Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 24

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1° Tout ce qui suit la mention de l'affranchissement des serfs qui donneroient à Saint-Denis quatre pièces d'argent (quatuor nummos), ne se trouve dans aucun exemplaire de la chronique latine de Turpin; c'est une addition, une invention du traducteur de Saint-Denis, et l'on n'en voit pas de traces dans la _Chronique des rois de France_, rédigée sous Phillppe-le Bel, mais non pas dans l'abbaye méme de Saint-Denis.

2° Tout ce qui regarde l'église de Saint-Denis et les privilèges exorbitants que Charlemagne lui auroit prodigués, est une interpolation criminelle, faite dans le XIIIe siècle, au texte déjà bien criminel du faux Turpin. Il semble, car on ne peut être ici trop sévère, que les moines de _Saint-Denis_ aient voulu partager avec Saint-Jacques-de-Compostelle les bénéfices de la fraude dont s'étoient rendus coupables les rédacteurs du faux Turpin, et qu'ils n'en aient admis le contenu que sous la condition d'y faire quelques suppressions et surtout quelques additions à leur profit. Auroient-ils donc fait ouvertement trafic du mensonge? je ne le pense pas. Quand la _Chronique de Turpin_ fut admise au milieu des chroniques nationales, il y avoit déjà long-temps que l'opinion publique la regardoit comme authentique; mais possesseurs des textes les plus respectés de toutes nos annales, il fut facile aux moines de Saint-Denis de faire à celle de Turpin quelques additions dont personne n'eut la pensée de discuter l'authenticité.

Cependant un manuscrit nous est resté, le plus ancien, le plus exact de tous ceux qui renferment le psoudo-Turpin; on voit que je veux parler du n° 133 de Notre-Dame, copié vers la fin du XIIème siècle, alors que les moines de Saint-Denis n'avoient encore aucune autorité sur l'histoire nationale; il ne contient pas le fameux passage, et son silence est ici la condamnation patente de la fraude du traducteur de Saint-Denis. Voici donc le texte qu'il nous offre:

«Rex debilitatus, cum suis exercitibus parisiacam rediit urbem. Deindè, veniens ad ecclesiam beati Dionysii, eumdem locum honoravit et obsecrationibus et oblationibus. Qui cùm aliquantis diebus ibi moram fecisset, tandem apud Aquisgrani versus Leodium pervenit, etc.»

On voit qu'ici il n'y a plus que des prières et des offrandes, au lieu d'un concile, d'un don de toute la France, d'une suprématie effrontée accordée à Saint-Denis dans toutes les questions d'ordre politique et religieux. Il est d'autant plus important de relever cette fraude audacieuse, entée sur celle des moines de Saint-Jacques de Compostelle, que si l'on ne prouve cette interpollation dans le texte primitif du faux Turpin, il sera impossible d'admettre qu'un moine espagnol en ait été l'auteur.

Au reste, l'interpolation fut adroitement faite. Ses auteurs avoient eu soin d'y rappeler les intérêts de l'église Saint-Jacques, et d'y flatter l'orgueil national. Mais le chroniqueur de Saint-Denis a omis cette sorte de confirmation, qu'il jugooit sans doute inutile de son temps. La voici telle qu'elle est traduite dans le vieux manuscrit 7871:

«Et tous les sers qui ces deniers donroient, il les franchi. Dont ala-il devant le cors mon seignor S. Denise si li requist que li priast à Deu que tuit cil qui volontiers donnoient ces deniers et cil qui lor terres avoient lessiées por amor Deu et qui estoient alé en Espaigne eussent joie permenable.... La nuit que li rois et fete ceste prière, saint Denis li aparut en dormant, si l'esveilla et si li dist: Rois, saches que j'ai requis à Notre-Seigncur que tuit cil qui alèrent o toi en Espaigne que il ont pardon de lor pechiés, et cil qui volontiers et de boen cuer donent les deniers por édifier m'église, il auront pardon des lor plus grans meffez. La matinée conta li rois ce qu'il avoit oï, si donerent tuit par costume les deniers de boen cuer, et cil qui les donoit volontiers estoit apellés li frans de Saint-Denis. Dont vint la coustume que celle terre qui devant fut apellée _Galle_ fut donc nommée _France;_ c'est à dire quelle fut franche de tot servage d'autre gent. Et pour ce, doivent les gens de France estre seignor et anoré de sor totes autres gens.»

Congué prist aux glorieux martirs et au royaume de France; à Ais-la-Chapelle s'en ala et là parfist le remenant de sa vie. Puis tous les jours tant comme il vesquit plaignit et regreta son chier nepveu Rollant, et Olivier, et les autres barons qui mors furent en Roncevaux. Puis qu'il se départit d'Espaigne, et meismement puis la mort de Rollant ne put avoir santé. Tousjours puis tant comme il vesquit donna aux povres doze mille onces d'argent et autant de besans d'or, et robes et viandes, pour les ames de Rollant et d'Olivier et des autres barons, en la sixième kalende de juin. Et faisoit lire autant de Pseaultier et chanter autant de messes au tel jour comme ils receurent martire. Avant qu'il se départist de moy en la cité de Vianne, me promist, sé il mouroit avant de moy, il le me feroit assavoir par certain message; et je luy promis aussi que sé je mourroie avant de luy, que je luy feroie vraiernent assavoir.

Un jour advint en la cité de Vianne, où je demouroie, que j'avoie chanté une messe pour les fils Dieu de _Requiem_, et je disoie un pseaume du Pseaultier que je avoie acoustumé à dire. Après la messe je vis une légion de déables soudainement trespassans par devant moy; j'en appelai un qui derrière aloit, et je le conjuray, de la vertu de Dieu, que il me dist où ils aloient; et il me dist qu'ils aloient à Ais-la-Chapelle à la mort de Charlemaines, qui en celle heure devoit mourir. Je n'eus pas assouvy le pseaume que j'avois commencié, que je les vis retourner et passer par devant moy, et demandai au derrenier à qui j'avoie devant parlé qu'ils avoient fait? Et il me respondit que un Galicien sans chief, _et un François décolé_[706] avoient tant mis de fusts et de pierres de moustiers en balance, que les bienfais qu'il avoit fais pesoient plus que le mal; et pour ce leur avoient les anges tollue l'ame, et l'avoient mise ès-mains du souverain Roy.

Note 706: Ces mots soulignés ne sont pas dans le Msc. de N. D.

Quant le déable eut ce dit, il s'esvanoyt tautost. Lors sceu-je bien et entendis certainement que Charlemaines estoit trespassé en la joie de paradis, en celle heure meisme. Si luy souvint-il, à la mort, de la promesse qu'il avoit faitte quant il se départit de moy à Vianne; car il commanda à un chevalier qu'il me venist noncier et faire certain de sa mort. Quinze jours après son trespassement vint à moy le message qui me raconta la manière de sa mort. Lors fus-je certain que au mois et du jour que je l'advision avois eue, avoit-il esté mors.

VIII.

ANNEE: 800.

_De plusieurs signes qui avindrent devant la mort Charlemaines; et puis de son testament, et coment il fu ensepulturé. Puis après, de la sénification Charlemaines et Rollant, et d'Olivier et Turpin._

Le temps de l'Incarnation estoit adonc en la sisiesme kalende de février, mais pour ce qu'il apparust bien par plusieurs signes que le terme de sa vie approchoit, si comme nous dirons ci après, revoult-il ordonner de son testament par grant délibération, ainçois qu'il accouchast de la maladie dont il mourut. Dieu et sainte Églyse fist hoirs de tous ses biens meubles et de tous ses trésors, et les devisa en trois parties. La tierce partie devisa et donna aux povres menistres de son palais; les autres deux devisa en deux parties selon le nombre de trente-deux arcevesques de son empire, et voult que chascune arceveschié receust le treu qui à l'arceveschié afferoit; et les autres deux parties égaument aux évesques des éveschiés qui soubs luy estoient en son empire. Et estoient tels: Romme, Ravenne, Milans, Aquilée, Grace, Couloigne, Maïence, Taillebourc, Trèves, Besençon, Lion, Vienne, Arle, Narbonne, Ébraudune, Darentose, Bourdeaux, Sens, Tours, Bourges, Rains, Rouen.

Saintement et honnestement vesquit tous les jours de sa vie. Son empire crut et monteplia si comme l'istoire l'a devisé. L'estat de sainte Églyse laissa en grant paix et en grant concorde. Cel an de l'Incarnacion tel mourut comme nous avons dit dessus, en l'an de son aage soixante et deux ans, de son règne quarante-sept ans, du règne de Lombardie quarante-trois, de son empire quatorze. Tant fu puissant et renommé qu'il tint toute la terre qui siet entre le montde Gargane et la cité de Cordes en Espaigne.

A Ais-la-Chapelle fu son corps posé, en l'églyse Nostre-Dame, qu'il avoit fondée; purgié fu et embasmé, et enoing et empli d'odeurs et de précieuses espices. En un trosne d'or fu assis, l'espée ceinte, le texte des évangiles entre ses mains. En telle manière fu assis en son trosne, qu'il a ses espaules, par derrière, un petit inclinées, et la face honnestement dréciée contre mont; dedens sa couronne, qui à une chaine d'or est attachiée sur son chief, est une partie du fust de la sainte croix. Vestu fu de garnemens impériaux, et la face couverte d'un suaire par dessoubs. Son sceptre est un escrin d'or que l'apostole Lion sacra et mit devant luy. Si est sa sépulture emplie de trésors et de richesses, et de diverses odeurs et de précieuses espices.

Plusieurs signes avindrent par trois ans devant qui apertement signifioient sa mort et son deffinement. Le premier fu que le soleil et la lune perdirent leur couleur naturelle par trois jours, et furent ainsi comme tous noirs, un pou avant ce qu'il mourust. Le second fu que son nom, qui estoit escript en la paroy de l'églyse de Nostre-Dame d'Ais, que il avoit fondée, effaça de luy-meisme.

Le tiers signe si fu que un porche qui estoit entre l'églyse et le palais fondit par soy-meisme le jour d'une Assencion. Le quart fu que un pont de fust que il avoit fait faire par sept ans en la cité de Maïence, sur le fluve de Rin, fondit en mi l'eaue. Le cinquiesme si fu quant il chevauchoit un jour de lieu en autre, le jour devint ainsi comme tout noir, et un grant brandon de feu courut soudainement de la destre partie en la senestre par devant luy; et de ce fu moult espouvanté, et ébahi si durement, qu'il chaït à terre du cheval; et ses chevaliers et sa gent qui avec luy chevauchoient coururent tantost à luy et le levèrent de terre isnèlement.

Certainement doit-on croire qu'il soit parçonniers à la couronne et à la gloire des martirs; car ainsi il souffroit avec eux les peines et les travaux en ceste mortelle vie. Par ce peut-on savoir que quiconques édifie églyses ou moustiers en l'onneur de Dieu et des sains, il appareille à s'ame le règne des cieux, et il sera osté des mains au déable ainsi comme Charlemaines fu[707].

Note 707: Voilà toute la morale de l'œuvre; aussi la plupart des leçons du pseudo-Turpin finissont-elles ici. Ce qui suit, évidemment, est une sorte de commentaire de l'éditeur de la chronique.

Turpin ne vesquit pas moult longuement que Charlemaines fu trespassé. En la cité de Vianne mourut dignement et glorieusement, moult agrevé des plaies et des travaux qu'il eut souffert en Espaigne. De lès la cité de Vianne fu ensépulturé vers Orient, en une petite églyse. Mais aucuns clers chanoines[708] pristrent puis le corps et le portèrent en la cité, en une églyse où il repose honnestement et dignement; pour ce que cette églyse où il estoit premièrement estoit aussi comme gastée. Le corps du saint homme trouvèrent tout entier en char et en poil, revestu des garnemens qui affièrent à évesque. Il est couronné de couronne de victoire en paradis qu'il desservit en terre par mains travaux.

Note 708: Il y a dans le texte: «Cujus sanctissimum corpus _nostris temporibus_ quidam ex nostris clericis quodam sarcofago, etc.» C'est ici Godefroi, le prieur de Saint-André, qui parle, et nous prouve que ce monastère à son tour voulut avoir sa part dans la proie de l'_affaire Turpin_.

L'en doit croire que ceulx qui reçeurent martire pour la foy Jhésu-Crist ils sont couronnés ès cieulx pour leur desserte. Et jà soit que Charlemaines et Turpin ne feussent pas martirs en Roncevaux avec Rollant et Olivier et avec les autres martirs, toutes voies sont-ils parçonniers de leurs mérites et de leur gloire, en ce qu-ils sentirent tant comme ils vesquirent sans eulx les douleurs et les travaux de leurs plaies. Et ainsi comme dit l'apostre, sé ils furent parçonniers et compaignons des douleurs et des paines, ils seront parçonniers de la gloire et du confort.

Selon la signification des noms, Rollant si vault autant comme _Roole de science_, pour ce qu'il surmonta tous les princes et tous les roys de sapience.

Olivier vault autant comme homme de miséricorde, car fut miséricors sur tous autres, débonnaire en parolles, débonnaire en fais, et patient en toutes manières.

Charlemaines si vault autant comme jour de char, pour ce qu'il surmonta et resplandit tous les princes et les roys charnels, après Jhésu-Crist, en science et en vertus.

Turpin si vault autant comme homme très-biau, sans aucun vice de laidure; car il fu tousjours honneste en parolles et en fais.

IX.

ANNEE: 800.

_D'une adventure merveilleuse qui advint à Rollant comme il vivoit, avant qu'il entrast en Espaigne, et coment il délivra son oncle des mains aux Sarrasins[709]._

Note 709: Ce chapitre manque dans les éditions imprimées latines et françoises de la chronique de Turpin; mais on le retrouve dans un grand nombre de manuscrits, entre autres pour le texte latin dans celui de Notre-Dame, et pour la traduction dans le n° 7871. Les chroniques de France, du temps de Philippe-le-Bel, ne l'ont pas admis.

Mais, pour bon exemple donner aux roys et aux princes qui guerre ont à mener contre les ennemis de la crestienté, ne doit-on ci oublier une merveilleuse adventure qui advint à Rollant au temps qu'il vivoit, avant qu'il entrast en Espaigne. Il advint qu'il assist à grant ost une cité qui avoit nom Garnopole[710]; sept ans entiers dura le siège.

Note 710: _Garnopole._ Grenoble (Grationopolis).

Tandis comme il estoit au siège devant cette cité, un message vint à luy, et luy dist que les roys des Wandres et de Frise et de Sassoigne avoient assis Charlemaines son oncle en la cité de Dalmacie, en un chastel; pour ce luy mandoit son oncle qu'il le secourust tost et hastivement, et le délivrast des mains des païens qui assis l'avoient à grans osts. Moult fu Rollant dolent quant il sceut le péril où son oncle estoit. Si commença à penser lequel il feroit sé il iroit délivrer son oncle, et guerpiroit le siège de la cité où il avoit si longuement sis, et souffert tant de peines et de travaulx; ou s'il la prendroit avant qu'il alast en l'aide son oncle.

Oez[711] que fist le noble prince Rollant en la nécessité de deux fortunes: trois jours et trois nuits jeusna, sans boire et sans mengier, luy et tous ses osts en oroison, priant à Dieu que il leur envoiast secours par telles parolles:

«Biau sire Jhésu-Crist, fils du hault Père, qui la rouge Mer partis et devisa, ton peuple feis parmi passer à terre seiche, et le roy Pharaon qui les chaçoit plungeas en la mer, luy et tout son peuple; à ton peuple qui estoit par le désert envoias la manne du ciel, maintes nations et maint peuple occis qui leur estoient contraires, et Sion le roy des Amoriens, Og le roy de Basan, et tous les roys de la terre Chanaan; et leur délivras la terre de promission pour habiter, si comme tu l'avoies devant promis à leur père Abraham; et tu sire, qui les murs de Jhéricho trébuchas sans aucune humaine force, où les ennemis de ton peuple estoient enclos: beau sire Dieu, si comme c'est voir, et je croi fermement que tu es tout puissant, par ta sainte parolle vueilles destruire et cravanter ceste cité par les bras de ta puissance, si que la gent païenne qui se fie en sa fiance et non mie en toi, cognoisse appartement que tu es Dieu tout puissant, plus fort que nuls roys, vrai aideur de tous Crestiens, et destruiseur de Sarrasins et de toutes gens mescréans, qui vis et règnes avec Dieu le Père et le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin.»

Note 711: _Oez._ Ecoutez.

Après ceste parolle, les murs de la cité chaïrent sans aucune force d'homme, si que la cité fu toute desclose de toutes pars, et le prince Rollant entra dedans luy et ses osts sans nulle défence; les Sarrasins occirent et chacièrent tous. Si fu la cité conquise en telle manière comme vous avez oï. Moult fu Rollant lié et tous ses osts de la grace que nostre Seigneur luy avoit faitte par sa vertu. Louenges luy rendirent de bonne entencion.

Lors prist Rollant son ost, et ala délivrer son oncle en la terre des Thioys[712]; ses ennemis desconfist et enchaça, et délivra son oncle de leurs mains, par la vertu et par la grace de nostre Seigneur Jhésu-Crist[713].

Note 712: _Thioys._ Allemands.

Note 713: Ici finit la relation du Turpin, dans le manuscrit de _Notre-Dame_. On lit à la suite (f° 34, r°):

«Amen. Qui legis hoc carmen Turpino posce veniam Ut pletate Dei subveniatur ei.»

Vient ensuite le récit de la mort de l'archevêque, et puis le fond de notre chapitre 10, qui manque dans les traductions françoises de Turpin et qui n'avoit pas été fait pour être confondu avec lui.

X.

ANNEE: 800.

_De ce qui avint en Espaigne long-temps après la mort Charlemaines: coment l'aumacour de Cordes se vanta qu'il conquerroit toute Espaigne. Son ost assembla, et fist moult de dommages en la terre, puis s'en ala tout espoenté par les miracles que il vit._

Cy endroit nous convient mettre en mémoire ce qui advint en la terre de Galice après la mort de Charlemaines.

Long-temps après fu le païs en paix, quant un prince sarrasin qui estoit aumacour de Cordes s'esmut par l'aatisement[714] du diable, et se vanta qu'il conquerroit la terre d'Espaigne et de Galice que Charlemaines avoit tollue à ses prédécesseurs. Si revint de rechief à la loy païenne qu'il avoit renoiée et guerpie; ses osts assembla, la terre et le païs destruist et gasta en divers lieux, et vint à la cité de Compostelle, là où le corps monseigneur saint Jacques repose.

Note 714: _Aatisement._ Instigation. «Dæmonis instinctu.»

Tout quanques ils trouvèrent dedens prisdrent et ravirent; l'églyse du glorieux apostre destruisirent, dont ce fu grant douleur; textes[715] d'or et tables d'argent, croix, encensiers et autres ornemens ravirent. Dedens l'églyse meisme hébergeoient leurs chevaux, et faisoient leurs ordures de lès le mestre-autel de léans.

Note 715: _Textes._ Couvertures.

De ce se courrouça nostre Seigneur et les punit, en telle manière que tous ceulx qui ce faisoient estoient si esmeus dedens le corps, qu'ils mettoient hors, par dessoubs, les boiaulx et les entrailles[716]. Les autres perdoient les yeulx et s'en aloient parmi l'églyse une heure çà et l'autre là, comme ceulx qui goute ne véoient. L'aumacour qui maistre estoit d'eulx perdit la veue du tout; mais toutes voies il la recouvra par le conseil d'un des prestres de léans que il avoit pris. Cil luy loua[717] qu'il appellast l'aide nostre Seigneur. Lors commença le Sarrasin à haulte voix: «O Dieu des Crestiens! Dieu de Jacques, Dieu de Marie, Dieu de Pierre, Dieu de Martin, Dieu de tous Crestiens, sé tu me veulx rendre les yeulx et donner santé de ma vie ainsi comme devant, je renoierai Mahommet mon Dieu, et ne revendray plus à la terre de Jacques, ton grant homme, pour mal faire. O tu! Jacques, grant homme et grant sire, sé tu me veulx donner santé de mes yeulx et de mon ventre, je te rendrai quanques j'ai pris en ta maison.»

Note 716: «Fluxu sanguinis intestinorum interibant.»

Note 717: _Loua._ Conseilla.

Quinze jours après ce qu'il eut tout rendu à double, et restabli quanqu'il avoit tollu à l'églyse, il recouvra santé des yeulx et du ventre. De la contrée Saint-Jacques se départit, et promist que jamais en ces parties ne retourneroit pour rober né pour mal faire; et bien recognoissoit et preschoit que le Dieu des Crestiens estoit puissant, et Jacques son disciple grant homme.

Ainsi se départit et s'en ala parmi Espaigne, le païs gastant. A une cité vint qui avoit nom Cornus[718]. En celle cité estoit une églyse moult noblement fondée en l'onneur de saint Romain. Si estoit moult bien garnie de livres, de croix, d'argent, et de textes d'or. L'aumacour, qui pas n'avoit oublié sa cruaulté, vint et ravit quanqu'il avoit dedens celle églyse. La cité mist tout à gast et à destruction. Si advint, quant il fu hesbergié, que un de ses princes et des menistres de son ost entra en l'églyse Saint-Romain. Comme il regardoit çà et là, si vit trop belles coulombes de pierres qui soustenoient la couverture de l'églyse, et estoient sur argentées et dorées par amont[719]; et le Sarrasin, qui fu plain de félonnie et d'envie, prist un gros coing de fer, et commença à férir d'un maillet à merveilleux coups, en une creveure qui estoit en la coulombe ainsi comme une jointure, et le faisoit en entencion de l'églyse trébuchier. Mais nostre Seigneur luy monstra bien qu'il s'en courrouçoit, car il fu maintenant mué en pierre naturelle; et celle propre est encore en l'églyse, en semblance de homme. Si a toute couleur, en robes et en visage, comme le Sarrasin portoit à l'eure qu'il fu mué. Et soulent racompter les pélerins qui là vont que celle image de celluy Sarrasin rend pueur très-grant.

Note 718: _Cornus._ Le texte de N. D. porte _Ornix_. «Ad villam quæ dicitur Ornix.» Peut-être _Orense_.

Note 719: _Par amont._ Par le haut. «In summitate.»

Quant l'aumacour vit celle nouvelle, il dist à ses princes: «Vraiement, moult est grant et puissant le Dieu des Crestiens; car ses gens, jà soit que ils soient mors et trespassés de ceste vie, ont povoir que ils destraignent et justicient ceulx qui mal font à leurs lieux; les autres font vuider les entrailles du corps, et les autres muent en pierre. Jacques me tollit les yeux, Romain a fait de mon homme pierre. Mais Jacques est plus débonnaire que cil Romain; car il eut pitié de moy et me rendit les yeulx, et cil Romain ne me veut rendre mon homme. Fuyons-nous de cest païs, et n'y revenons plus, que pis ne nous en viengne.»

Lors se départit l'aumacour de la contrée, et en mena son ost. Si ne fu puis nul si hardy, de long-temps après, qui osast le païs envaïr, né la contrée Saint-Jacques.

Sachent tous que tous ceulx qui sa contrée et son païs troubleront seront à tousjours-mais dampnés sans fin; et ceulx qui des Sarrasins la garderont et deffendront desserviront la joie de paradis par les mérites de nostre Seigneur et de monseigneur saint Jacques, à laquelle nous doint tous parvenir, par la prière de monseigneur saint Jacques, le roy des roys qui vit et règne en Trinité parfaite, par tous les siècles des siècles. Amen.

_Cy fine le sixiesme et derrenier livre des fais et gestes le fort roy Charlemaines._

CI COMENCENT LES GESTES DU DÉBONNAIRE ROY LOYS.

* * * * *

I.

ANNEES: 778/785.

_De sa mère, qui elle fu, et quant il fu né; et coment son père lui octroia le royaume d'Acquitaine, pour ce qu'il y avoit esté né, et establit sages hommes pour l'enfant garder et gouverner. Après, coment l'empereur alla à Rome et luy livra le royaume, et puis coment l'empereur le manda par deux fois._

Cy commence la vie et les fais du débonnaire roy Loys, fils Charlemaines, qui roy fu et empereur. Mais pour ce qu'il porta couronne, et fist aucuns grans fais au vivant de son père, nous conviendra parler du roy Charlemaines jusques ça avant.