Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 20
_Coment Agoulant vint parler à Charlemaines en trèves; de leurs paroles et de leur disputoison. Coment ils repristrent bataille autant contre autant, et coment les Sarrasins furent tousjours desconfis; coment Agoulant vint à Charlemaines pour baptesme recevoir; coment il s'en parti mal paié pour les povres que il vit mengier en bas; et puis coment il prist jour de bataille à lendemain._
Puis que trèves furent données et ce vint à lendemain, Agoulant issit de la cité, luy et sa gent; de lès la ville laissa son ost; soixante des plus hauls de ses hommes prist, et vint à Charlemaines qui estoit à un mille de la cité. Les osts des Crestiens et des Sarrasins estoient logiés en un trop biau plain et trop grant, assez près de la cité. Si avoit bien six milles de long et de lés. En mi estoit le chemin de Saint-Jacques qui les deux osts devisoit, et quant Agoulant fu devant Charlemaines, il[639] luy dist en telle manière:
«Es-tu ce Agoulant qui ma terre m'a tollue par tricherie et par desloyauté? Je avois conquise Gascongne et Espaigne à l'aide nostre Seigneur, et les avois convertis à la foy crestienne; les rois et les princes avois soubmis à ma seigneurie et à mon empire, et tu as mes Crestiens occis, et mes cités et mes chastiaux pris, et la terre dégastée par feu et par occision, tandis comme j'estoie retourné en France. Pour laquelle chose je me plaing moult durement.»
Note 639: _Il._ Charlemaines.
Quant Agoulant entendit que Charlemaines partait à li en arabic, il se merveilla moult, et moult en fu lié; car Charlemaines avoit appris sarrazinois en la cité de Tholette, où il demoura une partie du temps de son enfance. Lors respondit Agoulant: «Je te prie,» dist-il, «que tu me dies tant pour quoy tu as tollue la terre à nostre gent qui pas ne te vient par héritage; car ton père né ton aïeul né ton bisaïeul né nul de ton lignage ne la tindrent onques.»
Et Charlemaines respondit: «Pour ce disons-nous que la terre est nostre, que nostre Seigneur Dieu Jhésu-Crist, créeur du ciel et de la terre, a esleu nostre gent crestienne sur toutes autres, et a establi que elle soit dame et maistresse de tout le monde. Et pour ce ay-je convertie ta gent sarrasine à nostre loy tant comme je ai peu.»
Agoulant respondit: «Ce n'est pas,» dist-il, «digne chose que nostre gent soit subjette à la vostre; car nostre loy vault mieux que la vostre, et nous avons Mahommet qui est messagier Dieu et fu envoié à la gent sarrasine; lesquels commandemens nous tenons; et si avons nos dieux tous puissans qui, par le commandement Mahommet, nous démonstrent les choses qui sont à venir. Ces dieux nous créons et cultivons par lesquels nous vivons et régnons.»
«Agoulant,» dit Charlemaines, «tu erres, en ce que tu dis que vous tenez les commandemens de Dieu. Car vous avez les commandemens et la faulse loy d'un homme mort plain de toutes vanités; et créez et aourez le diable en vos faulses idoles. Mais nous tenons les vrais commandemens de Dieu, et nous créons et aourons Dieu le père et le fils et le Saint-Esprit; dont nos ames vont en la joie de paradis, par la sainte foy que nous tenons; et les vostres si vont au parfont puis d'enfer, pour la faulse loy que vous tenez. Et pour ce appert que nostre foy vault mieulx que vostre loy. Pour laquelle chose je t'ammoneste que toy et ta gent recevez baptesme, ou tu envoies qui tu vouldras contre moy à bataille. Si recevrez douloureuse mort de corps et d'ames.»--«Jà ce n'aviengne,» dist Agoulant, «que je reçoive baptesme né que je renie Mahommet mon dieu tout puissant! Ainsi me combatray-je, moy et ma gent, contre toy et la tienne, par tel convent que se nostre loy plaist mieulx à Dieu que la vostre, vous serez vaincus; et se la vostre loy vault mieulx que la nostre vous serez vainqueurs; si soit honte et reprouche à tousjours-mais aux vaincus, et louenge et honneur aux vainqueurs! Et s'il avient que nostre gent soit vaincue, je recevray baptesme, sé je puis tant vivre.»
Ainsi fu octroié d'une part et d'autre; et se départirent à tant. Et lors envoia Charlemaines vingt Crestiens contre vingt Sarrasins; et tantost furent les païens occis. Et puis quarante contre quarante; et tantost furent occis. Et puis cent contre cent; à cette fois furent Crestiens occis pour ce qu'ils s'en fouirent pour paour de mort. Ceulx qui ainsi moururent pour ce qu'ils fouirent, segnifient la perte d'aucuns qui laschement se combattent contre les vices. Car ainsi comme ceulx qui se combatent pour la foy ne doivent oncques fouir né ressortir; ainsi ne doivent ceulx qui se combatent contre le deable; car s'ils ressortissent, ils meurent en péchié. Mais ceulx qui fortement se combatent vainquent légièrement le deable qui les péchiés amenistre.
Après furent envoiés deux cens contre deux cens; et puis mille contre mille, et tousjours furent occis les Sarrasins. Lors requist Agoulant trèves à Charlemaines, pour parler à luy, et dist que la foy crestienne valoit mieulx que la leur; et Agoulant vint, et luy dist que luy et sa gent recevroient baptesme le lendemain. A tant retourna à ses gens et dist à ses roys et à ses gens qu'il voulloit estre baptisé, et commanda à toute sa gent qu'ils s'appareillassent à recevoir le baptesme, dont aucuns se consentirent et aucuns le refusèrent.
Lendemain, en droit l'eure de tierce, vint Agoulant à Charlemaines pour recevoir baptesme. A l'eure qu'il vint estoit Charlemaines assis au mangier luy et sa gent. Tout maintenant qu'il le vit séoir à table, et maintes autres tables appareilliées entour luy, et vit ceulx qui mangeoient en divers habis, les uns en habis de chevaliers, les autres en habis d'évesques, les autres en habis de moines, les autres en habis de chanoines réglés, et les autres en habis de clers, il demanda de chascun ordre, et quels gens c'estoient?
«Ceulx,» dit Charlemaines, «que tu vois vestus de draps de soie et d'une couleur, ce sont les évesques et les prestres de nostre loy qui nous preschent et exposent les commands nostre Seigneur: ceulx nous absolvent de nos péchiés et nous donnent la bénéiçon nostre Seigneur. Ceulx que tu vois en noir habit, ce sont moines et abbés, et sont plus saintes gens que les autres; si ne cessent de prier la divine majesté pour nous. Ceulx que tu vois après qui sont en blanc habit, ils sont appelles chanoinés réglés, qui vivent selon la règle des meilleurs sains, et prient aussi pour nous, et chantent messes et matines et heures, pour l'estat de nostre foy.»
Entre les autres choses regarda Agoulant d'autre part, et vit trèze povres vestus de povres draps, qui mengeoient à terre sans nappe et sans table, si avoient pou à manger et pou à boire. Lors demanda à Charlemaines quels gens c'estoient. «Ce sont,» dist-il, »les gens Dieu, messages nostre sire Jhésu-Crist, que nous paissons chascun jour eu l'onneur des douze apostres.» Lors respondit Agoulant: «Ceulx qui sont entour toy sont beneurés, et largement mengent et boivent, et sont bien vestus et noblement; et ceulx que tu dis qui sont messages de ton Dieu, pourquoy souffres-tu qu'ils aient faim et mesaise, et qu'ils soient si povrement vestus et si loing de toy assis né si laidement haitiés? Mauvaisement sert son Seigneur qui ses messages reçoit si laidement. Grant honte fait à son Seigneur qui ainsi ses messages sert. Ta loy que tu disoies qui estoit si bonne monstres bien, par ce, qu'elle soit faulse.» Après ces paroles, se départit de Charlemaines, et s'en retourna à sa gent, et refusa le saint baptesme qu'il vouloit recevoir. Lendemain manda bataille à Charlemaines. Lors entendit bien l'empereur qu'il eut baptesme refusé pour les povres qu'il vit si laidement traitiés. Pour ce commanda Charlemaines que les povres de l'ost feussent honnourablement vestus et suffisamment repeus de vins et de viandes.
Cy endroit se peut chascun avertir qui cil est en grant coulpe vers nostre Seigneur qui ses povres ne paist en temps de nécessité. Sé Charlemaines perdit ainsi le roy Agoulant et sa gent qui ne furent baptisés, pour ce qu'il vit les povres laidement traitiés, que sera-il, au jour du jugement, de ceulx qui en ceste mortelle vie ont eu les povres en despit et malement les ont traitiés? Coment pourront-ils oïr cette horrible sentence, quant il dira: «Alez-vous, maléois[640], au feu pardurable: car j'ai eu faim, vous ne me donnastes pas à mengier.» Pour ce devons regarder que la foy et la loy nostre Sire vault pou aux Crestiens? sé elle n'est acomplie par œuvres, selon l'apostre qui dit que aussi comme corps est mort sans ame, aussi est foy morte sans bonnes œuvres. Et aussi comme le roy païen refusa baptesme, pour ce qu'il ne vit pas en Charlemaines droites œuvres, ainsi me doubte-je que nostre Seigneur ne refuse en nous la foy du baptesme, au jour du jugement, pour ce qu'il n'i trouvera pas les œuvres.
Note 640: _Maléois._ Maudits. Comme on a fait de _Benedictus_, bénéoit.
VI.
ANNEE: 800.
_Coment tous les Sarrasins furent desconfis et Agoulant occis, fors aucuns qui eschapèrent. Coment François furent occis par leur convoitise, quant ils retournèrent par nuit au champ de la bataille; coment le roy Fourré se combatit à Charlemaines, et cornent li et sa gent furent occis. Et puis de ceulx qui moururent sans bataille._
Lendemain vindrent tous armés au champ de bataille, d'une part et d'autre, par le convent des deux roys. Le nombre de la gent Charlemaines estoit esmé[641] à cent et trente-quatre mille; de la gent Agoulant cent mille. Quatre batailles firent les Crestiens de toutes leurs gens, et les Sarrasins en firent cinq. Celle qui première assembla à nostre gent fu tantost vaincue; après vint la deuxième, qui tantost refu desconfite. Quant les Sarrasins virent qu'ils perdoient ainsi leurs gens, ils mistrent leurs autres trois batailles en une, et Agoulant au milieu; et quant les Crestiens virent ce, si les attaindrent de toutes pars. D'une part, Ernault de Biaulande, à tout son ost; d'autre part, le comte Estous de Langres, à toute sa gent; d'autre part, le roy Gondebeuf de Frise et son ost; d'autre part, le roy Constentin et sa gent; et d'autre part, Rollant et Olivier; et d'autre part, Charlemaines à tout son ost.
Note 641: _Esmé._ Estimé.
En eulx se ferit premier Ernault de Biaulande; tant en occist à destre et à senestre, qu'il vint jusques au roy Agoulant qui au milieu de sa gent estoit. Tant s'esvertua, qu'il le occist de s'espée. Lors leva merveilleux cris de tous sens. Es Sarrasins se férirent les Crestiens de toutes pars, et tant y férirent et chaplèrent[642], qu'ils les occirent tous.
Note 642: _Chaplèrent._ Frappèrent.
Là fu l'occision des Sarrasins si grant, que nul n'en eschapa, fors le roy de Sebile, et l'aumaçor de Cordes et aucuns de leurs gens. Ceulx s'en fouirent à petite compaignie. En celle journée y eut tant de sanc respandu, que ceulx à pié estoient en sanc jusques au gros des jambes. Prise fu la cité, et tous les Sarrasins qui dedens furent trouvés, occis.
Et pour ce occist Charlemaines Agoulant qui se combatit à luy, pour l'estrif et pour le convenant de la foy crestienne. Pour ce apert qu'elle surmonte toutes manières de loys et de créances par sa bonté; mais simplement toutes manières de créances sont erreurs et mescréandises, et elle seule surmonte en ciel les anges et les archanges.
O tu, Crestien, sé tu tiens bien ta foy et accomplis les commandemens de l'Évangile par œuvres, tu surmonteras les anges en paradis avec ton chief, Jhésu-Crist, dont tu es membre. Sé tu désires donques si hault monter, croy fermement; car ainsi comme dit l'escripture: «Cil qui croit fermement peut tout faire.»
Lors assembla Charlemaines ses osts de toutes pars, liés et joieux, en rendant graces à nostre Seigneur, pour si grant victoire; il ala jusques au pont d'Arge, qui est en la ville Saint-Jacques[643]. Là fist ses trefs tendre pour hébergier; mais aucuns Crestiens retournèrent la nuit au champ de bataille, où les Sarrasins gisoient mors, sans le sceu Charlemaines, pour la convoitise de l'or et de l'argent et des autres richesces; et ils cuidèrent à l'ost des Crestiens retourner chargés de despoilles de mors. L'aumaçor de Cordes et autres Sarrasins qui de la bataille estoient eschapés et qui se tapissoient entre les autres montaignes leur coururent sus et les occistrent tous, du plus grant jusques au meneur.
Note 643: _En la ville Saint Jaques._ Le latin dit: _Via Jacobitana_.
En tour mille estoient, par nombre, ceulx qui ainsi furent occis. Tels gens segnifient ceulx qui en ce siècle se combatent contre le monde; car autresi[644] comme ceulx qui retournèrent aux charoingnes des mors qu'ils avoient devant vaincus, pour convoitise des terriennes choses, et furent occis de leurs ennemis, ainsi est-il de ceulx qui les vices ont ainsi vaincus et jà en ont fait pénitence; ils ne doivent pas retourner aux vices, qu'ils[645] ne soient occis des diables par mauvaise fin. Et ainsi comme ceulx qui retournèrent aux estranges despoilles perdirent la présente vie et reçeurent laide mort, aussi est-il des gens de religion qui le siècle ont adossé et guerpi, et puis retournent aux terriennes honneurs.
Note 644: _Autresi._ De même.
Note 645: _Qu'ils._ Afin qu'ils.
Tels gens, s'ils ne se gardent, perdent la célestiale vie et embrassent la mort pardurable.
A lendemain fu dit à Charlemaines qu'un prince de Navarre qui Fourré avoit nom s'appareilloit à bataille contre luy; si estoit en un chastel qui estoit sur la montaigne de Garzin[646].
Note 646: _Apud montem Garzin_ (manuscrit 133 de Notre-Dame). _Mont-Jardin_, manuscrit du roi 7871, et _Philippe Mouskes_, f° 228.
Là vint Charlemaines, et les Sarrasins s'appareillèrent contre luy. Le jour devant le jour de la bataille, fist Charlemaines prière à nostre Seigneur que tous ceulx qui en cel estour devoient mourir feussent cognoissans des autres; et quant l'ost se fu armé, nostre Sire fist telles démonstrances, que croix rouges apparurent par dessus les haubers sur les espaules de ceulx qui en celle bataille se devoient mourir. Lors les dessevra Charlemaines des aultres, et les enclost en une chapelle pour ce qu'ils ne feussent occis.
Que vous compteroit-on plus? La bataille fu faitte, et les Sarrasins furent desconfis. Le prince Fourré fu occis et trois mille Sarrasins; et les Crestiens que Charlemaines eut enfermés à la chapelle furent trouvés mors; par nombre estoient cent et cinquante. O! comme sont les jugemens et les voies nostre Sire repostes[647]! Comme est benoiste la compaignie des champions nostre Sire, qui pas ne voult que leurs mérites feussent péries; car jà soit qu'ils ne feussent pas occis par les glaives de leurs ennemis, ne perdirent-ils pas la victoire du martire. Quant Fourré et sa gent furent ainsi occis, Charlemaines prist le chastel de Montgarzin et toute la terre de Navarre.
Note 647: _Repostes_. Cachées.
VII.
ANNEE: 800.
_Coment Fernagu le jaiant vint contre Charlemaines d'oultre la mer. De sa force et de sa grandeur. Et puis coment il emporta les barons Charlemaines en la cité de Nadres l'un après l'autre. Coment Rollant se combati à luy toute jour; et puis coment il demanda trêves à Rollant pour dormir, et coment Rollant li mist une pierre sous le chief pour ce qu'il ronflast._
Ces choses ainsi faittes, nouvelles furent dites à Charlemaines que Fernagu[648], un jaiant du lignage Golias, estoit venu en la cité de Nadres[649], des contrées de Surie. Si l'avoit envoie l'amirant de Babilonne contre Charlemaines, pour deffendre la terre d'Espaigne, à tout vingt mille Turs. De si grant vertu estoit, qu'il avoit la force de quarante hommes des plus fors que l'on péust trouver. Cop d'armes né de lances né de saiette ne doubtoit. Là vint Charlemaines le plus tost qu'il peust.
Note 648: _Fernagu_. Le latin porte: _Ferracutus_, que l'on a, depuis, traduit plus exactement: _Ferragus_.
Note 649: _Nadres._ Je crois bien que c'est une faute des premiers copistes de Turpin, et qu'il faudroit lire _Jadres_, ou _Cadres_ (Cadix).
Quant le jaiant sceut qu'il venoit, il yssit hors du chastel et de la cité tout armé, et demanda bataille d'un seul chevalier corps à corps. Premièrement, y envoia Charlemaines Ogier le Danois. Quant Fernagu le vit tout seul en champ, il s'en ala tout bellement de lès luy; à la main destre le prist, et l'embraça et l'emporta à toutes ses armes au chastel, voyans tous, aussi ligièrement comme s'il fust une brebis. Si grant estoit, qu'il avoit douze coudes de long, sa face un coude, son nez une paume, ses bras et ses cuisses de quatre coudes, et les dois de sa main trois poiguiés de lonc. Après Ogier, y ala Regnault d'Aubespine; et le jaiant le prist à un seul bras, si l'emporta en sa chartre.
Après furent envoiés vingt chevaliers des plus puissans de l'ost, et le païen tous les emporta deux à deux en la cité, et mist en sa chartre.
Quant l'empereur vit la force du jaiant, il n'y osa plus nuls envoier. Si estoit tout l'ost esbahi des merveilles que cil faisoit. Rollant, qui onques nul homme ne redoubta, s'en vint lors à Charlemaines, et lui requist bataille contre Fernagu; et l'empereur, qui se doubta, lui otroia à grans prières. Rollant s'arma et ala contre le païen. Le Sarrasin le prist tantost par la main destre, et le leva légièrement sur le col de son cheval.
Ainsi qu'il l'emportoit vers le chastel, Rollant le prist par le menton, et luy tourna la tête si devant derrière, qu'ils chaïrent ambedeux à terre. Tantost saillirent sus et montèrent sur leurs chevaux; vers luy s'en vint Rollant, l'espée traite, car il le cuida occire; à luy faillit, mais il férit le cheval si qu'il le coupa parmi à un seul coup. Moult fu dolent Fernagu de son cheval, quant il le vit occis, et il fu à pié en mi le champ. Lors commença fortement à menacer Rollant, et s'en vint vers luy l'espée traite. Mais Rollant, qui le vit venir, s'avança, et le férit parmi le destre bras. Pas ne le navra, mais il luy fist voler l'espée en mi le champ. Et le jaiant, qui trop fu courroucié, s'en vint vers luy poing clos pour luy férir; mais il asséna son cheval en mi le front, si que il le férit et le rua mort. Ainsi se combatirent tout à pié, sans espées, des poings et des pierres qui estoient en mi le champ, jusques à l'heure de none; et quant ce vint vers le vespre, Fernagu demanda trèves à Rollant jusques à lendemain.
En telle manière furent les trèves prises, qu'ils vendroient lendemain au champ de la bataille, sans chevaux et sans lances; à tant se départirent. Si retourna Rollant à l'ost, et le païen en la cité. Lendemain bien matin, s'en revindrent au champ, si comme ils avoient devant devisé. Mais Fernagu apporta s'espée, et Rollant un baston tort et gros, dont il se combatit toute jour à luy; mais onques blécier ne le put, pour ce qu'il estoit trop bien armé.
Au champ avoit grant plenté de pierres grosses et rondes dont Rollant le feroit souvent, là où il l'assenoit; n'onques blecier né navrer ne le put. Ainsi se combatirent jusques à midi que le païen fu las et pesant, et eut moult grant talent de dormir. Trèves demanda à Rollant tant qu'il eust dormi; car moult estoit travaillié, et Rollant les lui donna volentiers. Fernagu s'endormi, qui moult estoit las et travaillié; et Rollant? qui estoit jouvencel fort et alègre, luy apporta une pierre dessous le chief pour ce qu'il dormist plus volentiers. Car né Rolant né autres ne luy osoient nul mal faire, tant comme les trèves duroient, pour la constitution qui estoit telle[650] que sé Crestien donnast trèves à Sarrasin, né Sarrasin à Crestien, l'un n'osoit mal faire à l'autre; et cil qui brisoit les trèves avant qu'il eust défié, estoit par droit occis.
Note 650: «Quia institutio talis erat _inter eos_, ut.»
VIII.
ANNEE: 800.
_De la desputoison de la foy que Rollant faisoit au Sarrasin, et coment Rollant se combati à luy pour soustenir la foy crestienne. Coment le jaiant le geta sous luy, mais il se releva tost à l'aide de Dieu. Et coment la cité fu prise quant le jaiant fu occis._
Quant Fernagu eut assez dormi, il s'esveilla et se tint en séant, et Rollant s'assist de lés luy, et luy demanda coment il estoit si fort qu'il ne doubtoit coup de lance né de bas ton né d'espée. «Par nul sens,» dist le païen, «je ne puis estre occis né navré, fors par le nombril.» Si parloit en langue espagnoise[651], que Rollant entendoit assez. Lors le commença le jaiant fort à regarder, et s'émerveilloit moult de sa prouesse et coment il povoit avoir vers luy tant duré. Lors luy demanda coment il avoit nom. «J'ay nom Rollant,» dist-il.--«Et de quel lignage es-tu, qui si fort te combas à moi et si fort me travailles?»--«Je suis,» dit Rollant, «né du lignage de France.» Lors lui demanda Fernagu quelle loy les François tenoient; et Rollant luy respondit: «Nous sommes Crestiens, par la grace nostre Seigneur, et tenons les commandemens de Jhésu-Crist. Si estrivons et nous combatons pour sa foy tant comme nous povons.»
Note 651: «Lingua hispanica.» Philippe Mouskes entre dans le sens de son texte en traduisant:
«En sarrasinois li gehi.» «Et Rollant moult bien l'entendi,» «Si qu'il ne s'en est percéus.»
(Éd. de M. de Reiffenberg, p. 236.)
Quant le païen oï le nom de Jhésu-Crist: «Qui est,» dist-il, «cil Crist que tu crois?» Et Rollant respondit: «C'est,» dit-il, «le Fils Dieu le Père, qui de la Vierge voult naistre et souffrir mort en la croix pour nos péchiés, et fu en sépulture enseveli, et au tiers jour ressuscita et retourna ès cieulx à la destre du Père, où il règne et régnera sans fin.» Lors lui dist Fernagu:--«Nous créons que le créeur du ciel et de la terre est un seul Dieu. N'onques n'eut né fils né père, et aussi comme il n'est engendré de nulluy, aussi n'engendra-il onques nulluy. Dont il me semble qu'il soit un seul Dieu et non une trines.»--«Tu dis voir,» dist Rollant, «quant tu dis qu'il est un seul Dieu; mais tu cloches en la foy quant tu dis qu'il n'est pas trines. Car qui croit en Père, il croit en Fils et en Saint-Esprit, et en un seul Dieu qui parmaint en trois personnes.» Lors respondit Fernagu: «Se tu dis que le Père soit Dieu, et le Fils soit Dieu, et le Saint-Esprit soit Dieu, dont sont-ils trois Dieux, et non un seul.» --«N'est pas ainsi,» dit Rollant; «mais je te préesche un seul Dieu en Trinité; car il est un et terne, toutes les trois personnes sont ensemble pardurables et vives; et comme le Père est, tel est le Fils, tel est le Saint-Esprit; en personnes est propriété, en essence unité, en majesté est aourée équalité. Un seul Dieu et terne aorent les anges en ciel[652]. Abraham en vit trois, et si n'en aoura qu'un seul.»--«Or, me monstre,» dit le païen, «coment trois choses sont une,»--«Je te le monstreray,» dist Rollant, «par l'exemple d'umaine créature: il y a trois choses en la harpe quant elle sonne, l'arc, les cordes et le son; et si n'est que une seule harpe. Ainsi a-il trois choses en Dieu; le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et si est un seul Dieu. Et ainsi comme tu vois en l'amande trois choses, l'escorce, la coquille et le noel[653], et si est une seule amande; ainsi sont trois personnes en Dieu, et si est un seul Dieu. Au soleil a trois choses, blancheur, resplandisseur et chaleur, et si est une meisme chose. En la roe de la charrete a trois choses, le moieu, les rais, les jantes, et si est une seule roe. En toi-meisme a trois choses, le corps, les membres et l'ame, et si est un seul homme. Tout aussi est en Dieu unité et trinité.»
Note 652: Tout cela est emprunte à la _préface_ du sacrifice de la messe: «In personis proprietas, in essentiâ unitas, et in majestate adoratur equalitas. Quem Trinum laudant angeli,» etc.
Note 653: Le noiau.