Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 26
[763]Après la fin de l'yver, l'empereur vist qu'il avoit temps et lieu de visiter aucunes parties de son royaume. Et pour ce meismement qu'il avoit toutes guerres affinées et estoit en paix demouré, il s'en ala ès parties d'Occident et avironna le royaume de France, selon le rivage de la mer de Bretaigne et de Normendie[764]. Quant le roy Loys le sceut, il luy manda et pria par un message qui avoit nom Adimaires, qui à luy vint en la cité de Rouen, qu'il daignast venir en Acquitaine et visiter le royaume qu'il luy avoit donné, et veoir son nouveau palais de Cassinoge[765]. L'empereur receut volentiers la prière de son fils, et moult le loua et mercia de ce qu'il luy avoit mandé; mais toutes voies ne luy octroia-il pas sa requeste, ains luy manda qu'il venist encontre luy à la cité de Tours. A luy vint, et le père le receut à grant joie. Au retourner en France le convoia jusques à Vernon, et de là s'en retourna en Acquitaine.
Note 763: _Vita Ludovici Pii.--XII_.
Note 764: Le latin dit seulement: «Coepit circuire loca sui regni mari contigua.»
Note 765: _Son nouveau palais de Cassinoge._ «Ad locum qui Cassinogilum vocatur venire.» Il est assez probable que notre traducteur aura lu: «Ad locumque Cassinogil novum castrum, veniret.»
[766]Ainsi passa l'yver. Zadon, le duc de Barcinone, vint jusques à arbonne par l'amonnestement d'un sien ami, si comme il comptoit; là fu pris et amené au roy, et le roy le renvoia tantost à son père[767].
Note 766: _Vita Ludovici Pii.--XIII_.
Note 767: _Ermoldus Nigellus_, dans son poëme historique sur Louis-le-Débonnaire, fait prendre Zado à la suite du siége du Barcelone.
En ce temps tint le roy parlement à Thoulouse. En ce point mourut Burgondion, le comte de Frédence[768]. Sa conté donna le roy à un autre qui avoit nom Liutaire. De ce furent les Gascons si courrouciés, et montèrent en si grant présumpcion qu'ils tuèrent assez des hommes à celluy conte Liutaire. Pour ce, furent semons en parlement. Premièrement refusèrent à y venir: à la par fin vindrent avant, à quelque paine. Et le roy les fist juger selon leurs fais. Si en furent les uns ars et les autres occis; car d'autelle mort avoient-ils fait les autres tous mourir. Si n'est nulle loi plus droiturière que faire mourir les homicides d'autelle manière de mort comme eulx mesmes occirent[769].
Note 768: _Fredence._ «Fedentiacus.» C'est _Fesenzac_.
Note 769: Cette dernière réflexion, qui réduit à leur mince et juste expression tous les arguments des adversaires de la peine de mort, est du moine de Saint-Denis.
IV.
ANNEES: 807/809.
_Coment le roy Loys entra en Espaigne à trois osts. Coment il prist Barcinone, et de la famine qui fu dedens la cité de Barcinone. Et coment son père luy envoya Pepin en secours. Et après, coment il entra de rechief en Espaigne et puis coment il asségia la cité de Tortouse._
En pou de temps après, eut le roy conseil à ses barons d'asségier la cite de Barcinone. Son ost devisa en trois parties. L'une en retint avec luy en un lieu qui avoit nom Tutelle[770]; la seconde livra à un sien prince nommé Rostaires[771], pour assiégier la cité d'Osque[772]; la tierce envoia après la seconde au siége, pour secours faire sé mestier feust. Mais ceulx de la cité, quant ils se virent asségiés, mandèrent secours au roy de Cordes, qui tantost s'appareilla pour eulx secourre. Et quant la tierce partie de l'ost le roy, qui aloient aider à ceulx qui tenoient le siège, furent venus jusques à la cité de Sarragoce, il leur fu dit qu'ils devoient encontrer les Sarrasins qui venoient au secours de la cité d'Osque[773]. De celle ompaignie estoient chevetains Hademaire, et Guillerque[774] qui avoit la première banière.
Note 770: Le latin porte: Dans le Roussillon, «unam Ruscellioni ipse permanens secum retinuit.»
Note 771: _Rostaires._ «Rostagnus.»
Note 772: _D'Osque._ Il ne s'agit pas ici d'_Huesca_, mais de Barcelone; et notre traducteur aura lu sans doute: «Alteri obsidionem _Oscæ_ injunxit,» au lieu de _urbis_ qu'il devoit y avoir.
Note 773: _D'Osque._ Ce mot est encore de trop, et notre traducteur a mal entendu toute cette phrase qui présente en effet quelque obscurité. C'est l'armée sarrasine envoyée au secours de Barcelone, qui, apprenant à Sarragosse que les Chrétiens alloient leur fermer la route de la ville assiégée, se rejettent sur les Asturies, puis reprennent le chemin de Cordoue. Alors, le corps d'armée de Guillaume, n'ayant plus à craindre les secours des Cordubiens, revient sous les murs de la ville assiégée.
M. Reinaud, qui a décrit le siége de Barcelone dans ses _Invasions des Sarrasins_ (f° 113 et suiv.), dit que les guerriers de l'émir de Cordoue «se portèrent contre les Chrétiens des Asturies qui les mirent en fuite.» Il est bien vrai que dans le texte donné par Duchesne on trouve: «In Asturias sese verterunt, clademque eis improvisè importaverunt, _sed multò graviorem reportaverunt_.» Toutefois ces derniers mots ne sont pas dans les trois manuscrits de la bibliothèque du Roi, comme l'a remarqué D. Bouquet, ni dans l'édition du même texte, publiée à la suite d'Aimoin en 1567. D'un autre côté, pour expliquer la prise de Zadon sous les murs de Narbonne, que notre chronique mentionne plus haut, on peut supposer qu'il avoit suivi l'armée de Cordoue dans son invasion des Asturies, et que de là il avoit eu l'imprudence de s'aventurer dans l'Aquitaine.
Note 774: _Hademaire et Guillerque._ «Erat autem ibi Willelmus, primus signifer, Hademarus et cum eis validum auxilium.» C'est le fameux Guillaume d'Orange, et sans doute Aimerl de Narbonne, que les poëtes lui donnent pour père.
Quant ils oïrent les nouvelles, ils tournèrent autre voie et alèrent sur une gent qui s'appelle Hasturiens, et leur firent moult de dommages et d'occisions, et puis alèrent tout droit aux autres[775] qui la cité avoient assise. Quant ils furent assemblés, ils contraindrent si fortement ceulx de dedens, qu'ils n'en laissoient nul né entrer né saillir. Si longuement les contraignirent en celle manière, qu'ils eurent dedens si très-grant famine, qu'ils arachoient les cuirs viels des portes et des huis; si les mettoient tremper en eaue, et puis les mangeoient pour viande. Et les autres qui mieulx aimoient à mourir que à languir en tel douleur, se laissoient cheoir des murs à terre. Aucuns y en avoit qui cuidoient que les François, par le fort yver qui approchoit, se deussent départir, mais ceulx de dehors qui bien pensoient que ceulx de dedens avoient telle espérance, firent apporter buches et ramées pour faire loges et maisons, ainsi comme pour demourer tout l'yver. Quant ceulx de dedens virent ce, ils chaïrent tantost en désespérance.
Note 775: _Aux autres._ C'est-à-dire: _porter secours aux autres_.
Lors eurent conseil les plus grans qu'ils vendroient aux Crestiens, et leur rendroient Hamur, leur prince, qui cousin estoit Zadon le seigneur de la ville, lequel Zadon à celluy l'avoit baillé en garde; par telle condicion que quant ils auroient celluy Hamur et la ville rendue, qu'ils s'en peussent aller sauves leurs vies. Ceulx de dehors qui bien savoient que la cité ne se povoit plus tenir, et qu'elle estoit au prendre ou au rendre, eurent conseil qu'ils manderoient au roy qu'il venist au siége, pour ce que à grant honneur luy seroit atourné sé si puissant et si noble cité estoit en sa présence prise. Le roy s'y accorda volentiers, et vint à tout son ost hastivement. Par six sepmaines fist la cité assaillir continuellement, et furent les Sarrasins si menés qu'ils ne se peurent plus tenir; ains rendirent au roy et leurs corps et la cité à sa volenté.
Quant ils eurent ainsi la cité rendue, le roy y envoia tantost bonnes gardes de par luy; dedens ne voult pas entrer devant ce qu'il eust ordonné coment il y peust mieulx entrer à la louenge nostre Seigneur, et coment il sacreroit ceste victoire au souverain vainqueur. Lendemain fist revestir le clergié, et les fist ens entrer à procession, en chantant hympnes et respons en la louenge nostre Seigneur; et commanda qu'ils alassent droit à une églyse de Sainte-Croix qui en la ville estoit[776]. Lors entra après les processions en rendant graces et louenges à nostre Seigneur.
Note 776: Je pense que notre traducteur a rendu exactement ici le sens de l'annaliste latin, et qu'il ne faut pas admettre l'explication du père Pagi, qui voit une anticipation dans le nom de _Sainte-Croix_ donne ici à un temple religieux de Barcelone. Il est assez naturel de supposer que le gouverneur musulman de Barcelone étant depuis long-temps tributaire du roi d'Aquitaine, l'une des premières conditions des rapports bienveillants entre les deux nations avoit été la tolérance d'une église chrétienne dans la ville.
Après ces choses se départit le roy de la cité, et retourna en Acquitaine pour yverner. Mais il laissa là le conte Bera[777], et luy laissa grant aide de la gent des Gothiens[778] pour la cité garder. Quant le père sceut[779] qu'il estoit là allé ostoier, il se doubta moult de luy pour le péril des Sarrasins; pour ce luy envoya Charles son frère[780], qui jà estoit alé jusques à Lyon. Mais quant le roy le sceut, il luy manda tantost qu'il ne se travaillast en avant pour ce que la cité estoit prise, et cil qui moult liés fu de ces nouvelles retourna à son père.
Note 777: _Bera._ Sans doute celui que les Chansons de geste nomment _Berard de Montdidier_. Ce _vassal_ (ou chevalier) picard pouvoit bien avoir suivi Louis en Aquitaine.
Note 778: _Gothiens._ Espagnols chrétiens.
Note 779: _Sceut._ Avant la prise de Barcelone.
Note 780: _Son frère._ Frère de Louis.
[781]Tandis comme le roy yvernoit en Acquitaine, le père luy manda qu'il venist à luy à parlement à Ais-la-Chapelle, à la Chandeleur. Le roy acomplit son commandement. Avec luy demoura une pièce de temps, et quant vint vers le karesme, il prist congié au père, et retourna en Acquitaine.
Note 781: _Vita Ludovici Pii.--XIV_.
Quant l'esté fu repairé, le roy esmut ses osts de rechief, et entra en Espaigne. Par la cité de Barcinone trespassa, et vint jusques à une autre qui a nom Tarascon[782]. Les Sarrasins qu'il y trouva prist, et aucuns s'en fouirent; tous les chastiaux et les forteresces dégastèrent ses gens jusques à la cité de Tortouse. En lieu qui avoit nom Columbe[783] départit son ost en deux parties; la plus grant partie retint avec luy, et les mena contre Tortouse. Ysambar, Hademaire, Beire et Borel fist chevetains de l'autre partie, et leur commanda qu'ils alassent au-dessus d'un fleuve qui est nommé Yberus; et quant ils aroient trouvé le passage, qu'ils courussent sus hardiement à leurs ennemis qu'ils trouveroient despourveus. Le roy se départit d'eulx, et conduit son ost droit à Tortouse. Ceulx chevauchièrent si longuement, selon le fleuve d'Yberus, qu'ils trouvèrent le passage. Oultre passèrent, et un autre fleuve après qui avoit nom Tingue[784]. Six jours chevauchièrent ainsi par nuit si tost comme ils povoient, et par jour se tapissoient en valées et en forests. Et quant ils furent ainsi passés bien avant sans dommage, ils s'espandirent par la terre de leurs ennemis, et dévastèrent tout, et alèrent jusqu'à une belle grand cité qui avoit nom Ville-Rouge[785]. Moult y firent grans gains et grans proies; car ils trouvèrent les Sarrasins despourveus qui pas ne se gardoient de celle adventure; et ceulx qui eschapèrent s'espandirent par le païs et esmeurent toute la contrée. Lors assemblèrent Sarrasins et Mores en grant multitude, et leur vindrent à l'encontre à l'entrée d'une valée qui est appelée Val d'Ilbane[786]. Celle valée si est faite en telle disposition, qu'elle est parfonde ès-plaines, et de toutes pars environnée de haultes montaignes; et s'ils ne l'eussent eschevée[787], par la volenté nostre Seigneur, ils eussent esté pris ou craventés de pierres, sans grans travaulx de leurs ennemis. Et endementiers que les Sarrasins se garnissoient lèz le païs, les nostres trouvèrent une autre voie qui estoit plus haulte et plus plaine. Et quant les Sarrasins et les Mores virent ce, ils cuidèrent qu'ils ne le féissent mie tant seulement pour eulx garder et eschever le péril, ains cuidèrent qu'ils le féissent plus pour la paour qu'ils eussent d'eulx. Lors les commencièrent à enchacier par derrière; et les nostres laissièrent la roie devant eulx[788] quant ils les apperceurent, et tournèrent les faces devers leurs ennemis; hardiement et vertueusement leur contrestèrent, et firent tant, à l'aide de nostre Seigneur, qu'ils firent tourner leurs ennemis en fuite, puis revindrent à leur proie, et estoient tant joyeux, qu'ils vindrent au roy, à très-petite perte de leur gent, au vingtième jour qu'ils s'estoient partis de luy; et le roy, qui moult fu lié de leur venue, retourna en Acquitaine quant il eut gasté la terre des Sarrasins.
Note 782: _Tarascon._ C'est _Tarragone_ qu'il falloit. «Tarraconam.»
Note 783: _Columbe._ « Sanctæ Columbæ.»
Note 784: Il falloit, comme l'auteur latin, dire qu'ils passèrent d'abord la Ciuga, puis l'Yberus ou l'Ebre. La _Ciuga_, qui prend sa source dans les Pyrénées, se jette dans la _Segre_, à Mequinença, un peu au-dessus de l'Ebre.
Note 785: _Ville-Rouge._ Aujourd'hui _Villa-Rubia_, sur le Tage, à deux lieues d'Ocagna. Les nombreuses foires et les importants priviléges dont elle se glorifie attestent encore aujourd'hui son ancienne splendeur. L'annaliste latin dit: _Villam corum maximam_.
Note 786: _Val d'Ilbane._ Latinè: _Vallis-Ibana_. Ce doit être le lieu que nomme Ausone dans l'une de ses epigrammes:
_Valiebanæ_ res nota, et vix credenda poetis.....
Note 787: _Eschevée._ Esquivée.
Note 788: _Devant._ C'est-à-dire: derrière. «Retro.» Toutefois le mot du traducteur sembleroit mieux convenir ici.
V.
ANNEES: 810/812.
_Coment de rechief il envoya son ost sur la cité de Barcinone et de Tortouse, et coment ils firent nefs pour passer le fleuve d'Yberis, et coment ils furent aperceus. Et puis de leur victoire contre Abaidon le roy de Tortouse. Après coment le roy meisme vint à prendre la cité; et puis comme ils asségièrent la cité d'Osque et gastèrent tout le païs._
[789]Un pou de temps après, s'appareilla de rechief pour ostoier en Espaigne; mais le père li manda qu'il n'y alast pas par soy. En ce temps faisoit faire nefs et galies en tous les grans fleuves qui chéoient en la mer, encontre les assaulx des Normans. Et pour ce manda-il à son fils qu'il en féist aussi faire en sa terre sur le fleuve de Gironde et sur le Roosne. Le roy Loys ne vint pas en Espaigne pour ce que le père luy avoit deffendu, et le père luy envoya un sien prince qui Ingobert estoit nommé, qui représentast la personne du fils et conduisist les osts pour le fils et pour le père.
Note 789: _Vita Ludovici Pii._--XV.
Ainsi demoura le roy en Acquitaine, pour garnir les fleuves de nefs et de galies; et son ost erra tant qu'il vint à Barcinone. Là, prindrent conseil les chevetains, coment ils pourroient surprendre leurs ennemis. Si s'accordèrent à ce qu'ils feroient petites nefs; et puis partiroient chascune en quatre parties, telles que chascune peust estre portée jusques au fleuve, à deux chevaux ou à deux mules, et puis feussent jointes ensembles à bendes et à clous, et puis estoupées d'estoupes, de craie, de cire et de pois.
Quant ils se furent tous à ce accordés, Ingobert prist grant partie de l'ost et s'en ala vers Tortouse. Ademaire et Bera, et les autres qui pour ceste besoigne avoient esté esleus chevauchièrent par trois jours. Si n'avoient couverture fors du ciel, car ils n'avoient né tentes né paveillons, et ne faisoient feu, sé petit non, pour qu'ils ne feussent apperçeus par la fumée; le jour se reposoient ès bois, et par nuit erroient tout comme ils povoient. Au quart jour firent joindre les membres de leurs nefs ensemble, et les garnirent d'estoupes et de pois. Dedens entrèrent, et passèrent en telle manière le fleuve d'Yberus, et les chevaux firent noer[790] tout oultre. Ce fait leur donna bon commencement; et pour ce, peussent avoir accomplie une grant partie de leur volenté s'ils n'eussent esté apperçeus. Car en ce point que les nostres estoient ainsi au dessus du fleuve d'Yberus, entour trois journées, Abaidons, le duc de Tortouse, gardoit les rivages du fleuve, que les autres ne passassent oultre. Si avint que un More entra au fleuve pour se baigner, et vit fiente de chevaux qui avec l'eaue descendoit; il la prist et la mist à son nez, et sentit bien que c'estoit. Lors commença à crier: «Esgardez, esgardez, seigneurs compaignons! mestier vous est que vous vous gardez; car ceste fiente n'est pas d'asne, né de mule né de beste qui ait acoustumé à paistre en herbages, ains est de cheval si comme il appert par l'odeur de la fiente: et pour ce je vous prie et loe que vous vous gardez sagement; car, si comme il me semble, nos ennemis nous espient au dessus de ce fleuve.»
Note 790: _Noer._ Nager.
Tout maintenant, deux de leurs compaignons envoièrent à cheval pour savoir se ce estoit voir ou non; et ceulx qui bien apperceurent les nostres retornèrent maintenant et nuncièrent à leur duc Abaidons ce qu'ils avoient trouvé. Lors eurent si grant paour, qu'ils s'en fuirent maintenant tous, et laissèrent leurs hesberges, et quanqu'ils avoient dedens. Et les nostres qui passés furent descendirent selon le fleuve jusques à leurs paveillons, et quanqu'ils trouvèrent ens, ravirent; et hébergèrent celle nuit dedens. L'endemain vint encontre eulx à bataille Abaidons, le duc de Tortouse, à grant compaignie de Mores et de Sarrasins, qu'il eut assemblé de toutes pars. Et combien que les nostres féussent mains[791] que ceulx n'estoient, si se combatirent si fort, qu'ils les firent tourner en fuie; et si ne finèrent d'enchacier et d'occire jusqu'à tant qu'il fust nuit, que les estoiles apparurent au ciel. Après ceste victoire retournèrent à leurs compaignons; longuement sistrent devant la cité, et puis retournèrent à leur païs quant ils eurent le païs destruit et gasté.
Note 791: _Mains._ Moins.
[792]L'année après, le roy rassembla ses osts, et ala luy-meisme asségier Tortouse. Avec luy eut Haribert, Luitart, et Ysembert, et grant aide de la gent de France. Ses engins fist lancier aux murs et aux tours de la cité, et tant en craventa que ceulx dedens qui assez perdoient de leurs gens aux assaulx se désespérèrent et luy rendirent les clefs de la cité, qu'il envoya depuis à Charlemaines, son père. Moult furent espouventés les Sarrasins et les Mores de celle contrée, et doubtoient moult qu'ils ne perdissent leurs forteresses par autre adventure. Mais le roy retourna en Acquitaine quarante jours après ce que le siège fu commencié.
Note 792: _Vita Ludovici Pii.--XVI_.
[793]L'année après rassembla le roy son ost pour asségier la cité d'Osque. A celle fois fu livrée au conte Haribert, que son père lui avoit envoyé. La vindrent sa gent, et asségièrent la ville. Tous ceulx qu'ils encontroient prenoient vifs ou chaçoient en fuie. Mais tandis comme ils furent en ce siège, leur advint un meschief pour ce qu'ils ne se tenoient pas si sagement comme mestier leur feust. Car aucuns des hardis bataillons de l'ost venoient trop près des murs pour hordoier à ceulx de dedens, et de si près ils parloient à eulx et les laidengeoient[794], et leur lançoient javelos et sagettes; et ceulx de dedens qui bien virent qu'ils s'estoient trop éloingnés de l'ost, et qu'ils aroient à tart secours, eurent moult grant despit de ce qu'ils les laidengeoient; et pour ce meismement qu'ils estoient si pou de gens, les portes ouvrirent et vindrent assembler à eulx, et ceulx les receurent hardiement. Si en eut assez d'occis d'une partie et d'autre. A la parfin se retrairent ceulx de la cité, et les autres retournèrent à l'ost. Longuement tindrent le siège devant la cité, et moult y firent de dommages; et quant ils eurent le païs gasté et leurs ennemis grevés, quanqu'ils peurent, il leur convint retourner pour le fort yver qui approchoit. En Acquitaine vindrent au roy, qui en ce temps se déduisoit en gibiers et en chaces, si estoit jà la saison vers la fin de septembre. Grant joie eut le roy de la venue de sa gent. Tout cel yver demoura en sa terre sans ostoier.
Note 793: _Vita Ludovici Pii.--XVII_.
Note 794: _Ladengeoient._ Injurioient.
VI.
ANNEE: 812
_Coment le roy ala contre les Gascons, en leur terre entra, et les contraint de venir à merci. De l'agait qu'ils bastirent au retour. Et coment il refourma l'us de chanter et de lire en son royaume. Des églyses qu'il restora; et puis de la paix où son royaume estoit; et puis de la mort de ses frères._
[795]Au nouvel temps tint le roy parlement de ses barons. Quant ils se furent assemblés, il leur compta nouvelles qu'il avoit oïes, que une partie de Gascons qui à luy estoient obéissans et en sa subjection, s'appareilloient d'eulx rebeller contre luy; et que par estouvoir[796] convenoit que l'en y envoyast, pour eulx abatre et chastier. Et les barons s'accordèrent à la volenté le roy, et distrent que ceste besoigne ne devoit estre entrelaissiée qu'ils ne feussent abatus de leur présumpcion. Son ost appareilla et y vint. Et quant il vint à une ville qui a nom Aix[797], il manda à ceulx qui contre luy se rebelloient qu'ils venissent à luy. Ceulx refusèrent à venir, et le roy entra en leur terre et mist tout à destruction.
Note 795: _Vita Ludovici Pii.--XVIII_.
Note 796: _Par estouvoir._ Par force.
Note 797: _Aix. Aquis villam._ C'est _Acqs_ ou _Dax_.
A la parfin quant il eut tout gasté et mis à destruction quanques à eulx appartenoit, ils vindrent à merci. Et jasoit ce qu'ils eussent aussi comme tout perdu, si furent tous liés quant il leur voult pardonner leurs vies. Et tout oultre passa le roy parmi les mous de Pirenne, et vint jusques à Pampelune Là, demoura un pou de temps, et ordonna des choses au commun proufit du païs, puis se mist au retour par celle meisme voie où il estoit alé; mais les Gascons, qui par nature sont pou estables et pou loyaux, firent embuschement ès destrois des montaignes pour les assaillir. Grans dommages peussent avoir fait, et meismement en tels trespas où force de chevalerie n'a mestier, sé sa pourvéance n'eust eschivée leur malice. Car l'un qui premier venoit fu pendu et pris. Et ainsi furent prises les femmes et les enfans de tous les autres, et tenues jusques à tant que tout l'ost eut tous les périls passés, et quant ils furent en lieux que les Gascons ne les povoient de rien grever.