Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 25

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Plusieurs femmes eut l'empereur Charlemaines: en elles engendra grant lignée de fils et de filles. La première de ses femmes eut nom Hildegarde, noble dame fu de la lignée de Sassoigne. Deux hoirs masles conçut ensemble la première fois[720], desquels l'un commença près d'aussi tost à mourir comme à naistre. L'autre qui, par la volonté Nostre-Seigneur, nasquit plein de vie et bien fourmé; baptisé fu, et par nom appellé Loys, en l'an de l'Incarnation sept cens et soixante dix et huit. Et pour ce qu'il fu né en Acquitaine, le père lui octroia dès lors le royaume, sé Dieu lui donnoit vie, et voult qu'il en fust sire clamé.

Note 720: _Vita Ludovici Pii imperatoris, Caroli magni filii_. --_III_. A compter d'ici, le moine de Saint-Denis traduit la vie anonyme de Louis-le-Débonnaire, publiée par un de ses contemporains, peu de temps après la mort de l'empereur (voyez la _Dissertation_). L'original de cette vie a été inséré dans le 6° vol. des _Historiens de France_, page 80 et suivantes.

Bien savoit l'empereur, qui tant estoit sage, que un royaume est ainsi comme le corps d'un homme, qui souvent est heurté et débouté de diverses et grans maladies, et tost mourroit aucunes fois s'il n'estoit secouru par le conseil de phisique; et tout ainsi est-il du corps d'un royaume ou d'un empire, qui tost gaste et destruit par discordes et par guerres, sé il n'estoit secouru et gouverné par le conseil des sages hommes. Pour ce voult-il ordonner et establir contes et autres menistres par tout le royaume d'Acquitaine de la gent de France[721], qui feussent si sages et si puissans, que nul ne peust à eulx contrester par malice né par force, et qu'ils eussent la cure des cités et du païs.

Note 721: _De la gent de France._ Cette observation est précieuse; elle nous permet de supposer que les comtes et les _vassaux_, nommés par Charlemagne, n'étoient pas originaires des provinces aquitaniques. «Ordinavit comites, abbatesque, nec non alios plurimos quos _vassos_ vulgò vocant, ex gente Francorum.» Quelle est cette langue vulgaire, de laquelle, au temps de Louis-le-Débonnaire, faisoit partie le mot vassos ou _vassaux?_ Auparavant, dans le chap. II, le même auteur exprime l'_aspérité des côtes_ dans les Pyrénées, par les mots: _asperitate cautium_.

En la cité de Bourges establit premièrement le comte Imbert[722]; en la cité de Poitiers, Albouin[723]; en Pierregort, Wibode; en Auvergne, Ytier; en Vallage[724], Oulle; en Toulousain, Corsone[725]; en Bourdelois, Seguin; en Albigois, Haimon; en Limosin, Rogier.

Note 722: _Imbert._ Le latin porte: «Primo Humbertum, paulo post Sturbium præfecit comitem.» A propos de _Sturbium_, je remarquerai que l'un des vassaux les plus ordinairement cités dans les Chansons de geste des _Lorrains_, de _Roncevaux_, etc., est _Estormis de Boorges_, qui sans doute est le méme que _Sturbium_, ou plutôt _Sturminium_, comme on le voit écrit dans l'édition d'Aimoin, de 1567, page 524.

Note 723: _Albouin._ Latinè: _Abbonem_. Chansons de geste: _Aubouins_.

Note 724: _Vallage._ M. Guerard pense qu'il faut entendre par _Vallagia_, la Vallée, petit pays de l'Anjou (voyez la liste des provinces et pays de France, dans l'_Annuaire de la société de l'Histoire de France_, 1836, page 143).

Note 725: _Corsone._ Peut-être le même que le héros de roman _Orson_. Seguin de Bordeaux, Haimes et _Roard_ (latinè _Rothgarium_), sont également célèbres dans d'autres chansons.

[726]Et quant l'empereur eut ainsi ordonné au royaume d'Acquitaine, il trespassa le fleuve de Loire et repaira à Paris. Pou de temps trespassa puis qu'il lui prist volenté d'aller en Rome, pour visiter les apostres, et pour recommander soy et son fils en leur garde. Et ainsi comme il le proposa, ainsi le fist. L'enfant fist porter ainsi comme en un berceuil; car il n'estoit encore pas d'aage né de force qu'il peust souffrir le chevauchier, né le travail de si longue voie. Et quant il vint, il fu moult honnourablement reçu du clergié et du peuple. Là, fu l'enfant enoing et couronna à roy par la main l'apostole Adrien.

Note 726: _Vita Ludovici Pii.--IV_.

Quant le père eut là de mouré une pièce, il retourna en France en prospérité, luy et tous ses osts. Le roy Loys, son fils, envoia en Acquitaine, et luy livra tout le royaume. Un noble prince qui avoit nom Arnoul et mains autres menistres luy livra pour luy garder et conduire. Jusques à Orléans l'emportèrent en un berceuil; et là meisme, avant qu'il entrast au royaume d'Acquitaine, luy appareillèrent armes et chevauchée telle comme il afféroit à son aage. En sa terre fu reçu des barons si comme il dut. Quatre ans y demoura sans guères yssir du païs; mais son père qui maintenoit les guerres et les assauts continuels contre la gent de Saissoigne, si comme l'histoire l'a plainement devisé en ses fais, se doubta moult de luy, et eut paour que le peuple d'Acquitaine ne montast en aucune présumpcion contre l'enfant, pour ce qu'il estoit si loin de luy; si se doubtoit encore plus que l'enfant n'accoutumast mauvaises meurs et mauvaises enfances de la manière de la gent du païs[727]: car quant tel aage est nourri en mauvaises tèches[728], il ne les désaprent pas légièrement. Pour ce luy manda qu'il vinst à luy. L'enfant qui estoit grant et bien chevauchant, ordonna son royaume au conseil de Arnoul, son maistre, et laissa ès provinces et ès marches contes et ballifs, pour la terre gouverner et deffendre, se mestier en feust[729].

Note 727: «Cavens ne..... _peregrinorum_ aliquid disecret morum.»

Note 728: _Teches._ Habitudes; d'où nous avons gardé _entiché_.

Note 729: L'auteur latin, sans parler d'Arnoul, de comtes ni de baillis, dit simplement: «Relictis tantùm marchionibus qui fines regni tuentes, omnes, si fortè ingruerent, hostium arcerent incursus.» On voit que d'abord les marquis étoient essentiellement des chefs préposés à la défense des _marches_ ou _limites_. Il y a loin d'eux aux marquis des temps modernes; mais aussi combien avons-nous de comtes qui aient des _comtés_, de ducs qui aient des _duchés_, de barons qui aient des _baronnies?_ et nous sourions des enfants qui jouent à la poupée!

A grans gens meust et vint à son père là où il le manda[730], en habit de Gascon estoit atourné, si comme le père luy avoit mandé, luy et les autres nobles hommes de son aage qui avec luy chevauchoient par compaignie. Si avoit vestu ainsi comme une cloche roonde[731], et les manches de la chemise longues et pendans. Les esperons laciés sur les chauces[732] et un javelot en sa main. Avec le père demoura une pièce de temps, et avec luy alla jusques à Heresbourc.

Note 730: _Où il le manda._ A Paderborn. «Ad Patrisbrunam.» Ce dernier mot n'a pas été compris par le moine de Saint-Denis, qui va plaisamment le traduire par: _si comme le père lui avoit mandé_.

Note 731: _Comme une cloche roonde._ C'est à peu près ce que nos paysannes portent encore et nomment _thérèse_, sans doute du nom de l'Espagnole sainte Thérèse. Le texte latin dit _amiculo rotondo_, cape ronde, et Catel a remarqué avec raison, à propos de ce passage: «que dans Paris, encore aujourd'hui(1633), on appelle une cloche, les chapes que les Parisiennes portent, qui couvrent la tête et ne passent point la ceinture.» (Histoire du Languedoc, liv. 1.)

Note 732: Tout cela est librement rendu. Il falloit: «Si avoit une cloche roonde, les manches de la tunique (ou _camisia_) amples, le vestement des jambes large, les éperons fixés à la chaussure, etc.»

Quant l'esté fu auques trespassé et ce vint le temps de septembre, il rinst congié au père et retourna pour yverner en Acquitaine.

[733]En ce temps advint que un Gascon qui avoit nom Adereliques[734] prist Corson de Thoulouse, si ne peut eschapper de ses mains jusques à temps qu'il se feust alié à luy par serrement contre le roy. Le roy qui ce sceut assembla parlement par le conseil des barons pour prendre vengeance de ce fait. Cil Adereliques semont[735], mais il ne voult avant venir, pour ce qu'il se sentoit meffait, jusques à tant que le roy luy eut livré ostage de seureté.

Note 733: _Via Ludovici Pii_.--V.

Note 734: _Adereliques._ Le latin porte: _Adelericus_. C'est évidemment le même nom que _Alori_, l'un des traîtres les plus fameux de la race de Ganelon, dans les anciennes _Chansons de geste_. C'était le fils de _Loup_, ou plutôt de Ganelon lui-même. _Chorson_ doit être l'_Orson_ des mêmes épopées.

Note 735: _Semont._ Le roi _manda_ cet Adereliques; le latin ajoute: In loco Septimaniæ cujus vocabulum est _mors Gothorum_. C'est peut-être Morganz, aujourd'hui village du département des Landes, tout proche de Saint-Sever.

Au parlement vint toutes voies, mais l'en ne lui osa mal faire sur l'asseurement le roy, et meismement pour le péril des ostages qu'il tenoit par devers luy. Ainsi luy fist-on donner dons au départir.

Les ostages du roy rendit et les siens receut; si se départit de court en telle manière à cette fois. Au temps d'esté qui après vint, mut le roy pour aler à son père, qui mandé l'avoit, à simple chevauchée et sans grant compaignie. Avec luy demoura tout l'iver et tout l'esté. Là fut amené cil Adereliques en la présence des deux roys, et fu mis à raison[736] du cas dont il estoit acusé. Et pour ce qu'il ne s'en put purgier, il fu envoyé en essil, sans aucun rappel.

Note 736: _Mis à raison._ Interrogé.

Et cil Corson fu osté de la duchié pour ce qu'il s'estoit consentu à la volenté de l'autre. En son lieu fu mis un autre qui avoit nom Guillaume. (Si n'estoient pas, au temps de lors, ces duchiés par héritage, ains estoient ainsi comme ballifs que l'on mettoit et ostoit à temps[737].) Cil Guillaume trouva les Gascons moult fiers et moult orgueilleux au commencement, comme gens qui par nature sont légiers et muables, meismement pour le Gascon Adereliques que le roy eut envoyé en essil: mais il fist tant en pou de temps et par sens et par armes qu'il les fist tenir tout en paix; et abatit si leur orgueil qu'ils n'osèrent rien emprendre contre lui[738].

Note 737: Cette parenthèse est une réflexion du traducteur.

Note 738: Voici encore l'un de nos héros de roman, le célèbre Guillaume, surnommé tour à tour _d'Orenge_, _d'Acquitaine_, _de Gelloue_, _Fiere-Brace_ et au _Court Nez_. Ainsi l'histoire vient-elle en aide à nos anciennes poésies beaucoup plus nettement qu'on ne l'a cru jusqu'à présent. Guillaume est surtout représenté par nos poëtes comme le soutien du trône chancelant de Louis-le-Débonnaire. Il faut entendre ici le _trône d'Aquitaine_ que Louis occupa effectivement plus de vingt ans avant la mort de son père.

II.

ANNEES: 790/796.

_Des messages de divers princes sarrasins et du parlement que le roy tint à Thoulouse: et coment son père le fist chevalier et le mena ostoier avec luy sur les Wandres. Après, coment il ala aidier Pepin son frère en Lombardie. De la conspiration de Lothaire contre son père, et puis coment le roy Loys quitta au pays d'Acquitaine le treu de blé que ceulx du pays luy devoient._

En celle année meisme tint le roy général parlement en la cite de Thoulouse. Là vindrent les messages Abutaire un roy sarrasin, et mains autres messages d'autres princes sarrasins qui au royaume d'Acquitaine marchissoient. Divers dons apportoient et requeroient pais et aliances, selon sa volenté. Si les receut le roy et puis les congéa.

[739]En l'an qui après vint, mut le roy pour aler encontre son père, en un lieu qui a voit nom Ingeelham. D'ilec ala avec luy à Renebourg[740]. Lors commanda le père qu'il retournast, jusques à tant qu'il feust revenu de celle besoigne, et demourast, tandis, avec sa marrastre, la royne Fastarde. Avec luy[741] demoura tout cel yver. Et avant que l'empereur fust retourné, luy et ses osts qu'il eut menés sur les Wandres[742], il manda à son fils qu'il s'en alast au royaume d'Acquitaine, et qu'il appareillast si grant ost comme il pourroit et alast aider à Pepin, son frère, en Italie. Si comme son père le commanda le fist. Ses osts appareilla et ordonna de son royaume si comme il dut. Les mons[743] trespassa et entra en Lombardie. La Nativité célébra en la cité de Ravenne.

Note 739: _Vita Ludovici Pii.--VI_.

Note 740: _Renebourg_ ou _Renesburg_. C'est Ratisbonne. Il y a immédiatement après une phrase et le commencement d'une autre, dont la traduction manque dans tous les manuscrits de la Chronique de Saint-Denis, et que peut-être le traducteur aura réellement omis de rendre. Les voici: _Ibiquè ense, jam appellens adolescentiæ tempora, accinctus est, ac deindè patrem in Avares exercitum ducentem usque ad Chaneberg comitatus, jussus est reverti, et usque ad reversionem,_ etc.

Note 741: _Luy._ Elle.

Note 742: _Wandres_ ou _Avares_.

Note 743: _Les mons._ «Per montis Cinisii..... anfractus.» _Les monts Cenis._

Quant il fu venu à son frère, ils assemblèrent leurs osts et entrèrent en la province de Bonivent; un chastel prirent et dégastèrent le païs; vers le nouveau temps, se mistrent au retour pour venir au père; mais en ce qu'ils retournoient, leur furent comptées telles nouvelles dont ils furent dolens. Car il leur fut dit que leur frère Pepin s'estoit allié à plusieurs nobles princes contre son père et jà estoient retenus et atains du fait. Tant errèrent toutes-voies qu'ils vindrent en Bavière où leur père estoit en un lieu qui est appelé Salz. A grant joie les receut. Toute celle saison demoura le roy Loys avec son père qui moult estoit en grant cure de luy, et moult se doubtoit qu'il ne feust pas bien pleinement introduit et enseignié en bonnes meurs, et qu'il ne feust corrompu par aucunes mauvaises accoustumances[744].

Note 744: _Aucunes mauvaises accoustumances._ «Aut externa inhærescentia in aliquo deshonestarent.»

Quant le printemps fu revenu, il prist congié de retourner en son royaume: mais tant[745] aprist de luy, avant qu'il s'en départist, que nul prince ne peut estre sé povre non et souffreteux qui pense seulement de ses propres choses et met en non chaloir les choses communes. Et, pour ce, voult le père mettre conseil en ceste chose au royaume d'Acquitaine. Mais moult se doubtoit que les barons du païs ne conceussent haine et mauvaise volenté contre son fils, sé il leur soustraioit par sens ce qui leur avoit esté souffert et octroié par folie. Pour ce voult-il que ceste besoigne feust faite comme de par luy. Ses propres messages envoia là, pour ce faire, Willebert qui puis fu arcevesque de Rouen, et le conte Richart pourvéeur et ordonneur de ses villes; et leur commanda que les villes qui jusques au jour de lors avoient servi aux us du palais fussent rendues et establies aux communs us du païs et du peuple. Ainsi fu fait[746].

Note 745: _Tant._ Le sens de ce mot se rapproche de _ainsi ou telle chose_.

Note 746: Tout ce passage de l'historien du Débonnaire est obscurément rendu. Charlemagne voyoit avec peine que les grands du royaume d'Aquitaine eussent obtenu de la foiblesse de son fils des concessions de terres trop considérables, et il y remédia. «Interrogatus est ab eo cur rex cùm foret, tantæ tenuitatis esset in re familiari ut nec benedictionem quidem, isi ex postulato, sibi offerre posset; didicitque ab illo quia privatis studens quisque Primorum, negligens autem publicorum, perversa vice, dum publica vertuntur in privata, nomine tenus dominus factus sit omnium penè indignus. Volens autem huic obviare necessitati... misit illi missos suos Willibertum... et Richardum comitem, villarum suarum provisorem, præcipiens ut villæ quæ catenus usui servierant regio, obsequio restituerentur publico. Quod et factum est.»

Notre traducteur semble voir ici une distinction du domaine public et du domaine royal: je pense qu'il se trompe. L'historien a voulu seulement exprimer _élégamment_ la même chose de deux manières. _Usus regius_, et _obsequium publicum_.

[747]Et tantost comme le roy eut receu les messages son père, il monstra bien le sens et la miséricorde qui estoit en luy de nature. Le sens, en ce qu'il ordonna comment il yverneroit chascun yver en quatre lieux de son royaume[748]; en telle manière que chascun de ces lieux le recevroit à son tour; et seroit si garni quant il y devroit venir, que la garnison suffiroit aux despens du palais jusques à l'autre saison. Sa miséricorde monstra, en ce qu'il commanda que les villes et le peuple ne rendissent plus aux princes et aux chevaliers aucunes rentes de blés qu'ils leur avoient paiés jusques au temps de lors[749]. Et jà soit ce que les princes luy en portassent grief, il regarda, selon sapience, la povreté de ceux qui ces rentes paioient et la cruaulté de ceulx qui les recevoient, et puis la perdition des uns et des autres. Et mieux aima donner aux siens du sien propre, que ce qu'ils feussent en péril des ames, et que le peuple en feust grevé. Et en ce meisme temps quitta-il aussi treus de blés et de vins que l'on paioit, chascun an, en la terre d'Albijois dont le païs estoit moult grevé. Avec luy estoit lors un loyal homme et sage que son père luy avoit renvoie, Meginaires avoit nom. Sage estoit du proufit temporel et de l'onnesté du palais qui y appartenoit[750]. Et tant plurent au père ces choses quant il en oï parler, qu'il s'esjoïssoit forment des fais et des beaux commencemens de son fils. A l'exemple de luy, laissa-il en aucuns lieux de France, en ce temps, rentes de blés que le peuple devoit aux chevaliers.

Note 747: _Vita Ludovici Pii.--VII_.

Note 748: L'auteur latin nomme ces lieux: _Theoduadum palatium, Cassinogilum, Andiacum_ et _Evrogilum_. C'est _Doué_, en Anjou, aujourd'hui petite ville du département de Maine-et-Loire. --Chasseneuil_, dans l'Agenois.--Angeac-Champagne, dans l'Angoumois. --Et Ebreuil, sur la Sioule, en Auvergne.

Note 749: «Inhibuit à plebeiis ulterius annonas militares quos vulgò _foderum_ vocant dari.» _Foderum_ est la même chose que le _fuerr_ ou fourrage; ce qui forme la _litière_ des chevaux.

Note 750: «Gnarumque utilitatis et honestatis regiæ.»

III.

ANNEES: 798/804.

_Des messages aux Sarrasins, et coment le roy Loys espousa femme, et coment il ferma chasteaux et cités. Coment il prist plusieurs cités en Espaigne. Coment il suivit son père en Sassoigne. Coment l'empereur visita Bretaigne et Normandie. Coment le roy Loys fist jugement des Gascons selon leurs fais._

[751]En pou de temps après, s'en alla le roy en la cité de Thoulouse: là, tint général parlement de ses barons. Les messages Alphonse le roy de Galice, qui pour paix et pour alliance estoient venus à grans présens, receut et congéa. Et les messages Bahaluc, un prince sarrasin[752], qui pour autel besoing estoient à luy venus, reçeut et congéa. Et par la volenté de son père espousa une noble dame, fille le conte Ingram, qui Hildegarde[753] avoit nom.

Note 751: _Vita Ludovici Pii_.--VIII.

Note 752: _Un prince sarrasin._ Il étoit des environs d'Huesca, comme nous l'apprend M. Reinaud (_Invasions des Sarrasins_, page 110), et comme le fait naturellement supposer le texte latin: «Qui locis montuosis Aquitaniæ proximis principabatur.»

Note 753: _Hildegrde._ Le latin porte: _Hermengardem_.

Après ces choses, mist bonnes gardes par toutes les contrées et marches d'Acquitaine. La cité d'Aussonne[754], le Chastel de Cardone, de Casteserte, et mains autres chastiaulx qui pour le temps avoient été gastés et déserts, fist refremer et habiter, et y mist bonnes garnisons; puis les livra en la garde le conte Borel.

Note 754: _Aussonne._ Le latin porte _Ausona;_ ce doit être _Ozon_ ou _Ossun_, en Gascogne, aujourd'hui village du département des Hautes-Pyrénées, près de Tarbes.--_Cardone_, dans le territoire d'_Ossun.--Casteserte_, aujourd'hui _Castel-Sagrat_, près de Valence.

[755]Vers la nouvelle saison, le père, qui contre les Saisnes s'appareilloit, luy manda qu'il venist à luy à tant de gens comme il pourroit. Tantost s'appareilla et vint à luy à Ais-la-Chapelle. Ensemble tindrent parlement en un castel qui siet sur le Rin, si est appelle Fremersheim. Après entrèrent en Sassoigne et ostoièrent jusques vers la feste saint Martin. Au repairer de cet ost, s'en retourna Loys au royaume d'Acquitaine. Si estoit jà trespassé grant partie de l'yver.

Note 755: _Vita Ludovici Pii_.--_IX_.

[756]Quand ce vint au nouvel temps, le père luy manda qu'il s'appareillast pour mouvoir avecques luy en Italie. Mais assez tost après eut autre conseil et luy manda qu'il ne se meust. En Italie vint le roy Charlemaines sans luy, et avant qu'il retournast de celle voie le firent les Romains empereur de la cité de Rome, si comme l'istoire devise en ses fais. Mais endementiers que ce advint, ala son fils en la cité de Thoulouse; son ost appareilla et vint en Espaigne.

Note 756: _Vita Ludovici Pii.--X_.

Et quant il approucha de la cité de Barcinone, Zadon, le duc de la ville, qui jà estoit à luy subgiet, luy vint au devant, mais il ne luy livra pas la cité. Le roy passa oultre jusques à une cité qui a nom Hilerde[757], et par force la prist et puis la craventa. Chastiaulx et forteresces prist, gasta et ardit; puis passa tout oultre, jusques à une cité qui a nom Osque[758]. Les champs qui estoient plains de blés soièrent[759] et gastèrent; tout ce qu'ils trouvèrent dehors les murs de la cité mistrent en feu et à destruction. Et quant l'yver approcha, le roy et son ost retourna en son païs.

Note 757: _Hilerde._ C'est _Lerida_.

Note 758: _Osque._ Huesca.

Note 759: _Soièrent._ Coupèrent, ou comme on dit encore en Champagne: _scièrent_.

[760]Quant le printemps fu venu, Charlemaines l'empereur s'appareilla pour ostoier en Sassoigne: à son fils manda qu'il le suivist, et qu'il s'appareillast aussi comme pour demeurer tout l'yver en cette terre. Si fist le commandement du père: à une ville vint qui Neuscie[761] avoit nom; le Rin passa et se hasta moult de venir à son père. Mais avant qu'il venist à luy, encontra un message en un lieu qui avoit nom Ostephale[762], qui luy dit que son père luy mandoit qu'il ne se travaillast en avant, mais tendist ses héberges en aucun convenable lieu, et l'attendist là. Car il n'estoit pas mestier qu'il se travaillast en avant, pour ce que l'empereur s'estoit jà mis au retour, à grant victoire de ses ennemis. Le roy luy ala à l'encontre quant il sceut qu'il approchoit, et le receut à grant joie et le baisa et l'acola plusieurs fois. Moult le louoit l'empereur de tous ses fais et se tenoit à beneuré de ce que nostre Seigneur luy avoit donné tel hoir.

Note 760: _Vita Ludovici Pii_.--_XI_.

Note 761: _Neuscie._ «Ad Neusciam venit, Rhenum _ibidem_ transiit.»

Note 762: _Ostephale._ «Ostfaloa.» Les _Ostfaliens_ ou _Est-phaliens_ étoient établis entre l'Elbe et le Weser; mais on ne connoît plus de lieu particulièrement nommé _Ostphale_.

A la par fin, quant les batailles et les longues guerres furent finées que l'empereur eut si longuement maintenues contre la gent de Sassoigne, et qui trente trois ans dura, si comme nous avons parlé plus plainement et devisé en ses fais, il cessa de guerroier, et le roy Loys son fils se départit de luy et s'en ala yverner au royaume d'Acquitaine.