérites des glorieux confesseurs, que ils parfirent bien ce qu'ils avoient commencié, si comme il apparut en la fin.

XIX.

ANNEES: 833/834.

_De la repentance des barons qui contre luy furent, et de la fausse cautele des traiteurs. Coment Lothaire l'emmena à Ais-la-Chapelle. Coment les barons s'alièrent pour luy délivrer. Coment il fu laissié à Saint-Denis et il s'enfuit à Vienne, et coment il fu restabli en l'empire._

[948]La saison fu jà si avant passée que le septembre approucha. Entour les kalendes d'octobre repaira Lothaire à Soissons. Son père prinst qui estoit en l'abbaïe de Saint-Maard en estroite prison et le mena avecques lui à Compiègne. Là vindrent les messages Constantin, l'empereur des Griecs[949], Marc, arcevesque d'Ephèse, et Tules, maistre-sergent du palais[950]. A l'empereur estoient envoiés. Si luy apportoient présens; mais le fils ne voult le souffrir, ains oït les messages et receut les présens. Au parlement qui là fu assemblé se purgèrent aucuns[951] par serement et aucuns par simples parolles des cas que on leur mettoit sus. Si furent plusieurs qui avoient si grant pitié du père, qu'ils se repentoient, dont ils s'estoient consentis au fils contre luy, et estoient tous en celle répentance, fors ceux tant seulement qui la traïson avoit pourparlée. Et pour ce que les traitres se doubtoient que les choses qui estoient avenues ne se tournassent en cas contraire, ils se pourpensèrent d'un malice qui moult leur povoit valoir, ce leur sembloit. Car ainsi comme l'empereur avoit fait commune pénitence et plaine satisfaction au peuple de ce dont ils l'encolpoient, tout feust ce par faulceté, ainsi voulloient-ils qu'il féist plaine satisfaction à sainte Eglyse et qu'il méist jus les armes et baudré de chevalerie sans nul rappel, et qu'il ne feust pas tenu pour chevalier; contre le jugement des canons et des lois qui dient que nul ne doit estre puni né jugié deux fois, en un meisme cas. Pou en y eut qui ce jugement contredéist. La plus grant partie s'i accorda de parolle tant seulement, si comme il advient souvent en telles besoingnes, pour ce qu'ils n'eussent le mautalent des plus puissans. Ceste chose firent les traitres par le conseil d'aucuns évesques qui estoient parçonniers de la traïson.

Note 948: _Vita Ludov. Pii.--XLIX._

Note 949: Le latin porte seulement: «Legatio Constantinopolitani imperatoris.» Cet empereur se nommoit _Théophile_ et non pas Constantin.

Note 950: _Et Tules_, etc. Le latin porte: «Marcus archiepiscopus Ephesi, et protospatarius imperatoris.» La charge de protospataire (premier porte-glaive) répondoit assez bien à celle de _grand écuyer_, chez nos rois.

Note 951: Le latin ajoute: «Cum multi insimularentur devotionis in patrem.»

Ainsi jugièrent le preudomme qui pas n'estoit présent, et qui oncques n'avoit esté oï né convaincu du cas dont ils le jugièrent: et à ce le contraindrent que luy-meisme se déposa de l'ordre de chevalerie, et mist ses armes devant l'autel saint Sébastien le martir; et luy firent vestir une gonne[952] et puis garder comme devant en estroite prison. Après se départit le parlement droit à la feste Saint-Martin; si repaira chascun en sa contrée dolent et triste de ce qu'il estoit avenu à l'empereur. Et tout l'empire et tout le royaume de France en grant tumulte et en grant esmay. Le peuple de France et de Bourgoingne, d'Acquitaine et d'Alemagne s'assemblèrent, chascun en sa contrée, et se complaignoient ensemble de la honte et des griefs que l'en faisoit à l'empereur.

Note 952: _Gonne._ Robe longue. Variante du manuscrit 8299. _Coulle:_ du latin _cucullus_. «Pullaque indutum veste.»

Guillaume le connestable de France et le conte Egebart travailloient moult à ce que l'empereur feust restabli. Tous ceulx qu'ils savoient de ceste volonté alioient ensemble; les contes Berart et Guérin refaisoient ainsi en Bourgoigne. Le peuple faisoient assembler et les attraioient à cest accort, les uns par promesses, les autres par beaux admonnestemens, et les autres lioient par seremens. Loys l'un des fils l'empereur qui jà estoit tourné devers son père, et qui lors demouroit en Alemaigne, et l'évesque de Mez, Dreues, qui frère estoit l'empereur, et mains autres qui là s'en estoient fouis, envoièrent le conte Huon[953] en Acquitaine à Pepin, l'autre frère, pour l'attraire à leur partie.

Note 953: _Le comte Huon._ Le latin édité porte: «Hugo abbas.» C'étoit l'abbé de Saint-Quentin, fils de Charlemagne et frère de Dreues de Metz aussi bien que de l'empereur.

[954]Quant l'yver fu trespassé et la nouvelle saison fu revenue, Lothaire prist son père et se partit d'Ais, et mut à venir droit à Paris. Parmi la terre de Hasbain trespassa, et fist assavoir à tous ceulx qu'il cuidoit que l'amassent qu'ils venissent encontre luy à Paris. Mais le conte Egebart et les autres barons de celle contrée avoient tandis assemblé grans gens. Contre Lothaire s'en alèrent pour délivrer l'empereur; si eussent encommencié ce qu'ils avoient en propos, mais l'empereur qui ce sceut regarda le peuple et le péril de luy et des autres, et fist tant à quelque paine qu'ils n'en firent plus.

Note 954: _Vita Ludov. Pii.--L._

Tant chevaucha Lothaire toutes voies qu'il vint à Saint-Denis en France[955]. Pepin, qui jà s'estoit parti d'Acquitaine à grant gent, vint jusques au fleuve de Loire. Là s'arresta, car il ne put passer pour les pons qui estoient despéciés et les nefs enfondrées. Jà estoient partis de Bourgoigne le conte Warin et le conte Berart à grant compagnie de gens d'armes et estoient venus au fleuve de Marne.

Note 955: _Vita Ludov. Pii.--LI._

Là demourèrent un pou en une ville qui a nom Bonnueil, pour le temps mauvais qu'il faisoit, et pour aucuns de leurs compaignons attendre. Ne sai quans jours demourèrent ainsi en celle ville et ès autres villes voisines; si estoit jà la saison vers caresme.

Quant ce vint doncques le jeudi de la première sepmaine de caresme, ils envoièrent à Lothaire en messages l'abbé Rambaut et le conte Gaucelin, et luy mandèrent qu'il leur rendist leur droit seigneur tout délivré: et sé il voulloit ce faire sceust-il qu'ils seroient pour luy envers son père, et jà pour chose qu'il eust faitte, despis ne luy en feroient, né jà n'en seroit courroucié né aménuisé de santé né de honneur; ou sé ce non, certain feust qu'ils leur seroient à l'encontre et requerroient leur droit seigneur par armes, et se combatroient à luy, sé il le convenoit faire[956], pour loyauté et pour justice à l'aide de nostre Seigneur.

Note 956: _Sé il le convenoit faire._ S'ils s'y trouvoient obligés.