Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 16

Chapter 163,853 wordsPublic domain

»Saches-tu, très-chier sire, que les païens ont fait si très-grant honte et si grant dommage à Dieu en Jhérusalem, que nul féal crestien ne le devroit souffrir longuement; mais tu peux bien amender légièrement toutes ces choses à l'aide nostre Seigneur; et pour ce qu'il ne semblast que nous voulsissions soubsmettre[556] les mérites de ta charité, escripvons-nous ces choses à toy que Dieu a sur tous esleu. Que te diroie-je plus? Tu as moult de raisons par quoy tu dois tantost obéir au commandement nostre Seigneur. Qui est cil qui tantost ne doie faire ce que Dieu luy mande? Haste-toi donc, noble roy auguste, d'accomplir la volenté et le commandement nostre Seigneur; que tu ne soyes coulpé vers luy de trop longue demeure. Car cil qui va contre les commandemens de Dieu ne pourra eschiver la coulpe de l'inobédience.»

Note 556: _Soubsmettre._ Ce mot signifie dédaigner, ne pas tenir compte.

V.

ANNEE: 800.

_Coment les messages trouvèrent l'empereur à Paris, et coment l'empereur fu dolent des nouvelles qu'il vit ès lettres; de la response des barons; coment l'empereur et les barons murent; et coment il revint à droite voie au bois, pour le chant de l'oisel._

Tant eurent les messages erré[557] qu'ils vindrent en la cité de Reims, et tout droit alèrent à Paris là où ils cuidoient l'empereur trouver, si comme on leur avoit fait entendre en la voie. Là leur fu dit certainement qu'il n'y estoit pas, et qu'il avoit conduit son ost en Auvergne contre aucuns de ses princes. En la cité demourèrent deux jours, pour eulx reposer et pour ce espéciaument que Jehan, évesque de Naples, l'un des messages crestiens, estoit un petit deshaitié au piés et en la teste[558]. Liément se remistrent au chemin, quant il fu reposé; tout droit s'en vindrent au chastel Saint-Denis, en France. Là leur dit-on les nouvelles, que le roy avoit pris le chastel pourquoy il estoit alé là, et jà estoit retourné jusques près de Paris.

Note 557: _Erré._ Voyagé.

Note 558: _Deshaitié_, etc. Incommodé de la poitrine et de la tête.

Quant ils se furent reposés par trois jours à Saint-Denis, ils se mistrent en chemin et vindrent à Paris; devant l'empereur se présentèrent, droit en ce point qu'il entroit en la cité. Si comme ils purent le saluèrent, et puis luy tendirent les deux chartes qu'ils apportoient. L'empereur les receut, les seaulx brisa, et les lut moult longuement[559] sans mot dire. Lors vit le roy que Dieu l'avoit esleu à parfaire sa besongne, et que la renommée de ses faits et de sa prouesse estoit espanduë jà jusques en Orient. Lors eut grant joie à son cuer; mais pour ce estoit-il dolent que les mescréans avoient prise la sainte cité de Jhérusalem, et le saint sépulcre ordoié et souillé; si en commença-il à plourer.

Note 559: _Moult longuement._ «Et cum taciturnitate benè perscrutatis.»

Bien apperçut que ceulx qui entour luy estoient demandoient les uns aux autres que ces chartres povoient chanter[560], qui en telle tristesce avoient l'empereur mis. Lors fist appeller Turpin l'arcevesque de Reims, et luy commanda qu'il déist, oyans tous, en françois la sentence des chartres. Si estoit la teneure des chartres tout en la manière que vous avez oï. Et quant il les eut leues bien et appertement devant tous, ils commencièrent à amonester l'empereur et à crier tous à une voix en celle manière: «Roy, sé tu cuides que nous soions si las et si travailliés que nous ne puissions souffrir le travail de si grant voie, nous venons et promettons que sé tu, qui es nostre sire terrien, refuses à venir avecques nous, et que tu ne nous y veuilles conduire, nous mouverons demain matin au point du jour avec les messages; car il nous semble que riens ne nous peut grever, puisque Dieu veult estre nostre conducteur.»

Note 560: _Povoient chanter._ «Quid canerent cartæ.» Cette dernière expression prouve assez bien, à mon avis, que le texte latin étoit lui-même la traduction d'un texte vulgaire.

Moult fu lié l'empereur de ce qu'ils s'acordoient ainsi tous d'une volenté à ce qu'il désiroit à faire; tantost fist crier parmi le royaume de France que tous ceulx qui armes pourroient porter, et viels et jeunes, appareillassent d'aler avec luy en Orient contre les Sarrasins. Après, si commanda que tous ceulx qui à son commandement ne vouldroient obéir rendissent à tousjours mais, eulx et leurs hoirs, quatre deniers de leur chief, en nom de servage[561].

Note 561: «Quatuor mummos de capite, quasi servis solverent.»

Que vous compteroit-on plus? Tant assembla de peuple et de toutes manières de gent en assez peu de temps, qu'il eut grant ost et plus fort que il n'avoit oncques devant éu.

A la voie se mist l'empereur et tout son ost. Nous ne povons pas raconter toutes les choses et toutes les adventures qui leur advinrent en celle voie, car trop seroit la matière longue. Mais une adventure raconterons qui à l'empereur advint, qui bien est digne de mémoire. En celle voie de Jhérusaleni a un bois qui bien dure deux journées ou plus; en celle forest conversoient[562] moult de bêtes sauvages qui naturelement désirent sang humain et dévourent les gens, mesmement quant elles sont affamées; comme grifons, ours, lions, linces, tigres, et moult d'autres manières de bestes sauvages.

Note 562: _Conversoient._ Demeuroient, s'agitoient.

En ce bois entra le roy et ses gens, au matin s'appareillèrent et le cuidoient bien trespasser en un jour.

Toute la journée errèrent jusqu'au vespre, tant que le bois qui de soy estoit obscur, pour la plenté[563] des arbres, commença encore plus à obscurcir quant la clarté du jour faillit. Leur droit chemin perdirent; par montaignes et par valées commencièrent à aler parmi les bois; las furent et travaillés les hommes et les chevaux, tant pour la pluie qui sur eulx chéoit, comme pour ce qu'ils ne savoient où ils aloient, né quelle part ils déussent tourner. Et quant il fu nuit obscure, l'empereur et l'ost se hébergièrent[564].

Note 563: _Plenté._ L'abondance.

Note 564: _Se hébergièrent._ «Nocte sub obscurâ ipsemet castrametari præcepit.»

Quant ce vint que une partie de la nuit fu trespassée, l'empereur, qui pas ne dormoit, se jut en son paveillon. Lors commença à dire ces vers du Pseaultier; car il savoit assez de lettres: _Deduc me, Domine, in semitam mandatorum tuorum,_ etc. Si vault autant à dire en françois comme: _Beau sire Dieu, maine-moy en la voie de tes commandements_; et les autres paroles qui s'ensuivent après, toutes jusques en la fin du seaume. En dementiers que l'empereur disoit ainsi ces paroles, la voix d'un oisel fut haultement oïe delès luy, si que ceulx qui delès l'empereur dormoient s'éveillèrent aussi, comme tous épouventés et tous ébahis, et dïstrent que c'étoit signe d'aucune grant merveille qui avenir devoit quant les oiseaux parloient raison humaine.

L'empereur pardist[565] tout le seaume qu'il avoit commencié, et y adjouta encore ces parolles: _Educ de carcere animam meam, Domine, ut confiteatur nomini tuo._ Si vault autant à dire en françois comme: _Beau sire Dieu, délivre m'ame de la chartre du corps, si qu'elle puisse regehir et rendre graces à ton saint nom._ Lors commença l'oisel à crier derechief plus hault et plus ententivement que devant et dit ainsi: _Franc, que dis-tu? que dis-tu?_ Les gens du païs distrent qu'ils n'avoient oncques jamais oï oisel parler si ententivement. L'en a bien oï parler que les Grieux duisoient aucuns oyseaux en leur langage, pour saluer les empereurs, et sont les parolles telles: _Cheré, Basilon anichos_[566]. Si vault autant à dire en latin: _Salve, Cesar invictissime_; et en françois: _Très-victorieux empereur, Dieu te saut!_ Et pour ce que cel oisel respondit si apertement à la raison l'empereur, en latin, on ne doit pas doubter qu'il ne feust envoié de par Dieu, pour ramener l'empereur à droite voie et tout son ost. Lors se levèrent tous, au point du jour, et s'appareillèrent; et l'oisel suivirent par une voie qui les ramena au droit chemin qu'ils avoient perdu. Encore dient les pélerins qui par celle voie vont en Jhérusalem, qu'ils oient aucunes fois les oiseaulx du païs chanter en telle manière. Et plus, que les passans et les gens du païs tesmoignent que puis que Charles-le-Grant fu au païs, à celle voie, ne fu que celle manière d'oiseaux ne chantassent ce chant ainsi comme par accoustumance.

Note 565: _Pardist._ Dit complètement.

Note 566: C'est-à-dire: [Greek: chaire, Basileu anikêtos]. (Salut, Roi invincible.)

VI.

ANNEE: 800.

_Coment l'empereur et sa gent furent reçus en Constantinoble, et coment les deux empereurs délivrèrent le sépulcre et toute la sainte terre des Sarrasins, et restablirent le patriarche. Des grans richesces que l'empereur grec apareilla pour donner à l'empereur Charles; coment l'empereur refusa, puis coment il requist les saintes reliques._

Tant eut l'ost erré que ils vindrent en la cité de Constantinoble; sé ils furent honnourablement receus de l'empereur et du peuple, ce ne fu pas à demander. Oultre passèrent les deux empereurs et leurs osts jusques à la cité de Jhérusalem. Les Sarrasins occirent et chacièrent, et délivrèrent la cité et tout le royaume de tous les mescréans. Au patriarche et à la crestienté rendirent et restablirent ce qu'ils avoient devant perdu.

Et quant la cité et tout le païs refu mis en bon point, l'empereur Charlemaines demanda congié à l'empereur des Grieux, de retourner en France; mais cil qui sage estoit et avisé en telles choses, ne béoit pas[567] que luy né sa gent s'en partissent ainsi, sans riens avoir du sien. Lors requist et pria à l'empereur Charlemaines que au moins demourast jusques au lendemain, se plus ne luy plaisoit à demourer. Et cil qui aussi débonnaire estoit comme un aignel, luy respondit de lie cuer qu'il feroit ce qu'il vouldroit, et qu'il demoureroit trois jours, sé il voulloit; car il cuidoit qu'il le voulsist retenir, pour ce qu'il eust mestier de luy et de sa gent pour aucune guerre; mais pour ce ne le voulloit-il pas faire, fors pour luy honnourer tant seulement de dons.

Note 567: _Béoit._ Désiroit.

Ainsi demoura celle journée, et lendemain, avant le jour, il fist son ost appareiller pour retourner en France. Au patriarche, aus évesques du païs prist congié humblement et dévotement; mais l'empereur de Constantinoble eut tandis fait appareiller, au-dehors de la porte de la cité, en une grant place droit emmi la voie de l'empereur, la noblesse de toutes manières de richesces[568], destriers, pallefrois, divers oiseaux de proie, pailes et draps de soie de diverses couleurs, et toute la gloire de pierres précieuses.

Note 568: _La noblesse, etc._ Notre traducteur semble avoir ici mal lu le texte latin qui porte: «Animalia multi generis iàm bestiarum quâm volucrum variora, variique coloris pallia.... præparari fecit.»

Quant l'empereur Charles sceut que il faisoit tel appareillement, il manda ses barons et ses prélas, et se conseilla à eux, qu'il feroit de ceste chose, et s'il prendroit ce que l'empereur avoit fait appareiller ou non: tout n'eust-il[569] courage de rien prendre que l'empereur lui offrist; mais ainsi le voult faire pour oïr le conseil de sa gent.

Note 569: _Tout n'eus-il courage._ Bien qu'il n'eût envie.

Lors respondirent tous les prélas et les princes, que jà par leur conseil n'en seroit rien pris; car il sembleroit qu'ils feussent là venus pour avoir soudée de leurs voies et de leur travail; né ne sembleroit pas qu'ils eussent fait pélerinage pour la sainte terre délivrer des mains des Sarrasins pour dévocion né pour charité qu'ils eussent vers nostre Seigneur, mais pour gaigner et acquérir richesces; et lui-meisme qui avoit si grant nom de bonté par tout le monde en seroit diffamé. Car on diroit qu'il ne seroit pas là venu par dévocion, mais par fine convoitise et pour acquerre autrui terre et autrui royaume, et pour assembler en ses trésors autrui richesces.

Moult fu l'empereur lie de ces nouvelles, quant il oït tel conseil, comme il désiroit et comme il avoit proposé en son cuer. Lors commanda que l'en déist tout coiement aux chevetains de l'ost qu'ils se hâtassent de passer, et l'en commanda à ceulx qui conduisoient les eschièles que chascuns commandast en sa langue à sa gent (pour ce qu'ils avoient gens de diverses nacions), que nul ne feust si hardi qu'il méist la main à chose que on lui offrist, et que nul n'y jetast l'ueil par convoitise.

Ainsi les fist l'empereur introduire et admonester avant qu'ils ississent de la cité. Lors s'esmurent tous ainsi comme il l'avoit commandé; et quant ils vindrent au lieu, ils trouvèrent tout ainsi comme on leur avoit dit; si avant vindrent que ils peurent légièrenient choisir[570] et véoir les grans richesces qui là estoient assemblées.

Note 570: _Choisir._ Examiner, distinguer.

Lors Constantin l'empereur d'Orient appella Charles l'empereur de France; et lui dist en telle manière:

«Sire, chier amy, roy de France et empereur auguste, je te requiers humblement, par amour et par charité, que toy et l'ost prengniez et eslisiez à vostre plaisir de ces richesces, qui pour vous et pour vos gens sont assemblées; et bien me plaist encore que vous les prengniez toutes.» Lors luy respondit l'empereur Charles que ce ne feroit-il en nul manière; car luy et ses gens estoient là venus pour les célestiales choses acquerre, non mie pour terriennes richesces, et qu'ils avoient souffert de bon cuer les travaulx et voie pour la grâce nostre Seigneur, non mie pour la gloire de ce monde.

En telle manière estrivoient[571] les deux empereurs, en contens de charité et d'amour. L'un ne cessoit d'ammonester l'autre, qu'il presist de ses richesces par charité; l'autre se deffendoit que il ne brisast son propos. L'empereur d'Orient lui mettoit au devant que grant honte seroit à luy et à sa gent s'il ne prenoit aucune chose, et s'il s'en retournoit ainsi en France sans aucuns dons; et puis disoit après qu'il esconvenoit qu'il presist aucuns joyaux, non mie pour loier de son travail, mais pour monstrer aux gens de son païs quant il seroit retourné, et en tesmoignage de la grâce et de la miséricorde nostre Seigneur, et que il eut esté en ces parties. Et sans faille, l'empereur Charles avoit moult pensé la nuit devant, si comme il dist puis à ses barons, que ce seroit bonne chose et honneste qu'il emportast aucun saintuaire ès parties d'Occident qui feussent au peuple aliances à Dieu[572], et matière d'amour et de dévotion. Pour ce respondit à l'empereur Constantin en telle manière:

«Or, scay-je bien», dit-il, «que le Saint-Esprit te fait ce dire; car ce meisme avois-je huy pensé et désiré de tout mon cuer. Mais m'entencion n'est pas que je emporte rien de ces choses amassées devant moy, pour ce que je serois plus tost soupçonneux en ce fait de convoitise que de charité. Mais honneste chose seroit que j'emportasse chose qui feust exemple de pitié au peuple d'Occident. Et pour ce me consentirois-je à ta prière, sé tu veux oïr ma requeste et eslire telle chose que je péusse porter honnestement.»

Note 571: Estrivoient. Luttoient.

Note 572: «Quod occidentalibus partibus gratiæ Dei pignus esse videretur.»

Lors luy respondit l'empereur Constantin que moult désiroit oïr sa requeste, et lui octroya qu'il requéist quanques il voudroit. Lors luy décovrist l'empereur Charles son cuer; si dist ainsi:

«Je te requiers donc que tu m'octroyes des peines[573] de la passion nostre Seigneur Jhésu-Crist, qu'il souffrit en la croix pour nous péchieurs; pour ce que ceulx de nos parties d'Occident qui, pour la rémission de leurs péchiés, ne peuvent çà venir, aient et voient sensiblement aucune remembrance de nostre Seigneur et de sa passion, par quoy leurs cuers soient amolis par pure dévocion, et que la pitié et la passion nostre Seigneur Jhésu-Crist les amaine à fruit de pénitence.»

Note 573: _Des peines._ C'est-à-dire, sans doute: _des instruments de supplice_

VII.

ANNEE: 800.

_Coment l'empereur fist querre les reliques, et coment ils furent tout purgiés par confession avant que ils les trovassent; de la prière l'empereur Charlemaines et d'un miracle qui avint._

De ceste requeste fu moult lié l'empereur d'Orient: débonnairement lui octroya ce et autres choses quanques il luy plairoit à prendre. A tant se départirent; Charles retourna à ses arcevesques, évesques, abbés, moynes et autres gens de religion, et à ceulx de ses princes qui plus estoient sages; et leur demanda conseil comment le hault saintuaire devoit estre traittié et mené plus honnestement et plus religieusement. Et l'empereur de Constantinoble repaira à son clergié et à ses barons, pour enquerre où les saintes reliques estoient repostes; car il ne savoit encore pas où sainte Hélaine, la mère le premier Constantin, avoit mis ce saint trésor né en quel lieu il estoit.

Lors luy respondirent ainsi: «Sé tu veux touchier ou prendre une partie des peines nostre Sauveur, digne chose seroit que l'abitacle de foy (ce sont les cuers de nous péchieurs) feussent avant nettoiés, par confession de vraie repentance, et que les espines et les chardons de nos piés feussent avant escartés et estrepés[574], par le jeune de trois jours; et que les greniers de nos cuers feussent avant remplis du fruit de vraie pénitence; et lors pourroit-on dignement approchier des saintes reliques.»

Note 574: _Estrepés._ Arrachés.

L'empereur Constantin loua moult ce conseil, et maintenant commanda que il fust ainsi fait. Le clergié et les barons alèrent et enseignèrent le lieu où les saintes reliques estoient, et firent tant qu'ils trouvèrent ce saint trésor. Lors eslut l'empereur douze personnes pour les reliques traittier; mais il leur commanda qu'ils jeunassent, avant, trois jours.

Ces choses ainsi faittes, les deux empereurs vindrent au lieu de la confession où les saintes reliques estoient reposées; tout aussi tost comme les empereurs furent ens entrés, il se laissa chéoir sur le pavement, et se confessa de bon cuer de ses péchiés à un saint arcevesque qui avoit nom Eborin, et commanda à sa gent qu'ils feissent tous ainsi. Quant tous furent confès, le clergié d'Orient et d'Occident commencièrent à chanter seaumes et litanies. Tandis comme ils chantoient ainsi, les douze sains hommes s'appareillèrent à ouvrir la sainte mémoire de nostre rédemption. Avant qu'ils attouchassent le lieu des saintes reliques, ils demandèrent entre eulx lequel y mettroit plus tost la main. Lors commencièrent à crier, ainsi comme sé ce feust par le Saint-Esprit, que les saintes reliques qui le chief nostre Seigneur avoient atouchié féussent avant traites, pour ce que nostre Seigneur Jhésu-Crist qui nous délivra de mort est nostre chief. Lors s'approucha un évesque grec, de la cité de Naples, qui avoit nom Daniel, homme honnourable et digne en vie et en mœurs; en grant dévocion de plours et de larmes prist la chose en quoy la sainte couronne estoit, et quant il l'eut deffermée et ouverte, si grant odeur et si très-doulce en issit et espandit sur tous ceulx qui là estoient, qu'il leur sembla qu'ils estoient en un paradis terrestre.

Charles l'empereur mist les genoulx à terre, et fist à Dieu une oroison par grant dévocion, et dist: «Sire Dieu tout puissant, qui fourmas tout le monde et mesuras ciel et terre à ta pauline, et tout quanques il contient, et qui siés au throsne de la majesté, sur chérubins et sur toutes les ordres du ciel, et tournes et mues merveilleusement et puissamment, je te prie que tu daignes recevoir la prière de ton sergent. Je te requiers donc, beau sire Dieu, de cuer dévot et humble, en la présence de ta majesté, que tu veuilles souffrir que je puisse porter une partie de tes saintes peines, et que tu veuilles monstrer visiblement à ce peuple qui est cy présent les miracles de ta glorieuse passion, si que je puisse monstrer au peuple d'Occident de tes peines vraiement, en telle manière que aucuns mescréans ne puissent plus doubter que tu ne aies ce souffert, et paine éue en la sainte croix corporelement, soubs la couverture de nostre fresle humanité. Tu es sire de tout et fourmas toutes choses quant elles n'estoient pas. Tu plungas au parfont lac du puis d'enfer les mauvais anges qui contre toy péchièrent et chaïrent par orgueil; là sont et seront tourmentés perpétuelement. Si te prie que tu daignes orendroit encliner les oreilles de ta pitié aux prières de moy pécheur, et que tu m'octroies ce que je te requiers.»

Quant l'empereur eut ainsi aouré nostre Seigneur, nostre Seigneur monstra bien qu'il avoit oï sa prière, par un miracle qui bien fait à raconter. Car une rousée descendit du ciel maintenant qui arousa le fruit de la sainte couronne, si que les espines flourirent maintenant et rendirent si très-grant odeur et si très-doulce, que ceulx qui au temple estoient prièrent nostre Seigneur qu'ijs feussent tousjours mais en ce point et que jamais celle odeur ne leur faulsist. Tant estoient en grant délit, qu'ils ne cuidoient mais ainsi estre en ce siècle corporelement. Si grant clarté et si merveilleuse resplendisseur estoit partout céans, que chascun cuidoit estre vestu de robe du ciel. Les malades qui là estoient ne souffrirent nul mal ainsi comme ils faisoient devant; ains cuidoient estre garis ainsi comme s'ils feussent en paradis. L'empereur Charles se leva d'oroison ainsi comme s'il se levast de dormir; moult fut lie du miracle et de la vision; lors commença à dire avec David le prophète ces paroles du Pseaultier:

_Exaudi, Domine, vocem meam quia clamavi ad te_, etc. Si vault autant à dire en françois comme: «Beau sire Dieu, oï la voix dont je crie à toy; aies merci de moy, et oyes mes prières.» Mains autres seaulmes du Pseaultier dist tous jusques à la fin; et les prélas et tout le clergié chantoient, tandis, _te Deum laudamus_, par grant dévocion.

Quant les loanges de ce miracle furent finées, l'empereur termina son oroison et dist: _Inclina aurem tuam mihi, Domine, et exaudi verba mea_, etc. Si est autant à dire en françois comme: «Sire, encline à moy tes oreilles, et escoute mes parolles.»

VIII.

ANNEE: 800.

_Coment le fust de la sainte couronne raverdit et fleurit par miracle; d'un autre miracle qui advint en celle heure que trois cent et un malades furent guéris. Puis du grant miracle du gant qui se tint en l'air, et puis des louenges que le peuple rendit à Dieu._

Grant grace fist nostre Seigneur à l'empereur, à celle heure; car cil qui prist pour nous nostre humanité et voult souffrir ces paines et autres pour nous, voult faire tel miracle à sa prière et à la prière de ceulx qui de bon cuer le requéroient. Et pour ce que nulle doubte n'en peust jamais estre au monde, voult-il encore certifier la vérité par un autre miracle merveilleux. Car droit en ce point que le saint évesque Daniel voult le saint fust de la couronne couper par mi, à unes forces[575], le fust qui longuement avoit esté sec et sans nulle terrienne humeur apparut aussi vert par la rousée qui descendit du ciel, comme le jour meisme qu'il fu coupé de terre, et le fist Dieu flourir, ainsi comme s'il feust planté ou enraciné en terre par autretel miracle comme la verge Aaron flourit qui devant pour long-temps avoit esté sèche.

Note 575: _Unes forces._ Avec des ciseaux. «Forcipes.»

Qui seroit donc si mescréaut et si aliéné de foy et de sens? qui oseroit dire que ce ne feust du fust[576] que nostre Sauveur daigna souffrir pour nous le jour de sa passion?

Note 576: _Que ce ne feust du fust._ C'est-à-dire: _que ce bois ramené par Charlemagne ne fût réellement le bois sur lequel_.

Tous estoient esmerveillés et esbahis des grans merveilles qu'ils véoient: sur tous les autres, Charles l'empereur d'Occident estoit lie et fervent de dévocion; le jeusne avoit cultivé par trois jours; tant de fois s'estoit agenouillié sur le pavement nu à nu, qu'il avoit les genoulx et les coudes tous despiécés.