Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 3

Chapter 33,877 wordsPublic domain

Note 46: _Gesta regum, cap 45._

Note 47: _Quatre ans régné._ On croit généralement que le texte des _Gesta regum_ est ici corrompu, et devroit porter _XIIII_, au lieu de _IIII annis_. Cependant le continuateur de Fredegalre dit la même chose, et l'opinion générale des savans n'est, après tout, fondée que sur des chartes de donations et des Vies de Saints.

Note 48: _Chronicon Sigiberti monach. A° DCLXII._

Note 49: _Fors de boire_, etc. «Quam irrationabiliter edere et bibere.»

Note 50: _Gesta reg., cap. 45._

Note 51: _Par son conseil._ Par le conseil d'Ebrouin.

Note 52: _Luxovion._ C'est _Luxeuil_, aujourd'hui ville du département de la Haute-Saône (Franche-Comté).

Note 53: _Aucunes chroniques._ Entre autres celle de Sigebert, _A° DCLXVII_.

Lors mandèrent le roy Childeric d'Austrasie son frère et le duc Vulphoal, et le couronnèrent et firent roy sur eus. Ce roy Childeric estoit moult légier de courage, ses fais faisoit folement et sans conseil. Pour ce le commencièrent les François à haïr trop durement; et n'estoit pas de merveilles, car il leur faisoit trop de griefs sans raison. Une fois en fist-il prendre un des plus grans et des plus nobles, qui Bodile avoit nom, estraindre et lier le fist à une estache[54], et le fist battre moult cruellement sans loi et sans jugement. Quant les autres virent que il faisoit telles cruautés sans raison, si en eurent trop grant ire et trop grant desdaing[55]; ensamble firent conspiration, et s'assamblèrent contre lui. De cette conspiracion furent principaux Ingobert et Amaubert, et plusieurs autres des plus nobles du royaume. Ce Bodile, que il avoit fait lier et battre à l'estache, l'espia un jour que il chaçoit en bois entre lui et autres compagnons: seul le trouvèrent, et lui coururent sus et l'occirent, et sa femme Blichilde aussi qui estoit grosse d'enfant. Vulphoal le mestre du palais eschapa à quelque paine et s'enfuit en Austrasie. Lors firent les François mestre du palais Leudesie le fils Herchinoal, par le conseil saint Légier, l'évesque d'Ostun et son frère Garin; [si rapelèrent à roy Theoderic, qu'ils en avoient chacié][56]. Ebrouin qui avoit esté tondu en une abaïe de Bourgoigne s'en issit, quant il eut tant attendu que ses cheveux furent recréus: tant fist que il assambla grant gent que de ses compagnons que d'autres; et retourna en France à grant ost et à grant efforcement; à saint Ouan l'archevesque de Rouen envoia, et lui demanda comment il ouverroit, et cil lui remanda en un escrit ces paroles tant seulement: «De Frédégonde te souviegne!» et celui-ci qui fu malicieux et soubtil, entendi bien le conseil que il lui donna. Par nuit se leva et esmut son ost, et vint à une iaue qui a nom Ysere[57]; ceus qui ce pas gardoient occist, outrepassa le fleuve jusques à Sainte-Maxence; là remist à l'espée quanques il y trouva de ceus qui le passage lui devéoient. Le roy Theoderic qui là estoit en ce point, et Leudesie le mestre du palais et pluseurs autres s'enfuirent et eschapèrent en telle manière; et Ebrouin les chaça jusques à un lieu qui lors estoit nommé Bacivile[58]; là prist les trésors du roy qui là estoient, outrepassa jusques à une ville qui a nom Creci; là s'acorda au roy Theoderic qui le reçut en grace ainsi comme devant. A Leudesie, le mestre du palais manda que il venist à lui parler, et l'asseura par sa foi que il n'auroit de lui garde. A celui vint qui sa foi lui menti; car il l'occis tantost comme il fu venu. En telle manière se remist Ebrouin en la seignorie du palais dont il avoit devant esté osté.

Note 54: _Estache._ Poteau.

Note 55: _Desdaing._ Toujours pris dans le sens de notre _indignation_.

Note 56: Cette phrase importante n'est pas dans les _Gesta regum_, mais dans Sigebert.

Note 57: _Isère_. Variante: _Aise_. C'est l'_Oise_.

Note 58: _Bacivile_. Aujourd'hui _Baisieux_, village du département de la Somme (Picardie), proche de Corbie.

[59]Lors assambla le roy Theoderic un concile d'évesques par le conseil Ebrouin et, par sa sentence, en osta aucuns de leur éveschié et les autres damna par exil sans nul rappel. En cette tempeste et en cette persécution de sainte Eglyse fu saint Lambert osté de la cité du Traet[60]; en une abaïe entra pour esquiver les tumultes du monde; sept ans y demoura saintement et religieusement.

Note 59: _Sigib. mon. Chronicon. Anno DCLXXXV_.

Note 60: _Du Traet_. De Maestrick, comme plus haut et plus bas encore.

Ansegise fu occis en ce point par un homme qui avoit nom Gondoime. Cet Ansegise qui vaut autant comme Anchise, fu fils saint Ernoul et père Pepin le Brief le père Charles Martel. Ebrouin prist saint Légier et son frère Garin, si les fist tourmenter cruelment. A la parfin fu Garin lapidé et craventé de pierres, et saint Légier fu jeté en prison et afamé par long jeune. Après, lui fist Ebrouin les yeux forer, la langue et les lèvres trenchier.[61] Mais nostre Sire le rétablit puis et lui rendit la langue et la parole, si comme il est plus plainement contenu en sa vie; au darrenier lui fist le chief couper pour le martire consommer. Tant le voulut puis nostre Sire honorer, que il monstra les mérites et l'innocence de lui par les miracles que il fist en sa sépulture.

Note 61: A compter de là, le reste n'est pas dans _Sigebert_, mais est ajouté par le traducteur, d'après l'ancienne _vie de Saint-Leger_.

XXIV.

ANNEES: 678/709.

_Comment Ebrouin fu occis, et comment Pepin le Brief, qui fu père Charles Martel, fu mestre du palais_.

[62]En ce tems après que le roy fu mort, gouvernoient le royaume d'Austrasie deux ducs, Martin et Pepin le second, qui fu fils Ansegise le fils saint Ernoul, si comme l'histoire a là sus conté: (apelé fu Pepin le Brief[63], et fu père Charles Martel, si comme l'histoire le contera ci-après). Haine conçurent contre Ebrouin et contre le roy Theoderic; l'ost des Austrasiens esmurent contre eus, et le roy et Ebrouin revinrent d'autre part à bataille en un lieu qui est nommé Luchophale[64]; estour y eut fier et merveilleux, du peuple y chaï sans nombre et d'une part et d'autre. Mais à la parfin furent les Austrasiens desconfits et s'enfuirent du champ. Ebrouin les enchaça et fist d'eus trop cruele occision, et destruisit grant partie de cette région. Martin qui eschapa à quelque paine se mist en la cité de Laon, et Pepin s'enfui en Austrasie. Ebrouin retourna en France après cette victoire, puis manda à Martin qui encore estoit à Laon, que il venist surement parler au roy Theoderic. Les messages qui là furent envoies lui firent serement sus chasses toutes vuides pour lui décevoir. Lui qui cuida que ils lui tenissent vérité, vint au roy: occis fu tout maintenant, lui et ses compagnons que il avoit avec lui amenés.

Note 62: _Gesta reg., cap_. 46.

Note 63: _Pepin le Brief_. Tous les anciens chroniqueurs françois ont donné au père de Charles Martel le surnom qui n'est pourtant resté qu'à son fils, le roi Pepin. _Sic vos non vobis_...

Note 64: _Luchophale_, et mieux _Lucofale_ (_Lucofao, Lufao, Lucofago_). On est indécis sur ce lieu. Don Calmet le retrouve dans _Lifou_, au diocèse de Toul; dom Ruinard dans _Loisy_, en Lorraine; dom Nicolas Lelong, dans _Bois-Fay_, près de Marle. Cette dernière opinion me semble la plus probable, _Lucofago_ devant être précisément la traduction latine de ce mot vulgaire. Ce pourroit bien être encore _Laffaux_, à deux lieues de Soissons où, près d'un siècle auparavant, l'armée de Fredegonde avoit mis en déroute celle de Theodebert et Theoderic. (Voy. tom. 1, livre IV des grandes chroniques chapitre X).

[65]Ebrouin qui de rien ne fu chastié[66], pour nul grief que on lui eust devant fait, recommença à grever les François plus cruellement qu'il n'a voit onques devant fait; mais nostre Sire lui rendi les mérites de ses faits peu de tems après, en vengeance de monseigneur saint Légier et de son frère que il avoit fait martirier, par un François qui avoit nom Hermanfroi, qui l'espia une nuit: sur lui vint soudainement entre lui et ses aides et l'occist. Après ce fait s'en ala en Austrasie à Pepin le Brief. Lors eslurent les François un autre à la seignourie du palais qui avoit nom Garaton. Ce Garaton fist pais au duc Pepin d'Austrasie, et reçut de lui ostages en confirmation de la pais. Ce Garaton avoit un fils qui avoit nom Gillemer, fier et courageux estoit, mais trop estoit cruel de courage, et de pesmes[67] meurs; à son père pourchaça mal et fist tant que il lui supplanta la dignité du palais. De ce le reprist saint Oain archevesque de Rouen, et lui deffendist que il ne féist telle cruauté ni telle félonnie vers son père. Mais oncques rien n'en voulut laissier, pour le chastiment[68] du saint homme. Maintes discordes et maintes batailles fi contre Pepin le duc d'Austrasie, à qui Garaton son père avoit formées aliances. Mais pour le péchié de son père[69] et pour autres crimes que il avoit fais en prist nostre Sire telle vengeance, que il routa l'ame de son corps soudainement[70], selon la parole saint Oain. Et quant il fu mort, Garaton son père entra en l'honnour et en la dignité du palais, si comme il estoit devant esleu.[71] Une femme avoit qui moult sage estoit et estraite de haut lignage, Enseflède avoit nom. Mort fu quant il eut le palais gouverné une pièce de tems. Les François, qui avoient diverses intentions, ne surent qui ils péussent eslire après lui: si foloièrent à la parfin[72]; car ils eslurent un homme néant profitable au royaume, qui Berthaire avoit nom: petit estoit de stature, et n'es toit de nul sens ni de nul conseil.

Note 65: _Gesta reg., cap_. 47.

Note 66: _Chastié_. Refréné, réprimé.

Note 67: _Pesmes_. Très-mauvaises. (_Pessimæ_.)

Note 68: _Chastiment_. Reprimande.

Note 69: _Le pechié de son père_. Le péché de Gillemer à l'égard de son père.

Note 70: _Que il routa_, etc. «Iniquissimum spiritum exhalavit.»

Note 71: _Gest. reg., cap_. 48.--_Fuitque et matrona nobilis atque ingeniosa_.

Note 72: _Si foloierent à la parfin_. Enfin, ils se conduisirent en fous.

En ce point que les François estoient ainsi discordables et contraires à eus-mesmes, Pepin le Brief duc d'Austrasie esmut ses osts contre le roy Theoderic et Berthaire le mestre du palais, et cils revinrent d'autre part: en un lieu qui est apelé Tertrice[73], assamblèrent, forment et longuement se combatirent d'ambes parts; mais à la parfin fu Berthaire et le roy desconfis, et s'enfuirent du champ, et Pepin et les siens eurent victoire. Peu de tems passa après que Berthaire fu occis d'aucuns traistres de sa mesnie mesme, par le conseil Enseflède femme de Garaton son devancier. A la parfin firent pais et concorde ensamble le roy Theoderic et le duc Pepin, et cil fu esleu à la dignité du palais. Quant il eut les trésors receus et la cure du royaume, il repaira en Austrasie et laissa pour lui[74] un prince qui avoit nom Nordebert. Cil prince Pepin avoit femme noble de lignage et plaine de très-grant sens, Plectrude estoit apelée; deux fils avoit de lui, Droque avoit nom l'ainsné, et le mainsné Grimoart: à Droque l'aisné avoit-on donné la contrée de Champagne. [75]En cette manière comme vous avez oy, fu Pepin sire de toute Austrasie et de toute France, qui par autre nom est aucune fois nommée Neustrie. Et si dure, d'un sens, de la grant mer de la petite Bretaigne jusques au fleuve de Muese, et d'autre part du Rhin jusques à Loire. Moult amenda le païs de sa seignourie; car il mist les choses en meilleur estat que elles n'estoient devant. Saint Lambert, que le roy Theoderic avoit envoié en exil par l'assentement Ebrouin, rapela et remist en son siége en la cité du Traet: si fu mestre du palais d'Austrasie vingt-sept ans et demi, au tems de divers roys.

Note 73: _Tertrice_. «In loco nuncupante _Textricio_.» C'est aujourd'hui _Tertry_, village du département de la Somme (Picardie), à trois lieues de Péronne.

Note 74: _Pour lui_. Il falloit ajouter, _auprès du roi_. «Cum rege.»

Note 75: Le reste de l'alinéa n'est pas traduit des _Gesta regum_, et semble le fait du traducteur.

[76]Adont morut le roy Theoderic fils le roy Loys, qui fu fils le roy Dagobert, au dix-nueviesme an de son règne et de l'incarnacion nostre Seigneur six cent quatre-vingt et treize. Deux fils laissa de la royne Clotilde: Clodovée avoit nom l'aisné, et l'autre Childebert. Cil Clodovée, l'aisné fils, fu couronné après lui; trois ans régna, et puis morut. Après lui régna son frère Childebert; noble homme fu et droiturier; mais tout de mesme fu Pepin mestre du palais.[77] En ce tems vainqui en bataille Rabode le duc de Frise, et envoia Guillebrode en cette terre pour preschier la foi Jesu-Crist. Mort fu Nordebert que Pepin le Brief avoit mis pour lui au palais le roy; son fils[78] Grimoart mist après en l'office. En ce tems morut Begga la mère Pepin, femme fu Ansegise le fils saint Ernoul. Cil Droque, qui estoit fils le prince Pepin et comte de Champagne, morut en ce tems.

Note 76: _Gesta regum, cap_. 49.

Note 77: _Chronicon Sigiberti_. _A_° 694.

Note 78: _Son fils_. Le fils de Pepin.

[79] Saint Lambert reprist le prince Pepin pour ce que il maintenoit Alpaïs, une dame qui pas n'estoit son espousée, par dessus Plectrude sa propre femme. Le frère de cette Alpaïs, qui avoit nom Dodon, occist saint Lambert, pour ce tant seulement que il eut repris Pepin de son péchié. Porté fu le corps en la cité du Traet; (mais comment il fu puis reporté en la cité du Liége se taist l'histoire). Après lui fu évesque saint Hubert.

Note 79: _Chronicon Sigiberti_. _A_° 698 et 699.

_Incidence_. En ce tems que le roy Childebert régnoit, fonda l'évesque Aubert au diocèse d'Avranches, l'églyse Saint-Michiel, que l'on dist en péril de mer: aussi est apelée la Tombe, pour la hautesce d'elle.

[80]_Incidence_. En ce tems fu occis Hector, le séneschal de Marseille, pour les griefs que il faisoit à l'églyse de Clermont en Auvergne.

Note 80: _Chronicon Virdunense Hugonis, abbat. Flaviniae_. _A_° 597.

[81]En ce mesme tems Vulphoal le mestre du palais le roy Childeric fonda l'abaïe Saint-Michiel sur le fleuve de Muese, en l'éveschié de Verdun.

Note 81: _Chronic. Sigib_. _A_° 667.

[82]Le prince Pepin se combatit encontre mainte estrange nacion, contre ceus de Souave et de Frise, et eut victoire partout. Son fils Grimoart eut un fils d'une meschine[83], lequel eut nom Theodoal. Le prince Pepin eut un fils de cette Alpaïs, que il maintenoit pardessus Plectrude son espousée: Charles eut nom; homme fu noble en armes et de fière puissance et profitable au royaume; (par sa fierté fu puis apelé Charles Martiaus, si comme l'histoire contera ci-après en ses fais.)

Note 82: _Gesta reg., cap._ 49.

Note 83: _Meschine_. Concubine.

[84]En ce tems morut le glorieux roy Childebert, homme juste et de pure mémoire; (de ses fais ne savons rien, pour ce que l'histoire n'en parle pas.) Mort fu en l'an de l'incarnacion sept cent quatorze; de son règne dix-sept, ensépulturé fu en l'abaïe de Cauci[85] en l'églyse Saint-Estienne. Son fils Dagobert fu couronné après lui[86]. Il fu apelé le second Dagobert, pour le premier qui fonda l'abaïe Saint-Denis, et fu au quart degré de son lignage. Car le premier Dagobert engendra Loys, et Loys Thoderic, Theoderic Childebert, Childebert ce second Dagobert: et jà soit ce que pluseurs roys fussent entre eus deux, toutes voies furent-ils en droite lignée. Grimoart fils du prince Pepin qui mestre estoit du palais, avoit femme, si avoit nom Teudesinde; fille estoit d'un prince paien, Rabode le duc de Frise. Ce Grimoart estoit bien morigené et avoit en lui de belles graces; car il estoit doux et débonnaire, sage et atrempé, loial et droiturier. Un jour mut pour aler en Austrasie visiter son père Pepin qui malade estoit, en la cité de Liége entra pour adorer en l'églyse saint Lambert: en ce point que il estoit devant l'autel en oroison, Rangaire un sergeant Rabode le duc de Frise[87] de qui la fille il avoit espousée, l'occist. Un fils avoit d'une autre femme, qui avoit nom Theodoal; après lui fu en la seignourie du palais par le commandement le prince Pepin, son aioul.

Note 84: _Gesta reg., cap._ 50.

Note 85: _Cauci._ (Cauciago.) C'est _Choisy-sur-Aisne_, ou _Choisy-au-Bac_, aujourd'hui bourg du département de Seine-et-Marne (Brie).

Note 86: Les deux phrases suivantes sont une addition du traducteur.

Note 87: _Un sergent Rabode_, etc. Les _Gesta_ ni les autres chroniques ne disent pas cela, mais seulement _à Rangalio gentile, filio Betial_, ce qui est bien différent. Notre traducteur a cru que le diable et Rabode c'étoit un.

[88]_Incidence_. En ce tems vint saint Gille des parties de Grèce en la terre de Gothie, qui ore est apelée Provence: là vesqui, et fist fruit de bonnes œuvres, si comme il est contenu en sa vie.

Note 88: Addition du traducteur.

XXV.

ANNEES: 714/722.

Ci commencent les fais du très-noble prince Charles Martel et comment il eschapa de la prison sa marrastre, et comment il fu prince des deux royaumes.

[89]En ce point morut le noble prince Pepin, qui fu apelé le Brief, en l'an de l'incarnacion sept cent quinze; la seignourie du palais tint vint-sept ans et demi au tems de pluseurs roys. Plectrude sa femme gouvernoit le royaume sagement, entre lui et le roy Dagobert et Theodoal son neveu[90] le mestre du palais. Charles son fillastre, qui puis fu dit Martiaus, haïssoit-ele trop durement; prendre le fist et mettre en prison en la cité de Couloigne. Droit en ce point mut contens[91] et dissencions trop grans entre les François pour Theodoal le mestre du palais; car aucuns estoient contre lui et aucuns soustenoient sa partie. A ce monta la besoigne que ils firent bataille forte et cruelle, si en y eut assez d'occis d'une part et d'autre. Theodoal et les siens furent desconfits; mais il se sauva par fuite. En ce point estoit France troublée et en grant persécution. Quant Theodoal s'en fu fui et sa gent mise au desous, les François eslurent Raganfroy, et le firent mestre du palais. Lors esmut les osts de France entre lui et Dagobert le roy; la forest de la Charbonnière[92] trespassèrent jusques au fleuve de Muese, en dégastant tout le païs par feu et par occision; à un prince paien, Rabode le duc de Frise, firent aliances. Droit en ce point eschapa Charles de la prison de Plectrude sa marrastre, par l'aide de nostre Seigneur.

Note 89: _Gesta reg., cap_. 51.

Note 90: _Entre lui_, etc. Cette traduction n'est pas exacte. L'auteur des _Gesta_ veut sans doute parler du temps qui suivit la mort de Pepin. «Plectrudis quoque, cum nepotibus suis vel rege cuncta gubernabat sub discreto regimine.»

Note 91: _Contens_. Querelles. Du latin _contentio_.

Note 92: _De la Charbonnière_. La forêt Carbonière étoit alors la partie occidentale de la forêt des Ardennes.

[93]Peu de tems après morut le roy Dagobert, et régna cinq ans tant seulement. Lors eslurent les François un clerc qui avoit nom Daniel; mais aucunes histoires dient que il fu frère au roy Dagobert[94], qui devant avoit régné. Ses cheveux lui lessièrent croistre, puis le couronnèrent et lui changièrent son nom et l'apelèrent Chilperic. Quant Charles fu eschapé de prison, il se pourquist et pourchaça de quanques il put avoir pour la seignourie conquérir du palais, que son père le prince avoit tenue, et comment il la pourroit tollir à Raganfroy. Mais le roy Chilperic et Raganfroy ajoustèrent leurs osts ensemble et murent à bataille contre lui jusques au fleuve de Muese; si revint d'autre part en leur aide Rabode le duc de Frise à qui ils s'estoient aliés, et Charles revint encontre eus hardiement, ses batailles ordona, et se ferit ès Frisons et entre ses autres ennemis; là souffrit si fort estour et périlleux, que il y perdit trop de ses gens; à la parfin fut-il desconfi, et il s'en eschapa par fuite.

Note 93: _Gesta reg., cap_. 52.

Note 94: _Au roi Dagobert_. L'origine de Chilperic II est fort incertaine; il paroît cependant que le maire du palais _Raganfroi_, ou _Rainfroi_, voulut le faire reconnoître pour le second file de _Childeric II_, assassiné en 674 avec son fils aîné Dagobert. Dans ce cas, il ne pouvoit passer pour le frère du dernier roi _Dagobert III_. Les _Gesta_ ni les continuateurs do Fredegaire ne parlent en rien de l'origine royale de _Daniel_.

[95]Peu de tems après, le roy Chilperic et Raganfroy esmurent leurs osts derechief contre lui; en la forest d'Ardenne entrèrent, outre-passèrent jusques au Rhin et puis jusques à Couloigne, en dégastant tout le païs. Mais Plectrude, la marastre[96] qui femme avoit esté au prince Pepin, les en fist retourner par grant avoir que elle leur donna. En ce point que ils retournoient, Charles leur vint au-devant à un pas qui a nom Amblave[97]; entre eus se ferit, si leur fist moult grant dommage de leur gent. Après rapela sa force et mut son ost après eus; ils rassamblèrent leurs osts d'autre part, et vinrent contre lui; mais avant que ils vinssent à bataille ensamble, Charles les requist de pais et de concorde; à ce ne se voulurent accorder; ains issirent à bataille contre le droit en un lieu de Cambresis qui est apelé Vinci[98], le dimenche devant Pasques, en la tierce[99] calende d'avril; et il revint au-devant d'autre part et les reçut hardiement. Forte bataille rendirent d'ambedeux parts, desconfits furent à la parfin Raganfroy et le roy Chilperic, et eschapèrent par la fuite; et Charles eut victoire et demoura au champ comme noble vainqueur. Toute cette région mist à gast, et retourna en Austrasie à grant despoilles de ses ennemis. Aucunes croniques dient que[100] il les chaça jusques à Paris. Avant que il retournast en Austrasie, à la cité de Couloigne s'en alla et fist que elle fut de sa seignourie. Encontre Plectrude sa marrastre estriva[101] tant que elle lui rendit les trésors de son père. Si fist un roy sur soi qui avoit nom Clotaire. Tandis comme le prince Charles se demenoit ainsi au royaume d'Austrasie, le roy Chilperic et Raganfroy apelèrent en leur aide Eudes le duc d'Aquitaine, et firent aliances à lui. L'ost des Gascons assambla puis murent à grant ost tous ensamble contre le prince Charles et il revint contre eus hardiement et sans nul doute. Ensamble se combatirent fortement et longuement; à la parfin furent-ils desconfits, et s'enfuit le duc Eudes jusques à Paris; Saine trespassa et s'enfui tout outre jusques à Orléans. Là n'osa demourer: ains prist le roy Chilperic et tous ses trésors, et s'enfui en sa terre tout lié quant il put eschaper. Charles le suivit longuement; mais il ne le put trouver: Raganfroy le mestre du palais chaça jusques en la cité d'Angiers; dedens l'asist, né onques ne s'en voulut partir jusques à tant que il eut pris lui et la cité.[102] Pitié et miséricorde l'esmut à ce que il la lui donnast pour habiter. Quant il fu venu au-dessus de lui, en France retourna et entra en la seignourie du royaume sans contredit. En cette année morut le roy Clotaire que il avoit couronné par-dessus lui. En l'an après envoia le prince Charles ses messages au duc Eudes d'Aquitaine; tantfist le duc Eudes vers lui, que il eut sa pais et sa concorde et lui rendi le roy Chilperic que il en avoit mené, et grant plenté de ses trésors et de ses joiaus. Le roy ne vesquit pas puis moult longuement; cinq ans et demi régna; mort fu et ensépulturé en la cité de Noyon. Après lui eslurent les François un autre et le prince Charles le confirma, Théoderic avoit nom; droit hoir estoit, car il avoit esté fils le second Dagobert, et norri en l'abaïe de Chelles[103]; si régna puis quinze ans. En telle manière fu Charles le noble prince mestre du palais de France, et prince du royaume d'Austrasie.

Note 95: _Gesta reg., cap_. 53.