Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 22
Le roy Charlemaines qui pas ne voulloit qu'ils demourassent ainsi en la terre après luy, sé ils n'estoient crestiens ou tributaires, leur manda par Ganelon qu'ils receussent le baptesme ou qu'ils luy envoiassent treu. Et ils luy envoyèrent pour luy decevoir trente chevaux chargiés d'or et d'argent et d'autres richesces, et autres quarante chargiés de très-pur vin et très-doulx, qu'ils présentèrent aux princes et aux combateurs de l'ost, et mille belles Sarrasines pour eulx servir en péchié de fornication[666]. A Ganelon le traitre, qui le message avoit fait, présentèrent pour luy decevoir vingt chevaux chargiés d'or et d'argent et de draps de soie, pour ce qu'il leur livrast, pour occire, Rollant et Olivier et les autres combateurs de l'ost. Et le traitre s'i accorda et receut les richesces.
Note 666: «Ad faciendum stuprum.» La chanson de geste ne compte pas ces femmes dans les présents que Blancandin est chargé par Marsille de distribuer en France.
Quant ils eurent ainsi la traïson pourparlée et conferinée, Ganelon retourna à Charlemaines. Les richesces que ces deux rois envoièrent présenta, et dist que Marsile désiroit moult à estre crestien et qu'il s'appareilloit moult pour venir après luy en France baptesme recevoir, et pour luy faire hommage de toute Espaigne. Charlemaines crut bien le traiteur, dont ce fut grant doleur. Et ordonna coment il passeroit les pors de Cisaire[667] pour retourner en France. Par le conseil de Ganelon, commanda à Rollant son nepveu, duc du Mans et conte de Blaives, et Olivier son compagnon, conte de Gennes, et aux autres combateurs de l'ost, qu'ils demourassent en Roncevaux à tout vingt mille François pour faire l'arrière garde, jusques à tant que l'ost eust passé les pors de Cisaire. Ainsi fu fait comme il devisa. Les plus grans barons de l'ost qui l'arrière-garde faisoient, receurent le vin tant seulement que les Sarrasins avoient envoyé et les autres menu-peuples prisrent les femmes. Et pour ce que aucuns des Chrestiens avoient esté ivres, la nuit devant, du vin sarrasinois, et aucuns avoient péchié ès Sarrasines et ès autres femmes crestiennes meismes qu'aucuns avoient amenées de France, voulut nostre Seigneur qu'ils feussent occis. Et sans faille l'entencion aux Sarrasins qui les avoient envoiés estoit telle, que sé les Crestiens prenoient les présens des vins et des femmes, qu'ils pourroient bien péchier en yvresse et en fornication, et pour ce se courrouceroit leur Dieu à eulx et les lesseroit occire.
Note 667: _Portus Cisereos._ C'est le passage de Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port.
Que vous conteroit-on plus? quant ce vint au matin que Charlemaines et ses osts passoient les pors entre luy et Ganelon et l'arcevesque Turpin, et que Rollant et Olivier et les autres nobles combateurs de l'ost furent démourés en Roncevaux pour faire l'arrière-garde, Marsile et Baligans issirent des bois moult matin, à tout cinquante mille Sarrasins armés; des montagnes et des vallées issoient espessement où ils s'estoient répons et célés deux jours et deux nuis, par le conseil Ganelon; et deux batailles firent de toutes leurs gens tant seulement. La première fu de vint mille et la seconde de trente mille. La première qui de vint mille fu vint soudainement, et commença à férir et à lancier aux nostres par derrière. Et les nostres se retournèrent vers eux; dès le matin jusques à l'eure de tierce se combatirent et les occirent tous; si que de tous les vint mille n'en demoura mie un seul.
Tantost revint après l'autre bataille des Sarrasins qui estoit de trente mille. Nos Crestiens trouvèrent las et travaillies des autres qu'ils avoient occis et du fort estour qu'ils avoient rendus le jour meisme. Tous les occirent, par la volonté nostre Seigneur, si que nul n'en eschappa, fors Tierri et Baudouin, si comme vous orrez cy-après. Les uns furent tresperciés de lances, les autres décolés d'espées, les autres destranchiés de coingniés et de haches, les autres occis en traiant de sagettes et de javelos; les autres furent tués de perches, les autres escorchiés de coutiaux; les uns ars en feu, les autres pendus aux arbres. Tous furent occis, fors Rollant, Baudouin et Tierri[668]. Baudouin et Tierri se tapirent ès bois, et puis eschapèrent-ils.
Note 668: Le latin ajoute: «Et Turpinum et Ganelonum.»
Cy endroit peut-on demander coment nostre Seigneur souffrit que ceulx fussent occis qui pas n'avoient péchié en avoutire[669] n'en ivresce; car plusieurs ne péchièrent mie. Et à ce peut-on respondre qu'il ne voulloit mie qu'ils retournassent plus en péchié, en leur païs, et qu'il leur voulloit rendre maintenant la couronne de gloire pour leur passion.
Note 669: _Avoutire._ Adultère.
Ceulx qui péchièrent en avoutire et en ivresse voulut qu'ils préissent mort, car il voulloit qu'ils purgeassent leurs péchiés par martire. Si ne doit-on pas croire que le débonnaire Dieu ne leur guerredonnast les paines et les travaulx qu'ils avoient pour luy souffers, quant en la fin avoient son nom réclamé et leurs péchiés confessés; car jà soit ce qu'ils eussent péchié, si furent-ils occis pour luy.
Ci doivent prendre exemple ceulx qui leurs femmes mainent avec eulx ès osts et es batailles; car Daire, le roy de Perse, et Anthoine et autres princes terriens menèrent leurs femmes en leurs compaignies, quant ils aloient ès osts et ès batailles, et pour ce furent desconfis et occis; Daire, par le grant Alixandre, et Antoine par l'empereur Octovien; pour ce mesmement ne devroit nul prince mener femmes en bataille. Car elles ne sont fors empéeschement.
Ceulx qui péchièrent en ivresse et en fornication signifient les prestres et les gens de religion qui se combatent contre les vices, et qui en nulle manière ne se doivent enivrer né couchier avec les femmes. Et s'ils le font ainsi comme autres hommes, il advient qu'ils sont dévourés de leurs ennemis, c'est des diables; et enchéent, par aventure ès autres vices où ils sont pris et dampnés[670] par mauvaise fin.
Note 670: _Pris et dampnés._ Surpris et condamnés par suite d'une mort subite qui ne leur permet pas de se repentir.
II.
ANNEE: 800.
_Coment les Sarrasins furent desconfis et s'enfuirent. Et coment Rollant les suivit tout seul pour savoir quelle part ils tournoient. Et puis coment il sona son olifant, pour ses compagnons rassembler, qui pour la peur des Sarrasins se tapissoient par les bois. Coment il occit le roy Marsile, et puis coment il fendi le perron quand il cuida despecier s'espée. Et puis coment il sona derechief l'olifant que Charlemaines oït de huit milles._
Quant la bataille fu faite et les Sarrasins se fureut retrais ainsi comme à deux mille loing, Rollant alloit tout seul parmi le champ pour enquerre quel part ils estoient tournés. Ainsi comme il estoit encore loing d'eulx, il trouva un Sarrasin, aussi noir comme arrement[671], qui las estoit de combatre et s'estoit reposé au bois. Tout vif le prist et le lia fermement à quatre hars torses. A tant le lessa et monta une haulte montaigne, pour savoir quel part les Sarrasins estoient alés. Lors les choisit auques loing de luy[672], et vit qu'ils estoient moult grant multitude. Lors descendit de la montaigne et ala après eux parmi la vallée de Roncevaux, par celle meisme voie que Charlemaines et ses osts aloient qui jà avoient passé les pors; lors sonna son cor d'olifant[673] qu'il portoit par coustume en bataille pour aucuns des Crestiens rappeler, et s'aucuns en fussent demourés. A la voix du cor vindrent à luy environ cent Crestiens qui par les bois estoient muciés. Avecque soy les mena et retourna au Sarrasin que il avoit lié à l'arbre.
Note 671: _Arrement._ Encre.
Note 672: _Les choisit auques._ Les aperçut quelque peu loin de lui.
Note 673: _Olifant._ D'éléphant. Le plus souvent on disoit simplement un _olifant_, comme dans le titre de ce chapitre.
Quant il l'eut deslié, il leva Durandal s'espée toute nue sur luy, et le menaça qu'il luy coupperoit la teste s'il n'aloit avec luy et s'il ne luy monstroit le roy Marsile: car Rollant ne le cognoissoit pas; et s'il voulloit ce faire il le laisseroit aler tout vif. Le Sarrasin alla avec luy et luy monstra Marsile de loin, entre les compaignies des Sarrasins, à un cheval rouge et à un escu rond.
A tant le laissa Rollant aler, si comme il luy avoit promis. Lors se férit entre les Sarrasins, luy et tous ceulx qui avec luy estoient hardis et encouragiés, de bataille seurs et avironnés de la vertu nostre Seigneur. Un Sarrasin choisit qui plus estoit grant que nul des autres; celle part se trait et le férit si qu'il le fendit tout dès le chief jusques en la selle, et coupa luy et le cheval, si que l'une moitié de luy et du cheval chaï à destre et l'autre à senestre.
Et quant les Sarrasins virent si ruiste coup et si merveilleux, ils commencièrent à fouir çà et là, et laissièrent Marsile au champ, à petite compaignie. Et Rollant et les siens qui en son aide avoit la vertu nostre Seigneur se férit entre les Sarrasins plus fier que un lion, et commença à étrenchier à destre et à senestre et à craventer, tant qu'il s'approucha du roy Marsile, et quant cil le vit venir, il commença à fouir. Mais Rollant qui de près le suivoit l'enchaça tant qu'il l'occist entre les autres Sarrasins par l'aide de nostre Seigneur.
En celle dernière bataille furent tous ses cent compaignons occis. Lui-mesme fu navré de quatre lances et griefment feru de perches et de pierres; mais toutes voies eschappa-il de cette bataille par l'aide de nostre Seigneur.
Tantost comme Baligant sot la mort de son frère, il s'en fouy de ces contrées entre luy et ses Sarrasins. En ce point, estoient parmi le bois Baudouin et Thierri, et aucuns autres Crestiens qui se reponoient[674] pour la paour des Sarrasins. Et Charlemaines et son ost passoient les pors, qui encore rien ne savoient de l'occision qui en Roncevaux avoit esté.
Note 674: _Reponoient._ Cachoient.
Lors commença Rollant à repairer parmi le champ de la bataille, las et travaillé des grans coups qu'il avoit donnés et receus, et angoisseux et dolent de la mort de tant de nobles barons qu'il véoit devant luy occis et détranchiés. Grant doleur demenoit, et s'en vint en telle manière parmi les bois jusqu'au pied de la montaigne de Cisaire, et descendit de son cheval de lès un arbre, près d'un grant perron de marbre qui ilec estoit drécié, en un moult biau pré, au dessus de la vallée de Roncevaux. Si tenoit encore en son poing Durandal s'espée. Durandal si vault autant à dire comme donne dur coup, ou fiert durement Sarrasins. L'espée estoit esprouvée, sur toutes autres clère et resplandissante et de belle façon, tranchant et afilée si fort qu'elle ne povoit fendre né brisier: si fine estoit que avant faulsist bras que espée.
Quant il l'eut sachée[675] toute nue et il l'eut grant pièce regardée, il la commença à regreter ainsi comme tout en plourant, et dist en telle manière:
«O espée très-belle, clère et flamboiant que il ne convint pas fourbir ainsi comme autres espées, de belle grandeur et d'avenant largeté, forte et belle, ferme sans nulle malmeteure, blanche comme ivoire, par l'enhoudure entresseignée de croix, d'or resplandissant, aournée de pommiau de beril, sacrée et aournée du saint nom de nostre Seigneur A. et Omega., et avironnée de la force nostre Seigneur Jhésu-Crist! Qui usera plus de ta bonté? qui t'aura? qui te tendra?
»Cil qui te portera ne sera jà vaincu n'esbahi, né jà paour n'aura de ses ennemis, né ne sera surpris, né déceu par fantosme né par illusion; mais toujours aura en son aide la divine vertu. Par toy sont Sarrasins vaincus et occis; la foy crestienne essauciée; la louenge nostre Seigneur montepliée et acquise. O tantes fois ay-je vengié par toi le saint nom Jhésu-Crist! O quans milliers des ennemis de la foy j'ai par toi occis! quant Sarrasins que juifs et autres destruis! La justice de Dieu est par toy soustenue et remplie; les piés et les mains acoustumés à larrecin sont par toy du corps esrachiés. Ah! tant de fois comme j'ai par toi occis ou Sarrasins ou desloyaux juifs, autant de fois cuidé-je avoir vengié le sanc de Jhésu-Crist! O très-benereuse espée, en tranchant et en aguisement très-isnelle[676], à laquelle ne fu né ne sera jamais nulle ressemblée! Celluy qui te forgea, n'avant n'après ne peut oncques puis faire une telle? Qui de toy fu navré ne put oncques puis vivre? J'ai trop grant deuil, sé mauvais homme et pereceux t'a après moy. J'ai trop grant dueil sé Sarrasins ou autres mescréants te tiennent ou te manient.»
Note 675: _Sachée._ Tirée.
Note 676: _Isnelle._ Prompte.
Quant il eut s'espée regretée, il la dreça contre mont et féru trois merveilleux coups au perron qui devant luy estoit, si qu'il la cuida brisier; pour ce qu'il avoit paour qu'elle ne veinst ès mains des Sarrasins.
Que vous compteroit-on plus? le perron fu coupé d'amont jusques aval en terre, et l'espée demoura toute saine, sans nulle briseure. Et quant il vit qu'il ne la pourroit despécier en nulle manière, si fu trop dolent.
Son cor d'ivoire mist à sa bouche et commença à corner par grant force, si que il peust plus savoir s'aucun des Crestiens qui par le bois estoient repost, pour la paour des Sarrasins, venissent à luy; ou que ceulx qui jà avoient les pors passés venissent à luy et préissent s'espée et son cheval, et enchassassent les Sarrasins qui s'enfuyoient. Lors sonna l'olifant par si grant vertu qu'il le fendit parmi, pour la force de l'alaine qui issit de sa bouche et lui rompirent les nerfs et les vaines du col.
Le son et la voix du cor ala jusqu'aux oreilles Charlemaines par le conduit de l'ange qui jà s'estoit logié en une valée qui jusques aujourduy est apellée le Vau-Charlemaines. Si estoit loin de Rollant entour huit miles, vers Gascoigne. Tantost comme Charlemaines entendit la voix du cor Rollant, il voult retourner comme celluy qui entendit par la voix de l'olifant que il avoit mestier d'aide; mais le faulx Ganelon, qui la traison avoit faite et pourparlée, et bien estoit coupable de la mort Rollant si luy dist: «Sire, ne retournez jà en arrière, pour doubte que vous aiez de Rollant; car il a de coustume qu'il corne volentiers pour petit de chose. Sachez qu'il n'a mestier de vostre aide. Ainsi va orendroit chaçant et cornant après aucune sauvage beste parmi ce bois.» O desloyal Trichierre! O le conseil Ganelon qui bien doit estre comparé à la traïson de Judas.
III.
ANNEE: 822.
_Coment Rollant fist sa confession à Dieu, et coment il regéhi[677] de son cuer les articles de la foy. Et puis coment il pria Dieu por ses compaignons qui en celle bataille et autres avaient receu martire. De Baudoin son frère et de Tierri qui survindrent à son trespassement; et de la grant soif que il eut; et coment il rendit à Dieu son esprit._
Note 677: _Regehi._ Avoua, reconnut.
Après ce que Rollant eut ainsi le cor sonné, et les nerfs et les vaines luy furent routes[678] du col, il se coucha sur l'erbe et eut plus grand soif que nul ne pourroit penser.
Note 678: _Routes._ Rompues.
A Baudouin son frère, qui en ce point survint, fist signe qu'il lui apportast à boire. Et en grant paine s'en mist du querre[679]; mais il n'en pot point trouver. A lui retourna isnelement, et quant il vit qu'il commençoit à trère[680], et qu'il estoit jà près de mort, il bénéit l'ame de luy, son cor et s'espée prist, et monta sur son cheval et s'enfouit à Charlemaines et à son ost; car il avoit paour qu'il ne fust là occis des Sarrasins.
Note 679: _Du querre._ D'en chercher.
Note 680: _Trère._ Être oppressé.
Tantost comme il s'en partit, Thierri survint là où Rollant moroit; forment le commença à plaindre et à regreter et luy dist qu'il garnisist son corps et s'ame de confession. Ce jour meisme s'estoit Rollant confessé à un prèstre, et avoit receu son Sauveur avant qu'il alast en bataille; que la coustume estoit telle que les combateurs se confessoient et recevoient leur Créateur, par les mains des prestres et des gens de religion qui en l'ost estoient avant qu'ils se combatissent. Si estoit la coustume et belle et bonne[681].
Note 681: Ce passage est précieux, en ce qu'il prouve qu'au temps de la composition du faux Turpin, l'usage de se confesser avant d'aller au combat n'étoit plus établi. Au XIIème siècle, il étoit revenu, comme on peut le voir par les historiens de la bataille de Bouvines, par Villehardoin et par tous les annalistes des croisades. Cela est si vrai que Philippe Monskes, au XIIIème siècle, ce traducteur scrupuleux du texte de Turpin, omet cette réflexion du conteur latin.
Rollant le benoist martir leva les mains et les yeux au ciel, de bon cuer fist sa confession, et pria nostre Seigneur en telle manière: «Sire Dieu Jhésu-Crist, pour laquelle foi essaucier, je guerpi mon païs et suis venu en ceste estrange contrée pour confondre gent sarrasine, et pour qui j'ai tantes batailles de mescréans vaincues par ta divine puissance, et pour qui j'ai souffert tant coups, tantes plaies, tantes faims, tantes soifs et tantes autres angoisses, je te commant m'ame en ceste derrenière heure; ainsi, Sire, comme tu daignas naistre de la Vierge, et pour moy souffrir le gibet de la croix, et mourir et estre au sépulcre enseveli, et au tiers jour résusciter, et au saint jour de l'Ascension monter ès cieulx, et à la destre du Père estre assis que ta déité n'avoit oncques laissiée; ainsi vueilles-tu m'ame délivrer de perdurable mort. Car je me rens coupable et pécheur plus que je ne pourrois dire; mais tu, Sire, qui es débonnaire pardonneur de tous pécheurs, et ne hez rien que tu aies fait, qui oublies les péchés de ceulx qui à toi repairent, quant ils ont repentance de leurs meffais en quelque heure que ce soit, qui espargnas au peuple de Ninive, et délivras la femme qui estoit reprise en avoutire, et pardonnas à Marie-Magdelène ses péchés, et à saint Père pardonnas son meffait quant il ploura; et au larron ouvris la porte de paradis quant il te réclama en la croix, ne me vueilles-tu pas béer pardon de mes péchiés? Délaisses-moy tous les vices qui en moy sont, et vueilles m'ame saouler et repaistre de pardurable repos. Car tu es cil en qui nuls corps ne périssent quant ils meurent, ains sont mués en mieux; qui as coustume de délivrer l'ame du corps et mettre en meilleur vie, qui dis que tu aimes mieulx la vie du pécheur que la mort.
»Je crois du cuer et regehis de bouche que tu veulx m'ame oster de ceste mortelle vie transitoire, pource que tu la faces vivre plus béneureusement, sans comparaison; après la mort, meilleur sens et meilleur entencion aura; et telle différence comme il a entre homme et son ombre, autant aura-elle meilleure vie en la célestiale région.»
Lors prist Rollant, le glorieux martir, la pel et la char d'entour ses mamelles, à ses propres mains, ainsi comme Thierri qui présent estoit raconta puis, et commença à dire à grans larmes et à grans soupirs: «Dieu Jhésu-Crist, fils Dieu le Père et de la Vierge Marie, regehis[682] de tous mes sens et de toutes mes entrailles, et croi que tu es mon raembeeur[683], que règnes et vis sans fin, et que me résusciteras de terre au derrenier jour, et que je te verray Dieu, et mon Dieu et mon Sauveur, et en ceste moie char.» Et tant comme il disoit ceste parole, il prist par trois fois sa pel et sa char à ses mains forment et dist ces meismes paroles par trois fois.
Note 682: _Regehis._ Je regehis, je reconnois.
Note 683: _Raembeeur._ Rédempteur.
Après mist ses deux mains sur ses yeux et dist ainsi par trois fois: «Et ces miens yeux te verront.» Après ces parolles il ouvrit les yeux et commença à regarder au ciel et garnist son pis et tous ses membres du signe de la croix et dist: «Toutes terriennes choses me sont en vileté. Car voy maintenant, par le don de nostre Seigneur, ce que yeux ne virent oncques, n'oreilles n'oïrent; et ce que cuer d'omme ne peut penser que nostre Seigneur appareille à ceulx qu'il aime.» A la parfin leva les yeux contre mont vers le ciel, et pria pour les ames de ses compaignons qui on la bataille avoient esté occis; et dist ainsi: «Sire Dieu, ta pitié et miséricorde sont esméues sur tes féaux, qui pour toy sont occis en ceste bataille, qui de lointaines terres sont venus çà en estranges contrées, pour combatte contre les gens mescréants; qui pour ton saint nom, pour ta foy déclairer, et vengier ton précieux sang gisent mors ci en droit par les mains des Sarrasins. Mais tu, biau Sire, leur vueilles leurs péchiés pardonner et les ames délivrer des paines d'enfer. Envoie, nostre Seigneur, trois anges et trois archanges qui défendent leurs ames des régions de ténèbres et les conduient au célestial règne, si qu'ils puissent régner avec toy en la compaignie des glorieux martirs, qui vis et règnes sans fin avec le Père et le Saint-Esprit par tout les siècles des siècles. _Amen_.»
En la fin de celle glorieuse confession, se partit Thierri de Rollant, et la benoite ame se partit du corps après ceste prière. Si remportèrent les anges en pardurable repos où elle est en joie sans fin, pour la dignité de ses mérites, en la compagnie des glorieux martirs[684].
Note 684: Dans les chansons de geste de Roncevaux, les derniers instants de Roland sont moins exclusivement pieux et bien plus touchants pour nous. J'en ai donné une leçon dans la préface de _Berte aus grans piés;_ on peut la comparer au précieux texte que vient d'en publier M. Francisque Michel, et que j'ai déjà cité plus haut:
Li quens Rollans se jut desus un pin Envers Espaigne an ad turnet son vis: De plusurs choses à remembrer li prist, De tantes terres come li bers cunquist, De dulce France, des homes de son lin, De Carlemaigne, son seigneur qui l'nurrit, Ne peut muer n'en plurt et n'en suspirt, Mais lui méisme ne volt metre en obli, Claimet sa culpe si pria Dieu merci, etc.
Voilà de la poésie, de l'épopée chrétienne; tandis que le texte de Turpin n'est qu'un rabâchage monacal de ce que tout le monde connoissoit déjà parfaitement sans lui.
[685]Pour la mort de tel prince déust bien faire toute crestienté grant dueil et lamentation. Car comme il fu noble de lignage comme celuy qui estoit de royal ligne, plus fu noble en fais et en prouesce de corps que nul qui en son temps né puis vesquist, ne déust oncques à luy estre comparé. Plain estoit de vertus et de bonnes meurs, pui et fontaine de créance, pillier et soustenance de sainte Eglyse, confort de peuple par ses dignes parolles, médicine contre les plaies et les griefs, du païs défendeur et espérance du clergié, tuteur des veuves et des orphelins, pain et récréation des besoingneus, large aux povres, fols large aux hostels, pour ce espandit tousjours et sema ses richesses ès églyses et ès mains des souffreteux.
Note 685: Le paragraphe suivant est la traduction d'une pièce de vers qui manque dans plusieurs exemplaires latins et qui porte souvent le titre d'_Epitaphium comitis Rotolandi_.
Tant parfu sages en toutes choses et meismement en la doctrine de la foy et de la créance, que son cuer estoit aussi comme une aumaire pleine de livres[686]. Tous ceulx qui à luy venoient pour conseiller povoient aussi en luy puiser comme en une grant fontaine; sages estoit et de très-grant sens et conseil, débonnaire de cuer, et franc et doulx en parolles; tant avoit en luy de tous biens que toutes manières d'onneurs et de graces se traveilloient en sa louenge[687].
Note 686: _Dogmata corde tenens, plenus velut archet libellis._ Le texte donné par M. Ciampi et par M. de Reiffenberg porte à tort _libellus_. La leçon du Msc. de N. D. est préférable.
Note 687: Notre traducteur n'a pas rendu les deux derniers vers de l'épitaphe:
_Pro tantis meritis hunc ad coelestia vectum Non premit urna rogi, sed tenet auta Dei._
IV.
ANNEE: 800.