Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 21
«Or entens-je,» dit Fernagu, «coment Dieu est trines et un; mais je n'entens pas cornent il engendra le Fils si comme tu dis.»--«Crois-tu,» ce dist Rollant, «que Dieu fourmast Adam, le premier homme?»--«Je le crois,» dit le jaiant.»--«Ainsi,» dist Rollant, «comme Adam, qui de nulluy ne fu engendré, engendra fils; ainsi Dieu le Père, qui de nulluy ne fu engendré, engendra Fils de soy-mesme, si comme il voult, devant tous temps, en la manière que nul ne porroit dire né penser.»--«Ce me plaist,» dist le jaiant, «que tu dis; mais je ne voi pas que cil qui estoit Dieu feust fait homme.»--«Cil,» dist Rollant, «qui créa toutes choses, et ciel et terre de noient, fist son Fils prendre humaine chair, sans semence d'omme, en la Vierge, par la vertu du Saint-Esprit.»--«De ce me merveil,» dist Fernagu, «et à ce entendre veux-je travailler, coment il nasquit de Vierge sans semence d'omme si comme tu dis.»--«Je te le monstreray,» dit Rollant: «Dieu, qui fourma Adam sans semence d'omme, voult que son Fils nasquit de Vierge sans semence d'omme. Car ainsi comme il nasquit du Père sans mère, ainsi nasquit-il corporelement de mère sans homme, parce que tel enfentement affiert à Dieu.»--«Moult me merveil,» dist le jaiant, «coment la Vierge enfanta sans homme.»--«Je te le monstreray,» dist Rollant, «que cil qui fait au pois ou en fève engendrer un ver, les bouteurs[654] et les serpens sans semence de masle, cil meisme fist que la Vierge conceupt Dieu et homme sans nulle corrupcion de soy et sans semence d'omme. Cil qui fist le premier homme sans semence d'autrui, si comme je t'ay monstré, légièrement peut faire que son Fils feust fait homme au corps de la Vierge, et que il nasquit homme sans humain attouchement.»
Note 654: _Bouteurs._ Crapauds.
--«Bien peut estre,» dist Fernagu, «qu'il fust né de Vierge si comme tu dis; mais sé il fu fils de Dieu, il ne put en croix mourir, puisque Dieu ne meurt pas.»--«Tu dis voir,» ce dist Rollant, «en ce que tu dis qu'il peut naistre de Vierge; et en ce que tu recongnois qu'il fu fait homme, doncques il mourut comme homme; car toute rien qui naist meurt. Mais pour ce qu'il nasquit Dieu et homme, et prist au corps de la Vierge ce qu'il n'estoit pas devant, sans perdre ce qu'il estoit devant, il mourut en la croix selon l'umanité, et veilla tousjours, selon la déité, par laquelle vertu il résuscita; et comme il fu Dieu et homme, il mourut en la croix comme homme, et il résuscita du sépulcre comme Dieu.
»Qui croit donques à sa nativité, il doit croire donques à sa passion et à sa résurrection.»--«Coment,» dist Fernagu, «doit-on croire à sa résurrection?»--«Pour ce,» dist Rollant, «que il nasquit, il mourut; et il résuscita au tiers jour, selon la déité, si comme je t'ay dit.»
Quant le jaiant entendit ces parolles, il se merveilla moult, et dist à Rollant: «Rollant, Rollant, pourquoy me dis-tu telles parolles desvées? Ce ne peut estre que homme mort reviengne en vie derechief.» Et Rollant respondit: «Je te di que le Fils-Dieu ne résuscita pas seul. Ains te di que tous les hommes qui nasquirent depuis le commencement du monde jusques en la fin seront résuscités au jour du jugement devant le trône de la majesté Jhésu-Crist. Illec recevra chascun sa desserte, selon sa mérite, quelle qu'elle soit, ou bien ou mal. Que cil Dieu qui le petit arbre fait croistre en hault, et le grain du forment qui est mort fait revivre et croistre et fructifier, résuscitera chascun de mort à vie au derrain jour, en sa propre chair et en son propre esprit; et de ce peus-tu prendre exemple à la nature du lion.
»Sé le lion résuscite son faon au tiers jour par son flair et par s'alaine, quelle merveille fu-ce dont sé Dieu le Père, le tout puissant, résuscita son Fils au tiers jour par sa divine puissance? Si ne te doit pas sembler nouvel miracle. Quant Hélie le prophète plusieurs mors fist vivre, plus légièrement donques résuscita Dieu le Père son Fils; et luy-meisme, qui plusieurs mors résuscita devant sa passion, en nulle manière ne povoit estre tenu pour mort; car la mort fuit devant luy, et à sa voix et à son commandement résuscitent les mors à grandes tourbes.»
Lors dist le jaiant: «Je voy assez ce que tu dis; mais coment il monta ès cieulx, ne puis-je veoir.»--« Cil,» dist Rollant, «qui du ciel descendit, aussi légièrement y peut-il monter; cil qui de soy-meisme résuscita de mort, par sa meisme puissance trespassa-il les cieulx. Et ce peux-tu veoir légièrement par mains exemples. Vois-tu la roe du moulin tant comme elle descent aval d'amont? autant remonte-elle d'aval amont. L'oisel qui vole en l'air, autant comme il monte, autant ravalle-il quant il veult. Tu-meisme, sé tu descens d'une montaigne, tu peus bien monter de là où tu es descendu. Le soleil se leva hier par-devers orient et se coucha en occident; en ce meisme lieu où il est huy levé revendra. Là donques d'où le Fils de Dieu descendit, là meisme retourna-il par sa propre vertu.»--«Je me combatray,» dist le jaiant, «à toy; que sé celle foy que tu presches est vraye, que je soie vaincu; et sé elle est fausse, que tu soies maté; et soit perpétuel reprouche au vaincu et à sa gent, et aux vainqueurs et aux siens soit louenge et gloire.»--«Je l'octroie bien ainsi,» dist Rollant.
Lors se levèrent et vindrent à bataille derechief. Rollant envaït le jaiant et le férit de son baston, et le jaiant jetta un coup de s'espée vers luy; mais Rollant, qui fu légier et hastif, saillit à senestre, et receut le coup sur son baston. Le coup du jaiant, qui grant fu et pesant, coupa le baston par mi. Lors saillit avant Fernagu, et saisit Rollant aux poings, vers terre l'inclina, et le jetta légièrement soubs luy. Quant Rollant vit qu'il ne pourroit autrement eschapper en nulle manière, il commença à réclamer dévotement le Fils de la Vierge Marie, et il[655] aida tant à son champion, qu'il se sourdit, et tourna le jaiant soubs luy. Lors jetta la main à s'espée, et le férit au nombril. Lors commença le jaiant à crier à haulte voix, et réclama son dieu Mahommet: «Mon Dieu, secourre-moy, car je muire.» A tant se départit Rollant, et s'en ala sain à l'ost des Crestiens.
Note 655: _Il._ Le fils de la Vierge Marie.
Maintenant descendirent du chastel les Sarrasins, et issirent de la cité et emportèrent leur seigneur entre leurs bras envers la forteresce. Lors brochièrent les Crestiens, et se mistrent avec les Sarrasins qui emportoient Fernagu; au chastel entrèrent par force, qui estoit fermé au-dessus de la cité. Occis furent le jaiant et les Sarrasins, le chastel et la cité prise, et les prisonniers délivrés par la vertu nostre Seigneur.
IX.
ANNEE: 800.
_Coment l'aumaçor de Cordes et le roy de Sebille rappareillèrent bataille contre Charlemaines, puis qu'ils furent eschapés; de la cautèle malicieuse que les Sarrasins firent pour les chevaux des nostres espouventer, et du remède que l'empereur trouva contre ce, et coment le roy de Sebille fu occis, et l'aumaçor eschapa qui puis fu baptisé._
En pou de temps après ces choses ainsi faittes, fu raconté à Charlemaines que en la cité de Cordes l'attendoient à bataille l'aumaçor de celle cité meisme, et Hébraïm, le roy de Sebille, qui s'en estoient eschapés de la bataille de Pampelune, où Agoulant fu occis. Si estoient à eulx venus en aide les Sarrasins de sept cités, de Sathine, de Dénie, de Rebode, de Abule, de Baécie, de Sebille et de Grenade.
Quant il oït ces nouvelles, il ordonna son ost pour chevauchier contre eulx à bataille. En ce qu'il s'approchoit de la cité de Cordes, les deux roys issirent tout armés contre luy à bataille rengée, et chevauchièrent contre Crestiens, entour quatre milles loing de la cité. Si estoient environ dix mille, et les nostres entour sept mille. Lors devisa Charlemaines son ost en trois batailles. La première fu de chevaliers très-preux, la seconde de gens à pié, la tierce de chevaliers. Tout en telle manière devisèrent les Sarrasins leurs gens.
En ce point que nostre première bataille dut assembler à la première des Sarrasins, une grant tourbe de leurs gens à pié se mist devant les chevaux à nos combateurs, et avoit chascun en sa teste une barboire[656] cornue noire et horrible, ressemblant à deable, et tenoist chascun deux timpanes en ses mains, qu'il heurtoit ensemble, et faisoit une noise et un tumulte grant et si épouventable, et les chevaux de nos combateurs eurent si grant paour, qu'ils s'enfouirent arrière, ainsi comme tout forsenés, maugré ceulx qui les chevauchoient.
Note 656: _Barboire._ Masques barbus. «_Larvas barbatas_.»
Après la première, furent les autres deux; et couroient les chevaux si fort tost comme sajette nouvellement descochiée. Moult estoient liés les Sarrasins de ce qu'ils véoient. Lors commencèrent nos Crestiens à aler pas pour pas jusques à tant que nos gens vindrent à une montaigne qui estoit à deux milles de la cité. Là se rassemblèrent les Crestiens, et firent murs de eulx-meismes.
De rechief se mistrent en conroy, et les attendirent; et les Crestiens tendirent leurs tentes et demourèrent illecques jusques au matin, au point du jour, qu'ils se levèrent; et se conseilla Charlemaines à sa gent qu'ils feroient. Lors fu crié par tout l'ost que chascun couvrist la teste de son cheval de toile ou de drap, si qu'ils ne peussent veoir les barboires, et estoupassent forment les oreilles, si qu'ils ne peussent oïr les cris des Sarrasins né le son des timpanes.
Ce grant engin et soutil trouvèrent, encontre le malice des Sarrasins. Quant ils eurent ainsi fait, les chevaux alèrent hardiement avant, que pou de force faisoit leur épouventement, pour ce qu'ils ne véoient né oïoient. Lors commencièrent les Crestiens la bataille hardiement, et forment se combatirent jusques à l'eure de midi, et moult en occidrent; mais ils ne les peurent pas vaincre tous, car ils estoient toujours ensemble. Si avoit au milieu d'eulx un char que huit bœufs menoient, et, dessus, une enseigne à quoy ils se ralioient. Mais tantost comme Charlemaines l'apperceut, il se férit en la tourbe des Sarrasins, garni et avironné de la vertu nostre Seigneur. Lors commença à occire et à craventer à destre et à senestre, jusques à tant qu'il vint à l'estendart qui sur le char estoit; et tantost comme il eut couppé la perche qui la bannière soutenoit, se desconfirent les Sarrasins, et commencièrent à fouir en diverses parties. Les Crestiens se pristrent lors à crier et à huchier, et se férirent ès Sarrasins, et en occidrent huit mille. Là fu occis le roy de Sebille, et l'aumaçor de Cordes eschapa et s'en fouit à tout deux mille; en la cité se mist. Lendemain la rendist à Charlemaines par tel convent qu'il recevroit baptesme, et la tendroit de luy, et des ore en avant obéiroit à ses commandemens.
Ces choses ainsi faittes, Charlemaines départist les terres et donna les contrées à ses chevaliers et à ceulx de ses gens qui demourer y vouldrent. Aux Bretons donna la terre de Navarre et des Bascles; aux François, la terre de Castille; aux Puillois, la terre de Nadres et de Sarragoce; la terre d'Arragon aux Poitevins; aux Thiois, la terre de Landaluf qui siet sur la marine; la terre de Portugal aux Danois et aux Flamans; Galice ne vouldrent François habiter, pour ce qu'elle leur sembloit trop aspre[657]. Puis celle heure ne fu nuls hommes, né hault né bas né duc né prince en toute la terre d'Espaigne, qui contre Charlemaines osast combatre né contrester.
Note 657: Philippe Mouskes ajoute ici, de sa propre autorité, au texte de Turpin, exactement traduit par le chroniqueur de Saint-Denis, le passage suivant:
Li manestrel et li jongleur Orent Prouvence, si fu leur. Par nature encor çou trovons, Font Provenciel et cans et sons Miliors que gens d'autre païs, Pour çaus dont ils furent nays.
M. de Reiffenberg, dans son excellente édition de Mouskes, fait ici une remarque malicieuse qu'on me permettra de relever. «Cette origine,» dit-il, «qui donne pour aïeux aux Provençaux des musiciens et des poètes, est gracieuse et ingénieuse à la fois. MM. Raynouard et Fauriel l'adopteront sans doute volontiers; mais ainsi ne fera point M. P. Paris.»
M. de Reiffenberg veut bien établir entre mon sentiment et l'opinion de MM. Raynouard et Fauriel une sorte de comparaison qui doit naturellement m'être défavorable; cependant, j'oserai dire ici que ce passage d'un poète de la fin du XIIIème siècle ne préjuge aucunement la question de l'antériorité des poètes hispano-provençaux sur les poètes françois. Que les premiers aient été plus habiles dans le grand art des petits couplets, des tençons, et des jeu-partis, c'est une opinion que _j'adopterois volontiers;_ mais il y a loin de là à la composition des grandes _chansons de geste_, qui restent le véritable titre de gloire de l'ancienne poésie françoise.
X.
ANNEE: 800.
_De la seigneurie que l'empereur establit au siége de Compostelle, que les rois et les prélas d'Espaigne feussent obéissans au prélat du siége. Après lesquels sont les principaus églyses de tout le monde. Et coment l'arcevesque Turpin qui présent fu par tout, raconte les meurs et la qualité de Charlemaines._
Quant Charlemaines eut ainsi Espaigne conquise, et nul ne fu qui contre luy osast puis se rebeller, il laissa en la terre des plus grands princes de son ost, et ala en Galice visiter et aourer le corps monseigneur saint Jaques; et les bons Crestiens qu'il trouva au païs conferma en la foy, et ceulx qui par la force et desloyauté des Sarrasins l'avoient relenquie et s'estoient tournes à la loy Mahommet né pas voulloient laissier, fist occire, et aucuns en envoya en essil. Par les cités establit évesques et menistres de sainte Églyse. En la cité de Compostelle, où le corps mon seigneur saint Jaques repose, assembla conseil d'évesques et parlement de barons; là establit en l'onneur monseigneur saint Jaques que tous les arcevesques et les évesques, les roys et les autres princes d'Espaigue et de Galice présens et avenir fussent obéissans à l'arcevesque de Compostelle. En une ville qui est appellée Irie[658] n'establit point d'évesque, car il ne la tint point pour cité; mais il voult et ordonna qu'elle feust obéissante au siége de Compostelle; et je, Turpin, arcevesque de Rains, qui fu présent en ce conseil de soixante évesques, dédiai l'églyse et l'autel de monseigneur saint Jaques, à la requeste Charlemaines, ès kalendes de juillet. A celle églyse soubsmit Charlemaines toute Espaigne et Galice, et la luy donna ainsi comme douaire, et commanda que chascun chief d'ostel luy rendist, chascun an, quatre deniers de droite rente, et feussent quittes par tout de tous servages.
Note 658: _Irie._ Iria. Tout ce paragraphe vient singulièrement en aide à ceux qui attribuent aux prêtres de l'église de Compostelle la rédaction de Turpin. Il est à supposer que, dans les dernières années du onzième siècle, il existoit entre les deux siéges d'_Iria_ la métropole, et Compostelle la suffragante, une rivalité que Calixte II, devenu pape, fit cesser en transportant à cette dernière ville le droit do métropole, dont la première jouissoit depuis un temps immémorial. Cette révolution diocésaine eut lieu vers 1124; mais on voit évidemment que la question n'étoit pas encore résolue quand fut rédigé notre _Turpin_.
Puis establit en ce meisme conseil que celle églyse feust toujours-mais appellée siége d'apostre, pour ce que le corps monseigneur saint Jaques y reposé; et que tous les conciles de tous les prélas y feussent tenus et les dignités et les croces données, et les évesques sacrés, et le roy d'Espaigne et de Galice enoingt et sacré par la main l'arcevesque du siége, en l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Jaques l'apostre. Et sé la foy feust faillie ès autres cités, et que question feust mue sur aucuns articles, qu'elle feust réformée et réconciliée par l'arcevesque et le concile du lieu. Et à bon droit doit estre la foy réformée et réconciliée en celle honnourable églyse; car ainsi comme Ephèse est siége d'apostre, ès parties d'Orient, pour la raison de monseigneur saint Jehan, frère monseigneur saint Jaques, ainsi doit estre en Occident le siége de Compostelle, siége où la foy soit réformée et réconciliée; ce sont les deux siéges que la mère de deux fils Zebedée requist à nostre Seigneur que l'un séist à la destre et l'autre à la senestre de son règne.
En tout le monde n'a que trois églyses principaulx qui par excellence sont honnourées sur toutes autres, celle de Rome, celle de Compostelle et celle d'Ephèse[659]. Ce n'est mie sans raison; car autresi comme nostre Seigneur establit principaument saint Père, saint Jaques et saint Jehan, et les honnoura plus que nuls des autres, en ce qu'il leur révéloit les secrès, si comme il appert par les évangiles; ainsi voult-il que leurs siéges feussent honorés sur tous autres; et par raison sont des principaux. Car ainsi comme ces trois apostres eurent plus de grace et plus de digneté que les autres, ainsi doivent avoir les lieux où ils preschièrent la foy et où leurs sains corps reposent.
Note 659: Remarquez qu'un membre du clergé de France n'auroit jamais avancé chose semblable.
L'églyse de Rome est avant mise; car saint Père, le prince des apostres, la dédia par sa prédication, et la sacra par le sang de sa passion.
La seconde est celle de Compostelle; car messire saint Jaques qui, après saint Père, eut plus de grace et de digneté, la sacra premier par son sang et par sa prédication.
La tierce doit estre celle d'Ephèse, en laquelle saint Jehan l'évangéliste escripvit celle excellente évangile: _In principio erat Verbum_, et l'Apocalipse où il nous descouvre les célestiaux secrès; qui tant eut de grace envers nostre Seigneur qu'il eut le privilége de savoir sur les autres.
Tant doivent avoir ces trois églyses d'onneur et de digneté, que sé jugemens, soient divins, soient humains, ne peuvent estre terminés aux autres églyses qui sont par tout le monde, ils doivent estre traitiés et deffinis en ces trois églyses[660].
Note 660: C'est-à-dire que s'il arrive qu'une question ne puisse être résolue ni jugée dans les autres églises, il faut qu'elle le soit dans l'une de ces trois métropoles.
En la manière que l'istoire a lassus raconté fu Espaigne et Galice délivrée des mains aux Sarrasins, par la vertu nostre Seigneur et de monseigneur saint Jaques, et par l'aide Charlemaines.
Cy endroit fait l'istoire mencion des meurs et de la quantité[661] Charlemaines, et de la manière de vivre. Voir est que l'istoire a là-dessus parlé de ce meisme; et s'on demande pourquoy elle en parle en deux lieux, l'en peut respondre que c'est selon les divers auteurs. Car Éginaus, qui fu son chappellain, et d'enfance nourri en son palais, et qui fu tous jours présent en tous ses fais, met la premiere descripcion, et nous escript toutes ses batailles et tous ses fais jusques à la bataille d'Espaigne.
Note 661: _Quantité._ Taille.
D'ilec en avant les prist l'arcevesque Turpin, et les nous descripvit jusques à la fin de sa vie, certain de toutes les choses qui depuis avindrent, comme celluy qui tousjours fu avecques luy, et dit ainsi[662] que Charlemaines estoit brun de chevelure et vermeil en face, noble et avenant de corps, mais fier estoit en regardeure. En estant[663] avait huit piés de long, à la mesure de son pié meisme, qui moult estoit grant. Par pis[664] et par espaules estoit très-large; ventre et reins avoit convenables selon le corps; gros bras et grosses cuisses avoit. Très-fort estoit de tous membres; en batailles chevalier très-aigre et très-sage. De face avoit paume et demie de long; de barbe une paume, de nez demi-paume, de front un pié de lonc. Tantost estoit espoenté celuy qu'il regardoit par mautalent; nul ne povoit longuement durer devant luy qu'il regardoit par courroux à yeux ouverts. Le ceint de sa courroie avoit huit paumes de long, sans ce qui pendoit dehors la boucle de sa courroie. Pou de pain menjoit; petit de vin et trempé buvoit; bien menjoit un quartier de mouton ou deux gélines, ou une espaule de porc, ou un paon, ou une grue, ou un lièvre. De si grant force estoit plain qu'il coupoit un chevalier armé, c'est assavoir un de ses ennemis séant sur son cheval, dès la teste jusques aux cuisses, à un seul coup, et luy et le cheval, de Joieuse s'espée. Les bras et les poings avoit si fors, qu'il estandoit légèrement quatre fers de cheval tous ensemble; un chevalier armé levoit sus sa paume jusqu'à son chief, à un seul bras. Par raison habundoit en parolles, en jugemens très-droiturier, très-large en dons.
Note 662: Ce portrait de Charlemagne et tous les détails biographiques réunis ici ne se trouvent pas dans la bonne et ancienne leçon du manuscrit de Notre-Dame, n° 133. C'est une amplification du récit d'Eginhard.
Note 663: _En estant._ Debout.
Note 664: _Pis._ Poitrine.
En Espaigne tant comme il y demoura tenoit chascun an feste pleinière, et portoit sceptre et couronne aux quatre festes solemneles: à Noël, à Pasques, à la Pentecoste et le jour de la feste Saint-Jaques. Et faisoit tenir s'espée toute nue devant son trosne, selon la manière des anciens empereurs. Pour son corps garder veilloient chascune nuit six vings hommes preux et loyaulx; les quarante faisoient la première veille de la nuit; dix au chevet, dix aux piés, dix à destre et dix à senestre. Si tenoit chascun en main destre une espée nue, et en la senestre un cierge ardent.
Tout en telle manière faisoient les autres quarante la seconde veille de la nuit, et les autres quarante la tierce jusques au jour. Qui tous vouldroit raconter ses fais et ses merveilles, avant fauldroit main et paine que l'istoire ne feroit. Mais en la fin nous convient raconter coment il retourna en France et la meschéance qui luy advint de ses barons en Roncevaux, par la traison du trahie Ganelon.
Ci finit le quint livre des fais et des gestes Charlemaines.
LE SIXIESME LIVRE DES FAIS ET DES GESTES LE FORT ROY CHARLEMAINES.[665]
Note 665: C'est avec les événements racontés dans ce dernier livre que commence la fameuse _Chanson de geste_, de la _Déroute de Roncevaux_. L'origine s'en perd dans l'obscurité des IXème, Xème et XIème siècles; mais elle a certainement précédé la pseudo-relation de l'archevêque Turpin, et c'est elle dont on a exploité la popularité au profit des légendes et de l'église Saint-Jacques-de-Compostelle. Voici le début de la vieille chanson, telle que la publie actuellement M. Francisque Michel, d'après un manuscrit de la bibliothèque Bodléienne:
Carles, li reis, nostre emperere magne, Set ans tuz pleins ad ested en Espaigne, Tresqu'en la mer conquist la terre altaigne, N'i a castel qui devant luy remaigne, Mur né cités n'i est remés à fraindre Fors Sarragoce qui est une muntaigne. Li reis Marsille la tient qui Dieu n'en aime....
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I.
ANNEE: 800.
_Du message Ganèlon et de la traïson que il fist au roy Marsile. Des présens que le roy Marsile et les Sarrasins firent au roy et aux combateurs par malice. Et puis de la bataille, coment les Crestiens furent occis._
Puis que Charlemaines, le très-puissant et très-renommé, eut conquise toute Galice et soubsmise à la foy crestienne, à l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Jaques, il retourna en France et fist ses osts heberger delès Pampelune. En ce temps demouroient en la cité de Sarragoce deux rois Sarrasins, Marsile et son frère Baligans. Si les avoit envoiés contre Charlemaines le soudan de Babilonne pour deffendre Espaigne, des parties de Surie, à tout grans osts. A l'empereur estoient subgiez et volentiers luy obéissoient par semblant, mais c'estoit faussement, car ils ne l'osoient refuser.