Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 29
Note 866: Le latin dit: «El vastato vico cujus vocabulum Buin.» Les annales d'Eginhard nomment le même lieu _Bundium_, et les annales de Saint-Bertin _Burnad_. Hadrien Valois pense que cette dernière leçon est la meilleure, et qu'il faut reconnoître ici _Born_, ou _Saint-Pol de Born_, en Languedoc.
[867]En ceste saison yverna l'empereur à Ais-la-Chapelle, et là fist parlement au mois de febvrier. De là furent envoiées trois légions pour gasler la terre Leudevit, le prince de Pannonie. Les aliances qui avoient esté fermées à Abulas, un roi de Sarrasins, furent rompues, pour ce qu'elles ne sembloient pas loyaulx né profitables, et fu bataille mandée et criée contre les Sarrasins.
Note 867: _Vita Ludovici Pii.--XXXIV_.
Quant ce vint vers les kalendes de may, l'empereur assembla parlement vers la cité de Noion[868]. Là fist réciter tout de nouvel, devant les barons, tels partis[869] comme il avoit fais à ses fils, et les fist confirmer par les seaulx de tous les princes qui furent présens. A ce concile vindrent les messages l'apostole Pascase, lesquels avoient à nom Léon, le donneur de noms, et Pierre, évesque de Cencelles; si comme il dut les honnoura, et puis les oï et les congéa. De Noion se partit, et s'en ala pour yverner à Ais-la-Chapelle. Mais ainçois qu'il venist là, il s'en ala par Remiremont et par les plains et forests de Vosges; si fu jà passé tout l'esté et la moitié de septembre ayant qu'il venist à Ais.
Note 868: _Noyon._ «Noviomagus.» C'est plutôt _Nimègue_, dont le nom latin est le même.
Note 869: _Partis._ Partages.
En ce temps mourut cil Bourna dont l'istoire a là devant parlé. En son lieu mist l'empereur Landas[870]. En ce point vint à court un messagier qui apporta nouvelles de la mort Léon, l'empereur de Constantinoble, et du couronnement Michiel. Au mois d'octobre qui après fu, tint l'empereur parlement à Théodone[871]. Là meisme fist espouser à Lothaire, son ainsné fils, Hermengart la fille le conte Huon. A celles espousailles furent présens les messages l'apostole, Théodoire et Floriens. De par l'apostole présentèrent dons de diverses manières; et combien que l'empereur feust tousjours de merveilleuse débonnaireté et piteux et miséricors vers toutes gens, si le montra-il plus encore à ce parlement; car il rappella d'essil ceulx qui estoient traiteurs et qui estoient convaincus de traïson et de conspiracion encontre luy. Et ne leur donna pas tant seulement la vie et les membres qu'ils devoient perdre par jugement selon les lois, ains leur rendit entièrement leurs terres et leurs possessions. Aalard, abbé de Saint-Pierre de Corbie, qui estoit ainsi comme en essil au moustier Saint-Philebert, rappella en son églyse et en son office. Et Bernard, un sien frère, qui ainsi restoit au moustier Saint-Benoist, rappela et envoia en son propre lieu. Ces choses ainsi faites, il envoia son fils Lothaire pour yverner en Dalmacie, et il retourna à Ais-la-Chapelle.
Note 870: _Landus._ «Nepotem suum, nomine Ladasdeum.»
Note 871: _Theodone._ Thionville.
[872]En l'an qui après fu, assembla parlement en un lieu qui a nom Atigni. A ceste assemblée furent évesques et abbés et autres ministres de sainte Église; et si y furent aussi les barons du royaume. Là se réconcilia et apaisa à tous ceulx qu'il avoit fait tondre en religion, contre leur volenté, et à tous ceulx qu'il cuidoit avoir de riens grévés, combien qu'ils l'eussent desservi, et confessa et dist devant tous qu'il s'estoit envers eulx meffait et en print pénitence de sa volenté, ainsi comme l'empereur Théodoire avoit fait jadis, comme sé il eut ce fait sans raison et sans jugement. Et se repentit et prit pénitence de ce qu'il avoit fait à Bernart son nepveu, qui par droit jugement avoit esté puni. Selon son meffait s'amanda de quanqu'il se put pourpenser qu'il se fust meffait en telles choses: et mettoit grant cure à apaisier à nostre Seigneur, pour les choses qu'il tenoit à péchié, et par aumosnes et par les oroisons de sainte Eglyse, ainsi comme s'il eust fait par déloyauté et par cruauté ce que il avoit fait par droit jugement.
Note 872: _Vita Ludovici Pii.--XXXV_.
En ce temps envoia gens qui murent de Lombardie contre Leudevit, le prince de Pannonie. Et quant cil sceut ce, il ne les osa attendre, ains guerpit sa terre et s'en fouit à garant à un prince de Dalmacie. Cil le receut en sa cité, mais il luy en rendit mauvais guerredon; car il meisme l'occist puis en traïson, et se mist en possession de la seigneurie de la ville. Aux gens l'empereur ne fist oncques bataille né parlement, mais il leur manda par messages que moult s'estoit mesfait vers l'empereur et que volentiers vendroit à luy à merci.
En ce temps vindrent nouvelles à la court et fu compté à l'empereur que sa gent qui gardoient les marches d'Espaigne avoient passé le fleuve de Sichore[873] et estoient entrés bien avant en la terre; tout avoient ars et destruit devant eulx, et estoient retournés à grant gains sans dommages; et ceulx aussi qui gardoient les marches de Bretaigne estoient aussi passés oultre, et avoient tout gasté par feu et par occision; et tout ce estoit meu par un Breton qui avoit nom Guiomart, lequel se commençoit à rebeller et enforcier contre eulx. Après le parlement, envoia l'empereur son fils Lothaire au royaume de Lombardie; un moine, qui Wale avoit nom, luy bailla pour le garder, si luy appartenoit de lignage, et avec luy Géront son chambellan: et lui commanda qu'il ouvrast par leur conseil et redresçast les privées choses et les communes du royaume. Pepin son fils envoia aussi au royaume d'Acquitaine, pour le royaume garder et gouverner. Mais avant, le fist espouser la fille le conte Théodebert[874].
Note 873: _Sichore._ La Segre.
Note 874: _Theodebert._ Il étoit comte de Madrie, contrée de la Neustrie, située entre Evreux et Rouen. Théodebert fut père du comte Odon d'Orléans, et de Robert duquel descendit _Robert-le-Fort_.
Après ces choses ainsi faites, quant ce vint le mois de septembre, il ala chacier et soi déporter en deduis de bois, selon la coustume de France; et puis passa le Rin, pour yverner, en un lieu qui en Thiois est nommé Franquoforch[875]. Là fist assembler parlement de toutes les nacions qui delà le Rin obéissoient au royaume de France; avec les princes du païs ordena en ce parlement de toutes les choses qui appartenoient au proufit de la terre. En ce parlement oït et congéa deux paires de messages des Normans et des Avares qui ores sont appellés Hongres, si comme aucuns veullent dire. Dons et présens apportoient, et requéroient renouvellement de pais et d'aliance. En ceste ville demoura l'empereur tout l'yver, et fist rappareiller et refaire de nouvel œuvre aucuns nouveaux édifices qui pour le temps d'yver lui estoient proufitables.
Note 875: _Franquoforch._ Francfort.--_Thiois_. Allemand.
[876]Quand ce vint au nouvel temps, droit au mois de may, fist-il assembler un parlement, avant qu'il se partist, des François Austrasiens et des Saisnes et autres nacions qui à ces parties marchissoient. A ce parlement vint à fin la guerre de deux frères, qui entre eulx estoit pour un royaume. Mileguast et Celeadrages estoient nommés, gentilshommes estoient et eurent esté fils au roy Luibi, qui eust esté occis en une bataille contre les Abrodites. Si estoit pour ce le contens, que le peuple s'acordoit à Celeadrages le plus jeune, et non mie à Mileguast l'ainsné, pour ce qu'il estoit, si comme l'en disoit, plus lasche et plus paresseux que mestier ne seroit au royaume gouverner. Et ceste discorde mut devant l'empereur. Et quant la volenté du peuple fu cognue et sceue, le royaume fu donné au mineur de ces frères. L'empereur les honnoura moult et leur donna grans dons, jurer les fist qu'ils seroient amis et loyaux l'un vers l'autre et vers luy-mesme; si se départirent atant.
Note 876: _Vita Ludovici Pii_.--_XXXVI_.
XIII.
ANNEE: 823.
_Coment l'apostole Paschases corona à l'empire Lothaire: coment Dreues, le frère l'empereur, fu évesque de Mez; de la souspeçon de l'empereur et de l'apostole. Coment il s'escusa par messages. Des signes qui avindrent, et coment Charles le chauf fu né, et de moult d'autres choses._
Entre ces choses, Lothaire, un des fils l'empereur, à qui l'empereur eust commandé le royaume de Lombardie pour gouverner, par le conseil de ceulx qui il eut avec luy envoiés, si comme là dessus est dit, proposa à retourner à son père; mais entre ces choses, Paschases lui envoia ses messages, et si luy mandoit en priant qu'il alast à Rome et qu'il y fust à la Résurrection nostre Seigneur. Cil obéit à son commandement, et l'apostole le receut moult honnourablement le jour de Pasques en l'églyse Saint-Père; la couronne impériale lui mist sur le chief et fu appelé empereur-auguste, puis prist congié de retourner en France. En la cité de Pavie demoura un pou de temps, pour ordonner d'aucunes besoignes. Après s'en partit, et vint au père, et luy compta les choses si comme elles estoient avenues: lesquelles estoient parfaites, et lesquelles estoient commencées et demourées sans perfection. Et pour ce que l'empereur voulloit que le royaume fust loyaument et entièrement gouverné, il envoia Maringue et Aalart, le conte du palais, pour les besoingnes ordener et mettre à fin.
En ce temps trespassa Gondulphe, évesque de Mez. Un frère avoit l'empereur, qui Dreues avoit nom; clerc estoit et chanoine de l'églyse, et vaillant homme, et menoit belle vie et honneste; tout le peuple et le clergié le requistrent d'un cuer et d'une volenté aussi comme sé ce feust élection faite par le Saint-Esprit. Si fu moult merveilleuse; car aussi comme l'empereur et les barons s'i accordèrent, aussi le peuple et tout le clergié; n'oncques n'en fu un seul trouvé par qui il feust contredit. Moult en fu lié l'empereur, et moult volentiers leur octroia leur requeste.
En ce point fu compté à l'empereur que Leudevit le tyran estoit mort, et qu'il avoit esté occis en traïson. A tant se départi le parlement, et un autre fu crié à Compiègne au mois de septembre.[877] En ce temps meisme vindrent nouvelles à court, que Théodore, secrétaire de l'églyse de Rome, et Léon, donneur de noms,[878] estoient occis. Si leur avoit-on premièrement les yeux sachiés[879], et après couppé les chiefs au Latran, en la maison l'apostole. Si disoit-on que ce avoit esté fait par envie pour ce qu'ils estoient loyaux amis Lothaire, le fils l'empereur. En ce fait estoit l'apostole moult diffamé, car on lui mettoit sus que ce avoit esté fait par son assentiment. De ce fu l'empereur moult esmeu vers luy, et pour savoir sé c'estoit voire ou non, y envoia-il Adelinge, abbé de Saint-Vast, et le conte Onfroy; mais avant qu'ils départissent de court, sourvindrent les messages l'apostole Pascase, Jehan, évesque de Blance-Selve, et Benoist, arcediacre de l'églyse de Rome: si les eut envoiés à l'empereur, pour soy excuser du devant dit cas dont il estoit souspeçonné; leur excusation fu oïe; congié prindrent, et puis s'en retournèrent à telle response comme l'empereur leur donna. Mais pour ce ne demoura pas qu'il n'y envoiast les devant dis messagiers, pour enquerre la vérité.
Note 877: _Vita Ludovici Pii.--XXXVII_.
Note 878: _Donneur de noms._ Nomenclator. Ce titre appartenoit à l'officier chargé de proclamer le nom de ceux qui avoient l'honneur de dîner avec le pape ou l'empereur.
Note 879: _Sachiés._ Arrachés.
Par son royaume chevaucha l'empereur en visitant le païs, et demoura en chascun lieu tant comme mestier estoit. Droit à Compiègne s'en ala pour tenir le parlement qu'il avoit fait crier. Là retournèrent à luy les messages qu'il avoit envoiés à Rome et luy comptèrent comment l'apostole Pascase estoit purgié de la mort de ceulx qui eurent esté occis par son serement, et par le serement de plusieurs évesques; mais il ne put livrer ceulx qui estoient coupables du fait; et disoit bien que ceulx qui estoient occis l'avoient bien desservi. Les messages à l'apostole qui avec eulx estoient venus se présentèrent devant l'empereur; ces messages estoient Jehan, évesque de Blance-Selve, Quirius, son diacre, et Léon, le maistre des chevaliers. L'empereur ne voult pas plus faire de vengence de celle occision, comme cil qui par nature estoit miséricors; et si luy pésoit-il bien qu'il n'en povoit autre chose faire. Aux messages l'apostole donna response, si s'en partirent à tant.
En ce temps apparurent plusieurs signes moult espouventables qui moult espouventèrent l'empereur. Le palais d'Ais-la-Chapelle croulla par mouvement de terre, et grans sons et grans tumultes furent oïs par nuit. Une pucelle jeuna doze mois, sans boire et sans mangier; foudres et tempestes chéirent souvent, pestilences d'hommes et de bestes coururent en plusieurs lieux. Pour ce commanda l'empereur que chascun s'esforçast de donner aumosnes, et jeunast et depriast à Nostre-Seigneur qu'il gardast son peuple, et que ses prestres chantassent messes et en féissent prières au Créateur de toutes choses; car il luy sembloit que ces signes qui advenoient, sénéfioient mortalité et déchéement de peuple.
En celle année, au mois de juin, eut la royne Judith un fils. Si voult la royne et l'empereur qu'il eut nom Charlon. En ce temps envoia l'empereur deux chevetains, Eble et Asinaire, oultre les mons de Montgieu[880], à tout grant gent. Jusqu'à la cité de Pampelune passèrent; bien firent ce pourquoi ils y furent envoiés; mais l'istoire n'en dit plus. Au repairer furent entrepris entre les montaignes par ceulx du païs, qui par nature sont desloyaulx et traiteurs. Toutes leurs gens perdirent et eux-meismes furent pris. Le conte Eble envoièrent à Cordes en Espaigne au roy des Sarrasins. Mais le conte Asinaire déportèrent[881], pour ce qu'il estoit de leur lignage.
Note 880: _Montgieu._ «Trans Pyrinæi montis altitudinem.»
Note 881: _Déportèrent._ Il falloit traduire: _Espargnièrent_. «Pepercerunt.»
[882]Puis que Lothaire fu venu à Rome, si comme nous l'avons dit, l'apostole Eugène le receut moult honnorablement. Ainsi comme ils parloient une heure des choses qui estoient advenues, Lothaire luy demanda pourquoi ceulx qui estoient amis vers l'empereur et à ceulx de France avoient esté occis, et ceulx qui pas n'avoient esté occis estoient gabés et despités des Romains, et pourquoi si grans querelles et tantes estoient entre luy et les Romains; au derrenier fu sceu et fu trouvé que ceulx du peuple avoient perdu plusieurs édifices, héritages et possessions par l'ignorance et négligence de l'apostole et par la convoitise et la rapine des juges. Mais Lothaire fist rendre au peuple possessions et héritages et tout quanqu'il leur avoit tollu sans raison. Moult en fu le peuple lié, et moult lui sceurent bon gré de ceste chose. Après ce, si fu establi, selon l'ancienne coustume, que ceulx qui de Rome seroient juges, convendroit qu'ils feussent du palais et du costé l'empereur et tels que ils féissent loyaux jugemens aussi aux pauvres comme aux riches.
Note 882: _Vita Ludovici Pii.--XXXVIII_.
Après ces choses ainsi ordenées, repaira Lothaire en France. A son père conta toutes ses besoignes, qui moult fu lié de ce que mauvaistié et tricherie estoit abatue, et loyauté et justice soustenue.
XIV.
ANNEES: 824/825.
_De divers messages qui vindrent à court, et des messages au roy de Boulgrie, qui requeroient abonnement des deux royaumes; et coment Heriols, un prince des Normans, fu baptisié, et d'autres incidences._
[883]Au mois de mai qui après fu, tint l'empereur parlement à Ais-la-Chapelle. Là vindrent les messages des Boulgres qui longuement avoient démené bataille[884] en Bavière, par le commandement l'empereur. Si estoit telle leur entencion qu'après la confirmation de paix et l'aliance, que l'on traitast de bonner[885] les marches entre les Boulgres et les Alemans et les François-Austrasiens. A ce parlement furent aussi les messages des Bretons; si y estoient les plus grans de leurs gens. Moult s'umilièrent et promistrent subjection et obédience. Entre les autres estoit Guiomart, qui tous les autres surmontoit de pouvoir et de noblesse; si fut cil dont l'istoire a parlé, qui par son orgueil esmut l'empereur à ce qu'il entrast en Bretaigne. Sa terre luy gasta, puis vint à merci. Et l'empereur luy pardonna tout, à luy et à tous ceulx de sa partie et plus; il luy donna dons et le laissa aller en sa terre tout délivre. Mais cil qui estoit mauvais eut tost oublié les bénéfices que l'empereur luy eut fais. Car tantost comme il fu retourné en son païs, il courut sus à ses voisins et meismement à ceulx qui obéissoient loyaument à l'empereur. Toutes voies fu la fin telle au derrenier que les hommes le conte Lambert l'occistrent en sa maison meisme.
Note 883: _Vita Ludovici Pii.--XXXIX_.
Note 884: _Avoient demené bataille._ Le latin ne dit pas précisément cela. «Legatio... quæ diu in Bajoaria, secondam præceptum ejus substiterat.»
Note 885: _Bonner._ Borner. _Abonnement_, imposition de bornes, démarcation.
Quant tous ces messages se furent partis et le parlement fu fini, l'empereur s'en alla chacier en la forest de Vouge; jusques au mois d'aoust demoura en ce déduit. Après retourna à Ais-la-Chapelle pour tenir le parlement qu'il eut fait devant crier. Là fu la paix confermée que les Normans requeroient.
Après ce parlement envoia Loys, le meindre de ses fils, en Bavière. Et il repaira à Noion[886], luy et Lothaire son autre fils. Tout le mois de septembre se déduisit en chasce de bois; vers le commencement d'yver s'en alla à Ais-la-Chapelle. Assez tost après, fist assembler parlement. Là vindrent de rechief les messages le roy de Boulgrie, qui moult portoit grief ce que l'empereur luy avoit mandé, et de ce qu'il n'avoit pas impetré vers l'empereur ce qu'il requeroit. Pour ce avoit arrière envoiés ses messages et luy mandoit par grand présumpcion, si comme il estoit contenu en sa lettre, que certaines bonnes feussent mises entre les deux royaumes, ou qu'il gardast ses marches au mieulx qu'il pourroit. De ce fu toute la court esmeue et disoient tous que le roy qui ce mandoit avoit bien desservi de perdre terre. Et pour ce que l'empereur voulloit estre certain de ce roy, s'il avoit ceste chose mandée ou non, commanda que les messages feussent retenus jusques à ce que l'on eust là envoié; et pour ceste chose y fu envoié Bertrique, le conte du palais, qui raporta que ce n'estoit pas voire. Et l'empereur délivra les messages quant il en fu certené.
Note 886: _A Noyon_, ou plutôt: _à Nimègue_.
[887]En celle année vint Pepin à son père qui yvernoit à Ais-la-Chapelle. Assez tost luy commanda le père qu'il s'en retournast et qu'il feust tout appareillé, s'il avenoit par aventure qu'aucun besoing sourdist par devers Espaigne. Quant ce vint vers les kalendes de juillet, l'empereur repaira vers Hengelihem; car il avoit commandé que les barons et le peuple feussent là assemblés à parlement. A celle assemblée establit moult de choses qui estoient profitables à l'estat de sainte Eglise; là receut et conjoït les messages l'apostole et les messages l'abbé de Mont-Olivet[888]. A ce parlement furent présens deux princes de deux manières de gens; Céadrague, un duc des Abrodiciens, et Tonglones, un duc des Sorabiens. Devant l'empèreur furent accusés d'aucuns cas. Et pour ce que la preuve estoit assez clère, l'empereur les punit et chastoia et puis les renvoia en leur païs. Là meisme, vint à court Heriols, un prince des Normans, et luy et sa femme et ses enfans et grans compaignies de Danois. Baptizié fu et sa femme et ses enfans et toute sa compaignie. Moult luy fist grant honneur l'empereur et luy donna grans dons. Et pour ce qu'il doubtoit que l'on ne le chaçast hors de son païs, pour ce qu'il estoit crestien, ou que l'on lui féist aucun grief, lui donna-il une contrée de Frise, qui a nom Riustre[889], afin qu'il péust là venir à garant, sé mestier en estoit.
Note 887: _Vita Ludovici Pii.--XL_.
Note 888: _L'abbé de Mont-Olivet._ «Legationes tàm à sanctâ sede romanâ quàmque à monte Oliveti per Dominicum abbatum perlatas suscepit, audivit atque absolvit.»
Note 889: _Riustre._ «Quemdam comitatum in Frisiâ, cujus vocabulum est _Riustri_.»
En ce temps estoient gardes et deffendeurs de toute Pannonie Baudin et Giron[890]. Ce Baudin vint lors à court et amena à l'empereur un prestre qui Georges[891] avoit nom. Preudomme estoit et de honneste vie, et disoit qu'il savoit faire orgues à la manière de Grèce. Moult en fu l'empereur lie, si rendit graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il avoit trouvé maistre de tel art qui onques n'avoit esté en us au royaume de France. A Radulphe le trésorier[892], commanda qu'il luy administrat despens et tout quanques mestier lui seroit à celle besoigne.
Note 890: _Baudin et Giron._ «Baldricus et Geraldus.»
Note 891: _Georges._ Les éditions du texte latin portent: _Gregoire_.
Note 892: _Radulphe le trésorier._ «Tanculfo sacrorum scriniorum prælato.»
XV.
ANNEES: 826/828.
_Coment Azon, un roy sarrasin, degasta la terre l'empereur par devers Espagne. Et coment l'empereur y envoia secours, mais il vint trop tart. Et de la mort l'apostole Eugène, et de la paresce des princes qui la terre déussent garder; et coment il envoia Pepin son fils pour garder les marches d'Espaigne, et moult d'autres choses._
En mi le mois d'octobre fist le roy parlement de la gent d'Allemagne, oultre le Rin, en un lieu qui a nom Salz. Là vindrent nouvelles à court que Azon, qui du palais s'en estoit fouy, fu receu en une cité qui a nom Auxonne, puis prist une autre ville et la destruist et craventa. A ceulx qui la deffendoient fist moult de maux; en tous les chastiaux qu'il prenoit si mettoit garnison. Si envoia un sien frère à Abdirame un roy des Sarrasins, pour secours querre; et il luy envoia grant plenté de sa gent. De ceste nouvelle fu l'empereur moult esmeu et entalenté de ceste honte vengier; mais toutes-voies n'en voult-il rien faire de soy, ains attendit le conseil de sa gent.
_Incidence._ Hildoins, l'abbé de Saint-Denis en France, envoia lors de ses moines à Rome, à l'apostole Estienne[893], et lui requist le corps saint Sébastien le martir. Et l'apostole qui vit sa dévocion luy octroia sa requeste, et luy envoia par ses messages le corps saint Sébastien en un écrin portant. Cil le receut dévotement et le porta à Soissons, et le mist moult honnorablement de lès le corps monseigneur saint Mard de Soissons. Là fist nostre Seigneur tant de si beaux miracles, en l'avènement et en la présence du corps saint, que à paines pourroit-on en compter le nombre.
Note 893: _Estienne._ Il falloit: _Eugène_.
[894]Cil Azon dont nous avons parlé s'efforçoit en toutes les manières qu'il povoit de gaster la terre à l'empereur; tant avoit aide de Mores et de Sarrasins, qu'il convint qu'aucuns qui jusques alors avoient tenu leurs terres et leurs chastiaulx de l'empire, s'enfouissent et guerpissent le païs; et plusieurs se tournèrent à force contre leur seigneur, et s'alièrent à luy. D'iceulx furent les uns Guillemot, le fils Bère, et plusieurs autres. Pour sa terre doncques deffendre et à sa gent donner espérance, ordenna l'empereur de ceste besoingne: Elissacar et le conte Hildebran envoia devant et leur commanda qu'ils préissent en leur aide les Gothiens et les Espaignos, et meismement Berard[895] le conte de Barcinonne, qui son païs vertueusement deffendoit. Et quant Azon sceut ce, il requist de rechief secours des Sarrasins et fist tant qu'il eut en son aide un roy sarrasin, qui Armaran avoit nom[896]. Jusques à Sarragoce dévastèrent tout le païs et puis jusques à Barcinonne. Après les premiers que le roy eut là envoiés y envoia-il Pepin son fils, le roy d'Acquitaine, et deux contes de son palais, Hue et Mainfroy. Mais ils demourèrent tant et chevauchèrent si lentement, que ceulx eurent gasté Barcinonne et la contrée de Gironde[897], avant qu'ils venissent là.
Note 894: _Vita Ludovici Pii.--XLI_.
Note 895: _Berard_, ou Bernard, fils de Guillaume de Gellone.