Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 17

Chapter 173,783 wordsPublic domain

Moult se doubta que les nouvelles fleurs des espines de la sainte couronne qui devant ledit miracle estoient flouries ne chéissent à terre et qu'elles ne feussent defoulées en la presse de gens; pour ce trancha une pièce d'un paile[577] vermeil qu'il avoit appareillié pour vestir les saintes reliques; dedans les enveloppa diligemment et les mit en son dextre gant; et il en appareilla un autre à mettre les saintes espines qui avoient été sacrées, et abevrées du sang de Jésu-Crist. Le gant où les fleurs estoient tendit pour garder, à l'arcevesque Eborin; mais ils plouroient si durement tous deux, que je ne sçay quel des deux avoit les yeux plus empeschiés pour l'abondance et pour la plenté des larmes.

Note 577: _Paile._ Drap, étoffe. _Pallium._

L'empereur qui cuida que cil l'eust receu, le sacha de sa main; cil qui estoit en oroison se dreça, un pou après, pour les merveilles esgarder, en ce point que l'empereur luy rendit son gant; mais il se relaissa tantost chéoir en oroison plus fermement; si que il ne regarda l'empereur né ne receut le gant. Lors avint un nouvel miracle que le gant se tint tout en l'air l'espace d'une heure.

Quant l'empereur eut les saintes espines envelopées et mises en sauf, et les yeux lui furent esclarcis, après ce qu'il eut cessé à plourer, il se retourna vers l'arcevesque Eborin pour demander le gant qu'il lui cuidoit avoir baillié; mais quant il vit le gant ester en l'air, et il voult demander à l'arcevesque que ce pouvoit estre, il ne peut parfaire, pour les sanglos et pour les larmes qui luy empeschoient la parolle, pour la joie que nostre Seigneur luy faisoit; né ne peut aussi oïr response. Moult se doubta qu'il ne despleust à nostre Seigneur de ce qu'il avoit mis les saintes fleurs en son gant; pour ce demanda-il à l'arcevesque de reschief où il eut mis le gant, et comment ce estoit ainsi avenu. Et il luy respondit qu'il n'en avoit point veu né reccu. Lors prist l'empereur le gant et traist hors la pièce de paile en quoy il avoit les fleurs envelopées; le paile desvelopa pour mettre les saintuaires plus honnestement; mais il trouva qu'elles estoient jà converties en manne, par la vertu nostre Seigneur. Lors fu merveilleusement plain de grant joie, et commença à dire avec David le prophète en ceste manière: _Quàm magnificata sunt opera tua, Domine_; c'est-à-dire: «Beau sire Dieu, comme tes œuvres sont grans et merveilleuses!» Celle manne envelopa derechef au paile, qui jusques aujourd'huy est gardée dignement en l'églyse mon seigneur saint Denis en France, avec une partie de la manne que Dieu envoia aux fils d'Israël quant ils estoient au désert. En dementiers que ceulx dedans estoient en celle joie et en tel délit pour les miracles qu'ils véoient appertement, ceulx qui dehors estoient hurtoient aux portes et huchoient à hauls cris qu'elles leur fussent ouvertes, et en la fin furent-elles en partie ouvertes et en parties brisées. Lors entrèrent dedens à grans presses, en rendant graces à nostre Seigneur, et disoient en telle manière: «Huy est vraieinent le jour de la résurrection.» Et puis après disoient: _Hæc est dies quam fecit Dominus, exultemus et loetemur in câ._ Si vault autant à dire en françois comme: «Huy est le jour que Dieu a fait, auquel nous devous esjoïr et esleescier». Et l'empereur Charles avançoit et ennortoit chascun qu'ils rendissent graces à Dieu, et luy-mesme disoit ainsi, avec David le prophète: _Cantate Domino canticum novum, quia mirabilia fecit._ Si vault autant à dire en françois comme: «Chantés à Dieu chançons nouvelles, car il a huy faittes merveilles; pour laquelle chose, biaux seigneurs, nous devons tous rendre graces à Dieu de pure entention, qui a huy daigné visiter son peuple.» En telle manière rendoient graces et louenges à Jhésu-Crist, et les continuèrent si longuement qu'ils eurent chanté plusieurs seaulmes du Pseaultier.

IX.

ANNEE: 800.

_Coment l'évesque Daniel aporta le saint clou à Charlemaines; des loanges et des graces que l'empereur rendoit à nostre Seigneur; et puis coment les saintes reliques furent appareilliées pour apporter en France._

De celle place se départirent, et alèrent jusques au lieu, tout en chantant, où les autres reliques estoient. L'évesque Daniel, qui estoit esleu pour ce faire, prist le clou et l'aporta haultement à l'empereur Charles. Cy endroit ne doit-on pas taire un beau miracle que nostre Seigneur voult là faire par sa miséricorde; car tout ainsi comme il advint quant les saintes espines flourirent, si comme vous avez oï, une odeur espandit maintenant, de si merveilleuse doulceur, qu'elle ne raemplit pas tant seulement les gens, mais toute la cité. Si estoit de si grant vertu, que trois cens et un malades furent guaris en celle heurre de diverses enfermetés, qui tous affermoient certainement qu'ils avoient tous santé receue en une mesme heure de temps.

Un malade qui fu dessus les trois cens avoit langui près de trente ans en trois manières de maladies; car il avoit la veue perdue et l'oïe et la parolle; et disoit qu'il avoit premièrement receue la veue et après l'oïe, et après la parolle, par la vertu nostre Seigneur. Et disoient avec le prophète David: _Omnes gantes, plaudite manibus._ Si vault autant à dire en françois, comme: «Toutes gens, esjouissez-vous; chantez à Dieu, en voix de léesce, ceulx qui à luy ont espérance.» Et puis après si chantoient ce seaume: _Suscepimus, Deus, miscricordiam tuam in medio templi tui._ Si vault autant à dire en françois, comme: «Sire Dieu, nous avons reçeu ta miséricorde, au milieu de ton temple.» Et celuy malade qui fut curé par-dessus les trois cens affermoit la manière si comme il fu gari, et asseignoit l'ordre de sa curacion selon l'ordre des trois miracles. Car quant les espines de la sainte couronne furent hors, il recouvra la veue; et quant le saint fust fu tranchié, il recouvra l'oïe. Et quant les espines flourirent, il recouvra la parole; et quant le saint clou fu levé, ce meisme miracle et plusieurs autres advinrent en diverses personnes. Et pour ce que nous ne povons pas tous les miracles raconter qui là advinrent en celle journée, nous en convient plusieurs laissier pour la confusion eschiver.

Mais un n'en voulions pas laissier qui avint à un enfant. Cil enfant avoit la senestre main et tout le cousté sec, dès le premier jour qu'il fu né; et pour ce estoient les membres de l'autre part plus lens et plus paresseux. Mais en celle heure que le saint clou fu trait hors de la boîte, et il eut atouchié l'air, l'enfant recouvra plainement santé et vint en courant à l'églyse, loant et glorifiant nostre Seigneur; et commença à conter, oyans tous, la manière coment il eut esté guari. Il gisoit en son lit à heure de nonne, en tel point qu'il ne dormoit né ne veilloit plainement; si luy sembla qu'il véist devant luy un fevre blanc et chanu qui luy traioit parmi le pié et parmi la main senestre une lance et un clou de fer. Et quant l'enfant eut ce raconté, le clergié commença à haulte voix: _Te Deum laudamus_. Et l'empereur Charles commença à chanter avec David le prophète: _Manus tuoe, Domine, fecerunt me et plasmaverunt me. Da mihi intellectum ut discam mandata tua_; et d'autres seaumes du Psautier. Si vault autant à dire en françois comme: «Beau sire Dieu, qui me féis à fourme d'homme, donne-moy entendement, et que je puisse entendre et apprendre tes commandemens, et que je puisse monstrer à ton peuple d'Occident la mémoire de ta glorieuse passion.»

Toutes ces reliques furent mises en divers sacs; chascun par soy, et puis refurent mises ensemble en un grant sac de cuir de bugle que l'empereur portoit attachié à son col. C'est assavoir la couronne d'espines, le saint clou, une pièce du fust de la sainte croix, le suaire nostre Seigneur, la chemise nostre Dame, qu'elle avoit vestue en celle heure qu'elle enfanta nostre Seigneur sans peine, et la ceinture dont elle ceint nostre Seigneur au bercel; et le bras destre saint Siméon, dont il receut nostre Seigneur au jour qu'il fu offert au temple en Jhérusalem.

X.

ANNEE: 800.

_Coment l'empereur d'Occident prist congié à l'empereur d'Orient; cornent ils vindrent au chastel de Limedon; et puis du fils au baillif de ce chastel, qui fu résuscité par miracle._

A tant prist congié l'empereur Charlemaines à l'empereur Constantin et au clergié d'Orient; en grant amour et en grant déevocion se remist au retour luy et ses osts; à grant joie vint à un chastel qui a nom Limedon[578]. Moult de merveilles avindrent en celle voie, puis qu'ils se partirent de Jhérusalem et de Constantinoble, que je ne vueil pas cy raconter.

Note 578: _Limedon._ Dom Bouquet écrit: _Ligmedon._ Le latin porte: «_Duratium_», ou: «Duras», qui semble meilleur.

En ce chastel devant nommé entra l'empereur. Premièrement fu mené à l'églyse, si comme il afféroit pour mettre et pour garder les saintes reliques qu'il portoit à son col, pendues à un cuir de bugle en manière d'escharpe.

Les arcevesques, évesques, abbés, moynes, arcediacres et autres dignes personnes, qui pour ce faire estoient esleus, portoient autres reliques en sacs et en autres vaisseaulx. En ce chastel avoit un baillif qui avoit nom Salathiel; si avoit un fils à l'ostel qui de grièves et diverses maladies estoit souvent tourmenté. Aporter le fist l'empereur devant luy ainsi comme il aloit à l'églyse. La mère de l'enfant, qui Maria estoit nommée, estoit en moult grant cure de porter son enfant devant l'empereur, pour la renommée des vertus que nostre Seigneur faisoit pour luy et avoit fait toute celle voie en la cité de Naples et en autres cités, villes et chastiaux. L'enfant trespassa de ce siècle: tantôt comme il fu porté devant l'empereur, le père et la mère commencièrent à braire et à crier et à faire merveilleux dueil, et disoient à l'empereur: «Très-doux roy, conforte et aide tes sergens! Nous n'avions que un seul fils qui estoit tourmenté de diverses enfermetés; il avoit les yeux perdus par la foiblesse du chief; il avoit le nés gros et boçu[579]; il avoit les mains et les piés paralitiques, de goute caduque estoit chascun jour tourmenté. Tant souffroit, que grant douleur le mettoit hors de sens, dont chascun disoit qu'il estoit forsené; et devant toy l'avons cy amené en espérance qu'il recouvrast santé, par la vertu de ces saintes reliques; que nous savons bien que tu apportes une partie de la sainte couronne, un des sains clous et une partie du fust de la sainte croix, le suaire de nostre Seigneur, la sainte chemise nostre Dame, le lien du bercel son bon fils, le destre bras du bon vaillant saint Siméon, et moult d'autres saintes reliques. Et pour ce que la renommée de tant de reliques et de tant de miracles qui sont avenus en ceste voie, de diverses maladies[580], estoit venue jusques à nous, avions-nous espérance que nostre fils receut la santé du corps et fermeté de foy à l'ame; mais il est mort, dont nous sommes dolens. Pour ce te requérons et prions que tu t'aproches du corps.»

Note 579: _Le nez gros et boçu._ Le malheur n'eût pas été des plus graves; mais le latin dit: «_In naribus erat gibbosus_.» Ce qui, je crois, indique une tumeur dans les narines.

Note 580: _De diverses maladies._ «Super diversis infirmitatibus.»

Et quant l'empereur vit le père et la mère qui menoient tel dueil, si l'en prist grant pitié, et grant compassion eut de leur douleur. Du blanc mulet descendit maintenant; le père et la mère luy commencièrent à crier à haulte voix: «Grant empereur Charles, nous te requérons que ta miséricorde et ta pitié soit aujourd'huy sur nous. Si ne dois pas targer[581] à monstrer les miracles nostre Seigneur qui si certains sont, que l'on diroit vraiment qu'ils soient jà faits avant qu'ils soient avenus. Or, nous créons de vrai cuer que sé le corps de nostre enfant est atouchié et signié de la partie de la sainte croix que tu portes, qu'il résuscitera, ou au moins l'ame de luy aura perdurable repos en gloire.»

Note 581: _Targer._ Tarder.

Lors prist l'empereur l'escharpe de cuir de bugle où les reliques estoient honnourablement mises, et s'aprouchia de la bière où le corps de l'enfant gisoit sans ame; et tantost comme l'empereur leva les bras et l'ombre tant seulement atoucha le corps, si très-grant pueur en issit, que l'empereur et tous ceulx qui entour lui estoient ne peurent durer, tant fussent-ils encore assez loing du corps.

A la parfin l'évesque Eborin, homme de si grant sainteté, et Guibert arcédiacre, homme aussi de grant religion, Johel évesque de Gérunte, Gelases soubsdiacre de Grèce, un des plus nobles hommes de la cité de Thèbes, et si estoient religieux de sainte simplesse[582], tous prièrent l'empereur qu'il s'aprochast plus près du corps. Et cil Gelase, diacre grec, qui bien sentit la vertu de nostre Seigneur, descendit présentement et prist le vaissel des mains l'empereur, où les saintes reliques estoient, et acourut au corps du mort. Et ainsi comme il hastoit de mettre hors la porcion de la vraie croix, il apuia le vaissel à la bière où le mort gisoit; tout maintenant par ce saint atouchement, l'enfant qui Thomas avoit à nom fu resuscité et saillit sus, sain et haitié, devant l'empereur et devant tous ceulx qui là estoient, tout ainsi comme s'il venist de dormir.

Note 582: _De sainte simplesse._ «Laudabilis simplicitatis.»

XI.

ANNEE: 800.

_De la liesce de la gent du païs, pour les miracles qu'ils véoient; puis coment les malades furent guéris. Coment l'empereur fit crier par tout le monde que tous vénissent à un jour pour veoir les reliques_.

De ce miracle furent tous ceulx du chastel et du païs merveilleusement esmus et plains de liesce; graces et louenges rendirent tous communément à nostre Seigneur, et aplouvoient[583] de toutes parts à l'églyse. Les uns apportoient leurs malades et les autres les amenoient tout bellement à pié, les autres les faisoient apporter en lis et en litières; et la vertu nostre Seigneur estoit si grant, que en une heure en furent guaris de diverses maladies quarante-neuf que hommes que femmes.

Note 583: _Aplouvoient._ Nous disons encore dans le même sens figuré: _pleuvoient_.

En ce chastel demoura l'empereur six mois et sept jours pour son ost reposer; mais pour ce ne cessoit pas la vertu nostre Seigneur qu'elle ne feist miracle. Longue chose seroit à raconter les miracles qui là advinrent, tandis comme l'empereur y demouroit; une multitude ainsi comme sans nombre d'aveugles y furent enluminés, douze démoniacles y furent délivrés du diable; huit mesiaux[584] y furent guaris, quinze paralitiques y receurent plaine santé, quatorze clops[585] y furent redréciés, trente muets et cinquante-deux boçus y furent guaris; ceulx qui estoient fiévreux, sans nombre, et jusques à cinquante-cinq malades du mal de la gorge que l'on appelle escrocles. Une femme veuve et une sienne fille qui estoient hors de leurs sens, et une autre preude femme de la cité du Liége qui là fu amenée, les mains liées, et plusieurs autres personnes que hommes que femmes des villes voisines, qui estoient tourmentées de diverses maladies, furent tous guaris par la vertu nostre Seigneur; et s'en repairèrent sains et haitiés en leurs hostieux[586]. Et vingt et neuf contraits[587] qui les nerfs des jambes avoient séchés et retrais, receurent plaine santé.

Note 584: _Mesiaux._ Lépreux.

Note 585: _Clops._ Éclopés. «Claudi.»

Note 586: _Hostieux._ Hôtels, logis.

Note 587: _Contraits._ C'est un mot que celui de paralytique ne rend qu'imparfaitement. «Contracti.»

Ce chastel fist l'empereur reffaire et rappareillier en partie, pour tant comme il y demoura. Là sont escripts presque tous les faits qu'il fist oultre le Rhin en son temps[588].

Note 588: «Illud etiam castrum rex Karolus construxit studiosè, magnâ ex sui parte. Illic quoque ejusdem regis omnia _fermè_ gesta quæ ultra Renum fecerat certissimè sunt scripta.» Ce passage est assez curieux; il faut en conclure qu'au commencement du XIIème siècle, époque à laquelle je crois pouvoir faire remonter cette légende latine, la ville de Durazzo ou Duras (non pas _Ligmedon_ ou _Limecon_) passoit pour posséder un ancien manuscrit des véritables actions de Charlemagne; peut-être les Annales d'Eginhard, qui sont effectivement presque en entier consacrées aux expéditions d'Allemagne.

Quant il eut là demouré six mois et sept jours, si comme nous avons dit, pour son ost reposer et mesmement pour les grans miracles que la divine vertu faisoit en ce lieu pour luy, il se remist en chemin et s'en revint à Ais-la-Chapelle, puis y fist faire une églyse de grant œuvre en l'onneur de nostre Dame Sainte-Marie. Dedens mist les saintes reliques moult honnourablement, et après envoia ses coursiers ainsi comme par tout le monde, et fist crier que tous venissent à Ais-la-Chapelle aux ides de juing, pour veoir et pour aourer les saintes reliques qu'ils avoient apportées de Jhérusalem et de Constantinoble la riche; c'est à savoir huit des espines de la sainte couronne que nostre sire eut sur son chief le jour de sa passion, et une partie du fust de la sainte croix; le suaire en quoy il fu envelopé en sépulture, la chemise nostre Dame qu'elle eut vestue à son glorieux enfantement, et le bras destre saint Siméon, dont il receut nostre Seigneur au temple, le jour de la Chandeleur; et maintes autres précieuses reliques.

En pou de temps après ce qu'il eut fait crier, il assembla tant de gens que nul ne le porroit esmer[589]. Quant ce vint au jour qui y fu mis, c'est à savoir au second mercredi de juing, l'empereur eut conseil aux arcevesques, aux évesques, aux abbés et aux autres personnes de dignité, coment il ouvreroit. Et pour ce que la multitude estoit si grand que nul ne la povoit nombrer, fist-il prêchier aux prélas en trente lieus, et amonnester le peuple que chascun feust bien confés et repentant de ses péchiés avant qu'il approuchast aux saintes reliques.

Note 589: _Esmer._ Estimer.

XII.

ANNEE: 800.

_Coment l'empereur fist sermoner les prélas en trente lieus, et coment il establit le lendit par la confirmation de tous les prélas qui là furent; et puis du nombre des prélas et de leurs noms; d'une église que l'empereur fist faire, et de la requeste que l'empereur fist à tous les prélas._

Quant ce vint au jour qui fu mis, et les prélas et le peuple furent assemblés, l'empereur descouvrit les saintes reliques pour monstrer au peuple, les prélas et évesques fist sermoner en trente lieus. La establit l'empereur le lendit, par la constitution des prélas qui là furent présens, en la quarte fère de la sepmaine de juing[590], aux jeunes des Quatre-Temps. Si fu bien avenant chose que il fust establi aux temps des jeunes, que nul ne doit atouchier à tels saintuaires s'il n'est jeun[591] et sobre et sanctifié par confession et par pénitence[592]. Mais pour ce que nous avons cy fait mencion de la rémission des péchiés, nous voulons cy deviser et parler de la miséricorde et de l'indulgence des péchiés qui là fu establie. Les prélas qui là furent présens establirent ce pardon que quiconque viendroit au lendit au temps que nous avons nommé pour aourer les saintuaires, pour quoy[593] il fust confés et repentant de ses péchiés, les deux parties de la pénitence de ses péchiés luy seroient relaschiés, de quelque péchié que ce feust; et, plus encore, que il povoit faire parçonniers du fruit de sa voie, sa femme, ses enfans et ses amis, pour quoy ils feussent en tel point qu'ils le péussent avoir.

Note 590: _En la quarte fère._ «In junio mense et in hebdomada secunda, in jejunii scilicet quatuor temporum quartâ feriâ.»

Note 591: _Jeun._ A jeun.

Note 592: Ce passage prouve assez bien, il me semble, contre l'opinion de beaucoup d'antiquaires, que le premier objet de l'institution du _lendit_ ou _landit_, ou foire de Saint-Denis, fut d'exposer et de laisser voir les reliques précieuses que l'église se glorifioit de posséder. Comme les religieux ne pouvoient s'astreindre à recevoir toute l'année les dévots que l'espérance de contempler la chemise et la ceinture de la sainte Vierge, la couronne d'épines, les clous et partie de la croix du Sauveur, etc., etc., auroit chaque jour attirés en foule, on assigna, on _indiqua_ trois jours de l'année pendant lesquels on seroit admis à les adorer. Ces trois jours prirent le nom de «temps indiqué, _indictum_,» vulgairement l'_indict_ ou _lendit_. En même temps, une somptueuse foire ne manqua pas de se tenir et d'obtenir de grands priviléges auxquels l'abbaye de Saint-Denis perdoit fort peu de chose. On a souvent fait honneur à Charles-le-Chauve de l'institution du lendit; il est probable que cette solennité remonte à l'époque primitive de la célébrité des reliques de l'abbaye de Saint-Denis. Tant que le catholicisme fut la seule religion de la France, le _lendit_ resta fidèle aux motifs de sa fondation; mais, au temps des protestants, les châsses et les sanctuaires cessèrent de s'ouvrir, et le _lendit_ ne fut plus qu'une grande foire surveillée par MM. les suppôts de la police.

Note 593: _Pour quoi._ Pourvu que.

Et ce firent et establirent tous les prélas qui là furent, arcevesques, évesques, abbés, desquels les noms sont cy mis. Premièrement, le pape Léon; Turpin, l'arcevesque de Rains; Justin, arcevesque de Mont-Laon; Johan, arcevesque de Lyon; Arnoul, arcevesque de Tours; Pierre, arcevesque de Milan; Orsent, arcevesque de Ravenne; Théodore, arcevesque de Penthapole de Libie; Haimbert, arcevesque de Sens; Gosbert, arcevesque de Bourges; Grimaud, arcevesque de Rouen; Achilas, arcevesque d'Alixandre; Théophile, patriarche d'Antioche; Umbert, évesque de Saintes; Guibert, évesque d'Orléans; Jehan, évesque d'Abranches; Giuffroy, évesque de Noyon; Israël, évesque de Mez; Rodulphe, évesque de Cambray; Goubert, évesque de Troyes; Richart, évesque d'Amiens; Rotard, évesque de Flandres; Geron, évesque de Pavie; Hardoin, évesque de Versel; Eusèbe, évesque de Boulongne; Estienne, évesque d'Auguste; Marchaire, évesque de Belge; Fromont, évesque de Liége; Robert, évesque de Soissons; Anthonie, évesque de Placence; Torpe, évesque de Pise; Désier, évesque de Langres; Licon, évesque d'Angiers; Lupicus, évesque de Valence; et Fortunas, arcediacre de cette églyse. Ces deux mistrent le suaire nostre Seigneur sur le corps d'un mort qui maintenant fu résuscité.

Ce miracle voult faire nostre Seigneur devant son peuple, si comme je croy, pour ce qu'il feust lumière de foy et de créance aux présens, et après à ceulx qui après luy vendroient. Tous les prélas qui là furent et tous ceulx que nous nommerons après distrent qu'ils eurent veu ce miracle qui estoit œuvre de Dieu, le Père tout puissant.

Les abbés furent Fourré, abbé de Saint-Denis en France; Florent, abbé de saint Benoit du Mont-Cassin; Lupicius, abbé de Lyon; Pierre, abbé de Laon; Serges, abbé d'Angiers; et Serges, abbé de Rains; Jehan, abbé de Châlons; Pierre, abbé de Nivelle; Aubert, abbé de Saint-Quentin-du-Mont; Jehan, abbé de Saint-Quentin en l'Isle; Carbonel, abbé de Limedon; Rabode, moyne de Saint-Praiest, et Guidon de ce meisme lieu; Anthoines, évesque de Verdun; Ponce, évesque d'Alle; Nicholas, arcevesque de Vienne; et Soltain, son arcediacre; Dasée, évesque de Thoulouse; Machaire, évesque de Troyes; et Antoine, un sien arcediacre; Raimbaut, évesque de Marseille; Rigomers, évesque de Meaulx. Tous ces prélas qui cy sont nommés et mains autres dignes personnes conformèrent par leurs scaulx celle constitution que l'empereur establit, et demourèrent là un mois et trois jours pour garder les saintes reliques à l'honneur de Dieu et au profit du peuple.