Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 2

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[5]Après la mort du bon roy Dagobert, descendi tout le royaume à Loys son fils qui encore estoit enfant assez petit d'âge. Les barons de France[6] et de Bourgoigne le reçurent à seigneur et lui firent homage, en une ville qui lors estoit apelée Massolaque. Egua le mestre du palais et la royne Nantheut qui estoit demourée en veuveté, gouvernoient le royaume noblement ès deux premiers ans du règne Loys. Cil Egua estoit l'un des plus beaux et nobles princes de Neustrie, le plus sage et le plus pacient, homme estoit plein et enluminé de toutes graces: car il estoit riche et estrait de haut lignage, droiturier en justice, sage en paroles, apareillié en responses: une mauvaise teche[7] avoit en lui à reprendre tant seulement, car l'on disoit que il es toit trop aver[8].

Note 5: _Gesta Dagoberti, cap._ 46.

Note 6: _De France_. «Omnes duces de _Neustriâ_ et Burgundiâ cum Massolaco villa sublimant in regnum.» Mabillon, dans ses _Francorum regum Palatia_, avoue son ignorance complète de la situation de ce palais, qui, suivant les plus grandes probabilités, appartenoit aux rois de Bourgogne. C'est là qu'Aletés (suivant Fredegaire) avoit été tué par l'ordre de Clotaire II, en l'année 613.

Note 7: _Teche_, _teiche_, _tesche_ ou _tache_. Disposition bonne ou mauvaise, d'où nous est resté _entiché_, qu'on a long-temps écrit _entéchié_.

Note 8: _Aver_. Avare.

[9]Cy en droit nous convient deviser comment le trésor du roy Dagoubert fu desparti entre ses fils après sa mort. Bien avéz oï, devant,[10] comment Pepin le mestre du palais d'Austrasie et les autres princes du royaume qui avoient esté sous la seigneurie du roy Dagobert requirent Sigebert à seigneur, d'un accort et d'une volenté. Pepin et Cunibert l'archevesque de Coloigne firent adonques aliances ensemble de rechief. Car ainsi comme ils avoient esté devant joint en pais et en amour,[11] que ils fussent ainsi tousjours mais sans desevrer. Sagement atrayoient à leur amour les princes et les plus grands Austrasiens, et les gouvernoient en humilité et en douceur comme ceus qui estoient preudomes et loiaus et profitables au roy et au royaume. Lors furent messages envoiés en France au roy Loys et à la royne Nantheut, et à Egua le mestre du palais de par le roy Sigebert, qui requéroit telle partie des trésors son père comme il lui afferoit. Le roy Loys et sa mère et Egua s'accordèrent volentiers à ce que il en eust sa part; si assignèrent jour de partir au roy Sigebert ou à ceux que il y voudroit envoier: et il y envoia pour lui l'archevesque Cunibert et Pepin le mestre du palais et aucuns riches hommes de son royaume. A Compiègne vinrent, là furent les trésors assemblés et despartis également par le commandement le roy Loys et la royne Nantheut; mais elle reçut la tierce part de tous les aquets que le roy Dagobert avoit aquis, puis que elle commença à régner en sa compagnie: et Cunibert et Pepin enmenèrent leur partie à Mets, là furent présentés au roy Sigebert.

Note 9: _Gest. Dagob., cap_. 47.

Note 10: _Avez oï devant_. On n'a rien ouy de semblable, et cette manière de parler n'est pas traduite du texte.

Note 11: _Que ils fussent_. Il faut avant ces mots sous-entendre: _Vouloient-ils_...

En tour un an après, mourut le bon prince Pepin, qui moult fu plaint et regretté de tous ceus du royaume d'Austrasie: car il estoit amé de tous et prisié pour sa bonté et pour sa loiauté. Aussi mourut en la cité de Clichi Egua le mestre du palais du roy Loys, au tiers an de son règne, qui moult fu sage homme et loial.[12] Après lui fu Herchinoal mestre du palais: cousin avoit esté au roy Dagobert de par sa mère: moult avoit en lui de bonnes graces; car il estoit plein de bonté et de pacience, sage et de bon engin, aux prestres, et aux sergens nostre Seigneur portoit honneur en grant humilité, des richesses de ce siècle avoit assez par raison. Tant estoit prisié et amé de tous les princes que chacun lui portoit honneur et grant affection.

Note 12: _Gesta Dagob., cap. 48._

_Incidence_. En ce teins ala la royne Nantheut en la cité d'Orléans: son fils le roy Loys mena avec elle au quart an de son règne. Là fist assambler les prélats et les barons de Bourgoigne: (pour ce les fit là assambler que ce estoit, au tems de lors, le siège du royaume)[13]. Tous les barons et prélats débonnairement atraioit et parloit à chacun par belles paroles: Flaucate, qui François estoit de nascion, establit-elle mestre du palais de Bourgoigne, par la volenté et par l'élection des barons du païs: et quant elle l'eut mis en tel honneur, si lui fit espouser Rainberge une sienne nièce.

Note 13: Cet incidence est du traducteur.

[14]En ce tems mesmes, ordena son testament des villes de son douaire par la volenté de son fils[15], et les desparti aus églyses des saints et des saintes, dans lesquelles elle n'oublia pas le martyr saint Denis: si fit faire trois exemplaires de la chartre de son testament d'une mesme sentence, desquels l'un est gardé jusques aujourd'hui ès chartriers du trésor saint Denis. Quant elle eut ainsi son testament devisé, et les besoignes du royaume ordonées en prospérité, et son fils eut jà régné entour quatre ans au profit des deus royaumes, c'est à savoir de France et de Bourgoigne, elle trespassa de ce siècle, en sépoulture fu mise en l'abaïe Saint-Denis avec son seigneur, en un mesme sarqueuil.

Note 14: _Gesta Dagob., cap. 49._

Note 15: _Par la volenté de son fils_. Le texte latin est mal rendu. _Testamentum de villis quibus eam rex Dagobertus et filius ejus Hladovius ditaverant_....

[16]_Incidence_. Quant le bon roy Dagobert et la royne Nantheut furent trespassés de ce siècle, le roy Loys gouverna tout seul le royaume de France et celui de Bourgoigne: les dons et les lais que son père avoit donné à l'églyse Saint-Denis garda et tint fermement, et les renouvela et reconferma par son seel et subscription de sa propre main. Au quatriesme an de son règne fu en France merveilleuse famine: par le conseil d'aucuns, commanda que l'églyse Saint-Denis fust découverte endroit les fiertres[17] que son noble père le roy Dagobert avoit fait couvrir par dehors d'argent pur par grande dévocion, et commanda que il fust desparti aus povres et aus pélerins. Ce commandement fit à l'abbé Aigulphe qui en ce tems gouvernoit l'abbaye, et l'enchargea que il le fésist selonc Dieu au plus loiaument que il porroit.

Note 16: _Gest. Dag., cap._ 50.

Note 17: _Les fiertres_. Les châsses.

XXI.

ANNEE: 654.

_Comment le roy Loys franchit par exemption l'églyse Saint-Denis, par la volenté S. Landri l'évesque de Paris_.

[18]Long tems après, assembla le roy Loys les barons et les évesques de son royaume en la ville de Clichi au seizième an de son règne, pour traitier des communes besoignes du royaume. Quant tous furent asssemblés, le roy séit entre eus aourné des royaus ournemens, si comme il lui afféroit; il commença à parler entre les autres choses ce que le Saint-Esperit lui mettoit en courage et dist en telle manière: «Ententivement nous convient porter honneur et révérence aux honorables lieus des saints et des saintes, selon la coustume et le commandement de nostre très-débonnaire père, pour ce que nous les ayons à patrons et défendeurs contre les ennemis de l'ame, au jour et en l'heure de nécessité. Pour ce vous prie, seigneurs évesques, et vous seigneurs princes de nostre palais et de nostre royaume, que vous escoutiez d'oreille et de cuer le conseil que nostre sire, si comme je croi, a daigné espirer[19] en mon cuer; et sé vous esprouvez que ce soit profitable chose, en traitiez avec moi à l'aide de nostre Seigneur. Le Père tout-puissant, qui dit que sa lumière donroit clarté aux ténèbres, a embrasé et espris du feu de charité les cuers de vrais crestiens, par le mystère de l'Incarnation son fils nostre seigneur Jésus-Crist, par la faveur du Saint-Esperit pour laquele amour et pour lequel désirier le glorieux martyr saint Denis, saint Rustic et saint Eleutère ses compaignons ont déservi entre les autres martyrs couronne de victoire en joie pardurable: en laquelle églyse, où les cors saints reposent corporelment, nostre Sire a fait pour lui maint grant miracle en la gloire et en la loenge de son nom. En ce mesme lieu gist nostre père Dagobert et nostre mère dame Nantheut, qui là eslurent sépulture pour leur dévocion, en espérance que ils fussent parçonniers du règne des cieux, par les prières et par les mérites des glorieux martyrs. Et pour ce que ce saint lieu est fondé de nostre père, et enrichi ès choses temporelles de lui et des anciens roys et d'autres bons crestiens qui Dieu doutoient, pour acquérir la vie pardurable, la requeste de nostre dévocion si est telle, que Dan Landri évesque de Paris veuille donner et confermer un privilége au saint lieu, à l'abbé et aus frères de laiens (s'il vous samble, Seigneur, que ce soit bon), que ils soient exemps et sans juridiction de l'évesque de Paris à tousjours-mès, si que ils puissent plus délivrement et plus en pais prier pour nous et pour nos ancesseurs, pour le profit et pour l'estat du royaume. Et cette indulgence veult bien donner et confermer Dan Landri évesque de ce lieu à nostre requeste. Et nous, pour la révérence des martyrs volons avec vous confermer ce précepte présentement, que si aucunes choses sont données au saint lieu, soit en villes, ou en manoirs, ou en quelque chose que ce soit, et les choses mesmes qui encore porront estre données par ceus qui sont à avenir, soient en telle franchise, que nul évesque né personne nulle, quelle qu'elle soit, puisse rien oster ni aliéner du lieu, né, par mauvaise coustume, aquérir au lieu aucun povoir né aucune juridiction, né prendre, par eschange ou par emprunt, né croix, né calices, né garniment d'autel, né textes[20], né or, né argent, né nul rien, sans nostre commandement et sans nostre assentement et de tout le convent. Pour ce, volons-nous que les frères demeurent en telle pais et en tel franchise que ils puissent tenir paisiblement et sans nule moleste ce que on leur a donné; si que ils aient délectation et dévocion à prier plus dévotement pour les ames de nos pères et de nos mères et pour l'estat de nostre royaume. Nous voulons donques donner au lieu saint ce bénéfice et cette grace en l'honneur des martyrs par vostre conseil, de bon courage[21] et de volenté enterine: en telle manière toutes voies que l'ordre de l'Églyse soit maintenu de chanter et de lire ainsi comme nostre père l'establit[22], en cette mesme manière que ceus de saint Martin de Tours et saint Morise de Gaunes.» Quant le roy eut cessé de parler, les barons et les prélats qui de bon cuer et volontiers eurent sa parole escoutée, le loèrent moult de sa dévocion et de sa bonne volenté, et confirmèrent tous après lui le précept[23] en la manière que le roy l'eut devisé. En cette congrégacion furent aucuns saints évesques, desquels sainte Eglyse ne doute pas que ils ne soient saintefiés en paradis par les miracles que Dieu a puis faits à leurs sépultures, si comme saint Oain[24] et saint Radon son frère, saint Paladie, saint Cler, saint Eloy, saint Souplice, saint Castadie[25], saint Ethère, et saint Landri évesque de Paris qui confirma le privilége de sa propre volonté. Tous ces saints pères estoient présents en cette congrégacion et maint autres qui pas ne sont ci nommés.

Note 18: _Gest. Dag., cap._ 51.

Note 19: _Espirer_. Inspirer, introduire.

Note 20: _Textes_. Evangélistaires ou livres saints, couverts en métal. _Sacros codices_ (Voyez déjà tome Ier, note 146.)

Note 21: _Courage_. Ce mot n'a jamais dans l'ancien françois une acception différente de _cœur_.--_Enterine_, entière. Traduction du latin _integra_.

Note 22: _L'establit_. Le texte latin n'est pas complètement rendu: «Eo scilicet ordine, ut sicut ibidem tempore domini et genitoris nostri Psallentium ordo _per turmas_ fuit institutum, _vel_ sicut in monasterio S. Mauricii Agaunis, et S. Martini Turonis die noctuque tenetur, ita in loco ipso, per omnia futura tempora celebretur.» Voyez notre tome Ier, fin du chapitre XVIII du cinquième livre des grandes chroniques.

Note 23: _Le precept_. Le temps a épargné cet instrument précieux, qui des archives de Saint-Denis est passé dans les archives du royaume. Voyez-en un _fac-simile_ dans la diplomatique de Mabillon.

Note 24: _Oain_. Variantes: _Hoain_, _Oians_. Le latin des _Gesta_ porte _beatus Odoenus_. Mais on ne retrouve plus cette signature dans l'original de la charte, à moins que ce ne soit celle que les critiques ont lu _Auderdus_. Aimoin nous apprend qu'_Andoenus_, autrement _Dado_, avoit été _référendaire_ sous Dagobert, et qu'après lui, son fils _Autharius_ avoit été revêtu de la même charge.

Note 25: _S. Souplice_, _S. Castadie_. On n'a pas déchiffré ces deux noms parmi les _souscripteurs du Precept_.

XXII.

ANNEE: 654.

_Comment le roy Loys devint hors de sens pour ce que il prist un des os du bras monsieur saint Denis_.

[26]Le roy Loys gouverna son royaume paisiblement; sans guerre et sans bataille fu tous les jours de sa vie. Une fois vint en l'églyse Saint-Denis, ainsi comme mauvaise fortune le menoit, pour déprier les martirs. Et pour ce que il voloit avoir aucunes aliances d'eus avec soi, il commanda que les chasses des martirs fussent ataintes[27]; après fist ouvrir et desjoindre par fole présumpcion le vessel en quoi le précieux corps saint repose, moins religieusement le regarda que il ne dut. Ja soit ce que il le fésist par dévocion, si ne lui suffit pas le regarder tant seulement; ains brisa l'os de l'un des bras et le ravist. Et le martir monstra bien tantost que il ne lui plaisoit pas dont son corps estoit ainsi traitié: car le roy fu tantost si espoventé et si esbahi, que il chaï en frénésie et perdit son sens et sa mémoire en cette heure mesme; tantost fu le moustier raempli de ténèbres et d'oscurté; et une paour si grant prist soudainement à tous ceus qui là estoient, que ils se mirent à la fuite. Le roy donna puis aucunes villes au martir pour lui apaisier et pour ce que il recouvrast son sens et sa mémoire; l'os que il avoit folement desevré du corps fist vestir et aorner d'or pur et de pierres précieuses, et le fist remettre en la chasse avec le corps. (Pour cette raison puet-on prouver que le corps du glorieux martir gist laiens entièrement; quant il ne put oncques souffrir que un petit osselet fust osté de son bras ni desmembré de son corps, moins volentiers souffriroit donques que le chief de lui fust déseuré, et que il ne feust en sa chasse ou en l'églyse de léans.[28]) Le roy toutes voies recouvra son sens en partie, mais non pas entièrement, né en tel point comme il l'eut devant eu[29]. Si ne vesqui pas puis moult longuement, car il trespassa au chief de deux ans après que ce lui fu avenu.

Note 26: _Gest. Dagob., cap. 52._

Note 27: _Ataintes_. Touchées.

Note 28: Cette parenthèse, qui est de notre traducteur, fait allusion aux prétentions qu'affectoit le chapitre de Notre-Dame de Paris à la possession du véritable chef de saint Denis. (Voy. _Felibien, Hist. de l'ab. de Saint-Denis_, page 209).

Note 29: Ici s'arrêtent les _Gesta Dagoberti_, que notre traducteur suivoit de préférence aux _Gesta regum_, et aux continuateurs de Fredegaire. Un peu plus haut, c'est-à-dire avec le prescript de Clovis II en faveur de l'abbaye de S.-Denis, finit le véritable texte d'Aimoin, qui jusqu'à présent avoit été d'un si grand secours à notre chroniqueur françois.

[30]Ce roy Loys eut femme du lignage de Sassoigne; Baltheur avoit nom, sainte dame et religieuse et plaine de la paour nostre Seigneur; si estoit sage dame et de grant beauté; et si fu celle que l'on dit sainte Baltheur de Chelle.

Note 30: _Gesta regum Francorum, cap_. 43. «Accepit uxorem de genere Saxonorum nomine Bathildem, pulchram valdè et omni ingenio strenuam.» Le traducteur a ajouté le reste, d'après les idées de vénération qu'avoient ses contemporains pour sainte _Bauthieut, Balteur ou Bathilde_ de Chelles.

En ce tems morut le prince Pepin fils Carlomagne[31], et mestre du palais de Sigebert le roy d'Austrasie. Après lui fu en la dignité du palais son fils Grimoart, homme fu plein de mal et de desloiauté, si comme il aparut après[32]. Car quant le roy Sigebert fu mort, ce Grimoart prist son fils Dagobert, qui roy devoit estre, et l'avoit-il receu en garde; puis le tondit, et l'envoia en Escoce en exil[33] par Dodon l'évesque de Poitiers, et mist son fils[34] en la possession du royaume. Et quant les François Austrasiens virent la desloiauté que il avoit faite, ils en eureut moult grant desdain, par agait le prirent et le lièrent en fers, et puis l'envoièrent à Loys le roy de France, pour que il le jugeast et en féist justice selon son fait. Et le roy le mist en prison en la cité de Paris, lié en buies de fer[35]. Après le fist mourir de griefs tourmens selon sa desserte, comme celui qui telle desloiauté avoit faite à son droit seigneur.

Note 31: _Fils Carlomagne._ Fils de Carloman, maire du palais d'Austrasie.

Note 32: Cette parenthèse est le fait de notre traducteur; le continuateur de Fredegaire dit au contraire; «Grimoaldus, cùm esset strenuus, à plurimis diligebatur.»

Note 33: _En exil. In Scotiâ ad peregrinandum dirigens._ Ce qui est différent.

Note 34: _Son fils._ Nommé Childebert.

Note 35: _En buies de fer._ «Vinculorum cruciatu constrictus.»

[36]_Incidence._ Mais avant que ce avenist que nous avons ici conté, au tems que le roy d'Austrasie estoit encore en vie, assambla-il ses osts et alla à bataille contre Radulphe le roy de Toringe. En ce tems n'a voit encore nul hoir de son corps né nul n'en povoit avoir, et pour le désespoir en quoi il estoit chéus, fonda-il douze abaies en son royaume. Si estoient son coadjuteur et ministre Grimoart le mestre de son palais et Remacle évesque de la cité du Traet[37].

Note 36: Le fonds de cet alinéa se trouve dans le texte de la _Vita Sigiberti regis Austrasiæ, cap._ 4 et 5, et dans la chronique de Sigebert, moine de Gemblours (année 651).

Note 37: _Du Traet._ Ou _Trajectum_; ce n'est pas _Utrecht_, mais Maestrick, où le siége épiscopal de Tongres fut d'abord transporté, puis ensuite à Liège. Le biographe de Sigebert III écrit: _Remaclo Tungrensis episcopo._

[38]_Incidence_. Itte, qui a voit esté femme le premier Pepin mestre du palais d'Austrasie, se voua et donna à Dieu, elle et ses choses, par l'amonestement et le conseil saint Amant: une abaïe de nonnains fonda à Nivele et fist abbesse du lieu une sienne fille pucelle et vierge qui avoit nom Gertrus. [39]En ce tems revint en France saint Fursin, l'abaie de Laigni fonda par la volonté du roy Loys, qui moult honnourablement le reçut. Peu de tems après resplendirent en bonnes euvres au royaume de France ses deux frères, saint Follene et saint Ultane: et fonda ce saint Follene en ce tems l'abaïe Saint-Mor des fossés par le don d'une vierge qui avoit nom Gertrus; léans mesme gist-il par martire couronné.[40] En ce mesme tems florissoient en bonnes euvres au royaume de France saint Eloy évesque de Noion, saint Oain[41] archevesque de Rouen, saint Philibert en hermitage, saint Richier en Ponthieu[42] et saint Germer à Flai. Ansegise, le fils saint Ernoul, évesque de Metz, qui selon l'opinion d'aucuns fu dit Anchise, vivoit en ce tems: si avoit espousée Begue, fille au premier Pepin le mestre du palais Sigebert roy d'Austrasie, et seur Grimoart.[43] De cet Ansegise ou Anchise qui fu fils saint Ernoul, fu fils le second Pepin, qui estoit nommé Pepin le brief, qui engendra le noble prince Charles-Martel, si comme l'histoire dira ci-après. Charle Martiau fu père Pepin le tiers, qui fu père au grant roi Charlemaine: et par ce puet-on prouver que la ligniée de Mérovée continua sans faillir jusques à Charlemaine le grant.

Note 38: _Sigiberti Gemblacensis monachi Chronicon. Anno_ 650.

Note 39: Cette mention de saint Fursin est citée par Jacques de Guise d'après la chronique de Sigebert; mais c'est en vain que nous l'y avons cherchée. Aimoin avoit auparavant placé le même fait sous le règne de Clovis Ier. Mais notre traducteur qui l'avoit d'abord suivi (voyez tome 1er, note 88), le rétablit ici à sa véritable place.

Note 40: _Sigiberti monachi Chronicon. Anno_ 649.

Note 41: _Saint Ouen_, ou _Dado_. « Audoenus _qui et Dado_, Rolhomage.» Texte de Sigebert, cité par Jacques de Guise.

Note 42: _Saint Philibert_, etc. Le texte de la chronique de Sigebert porte: « Philibertus et Richarius Pontivensis abbatiæ.» Quant à saint Germer de Flai (_Flaviensis_), c'est d'après son ancien biographe que notre traducteur en fait mention. _Flai_, plus tard _Saint-Germer_, est aujourd'hui un Village du département de l'Oise (Picardie).

Note 43: _Vita S. Sigiberti Austrasiæ regis, cap_. 4.

XXIII.

ANNEES: 656/674.

_Comment Ebroin fu mestre du palais le roy Theoderic et comment il fist martirier saint Ligier évesque d'Ostun_.

[44]Au tems de ce roy Loys avinrent moult de pestilences au royaume de France. De cestuy roy Loys puet-l'on plus dire de mal que de bien: tout fust-il assez dévot aus églyses des saints et des saintes; néantmoins eut-il en lui tant de vices que ils étaingnirent les vertus, s'elles y furent: abandonné fu à toute ordure de péchié, à fornicacion, à gloutonnie, à yvresce; et si fu despiseur de femmes. Et ne recorde pas l'histoire que sa vie né ses faits feussent dignes de loenge et de mémoire; car maint acteurs d'histoires le mettent à damnacion, pour ce que ils ne sevent la fin de son péchié. Ainsi dist-on de lui une chose et autres, mais nul n'en parole fors en doutance. Trois fils eut de la royne sainte Baltheur: Clotaire, Childeric et Theoderic. Mors fu en l'an de l'incarnation six cent soixante-deus, et de son règne le dis-sept, ensépulturé fu en l'églyse Saint-Denis avec son père. La royne sainte Baltheur sa femme fonda en son tems l'abaïe Saint-Pierre de Corbie et celle de Chelle-les-Nonains en laquelle elle gist corporelment. [45]En ce tems morut Herchinoal le mestre du palais.

Note 44: _Gesta regum, cap_. 44.

Note 45: _Gesta regum, cap_. 45.

Après la mort le roy Loys couronnèrent les François Clotaire, l'aisné des trois fils; si gouverna le royaume entre lui et sa mère la royne Baltheur. [46]Lors furent les François en doute de qui ils feroient mestre du palais. En la parfin en eslurent un qui avoit nom Ebrouin. (Ce fu celui qui fist martirier monseigneur saint Ligier l'évesque d'Ostun.) Le roy Clotaire morut, quant il eut quatre ans régné[47]. Lors couronnèrent les François le mainsné qui avoit nom Theoderic; Childeric le troisième envoièrent en Austrasie avec le duc Vulphoal pour le royaume recevoir. [48]Dès lors commença le royaume de France à abaissier et à décheoir, et le roy à fourlignier du sens et de la puissance de ses ancesseurs. Si estoit le royaume gouverné par chambellens et par connestables qui estoient apelés mestres du palais; et les roys n'avoient tant seulement que le nom et de rien ne servoient[49] fors de boire et de mengier. En un chastel ou en un manoir demouroient toute l'année jusques aux calendes de may. Lors issoient hors en un char pour saluer le peuple et pour estre salué d'eus, dons et présens prenoient et aucuns en rendoient, puis retournoient à l'hostel et estoient ainsi jusques aus autres calendes de may. [50]Cet Ebrouin mestre du palais fist tant que les François le cueillirent en grant haine pour son orgueil et pour sa desloiauté, et le roy Theoderic aussi qui les grevoit par son conseil[51]: agais leur bastirent, une heure, et les prirent tous les deux; Ebrouin tondirent etl'envoièrent en une abaïe de Bourgoigne qui a à nom Luxovion[52]. Le roy Theoderic chacièrent de France, et aucunes croniques[53] dient que ils le tondirent aussi en l'abaïe Saint-Denis.