Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 27
[798]Ainsi le roy retourna en Acquitaine. Jà soit ce qu'il amast et doubtast Dieu dès les jours de s'enfance, et eut volenté de garder et d'essaucier sainte Églyse, cil bon propos ne chayt pas de son cuer, ains crut et multiplia si comme il monstra par œuvres qui mieulx monstroient qu'il déust mieulx estre prestre que roy. Car avant que le royaume d'Acquitaine venist en sa main, l'évesque et le clergié de la terre, pour ce qu'ils habitoient soubs tirans, estoient plus ententis à chevauchier en armes et à brandir javelos, selon la coustume du païs, qu'ils n'estoient au service nostre Seigneur; et pour le service nostre Seigneur refourmer qui estoit oublié, fist-il venir de dehors de la terre maistres qui reprenoient l'us de chanter et de lire, et estoient maistres de divinité[799] et des autres sciences; si avoit assez plus[800] grant cure et plus grant compassion de l'estat des moines et d'autres religieus qui avoient laissié les choses du monde pour desservir la joie perdurable. Si estoit en si povre point le païs[801], avant qu'il venist en son gouvernement, qu'il estoit ainsi comme tout coulé. Mais en son temps fu si recouvré et en si bon estat, que luy-meisme eut grant volenté de guerpir le siècle et d'entrer en religion, à l'exemple de Charlemaine[802], le frère le roy Pepin son aïeul, qui ainsi l'avoit fait; et bien éust mis à œuvre son propos, sé le père l'eust souffert; mais[803], à droit parler, la volenté nostre Seigneur qui pas ne vouloit que homme de si grant bonté et de si grant pitié eust cure de soy tant seulement; ains vouloit que le proufit de plusieurs feust par luy gardé et multiplié.
Note 798: _Vita Ludovici Pii.--XX_.
Note 799: _Divinité._ Théologie.
Note 800: _Assez plus._ C'est-à-dire: _principalement_. Le latin dit: _præcipuè_.
Note 801: _Le païs._ C'est-à-dire, sans doute, les établissements religieux du pays.
Note 802: _Charlemaine._ Carloman.
Note 803: _Mais._ C'est-à-dire: _ou plutôt_.
Maintes églyses et maintes abbaïes restaura et édifia, desquelles plusieurs sont cy nommées: le moustier Saint-Philebert[804], le moustier Saint-Florent, le moustier de Carioz, le moustier de Conches, le moustier Saint-Maixent, le moustier de Grandlieu, le moustier Saint-Savin, le moustier Saint-Théofrit, le moustier Saint-Passant, le moustier Sainte-Marie-des-Pucelles, le moustier Sainte-Ragonde, le moustier Saint-Deuthère en la terre de Thoulousain, et plusieurs autres qui ne sont pas ci nommés. A l'exemple de luy faisoient plusieurs des prélas, et non mie tant seulement les évesques, mais les gens lais qui restoroient les églyses qui estoient cheues, et en faisoient aucunes nouvelles. Si estoit jà la chose commune si bien gouvernée et en si grant proufit portée, que combien que le roy feust en son palais ou hors du royaume, à paine fust trouvé aucun qui se plaignit de tort ou de grief que on luy eust fait; car le roy avoit accoustumé à séoir aux plais du palais trois fois en la sepmaine, pour oïr terminer les causes.
Note 804: _Saint-Philebert._ Saint-Philibert-du-Pont-Charrau, en Poitou, aujourd'hui village du département de la Vendée. _Saint-Florent_, en Anjou, aujourd'hui hameau du département de Maine-et-Loire, près de Saumur.--_Carioz._ Charrou.--_Conches._ Conques, en Rouergue, aujourd'hui chef-lieu de canton du département de l'Aveyron.--_Saint-Maixent_, en Poitou.--_Grant lieu_, _Maulieu_, en Auvergne.--_Saint-Savin_, en Poitou, à quatre lieues de Montmorillon.--_S.-Theofrit_ vulgò S.-Chaffe, dans l'arrondissement de Puy en Velay.--Mabillon avoue ne pouvoir reconnoître les abbayes de _S.-Pascent_ et d'_Uter_ ou _Deuthere_.--_Sainte-Marie_, en Limousin.--_Sainte-Ragonde._ Sainte-Radegonde, en Poitou.
En ce temps, envoya le père au fils l'un des contes du palais, qui Archambaut avoit nom, pour aucunes parolles du père au fils et du fils au père; et quant il fu retourné à son seigneur, il luy compta l'ordonnance de choses qu'il avoit veues au royaume d'Acquitaine, et la grant paix dont le peuple s'esjoïssoit par le sage gouvernement du roy. De ce fu le père si liés, qu'il commença à plourer de joie et dist à ceux qui en tour luy estoient: «O seigneurs! grant joie devons avoir, quant nous qui sommes viels sommes surmontés par les sens de ce jeune homme.» Et puis si toucha une parole de l'Évangile et dist: «Pour ce qu'il a loyalement multeplié le besant, son seigneur luy a baillé et donné le pouvoir en la masse et en tout le royaume son père.»
[805]En ce temps, trespassa Charles, l'un de ses frères; et Pepin l'autre, qui roy estoit de Lombardie, estoit jà trespassé long-temps avoit devant. Plus n'y avoit que luy demouré de tous les hoirs masles de son père; et pour ce estoit en luy mise toute l'espérance de tout le royaume. Et en ce point envoya Guerri l'évesque de Capes[806] au père, pour conseil querre d'aucunes besoignes. Tandis comme il demouroit là pour attendre la response, plusieurs furent, François et Allemans, qui luy distrent qu'il amenast le roy et qu'il venist à son père, et que il se tint désormais près de luy; car vieillesse et le dueil de ses fils qui mors estoient l'avoient moult afleboié. Cil Guerris retourna et compta au roy ceste chose. Le roy à son conseil se conseilla, et ils luy loèrent[807] presque tous qu'il le féist. Mais le roy eut conseil de soy-meisme né ne voult ainsi faire, pour ce que le père ne l'eust soupçonneux, et qu'il n'y notast aucune chose; pour ce n'y voult pas aler, ains demoura en Acquitaine. A ceulx à qui il avoit guerre et qui paix lui requirent donna trèves jusques à un an.
Note 805: _Vita Ludovici Pii.--XX_.
Note 806: _L'evesque de Capes._ «Capis prælato.» Le contre-sens étoit difficile à éviter. Il falloit mettre: _le préposé aux oiseaux de proie_, ce qu'on a plus tard nommé le _fauconnier_. Voy. Ducange, au mot _capus_.
Note 807: _Loerent._ Conseillèrent.
VII.
ANNEE: 814.
_Coment le père manda le fils, et puis s'en retourna. De la mort Charlemaines, et coment les barons mandèrent te roy Loys après le décès de son père; coment il le fit ensepoulturer, et coment il rendi son testament. Puis parle moult d'autres diverses choses._
Entre ces choses, le père, qui sentoit bien que il afleboioit et qu'il approuchoit de la fin de son aage, se doubtoit moult que le royaume qui en si hault estat et si noblement ordonné estoit ne venist à confusion après sa mort, et que il ne feust troublé par estranges guerres ou par les dissensions des princes meismes du royaume. Pour ce manda son fils qu'il venist à luy. A grant joie le receut et le retint avec luy tout cel esté.
Tandis comme il demoura avec luy, l'enseigna-il de ce qu'il sentoit qu'il n'estoit pas souffisamment introduit. C'est assavoir coment il devoit vivre et régner, et son royaume tenir et gouverner. Après se départit de luy et retourna en Acquitaine. Le père, qui jà aprouchoit de sa fin, commença à afleboier moult durement, et luy prindrent aucunes maladies qui luy nunçoient sa fin. Au derrenier accoucha du tout au lit; et en pou de jours après ce qu'il eut ordonné son testament, il trespassa à la joie de paradis.
De laquelle mort demoura le royaume de France plein de douleur et de tristesse; mais la vérité de l'Escripture fu esprouvée en celluy qui après vint; qui[808] dist ainsi pour reconforter les cuers de ceulx qui de tels mors sont dolens: «_Mors est l'homme droiturier. Et si est ainsi comme s'il ne feust pas mort, car il nous laisse hoir à luy semblable._» En la quinziesme[809] kalende de février trespassa le glorieux empereur, en l'an de l'Incarnacion huit cens et quatorze. De son trespassement et de sa sépulture n'est pas maintenant mestier de reprendre ce que nous avons dit en ses fais. En ce temps, ainsi comme entour la Purification Nostre-Dame, tenoit l'empereur Loys parlement des barons en un lieu qui a nom Thédats[810]. Les barons palazins[811] et les autres princes qui furent à son trespassement envoyèrent à luy tantost un message qui avoit nom Ramps, pour luy dénuncier la mort de son père, et luy mandèrent qu'il venist là au plus tost qu'il pourroit. Par Orléans s'en ala le message. Théodulphe, l'évesque de la cité, qui moult estoit sage homme, s'apperceut bien pourquoy il estoit envoyé. Tantost manda à l'empereur par un autre message se il vouloit qu'il alast contre luy ou qu'il l'attendist en la cité; et l'empereur luy remanda qu'il vouloit qu'il alast à luy. Ne demoura puis longuement que le second message vint, et puis le tiers; et le cinquiesme jour après que les messages furent venus, mut l'empereur à moult grant gent; car l'en se doubtoit que Walla, qui au temps son père estoit le souverain du palais, n'appareillast aucun mal et aucune conspiracion contre l'empereur; mais il ne le fist ainsi, ains vint à luy tantost, et obéyt à luy comme à son droit seigneur, selon la coustume de France[812]. A l'exemple de luy firent tous les autres barons; si luy vindrent à l'encontre à grans tourbes, et luy firent obédience et hommage comme à leur droit seigneur.
Note 808: _Qui._ Laquelle Escripture Sainte. Ecclesiaste, 34.
Note 809: _Quinziesme._ Il falloit la _quinte_.
Note 810: _Thedats._ _Theothuadum._ C'est _Doué_.
Note 811: _Les barons palazins._ «Proceribus Palatinis.»--_Vita Ludovici Pii.--XXI_.
Note 812: Plusieurs manuscrits ajoutent: _car François aiment par amour leur seigneur_. Mais il n'y a rien de pareil dans le latin.
A Haristalle vint, et entra en Ais-la-Chapelle au trentiesme jour qu'il se partit du royaume d'Acquitaine. Tout feust-il débonnaire par nature, si avoit-il esté courroucié par plusieurs fois d'une honte et d'un reprouche qui couroit par le palais au temps de son père, de ses sereurs. Si en estoit la court diffamée tant seulement de ce, et non d'autres choses. Pour ce, voult mettre conseil en ceste chose, que le diffame ne renouvellast qui estoit esmeu par Odille et Hiltrude[813] une de ses sereurs. Pour ce commanda à quatre des maistres de sa court, avant qu'il venist à Ais-la-Chapelle, à Walle et Garnier, Lambert et Ingobert, qu'ils s'en alassent devant, et qu'ils gardassent que esclandres ne venissent plus en son palais; et tous ceulx[814] qu'ils trouveroient coupables d'avoutire et ceulx qui par orgueil seroient rebelles encontre luy, qu'ils les méissent en prison, et feussent bien gardés jusques à tant qu'il seroit venu. Mais aucuns qui se sentoient meffais en tels cas vindrent à luy entre-voies. Tant le prièrent, qu'il leur pardonna tout, et puis leur recommanda qu'ils retournassent et déissent au peuple que il venoit, et que hardiement attendissent sa venue.
Note 813: _Odille._ «Odilonem et Hiltrudem.» Odillon, ancien duc de Bavière. _Hiltrude_, sœur de Pepin-le-Bref. Le latin est moins obscur: «Cavens ne quod per Odilonem et Hiltrudem olim acciderat, revivisceret scandalum.»
Note 814: _Tous ceulx._ Le latin dit: _aliquos_, certains, ce qui est déjà bien assez.--_Avoutire._ Adultère.
Entre ces choses, Garnier, l'un des quatre dont nous avons dessus parlé, appella un sien nepveu qui Lambert avoit nom, et manda par luy à celluy Odille[815] qu'il venist à luy; car il le vouloit prendre et garder jusques à la venue l'empereur. Si fist ceste chose sans le sceu Walle et Ingobert. Mais Odille, qui en sa conscience se sentoit coulpable, se pourveut aigrement et cruellement contre luy. Cil vint si comme il l'avoit mandé, et quant Garnier le cuida prendre, celui l'occist[816], et Lambert son nepveu navra en la cuisse si qu'il en fu long-temps afolé; mais au derrenier fu occis. Si en fu l'empereur moult courroucié quant il luy fu dit. Et tant fu dolent de la mort de Garnier qu'il commanda que Tulles, qui en ce meisme cas estoit coulpable, et à qui il avoit jà oncques son méfiait pardonné, eut les yeulx crevés.
Note 815: _Odille._ Il falloit _Hodoin_, que notre traducteur confond bien à tort avec l'_Odille_ cité dessus.
Note 816: _Celui l'occist._ Hodoin occit Garnier.
[817]Quant l'empereur vint à Ais-la-Chapelle, il fu reçu moult honnourablement du peuple et de ses amis, et d'aucuns chevaliers de France qui là estoient, et fu de rechief de tous clamé empereur. Après ces choses il ala orer[818] sur la sépulture son père et prier pour luy, et rendre graces à nostre Seigneur de tous bénéfices. Ses amis et ses prouchains qui longuement avoient esté en pleurs et en tristesce pour la mort de son père reconforta; et sé deffaute eut esté aux obsèques et au service, il le restaura et rendit. Son testament fist réciter devant luy, et voult qu'il feust tenu entièrement, tout en la manière qu'il l'eust devisé; et chascune églyse métropolitaine, c'est-à-dire arceveschié, eut sa partie du testament, qui par nombre furent vingt-et-un. Les joyaux et les aournements qui espécialement afferoient[819] à la personne de l'empereur laissa au trésor à luy et à tous ceulx qui après luy régneroient. Après ordenna de ce que l'en donroit aux fils et aux filles de ses fils, aux nepveux et aux sergens du palais qui son père avoient servi. Après ordenna de ce que l'ent donroit aux povres communelment selon la coustume de Crestienté. Ainsi accomplit-il et rendit tout le testament son père entièrement, si comme l'escript le devisoit.[820] La compaignie des femmes, qui trop estoit grande au palais, fist mettre hors, fors aucunes qui furent retenues en la court pour servir en aucuns offices. A ses sereurs rendit ce que leur père leur avoit donné, et les envoya en leurs propres lieux; et à ceux à qui il n'avoit rien laissié donna raisonnablement.
Note 817: _Vita Ludovici Pii.--XXII_.
Note 818: _Orer._ Prier.
Note 819: _Afferoient._ Appartenoient.
Note 820: _Vita Ludovici Pii.--XXIII_.
VIII.
ANNEE: 814.
_Des messages l'empereur de Constantinoble, et coment le roy manda Bernart son nepveu qui roy estoit de Lombardie, et coment il rendi aux Saisnes et aux Frisons leurs terres. Et de la justice que le pape Léon fist à Rome, et coment le roy y envoya Bernart son nepveu pour savoir la vérité de ceste chose._
Messages receut l'empereur de diverses parties, qui à son père estoient envoyés; diligemment et volentiers les oyt, largement leur pourveut[821], dons leur donna et puis les congéa. Les plus sollempnels estoient les messages Michiel, l'empereur de Constantinoble. A celluy Michiel avoit envoié Charlemaines l'empereur messages avant qu'il trespassast. Ces messages furent Amauri, arcevesque de Treves, et Pierre, abbé de Nanthules[822]; pour confirmacion de paix et d'alliance estoient alés là. Avec eulx amenèrent ces deux messages, Christofle et Grégoire, qui à Charlemaines aportoient response de ce qu'il avoit mandé par escript. Avec eulx envoia Loys l'empereur en messages, Léon l'évesque de Regie[823], et Ricod le conte de Poitiers, pour reuouveller l'amour et l'alliance entre les deux empereurs.
Note 821: _Largement leur pourveut._ « Dapsiliter curavit.»
Note 822: _Nanthules._ «Nonantulæ.» Je pense que ce doit être _Nonantola_, ville d'Italie, dans le duché de Modène, dont l'abbaye est des plus anciennes.
Note 823: _Leon, évesque de Regie._ Contre-sens. Il falloit _à Léon, nouvellement substitué empereur, Nortbert, évêque_, etc.
En celle année tint l'empereur général parlement à Ais-la-Chapelle. Par toutes les provinces de son royaume envoia preudes hommes et loiaulx de son palais, et esprouvés en droit pour amender les forfais et pour faire à chascun droit et justice. Bernart son nepveu, le roy de Lombardie, manda: cil y vint volentiers, et l'empereur luy donna grans dons et le congéa.
En ce temps vindrent à court les messages Grimoart, le prince de Bonivent, pour obéir à la volenté l'empereur. Pour leur seigneur jurèrent qu'ils rendroient, chascun an, sept mille souls de deniers d'or ès trésors l'empereur.
[824]Trois fils avoit l'empereur: Lothaire, Pepin et Loys. L'istoire ne parle pas quand né coment ils furent nés, et pour ce nous en convient taire. [825]Lothaire envoia en Bavière, pour le pays gouverner; Pepin en Acquitaine; Loys, le tiers, retint encore avec luy pour ce qu'il estoit trop jeune.
Note 824: Cette phrase est une addition du traducteur.
Note 825: _Vita Ludovici Pii.--XXIV_.
En ce temps vint à court Heriols, le prince de Dannemarche, que les fils le roy Godefroy avoient chacié du royaume. A l'empereur vint à garant; si se rendit à luy et luy fist hommage à la coustume de France[826]. L'empereur le reçeut et luy dist qu'il alast en Sassoigne, et attendist tant qu'il li peust envoier secours pour sa terre recouvrer. Et en ce mesme temps rendit-il aux Saisnes et aux Frisons leurs terres et leurs héritages qu'ils avoient perdus au temps de son père.
Note 826: _Et lui fist hommage._ «JuxtLa morem Francorum, manibus illius se tradidit.» De là sans doute l'expression que nous conservons encore: _se mettre entre les mains de quelqu'un_.
De cette chose parlèrent plusieurs diversement, qui diversement estoient meus: car les uns disoient qu'ils cuidoient qu'il eust ce fait par debonnaireté et par franchise de son cœur; les autres disoient que c'estoit par non sens et mauvaise pourvéance, et disoient que tels gens sont par nature cruels et desloyaux, et devroient tousjours estre si restrains et si chastiés qu'ils n'eussent povoir de guerre esmouvoir né rebeller. Mais l'empereur qui mieulx amoit à vaincre par débonnaireté que par armes, le fist pour ce que il les peust vaincre par franchise et par amour, et que ils feussent plus tenus à luy, pour ce que il leur faisoit plus grant miséricorde. Si ne fu pas deceu d'espérance, car ils obéirent tousjours depuis humblement et dévotement à luy.
[827]En tour un an après ces choses, fu racompté à l'empereur que aucuns des plus puissans de Rome estoient jurés et aliés encontre l'apostole Léon. La chose fu descouverte et attainte: et pour ce les fist l'apostole décoler selon les lois et les anciens establissemens des empereurs de Rome[828]. L'empereur qui oï ce dire, porta grief de ceste vengeance, et non pas pour ce qu'elle ne feust bien selon les lois, mais pour ce que le souverain preslat et le chief spirituel de tout le monde avoit osé faire si roide justice. Bernart son nepveu, le roy de Lombardie, y envoia pour savoir sé c'estoit voir ou non. Et luy commanda par un messagier qui avoit nom Girout, qu'il en sçeut amander la vérité.
Note 827: _Vita Ludovici Pii.--XXV_.
Note 828: Les annales attribuées à Eginhard racontent le même fait, mais sans les réflexions de l'astronome limousin: «Lege Romanorum in id conspirante.» Elles omettent également la réflexion de la phrase suivante, dont voici le texte latin: «Velut à primo orbis sacerdote tam severè animadversa.» Or, ce passage des _Annales d'Eginhard_ doit donner à penser que le mécontentement de l'empereur venoit de ce que le pape avoit fait, dans ce cas, acte d'usurpation sur les droits de l'empereur, unique souverain de Rome et seul juge des crimes politiques.
Quant le roy Bernart fu à Rome, il enquist de la chose et manda à l'empereur ce qu'il avoit trouvé. L'apostole Léon qui bien sçeut que l'empereur estoit meu contre luy pour ceste chose, envoia tantost ses messages à l'empereur; les messages furent Jehan, abbé de Blanche-Selves, Théodore le donneur et le duc Serges.
IX.
ANNEES: 815/817.
_Coment le roy envoia ses osts sur les Saisnes et sur les Abrodites[829], et coment leurs terres furent gastées, et des fils Godefroy de Dannemarche; du pape et des Romains; du revel[830] des Gascons; de la mort le pape Léon, et coment le pape Estienne vint en France; et d'autres incidences._
Note 829: Inexactitude fondée sur le contre-sens de la première phrase de ce chapitre.
Note 830: _Revel._ Soulèvement, révolte.
En ce temps fist l'empereur un commandement que les princes de Sassoigne et les Abrodites qui au temps son père estoient subgiés, feussent chastiés et humiliés, et que leurs propres royaumes leur feussent rendus[831]. Pour ceste besoigne fu envoie le conte Baudri[832], à grant ost; le fluve d'Egidore[833] trespassèrent, et entrèrent en la terre des Normans, en un lieu qui a nom Sinelhandi[834]. D'autre part furent les fils Godefroy qui jà fu roy de Dannemarche, à grant ost, et si avoient navie[835] de deux cens nefs. Avant n'osoient venir né plus faire; si se départirent à tant d'une part et d'autre, sans bataille. Les gens l'empereur gastèrent et ardirent tout le pays devant eulx; le païs ramenèrent en l'ancienne subjection. Quarante ostages receurent des barons et du peuple de la terre et retournèrent à l'empereur qui lors tenoit parlement en un lieu qui a nom Paderbrun. A ce parlement estoient venus les plus grans princes des Esclavons orientels.
Note 831: Voici un gros contre-sens. Il falloit traduire, comme l'a remarqué Dom Bouquet: L'empereur avoit ordonné que l'on réunit à Heriols, prince danois, les comtes saxons et les Abrodites, autrefois tributaires de Charlemagne, pour l'aider à se mettre en possession du royaume de Danemarck.
Note 832: _Le comte Baudri._ Ou plutôt _le légat_, qui va reparoître au chapitre XII.
Note 833: _Egidore._ C'est aujourd'hui l'_Eyder_, rivière de Danemarck.
Note 834: _Sinelhandi._ «Sinlendi.» J'ignore la position de ce lieu.
Note 835: _Navie._ Flotte.
Droit en ce temps, requist à l'empereur trèves de trois ans, Abulas un roy sarrasin. Premièrement furent accordées et octroiées, mais puis furent rappellées pour ce qu'elles ne tenoient nul proufit, et fu mandée bataille aux Sarrasins[836]. Et en ce temps, repairèrent de Constantinoble l'évesque Norbert et le conte Ricon, que l'empereur eut là envoiés en message. Si rapportèrent pais et aliances confirmées entre les François et les Grieus.
Note 836: Voyez plus loin, Chapitre XII. Abulas, suivant M. Reunaud, est le même que l'émir de Cordoue _Hakan_, surnommé _Aboulassy_, ou _le méchant_, à cause de ses crimes.
En ce meisme temps, avint que l'apostole Léon acoucha malade; et tandis comme il gisoit au lit, les Romains, qui pas ne l'aimoient, prisrent et saisirent, sans attendre justice né jugement, tout quanques ils disoient qui leur avoit esté tollu, champs, vignes, jardins et maisons que l'apostole avoit faites nouvelles. Mais, au commencement, leur deffendi ceste chose le roy Bernart, par Guinigise le duc des Vaulx de Spolite[837], et manda à l'empereur toutes ces choses par certains messages. [838]Quant ce vint vers la nouvelle saison, l'empereur commanda que les François orientels et aucuns de la gent de Sassoigne s'appareillassent contre les Sorabiens et les Esclavons, qui s'étoient fors traïs de sa subjection, et jà s'appareilloient contre luy. Mais leur effort fu tost et légièrement plaissié[839] et abatu. Les Gascons qui habitoient près des montagnes se rebellèrent aussi en ce temps contre l'empereur du tout en tout, selon la ligière manière qu'ils ont de nature. La raison pour quoi ils se retournèrent, si fu pour ce que l'empereur osta Seguin[840], le conte de la terre, pour son meffait et pour ses mauvaises meurs, et pour la diversité qui en luy estoit si grant et si cruelle que à paine la povoit-on souffrir. Mais ils furent si domptés et si batus par deux batailles tant seulement, qu'ils vindrent à merci et se repentirent de leur folie, mais trop tard.
Note 837: _Des Vaulx du Spolite._ De Spolète.
Note 838: _Vita Ludovici Pii.--XXVI_.
Note 839: _Plaissié._ Comprimé.--_Leur effort_, l'effort des Sorabiens.
Note 840: _Seguin._ «Sigwinus.» Etoit fils d'_Alori_ ou «Adeloricus,» et nos _chansons de geste_ ont également célébré sa félonie.