Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 23

Chapter 233,832 wordsPublic domain

_De l'avision l'arcevesque Turpin; coment il fu certain de la mort Rollant et de la mort le roy Marsille. Et puis de Baudoin, coment il aporta vraies nouvelles, et raconta la manière de la mort et de la confession Rollant. Et puis coment Charlemaines et tout son ost retourna en Roncevaux; et du dueil Charlemaines, et des regrets qu'il fist de Rollant._

Que vous raconteroit-on plus? en ce point que la sainte ame glorieuse du glorieux martir le conte Rollant se départit du corps, je, Turpin, arcevesque de Reims, estois avec l'empereur en un lieu qui est nommé le Val Charlemaines, et en celluy jour meismes qui fu en la seconde kalende de juillet avois-je célébré le sacrement de l'autel. Lors fus soudainement ravis en esprit[688], et estois en tel point comme cil qui ne dort né ne veille. Si ouy grand voix de compaignes qui se aloient à mont, chantant vers le ciel; si me merveillay moult que ce povoit estre. Ainsi comme ils s'en aloient à mont, chantant en telle manière, je tournai ma face par devers moy, si vis une tourbe aussi comme de chiens tous noirs, si sembloit bien qu'ils vénissent de praer, ou de tollir, ou de rapiner. Par devant moy trespassèrent à tout leur proie, urlant et braiant, et criant, et disant; et je leur demanday que ils portoient, et ils me respondirent à briefs mots, isnelement: «Nous portons,» distrent-ils, «Marsille et ses compaignons en enfer, et Michel porte vostre buisineur[689] et plusieurs autres lassus aux cieulx.» Rollant appelloient buisineur, pour ce qu'il eut tousjours acoustumé à porter son olifant en bataille.

Note 688: Dans la vieille _chanson de geste_, c'est Charlemagne qui, dans un songe, croit voir l'annonce de la mort de Roland.

Note 689: _Buisineur._ «Buccinator,» corneur.

Quant je eus la messe chantée et je me fus désarmé des armes nostre Seigneur Jhésu-Crist, je vins au roy et luy dis: «Roy, saches-tu certainement que Rollant ton nepveu est trespassé de cette mortelle vie, et que saint Michel, l'ange nostre Seigneur, emporte l'ame de luy et de mains autres Crestiens qui receu ont martire avec luy, en paradis, en pardurable repos. Mais je ne say mie le lieu où il est mort, et les déables d'enfer emportent l'ame de Marsille et de mains autres Sarrasins en enfer le puant.»

Tandis comme je disoie ces porolles à Charlemaines, Baudouin vint sur le cheval Rollant, esperonant de grant ravine[690], plourant et doulousant, et grant due il demenant, qui raconta tout maintenant au roy Charlemaines et à tous ceulx qui entour luy estoient tout ainsi comme les choses estoient alées, et coment il avoit laissié Rollant sur la montaigne, de lès le perron, où il trajoit à la mort, et toute la manière de sa confession et de ses plains et de ses regretemens. Lors commencièrent tous à crier et à plourer parmi l'ost, et très-grand dueil à démener et à retourner arrière en la voie de Roncevaux.

Note 690: _Ravine._ «Force.»

Charles trouva tout premièrement Rollant son nepveu, le très-puissant prince et très-vaillant tant comme il fu en vie et en plaine santé, et le trouva tout mort enversé. En vers[691] gisoit, les mains croisiées sur son pis, ainsi comme il avoit réclamé notre Seigneur Jhésu-Crist et batu sa coulpe. Le roy se laissa chéoir sur luy, et commença à plourer et à gémir, et à soupirer et à faire dueil trop merveilleux et si très-grant que nul ne le pourroit penser. Tant avoit grant douleur et grant angoisse au cuer, qu'il ne povoit mot sonner né parler. Dieu! qui le véist son très-grant dueil demener et faire, com grant pitié il péust avoir au cuer! Ses poings destordoit et féroit ensemble, la face derompoit, et agratinoit aux ongles sa barbe, et ses cheveux sachoit à poingnées, et quant il put parler si cria à haulte voix:

«O Rollant! beau doulx nepveu, destre bras de mon corps, honneur de France, espée de justice haulte, roide sans ploier, haubert fort et entier, heaume de salut, par prouesce comparé à Judas Machabée, semblable à Sanson le fort, à Saül et à Jonathas comparé par fortune de mort, en bataille chevalier très-preux et très-sage, courtois et amiable, chevalereux sur tous autres chevaliers, le fort des forts, le preux des preux, lignié des roys, destruiseur de gent sarrasine et de gent mescréande, défendeur des Crestiens, mur de clergie, baston d'orphelins et de veuves, viande et récréation des povres, releveur d'églyses, langue sans mensonge, sage et discret en tous jugemens, duc et conduiseur des osts et des batailles, le bon des bons, esleu sur tous autres pillier et soutenance de toute crestienté, pourquoi t'amené-je en ce païs et en ces estranges contrées? Pourquoi vis-je plus sans toy, et pourquoi ne muiré-je avecques toi? Pourquoi me laisses-tu triste et dolent, et courroucié et fresle en ceste mortelle vie? Hélas! que pourroi-je faire? Que pourroi-je dire? Que pourroi-je devenir? Biau très-doux nepveu, l'ame de toy soit avec les confesseurs, avec les vierges sans fin, et s'esjoïsse en la compaignie des martirs, en la gloire de nostre Seigneur Jhésu-Crist. Tous les jours de ma vie me convient mais plourer, plaindre, gémir et souspirer sur toy, comme David fist jadis sur Absalon son fils, et sur Saül Jonathas. Jamais jour de ma vie n'aurai joie, né resconforté ne serai; de plourer ne cesserai.» Par telles parolles et par semblables plaingnit et regreta Charlemaines son nepveu, tant comme il vesquit puis[692].

Note 691: _En vers._ «Sur le dos.» D'où notre _à l'envers_.

Note 692: Les regrets de Charlemagne, d'abord assez semblables à ceux-ci, finissent d'une manière bien plus touchante dans la vieille chanson de geste, texte de M. Francisque Michel:

«Ami Rollans, jo m'en irai en France; Com jo serai à Loun en ma chambre, De plusurs regnes vendront li home estrange; Demanderont: U est li quens _Cataignes?_ (capitaine) Jo lur dirai qu'il est morz en Espaigne. A grant dulur tendrai puis mun realme Jamais n'ert jur que ne plur né n'en pleigne. (Couplet 205.)

V.

ANNEE: 800.

_Coment Charlemaines fist logier son ost, et se reposèrent celle nuit meisme là où le corps Rollant gisoit; et coment chascun trova son ami mort ou navré. Coment Olivier fu trové, et coment Charlemaines enchauça les Sarrasins et les occist; et coment Ganelon fu détrait à chevaus pour la traïson; et puis coment chascun emportoit son ami, les uns mors et les autres navrés._

Quant Charlemaines eut ainsi regreté Rollant, son très-chier nepveu, et il eut cessé à plourer, il reprist son cuer, si commanda isnelement et sans aloigne[693], à tendre trefs, aucubes et paveillons en ce lieu mesme où Rollant gisoit mort. Là se reposa l'ost, celle nuit, dolent et desconforté de leurs amis qui gisoient mors parmi les champs; le corps de Rollant fist ouvrir Charlemaines, le desconforté, et puis laver et nétoier, puis embaumer de basme et de mirre. Les obsèques et le service de mors fist chanter aux menistres de sainte Églyse, aux arcevesques, aux évesques, aux abbés et aux moines, à très-grant luminaire. Toute celle nuit mena l'ost dueil et plours très-grans et très-merveilleux, et ce n'estoit pas de merveille, de tantes nobles personnes qui là gisoient mors. Grant luminaire et grant feu firent, parmi les bois, à mont et à aval, çà et là, jusques à tant qu'ils virent le jour apparoir. Au matin s'armèrent tous communément, petits et grans, viels et jeunes, et forts et foibles, et murent et vindrent isnelement en la valée de Roncevaux, au lieu où la bataille avoit esté le jour de devant, et où les barons gisoient mors et enversés, et les autres chevaliers qui à la bataille n'avoient pas esté: là trouvèrent mort Rollant. Là, trouva son ami chascun, dont les plusieurs estoient mors et les autres non; mais ils estoient navrés à mort. Le très-vaillant Olivier, le très-preux, trouvèrent mort, tout en vers, estandu ainsi comme en croix, lié de quatre fors hares à quatre pieux fichiés en terre, et escorchié de couteaulx agus, du col jusques aux ongles des piés et des mains. En plusieurs lieux estoit trespercié de saiètes et de javelots et d'épées, et froissié de coups et de bastons.

Note 693: _Aloigne._ Retard.

Lors commença le pleur et le cri merveilleux et horrible par toute la valée; si très-merveilleux et si grant que les montaignes en résonnoient, les valées et les bois de toutes pars. Chascun regretoit son fils ou son frère, ou son cousin ou son ami. Et ce n'estoit pas de merveille sé le pleur et le cri y es toit très-grant pour tantes nobles personnes qui là gisoient mors et enversés. Lors jura le roy, par le roy tout puissant, qu'il ne cesseroit de courre jusques à tant qu'il trouveroit ses ennemis, et non fist-il[694]; car tout maintenant, commanda que l'enchacement feust commencié tost et hastivement. Là fist nostre Seigneur apperts miracles pour luy, très-grans et très-merveilleux: car le soleil se tint en sa lueur par l'espace de trois jours. Tant les chaça nostre empereur et sa gent, qu'ils les trouvèrent de lès la cité de Sarragoce, les uns gisans, les autres manans, sur le fleuve d'Esbra. Tant se combatirent et tant en abatirent les nostres, que trente mille en y eut par nombre occis et mors, et les plusieurs saillirent par paour de mort du fleuve, et se noièrent; environ dix mille en y eut de noiés, si comme aucuns livres disent cy endroit[695].

Note 694: _Et non fist-il._ Et ne cessa-t-il pas.

Note 695: _Aucuns livres._ Lesquels? Ici notre chroniqueur de Saint-Denis renchérit sur Turpin, qui parle seulement de quatre mille hommes tués, et qui se tait des noyés.

Quant la bataille fu defénie et les païens occis et noiés au fleuve, les nostres se retrairent, et retournèrent à leurs amis qui gisoient mors en Roncevaux. Les mors et les navrés furent isnelement portés là où le corps de Rollant gisoit.

Lors fist l'empereur enquerre se c'estoit voir que Ganelon eust Rollant et les autres barons de France et d'Angleterre trahis et vendus au roy Marsille, si comme chascun disoit communément parmi l'ost. Pris fu isnelement, et tost retenu et emprisonné comme souspeçonneux de si grand traïson comme l'on disoit. Lors quant Pinabaux de Sorente entendit la nouvelle que Ganelon son oncle estoit pris pour cause de traïson des François qui mors estoient, il se trait avant pour luy deffendre comme son oncle. Tantost comme Thierry l'Ardennois, qui escuier avoit esté Rollant, le vit qui sa voit moult bien toute la convine comme celuy qui avoit esté en la bataille dès le commencement jusques au deffinement, et présent à la mort Rollant son maistre, si tendit son gage contre luy, et dist ainsi que la traïson avoit-il faitte et pourparlée, et qu'il lui feroit regehir de bouche et recognoistre, et qu'il en avoit eu trente somiers chargiés d'or et d'argent et d'autres richesses.

Tout maintenant s'alèrent armer et montèrent aux chevaux, sans nul respect, et furent ensemble mis devant tous. Lors brochièrent des espérons l'un contre l'autre, et férirent et chapelèrent tant comme ils peurent l'un sur l'autre. Mais tout maintenant fu Pinabaux occis et mort sans nul retour. Lors fu la traïson du félon Ganelon découverte et congneue tout appertement; et tout maintenant qu'il eut congneue la traïson, sans plus faire d'aloigne, l'empereur fist quérir quatre des plus forts roncins de tout l'ost, et le fist lier tost et apertement par piés et par mains. Tant fu trait et sachié çà et là, qu'il fu despécié tout par membres.

Telle fu la vengeance des barons qui furent mors par traïson, telle fin eut le déloyal par qui tant de preux hommes furent occis, dont France se dolut après moult longuement, et Charlemaines s'en dolut tous les jours de sa vie.

Lors prindrent les François les corps de leurs amis, de leurs fils, de leurs frères, de leurs cousins, et les atournèrent au mieulx qu'ils peurent pour porter avec eulx. Moult fust le cuer dur et fort qui ne plourast s'il véist coment ils les atournoient: ils les fendoient parmi les ventres, et jettoient hors les entrailles d'eulx, et les embasmoient de basme et de mirre qui avoir le pouvoit, et ceulx qui avoir ne le pouvoient si les atournoient de sel et les saloient. Los uns les troussoient sur leurs cous, les autres les portoient entre leurs bras, les autres sur mules, et les autres sur chevaux; elles autres faisoient bières de fust et les couchoient dedens, et les autres portoient les navrés, qui n'estoient encore mie mors, sur eschieles, à leurs couls; les autres les enterroient là meisme; les autres les portoient, les uns jusques à tant qu'ils fleroient[696], et puis les enterroient, et les autres portoient leurs amis jusques en France ou jusques à leurs propres lieux. En telle manière les démenèrent, comme vous avez oï; grant pitié et grant pleur y avoit, mais dueil à démener riens ne vault, car ne le povoient recouvrer.

Note 696: Répandoient de l'odeur.

En ce temps estoient deux grans cimetères; l'un estoit en Alle, en un lieu qui a nom Aleschamp; et l'autre estoit à Bordeaux sur Gironde[697]. Ces deux cimetères avoient sacré sept évesques sains hommes: saint Maxime d'Osque[698]; saint Trophime, évesque d'Alle; saint Pons, évesque de Narbonne; saint Saturnin, évesque de Thoulouse; saint Fourcis, évesque de Pierregort; saint Marceau, évesque de Liége; saint Eutrope, évesque de Xaintes. En ces deux cimetères que je vous ay nommés, que ces sains hommes benéirent et sacrèrent à leur vivant, furent enterrés les François les plus grans, et la plus grant partie de ceux qui furent occis en Roncevaux, et ceux évesques qui moururent sans glaive en la montaigne de Garganc, dont l'istoire a là-dessus parlé.

Note 697: Le pseudonyme Turpin s'empare ici de la tradition en vogue de son temps et qui se rapportoit d'une part au fameux _Eliscampi_, _Aleschans_ ou _Champs-Elysées_ d'Arles, de l'autre au cimetière de Saint-Seurin de Bordeaux. _Aleschans_ étoit consacré par les _chansons de geste_ de la famille d'Aimery de Narbonne; c'est là que Vivien avoit été enterré, que Guillaume avoit vu ses compagnons les plus braves tomber sous le fer des Sarrasins. Mais la première source des légendes sur _Aleschans_ étoit sans doute la multitude de tombes romaines et de monuments antiques dont la plaine étoit jonchée. On aura voulu naturellement faire l'histoire de ces tombes, et les lier à celle des héros les plus chers aux souvenirs nationaux.

Pour _Saint-Seurin_ y c'est dans les chansons de geste _des Lorrains_, lesquelles je m'obstine à regarder comme antérieures à celles de Roncevaux même, qu'il faut chercher la source de sa primitive célébrité. C'est là qu'avoient été inhumés tous les chefs des deux illustres familles de Fromont de Lens, et de Hervis de Metz; mais ni dans les chansons de geste des enfants d'Aimery, ni dans celles des enfants d'Hervis, on ne voit d'allusions aux tombes des héros de Roncevaux dans Aleschans et dans Saint-Seurin. Preuve décisive que ces chansons étoient antérieures au pseudonyme Turpin, c'est-à-dire à la fin du XIème siècle. En effet, à peine divulgué, le texte de Turpin fut considéré comme un article de foi et prit sa place au milieu des croyances les plus profondément enracinées. Un trouvère n'auroit donc jamais osé célébrer, après lui, les mêmes localités, sans faire concorder exactement le récit de la légende et celui de son poëme.

Note 698: _Osque._ _Huesca._

VI.

ANNEE: 800.

_Coment le corps de Rollant fu porté en la cité de Blayes, et enterré en l'église de Saint-Romain; et coment Charlemaines renta l'églyse. Et puis de divers lieus où Olivier et les autres barons furent portés; et puis des aumosnes que Charlemaines fist pour les morts; et coment Turpin demora à Vianne._

Le corps de Rollant fist Charlemaines porter en la cité de Blayes, dont il estoit sire et duc, sur deux mules, en bière dorée couverte de riches pailes de soie, en l'églyse qu'il avoit fondée fut posé, et mis dedens[699] chanoines ruillés. Là le fist-on ensépulturer moult richement et moult honnourablement, si comme à tel prince afféroit qui de si grant renommée et de si hault estoit que tous ceux qui oioient parler de luy, et à qui il avoit guerre, le creignoient. S'espée Durandal fist pendre au chief, et aux piés son olifant, en l'onneur de nostre Seigneur Jhésu-Crist, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et en l'honneur de sa très-haulte renommée et prouesse; mais l'oliphant fu puis porté à Bourdeaux sur Gironde, en l'églyse saint Severin[700]. Beneurée est la très-noble cité de Blayes, qui est aournée de si grant hoste de cui aide elle est garnie, de cui prouesce elle est esjoïe. A Belin[701] fu enterré le très-noble Olivier, qui seul fu comparé par prouesce à Rollant, et estoit son compaignon juré en armes et fiance; le roy Ogier de Danemarche; Gondebœuf, roy de Frise; Aratans, le roy de Bretaigne, et Garin, duc de Lorraine, et mains autres barons: tous ceulx furent enterrés à Belin, qui de tant et de si nobles princes est honnouré.

Note 699: _Et mis dedens_, et furent mis.--_Ruillés._ Réguliers.

Note 700: La plupart des leçons latines portent:

«Sed et tubam postea aliam in beati Severini basilicam apud Burdegalam condignè transtulit.» L'excellent manuscrit de N.D., n° 133, porte: «Sed _alius_ posteà tubam in B. Severini basilicam apud Burdigalam _indignè_ transtulit.» Et la chronique du temps de Philippe-le-Bel, renfermée dans le Msc. 8396, dit: «Mès le cor en fist puis porter, ne sai quel sire, en la chapèle S. Severin à Bordeaux.»

Philippe Mouskes de son côté nous dit que Durandal fut ensuite remise entre les mains de Charlemagne:

Mais par tant qu'ele estoit si bonne L'en ostèrent puis li Kanonne Si l'envoièrent Carlemaine Qui grant joie et grant dol en maine. (Vers 9024.)

Note 701: _Belin._ Lieu dont les chansons des _Lorrains_ avoient précèdemment fondé la célébrité. Voyez _Garin le Loherain_.

A Bourdeaux au cimetère Saint-Severin refurent enterrés ces nobles barons: Gaiffier, duc de Bourdeaux et d'Acquitaine; Gelin et Gelier, Regnault d'Aubespine, Gaultier de Termes, et Guelin, et Bègue, et bien d'autres personnes. Hoël, comte de Nantes, en fu porté pour mettre en terre et en sépulture à Nantes en Bretaigne la cité, avec mains autres barons.

Quant tous ces nobles barons furent ainsi ensépulturés comme vous avez oï en divers lieux, Charlemaines fist donner aux povres robes et à mengier, et départit pour l'amour de nostre Seigneur Jhésu-Chrit, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, douze mille onces d'argent et autant de besans d'or, à l'exemple de Judas Macbabée. Et toute la terre qui est à six milles de la cité de Blayes, et la cité meisme, donna à saint Romain, et toutes les appartenances de la ville, en l'honneur de Dieu et de son cher nepveu Rollant, et pour tous ceulx qui avec luy avoient receu mort. Le lieu et les personnes franchit; car il ne voult qu'ils féussent subgiés à nulle humaine personne, et les lia par serrement, eulx et ceulx qui après eulx vendroient, qu'ils revestiroient et paistroient trente povres, chascun an, au jour de l'aniversaire de son chier nepveu Rollant, pour l'ame de luy et de tous ceulx qui furent occis en Roncevaux; et feroient chanter autant de vigilles et de messes; et ainsi firent le serement, et promistrent à tenir comme il voult deviser.

Après cest establissement, je Turpin et l'empereur, et une partie de nostre ost, nous despartismes de la cité de Blayes, et nous en alasmes par Gascongne, par la cité de Thoulouse, droit en Alle-le-Blanc. Là trouvasmes l'ost des Bourgoignons, qui s'estoient despartis de nous dès Roncevaux, et estoient là venus à tous leurs mors navrés, parmi Molaine[702] et Thoulouse. Si les emportoient en charettes et en litières, et aucuns sur mules et sur chevaux, pour enterrer au cimetère d'Aleschans, dont nous avons là meisme dessus parlé.

Note 702: _Molaine._ Aujourd'hui _Mauléon_.

En celluy cimetère furent enterrés, par nos mains, ces nobles barons: Estouz de Langres, Salmon et Sanse, le duc de Bourgoigne, Hernault de Beaulende, Auberri le Bourgoignon, Guimart et Estormis, Attes et Thierri, Yvorin et Yvoire, Bérengier, et Berart de Nubles, et Naimes le duc de Bavière, et dix mille autres personnes. Mais Constentin, le prévost de Rome, et avec luy mains autres barons romains et puillois furent portés par mer en la cité de Rome, et noblement ensépulturés.

Pour les ames de tous ceulx qui là furent enterrés fist Charlemaines donner aux povres, en la cité d'Alle, douze mille onces d'argent et autant de besans d'or, à l'exemple de Judas Machabée, ainsi comme il eut fait en la cité de Blayes.

Et après ces choses, nous nous en alâmes tous ensemble en la cité de Vianne, et je Turpin demorai en la cité, moult travaillé et moult affoibli des grans travaux et des coups et des plaies que j'avois souffers en Espaigne; et Charlemaines s'en ala droit à Paris à tout son ost, qui moult restoit jà afoibloié pour les travaux, et plus encore pour le dueil de Rollaut son nepveu, et d'Olivier le preux et des autres barons.

VII.

ANNEE: 800.

_Coment Charlemaines retourna en France, et fist concile de prélas et parlement des barons; et coment il rendi graces au benéoit martir saint Denis, et li donna et lessa en gage toute France en la présence des barons; et puis coment il s'en ala à Ais-la-Chapelle. Et puis de la vision Turpin de la mort Charlemaines._

Quant Charlemaines fu retourné en France, il vint à Saint-Denis. Là fist assembler conseil des prélas et des barons; à Dieu et monseigneur saint Denis rendit graces et, merci de ce qu'il luy avoit donné force et pouvoir de vaincre et confondre la gent sarrasine. Là fist un tel establissement, qu'il donna toute France à l'Églyse en l'honneur des martirs; ainsi comme saint Pol l'apostre et saint Clément luy avoient jadis livré[703] pour convertira la foy crestienne; et voult et ordonna que tous les rois de France et tous les prélas présens et à venir fussent obéissans à nostre Seigneur et au pasteur de l'Églyse, et que nul roy ne peust estre couronné sans son assentement et sans son conseil, né évesque ordonné en court de Rome né dampnés ne receus sans sa volenté et sans son assentement.

Note 703: _Luy avoient_, avoient livré la France à Saint-Denis. En effet, les deux donations ont la même authenticité.--_Toute France à l'Églyse._ Toute l'Ile-de-France à l'églyse de Saint-Denis.

A la parfin, après plusieurs dons et plusieurs privilèges qu'il donna à l'Églyse, establit-il et commanda que chascune personne chief d'ostel de toute France rendist chascun an en l'églyse quatre deniers, non pas par servitude, mais par franchise, et que tous ceulx qui cerfs estoient[704] devant fussent franchis. Par tant, si ne doit-on pas cuider que ce soit servage, ains est droit establissement de franchise. Car ainsi fist Alexandre-le-Grant quant il eut conquis tout Orient, que tous ceulx qui luy rendoient quatre deniers feussent quittes de toute autre coustume. Dont les roys de France paient chascun an quatre besans d'or et dessus leurs chiefs les offrent aux martirs, en recognoissance qu'ils tiennent de Dieu et de luy tout le royaume de France; ce qu'ils ne féissent en nulle manière sé ce feust en nom de servage[705]. Après prist le roy sa couronne et la mist sur l'autel. La couronne de France livra en garde de Dieu et de saint Denis, et se démist de toutes honeurs terriennes.

Note 704: Il falloit ajouter avec le texte latin: _Et qui donneroient librement ces deniers_, «qui hos nummos libenter darent.»

Note 705: Voici un exemple bien coupable de _fraude pieuse_ que je suis obligé de signaler.