Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 15

Chapter 153,637 wordsPublic domain

[527]En loquence étoit paisible[528] et abundant et appertement délivroit et manifestait par paroles quanques il voulloit. Si n'avoit pas tant seulement langue françoise[529], mais savoit plusieurs languages que il avoit apris en son enfance[530]. Entre les autres avoit le latin si prest et si à main qu'il le parloit aussi légièrement comme françois; mais le grec entendoit-il mieux qu'il ne parloit. Si emparlé[531] et sage estoit en parolles qu'il sembloit que ce feust un grant clerc et un grand maistre; clerc estoit-il voirement; Car il fu introduis ès libérales sciences, si comme nous dirons cy-après. Il escripvit lui-meisme les chans de diverses chançons que l'en chante des fais et des batailles des anciens roys[532]. Il mist noms aux doze moys selon la langue Tyoise. Il mist noms propres aux doze vens, car avant ce, ils n'estoient nommés que les quatre vens cardinals.

Note 527: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXV._

Note 528: _Paisible._ Variante: _prêt;_ le latin porte _copiosus_. Ce qui s'accorde assez mal avec l'adjectif _paisible_.

Note 529: _Françoise._ «Patrio sermone», dit Eginhard, c'est-à-dire: langue tudesque, celle que les François n'avoient point encore oubliée.

Note 530: _En son enfance._ Ces derniers mois ne sont pas dans Eginhard.

Note 531: _Emparlé._ Ce mot étoit sinonyme de disert, éloquent.

Note 532: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIX._ «Item barbara et antiquissima carmina quibus veterum regum acta ac bella canebantur, scripsit memoriæque mandavit.» Il en fut de ces vers comme des lois dont Eginhard nous apprend, dans la phrase précédente, que Charlemagne avoit fait, pour la première fois, écrire les formules consacrées depuis un temps immémorial. En dépit des précautions de Charlemagne, les poëmes _tyois_ ou tudesques ne nous sont pas parvenus. On peut raisonnablement supposer qu'ils partagèrent le sort de la langue nationale, et qu'ils se transformèrent graduellement en _poëmes romans_; puis, quand leur métamorphose fut accomplie, on les écrivit pour la première fois dans la nouvelle langue, sous le nom de _Chansons de geste_.

III

ANNEE. 800.

_De son sens et de sa lettreure. Coment clergié vint en France par Alcuin, son maistre, et des deux moines Escos qui enseignèrent les gens de sapience, pour l'amour de Nostre-Seigneur. Coment il honora toujours l'Eglyse de Rome, et d'aucunes incidences._

[533]Les grans clers et mesmement les maîtres des ars libéraux tenoit en grant honneur; les ars et les maistres aimoit pour ce qu'il en savoit, car il en eut assez apris en sa jeunesse[534]. En ce temps estoit l'estude de théologie et de philosophie ainsi comme toute mise en oubli, et les estudes de la divinité[535] ainsi comme entre laissiées toutes. Si avint en son temps, comme Dieu l'eut ordonné devant, que deux moynes d'Escoce arrivèrent en France; si estoient passés oultre avec marchéans de la Grant-Bretaigne. Ces moynes estoient merveilleusement sages ès choses corporeles et ès divines escriptures. Preudomes estoient; n'autre marchandise ne menoient fors qu'ils désiroient que le monde feust enseigné et introduit de leur doctrine. Pour ce preschoient entre eulx deulx par chascun jour au peuple: «Sé aucun est convoiteus d'apprendre science, si viengne à nous et apreingne.» Si longuement et si persévéramment crièrent parmy le monde où ils aloient, que tout le monde s'enmerveilloit; et cuidoit aucuns qu'ils fussent fols et desvés[536].

Note 533: Le commencement de ce chapitre est encore extrait de la _Vita Caroli Magni, d'Eginhard, cap. XXV_.

Note 534: Ici notre traducteur quitte Eginhard et s'attache au moine de Saint-Gall, qui écrivit deux livres intitulés: _De gestis Caroli Magni regis Franc. et imp. libri duo_. Le moine adressa cet ouvrage en 883 à l'empereur Charles-le-Gros. Je sais bien que les érudits le traitent avec beaucoup de mépris; ils se fondent sur quelques fables évidentes, sur quelques fautes palpables de chronologie, pour révoquer en doute tous les autres récits et, pour ainsi dire, toutes les autres dates. Il faut se contenter de remarquer que ce moine écrivoit dans un âge avancé, soixante-neuf ans après la mort de Charlemagne; qu'il jouissent de quelque considération, puisqu'il adressoit son travail au petit-fils du héros de la France; enfin qu'il se représentoit Charlemagne, non pas d'après le type de grandeur que nous nous faisons, mais d'après celui que ses contemporains comprenoient. Un demi-siècle après sa mort, Charlemagne étoit déjà un être surnaturel. Nous retrouvons dans le moine de Saint-Gall moins la physionomie de Charlemagne que l'expression de l'opinion publique vers la fin d'un siècle dont Charlemagne avoit encore éclairé les premières années.

Note 535: _Divinité._ Théologie. Les Anglois ont conservé ce mot dans le même sens.

Note 536: _Desvés._ Égarés. (Hors de la voie.)

La nouvelle en vint à l'empereur qui tousjours avoit aimé sapience. Hastivement furent mandés, et quant ils furent devant luy, il leur demanda si c'estoit voir qu'ils eussent sapience? et ils luy respondirent qu'ils l'avoient et qu'ils estoient prêts de la donner, au nom de nostre Seigneur, à tous ceulx qui la requerroient.

Après il leur demanda quel loier ils voulloient avoir de ce faire? et ils respondirent que nulle riens fors seulement lieux convenables à ce faire et gens soubtiles et engigneuses et nettes de péchié, et la soustenance du corps tant seulement, sans laquelle nul ne peut vivre en ceste mortelle vie. Quant l'empereur oït ce, il fu raempli de joie, car c'estoit une chose que il désiroit moult.

Premièrement les tint avec luy une pièce de temps, jusques à tant qu'il lui convint ostoier en estranges terres, sur les ennemis; lors commanda que l'un qui Climent avoit nom demourast à Paris. Enfans fist querre, fils de nobles hommes, des moyens et des plus bas, et commanda que on leur admenistrast quanques mestier leur seroit; lieux et escoles leur fist faire convenables pour apprendre. L'autre envoya en Lombardie et luy donna une abbaïe de Saint-Augustin de lès la cité de Pavie, pour ce que tous ceulx qui voudroient aprendre sapience alassent en ce lieu[537]. Quant Albin, par surnom Alcuin[538], qui Anglois estoit et demouroit encore en son pais, oï dire que l'empereur retenoit les sages hommes qui à luy venoient, il quist une nef et passa en France et vint à l'empereur, et mena avec luy aucuns compaignons. Cil Albin, Alcuin par surnom, estoit homme exercité et sage en toutes escriptures sur tous ceulx de son temps; et ce n'estoit merveille, car il avoit esté disciple le très sage Bède qui après saint Grégoire fu le plus excellent exposeur des saintes Escriptures. L'empereur, tant comme vesquit, le tint tousjours entour luy, fors quant il luy convenoit aler en armes contre ses ennemis. L'abbaïe de lès Tours qui est appellée Saint-Martin luy donna, pour ce qu'il se reposast là et aprist ceulx qui de luy vouldroient aprendre, jusques à tant que l'empereur feust retourné. Tant multiplia et fructifia sa doctrine à Paris et par tout son royaume que, Dieu merci! la fontaine de doctrine et de sapience est à Paris ainsi comme elle fu jadis à Athènes et à Rome.

Note 537: _Monach. S. Gall. lib. I, cap. II._

Note 538: _Par surnom Alcuin._ Cette parenthèse est du traducteur.

Et comme il fu si grant philosophe et si merveilleux maistre en toutes escriptures, si estoit-il de haulte vie et aourné de mœurs et de vertus. De luy aprist l'empereur moult de sciences libérales, si l'appelloit son maistre et se nommoit son disciple. Mais en l'art de grammaire fu son maistre Pierre le Pisan. Plus ententivement s'estudioit l'empereur en l'art d'astronomie et du cours des estoiles que en nulle autre science.

[539]La religion de la foy crestienne cultiva et garda dignement et saintement. En l'églyse que il fonda à Ais-la-Chapelle, en l'onneur de Nostre-Dame, mist colompnes de marbre qu'il fist venir de Rome et de la cité de Ravenne pour ce qu'il ne les povoit avoir d'autres lieux.

Note 539: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXVI._

L'églyse fréquentoit au matin et au soir, et par nuit aux matines sans nulle paresce, et mettoit grant estude que l'office de sainte Églyse feust en grant révérence. Les ministres admonestoit souvent qu'ils ne souffrissent nulle deshonnesteté né nulle ordure. La manière de chanter et de lire amenda, comme cil qui bien s'en savoit entremestre; mais il ne lisoit nulle fois en l'églyse né ne chantoit, fors en commun aucunes fois et en basse voix[540]. Sur tous autres lieux avoit en mémoire et en révérence l'églyse de Saint-Père de Romme. Moult y donna grans richesces en or et en argent, en soye et en pierres précieuses. Aux apostoles meisme envoia souvent grans dons. Tout le temps qu'il régna comme empereur mist grant peine et grant estude que la cité de Romme feust en tel estat et en telle authorité comme elle avoit esté anciennement. En quarante et sept ans qu'il régna la visita quatre fois tant seulement.

Note 540: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXVII._

[541]La raison pourquoy il y ala la derrenière fois si fu pour refourmer et mettre en paix l'Églyse de Romme qui moult estoit troublée; (car les Romains avoient trop laidement traitié le pape Léon et luy avoient les yeulx crevés et la langue coupée[542]. Mais nostre Seigneur Dieu luy rendit sa langue et ses yeulx par miracle si comme istoire tesmoingne ailleurs que cy, plus plainement). Là demoura le roy tout cet yver. La dignité de l'empire ne receut pas de sa volenté: pour ce dist-il le jour de son couronnement que s'il eust sceu le conseil de l'apostole tout feust-il grant feste et sollennelle comme le jour de Pasques, il ne feust jà entré en l'églyse le jour.

Note 541: _Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XXVIII._

Note 542: Cette parenthèse n'est pas traduite d'Eginhard.

[543]Incidence. En ce temps estoient moynes en l'églyse Saint-Martin de Tours, si comme saint Ode abbé raconte. Ces moynes vivoient trop délicieusement, et avoient robes de soie et souliers dorés. Bien monstra nostre Seigneur que leur vie ne luy plaisoit pas. Car deulx anges entrèrent en leur dortoir quant ils dormoient; l'un tenoit une espée nue et voulloit ceulx occire que l'autre luy monstroit au doit; un seul en eschapa qui pas ne dormoit; à l'ange qui tenoit l'espée dist: «Je te conjure de Dieu le tout puissant que tu ne m'occies mie.» Ainsi eschapa. Ce moustier donna puis l'empereur à celuy Alcuin son maistre dont nous avons dessus parlé. Abbé en fu et la gouverna puis, toute sa vie.

Note 543: J'ignore d'où celle incidence est traduite.--_Ode._ Variantes: _Oedes_,--_Eudes_.

IV.

ANNEE: 800.

_De la persécution qui avint outre mer aux crestiens et des messages l'empereur de Constantinoble; de la sentence de leurs lettres; de l'avision l'empereur des Grieux par quoi il admonestoit l'empereur et monstroit par raisons que il devoit emprendre la besogne._

[544]Au temps de ce prince, avint en la terre d'oultre-mer une grant persécution à la crestienté; car les Sarrasins entrèrent en la terre de Surie. La cité prisrent, le saint sépulcre et les sains lieux violèrent, et le patriarche chacièrent hors qui estoit homme de grant saincteté et de parfaite religion, et luy firent moult d'ennuis et de tourmens. Toutes voies, si comme à Dieu plut en qui grant fiance il avoit eschapa-il de leurs mains et autres personnes avec luy. En Constantinoble s'enfouit à Constantin l'empereur et à son fils Léon. A pleurs et à larmes leur compta la grant douleur et la grant persécution qui en la terre d'oultre-mer estoit avenue; comme les felons Sarrasins avoient la cité prise, le sépulcre ordoié[545] et les autres sains lieux de la cité désolés, les chastiaux et les cités du royaume prises, les champs gastés et le peuple occis en partie et partie mené en chétivoison. Et tant avoient fait de honte à nostre Seigneur et de persécutions à son peuple, qu'il n'estoit pas cuer d'homme crestien qui n'en deust estre dolent et courroucié. Dolent fu l'empereur de ces nouvelles. A ce fu la chose accordée, à la parfin, par une vision qui avint à l'empereur Constantin si comme nous vous dirons cy après, que ce meschief et ceste douleur seroit mandée à Charlemaines, l'empereur des Romains. La haute renommée de ses mœurs et de ses fais estoit là espandue par toutes les parties d'Orient. Quatre messages eslurent-ils pour ce message fournir dont les deux furent crestiens et les deux aultres Hébreux. Les deux crestiens furent Jehan évesque[546] de Naples, et David archeprestre de Jhérusalem.

Note 544: A compter de ce chapitre, le récit n'est plus fondé que sur des traditions postérieures au règne de Charlemagne. Les unes se rattachent à son prétendu voyage à Jérusalem, les autres à l'expédition d'Espagne que couronna la défaite de Roncevaux. Les traducteurs les plus anciens des _Chroniques de France_, Nicolas de Senlis et le ménestrel du comte de Poitiers, n'ont admis dans leur compilation ni l'une ni l'autre de ces traditions populaires, et ils ont imité en cela la retenue d'Aimoin. C'est la troisième version des _Chroniques_ (celle qui parut au commencement du règne de Philippe-de-Valois) qui d'abord accorde sa confiance à la relation de Turpin. Cependant elle ne traduisit pas encore la chronique fabuleuse intitulée dans le manuscrit de Saint-Germain, aujourd'hui cotté n° 1085: «_Descriptio qualiter Carolus-Magnus clavum et coronam Domini à Constantinopoli Aquisgrani attulerit, qualiterque Carolus calvus hoec ad Sanctum-Dyonisium retulerit_.» C'est le moine de Saint-Denis qui, peu de temps après, garantit l'authenticité de cette _Chanson de geste_, en lui donnant place dans les _Grandes chroniques_. Quel que peu de fondement historique qu'elle ait, la tradition du voyage de Charles étoit déjà fort ancienne à l'époque où notre traducteur s'empara de sa légende latine. Les jongleurs la récitoient et la chantoient dans toute l'Europe plus d'un siècle auparavant, et M. Fr. Michel vient d'en publier l'une des curieuses leçons, sous le titre anglois de: _The travels of Charlemagne to Jérusalem and Constantinople. Paris, Techener, 1836_. Son opinion est que le manuscrit de Londres qui lui en a fourni le texte, sans doute fort corrompu comme tous les textes anglois des anciens poëmes de France, peut remonter au commencement du XIIème siècle. Bien plus: avant M. Michel, l'abbé de La Rue avoit prétendu dans ses _Bardes, Jongleurs et Trouvères_, tome II, page 25, que le même poëme étoit du commencement du XIIème siècle; mais les raisons sur lesquelles il fondoit son opinion ne m'ont pas paru concluantes. Ce ne seroit pas la seule fois que l'abbé de La Rue auroit pris pour une marque d'_ancienneté_ les formes du dialecte anglo-normand, conservées en Angleterre long-temps après qu'elles étoient tombées en désuétude en France, et même en Normandie. En tous cas, nous pouvons du moins assurer que le Msc. de Saint-Germain, avec lequel nous avons confronté cette partie de la Chronique de Saint-Denis, remonte aux premières années du XIIème siècle pour le moins. Le texte en est surchargé de corrections marginales et interlinéaires, lesquelles semblent plutôt modifier le fond du récit que redresser les inattentions du copiste.

Note 545: Ordoié. «Sali», _rendu ord_.

Note 546: _Evesque._ Sacerdos.

Et estoit ce Jehan homme religieux, et simple comme coulon[547]. Et David estoit homme loyal, droiturier et plain de la paour nostre Seigneur. Et les deux messages hébreux Isaac et Samuel. Ce Samuel estoit évesque de leur loy et de grant religion en leur manière; sage en parole et emparlé en deux manières de langages. Ysaac estoit de grant sens en leur loy. Les deux crestiens Jehan et David portoient la chartre où le mandement estoit escript par la main du patriarche Jehan, scellé par le commandement l'empereur Constantin. Et les deux Hébreux apportoient la chartre l'empereur scellée de son propre scel. Mais la sentence des deux estoit ainsi comme toute une.

Note 547: _Coulon._ Pigeon, colombe.

La teneur de la charte le patriarche Jehan estoit telle. «Jehan, sergent des sergens, patriarche de Dieu en Jhérusalem. Et Constantin empereur des parties d'Orient à très-noble roy d'Occident Charles-le-Grant et puissant vainqueur et tous jours auguste, soit empire et règne en nostre Seigneur; amen. La grâce de la doctrine des apostres est venue jusques à nous resplendissant de la grant clarté de paix; et tant a espandu de grâce et de liesce ès cuers des hommes crestiens qu'ils devroient tousjours loer nostre Seigneur. Nous-meismes recongnoissons bien que nous devrions espéciaument regehir et reconnoistre plus abundanment sa grâce et sa miséricorde.

»Moult nous esjouissons en nostre Seigneur, selon ce que nous avons enquis de tes meurs et de tes fais, de ce qu'il nous convient rendre loenges à Dieu en sa bonté et en sa pacience. De ce avient-il doncques que tes travaux et tes faits sont terminés et fenis bénéreusement: car tu aimes paix en ton cuer; et pour ce que tu l'aimes, tu la treuves, tu la gardes en souveraine charité.

«Saches donc, très-cher sire, que les paiens ont fait si très-grant dommage à nostre Seigneur ès parties de Jhérusalem que nul crestien ne le devroit souffrir. Je meisme suis getté du siége où mon seigneur saint Jacques jut premièrement, par le commandement nostre Seigneur, et mains crestiens occis, mains pris et mis en chétivoison; et ce qui est moult plus grande douleur, le sépulcre nostre Seigneur ordoyé et soullié et chéu ès mains des Sarrasins. Pour tels griefs et pour semblables nous convient mander et escripre le besoing de la crestienté, à toy qui es prince et puissant; que toutes ces choses peuvent estre amandées par toy, à l'aide de nostre Seigneur. Et pour ce mandons nous à toy par escript, qui es le plus puissant et le plus renommé de tous les princes crestiens, que tu en faces aler renommée à tous nos frères, prélas et princes; et non mie tant seulement à ceux de tes provinces, mais à tous ceux qui à toy marchissent et qui à toy sont joings par amour et par familiarité. Et bien sachent tous que qui aider et secourre ne nous vouldra, qu'il attende la cruele sentence du jugement. Et si sache chascun qu'il n'a point de ferme constance en son lieu s'il souffre que le sépulcre nostre Seigneur où il fu trois jours et trois nuis, pour nostre rédempcion, soit villainement traitié par les félons mescréans. Si ne doit nul cuider qu'il doie porter sans paine ce qu'il aura véé[548] à nostre Seigneur, en si grant besoing; car c'est orgueil et despit quant ce n'est vengé et amendé, qui est contraire et honte à nostre Seigneur.»

Note 548: _Véé._ Refusée.

»Que te diroie plus? Mains autres griefs semblables te péussions mander et escripre; mais nous sommes empeschiez par douleur et par larmes.»

Telle estoit la sentence de la chartre au patriarche Jehan, que les deux chrestiens apportoient; et celle de la chartre l'empereur Constantin que les deux Hébreux apportoient étoit telle[549].

Note 549: Chaque phrase de cette lettre est rapportée dans le Msc. Saint-Germain, d'abord dans un langage imaginaire, puis en latin. Voici le langage qui nous semble imaginaire, et son préambule: «Sed sacræ Constantini imperatoris et epistolæ patriarchæ una et cadem est prope sententia. Imperatoris autem exemplar hoc est: _Ayas Anna bonac saa Caiibri milac Pholi Ansitan Remuni segen Lamichel bercelin fade abraxion fativatium. Hoc est:_ Constantini, etc.»

«Constantin et Léon, son fils, empereurs et rois des parties d'Orient, mendres[550] de tous et à paine dignes d'estre empereurs, à très-renommé roy des parties d'Occident, Charles le très-grant, soit puissance et seigneurie béneureusement[551]. Très-chier ami Charles-le-Grant, quant tu auras ces lettres veues et leues, saches que je ne te mande pas pour défaut de cuer, né pour défaut de gens né de chevalerie; car j'ay aucunes fois eu victoires sur païens avec moins de chevaliers et de gens que je n'ay; je les ay boutés hors de Jhérusalem qu'ils avoient prise deux fois ou trois; et par six fois les ay vaincus et chaciés de champ, à l'aide nostre Seigneur, et mains pris et mains occis.

Note 550: _Mendres._ Moindres.

Note 551: Avant cette phrase est encore une tirade double de la première, qui est présentée comme le texte original de la traduction latine que l'on fait suivre. Il faut encore remarquer que la lettre du patriarche et celle des empereurs finissent également par deux ou quatre phrases rimées avec intention, et que le chroniqueur de Saint-Denis n'a pas traduites. Ainsi voici la fin de celle de l'empereur: «Nil opus est ficto--Domini quo visio dicto--Ergo dicto tene fundum.--Domini præcepta secundum.» On diroit que ces conclusions rimées étoient alors destinées à remplacer nos formules finales épistolaires.

»Que te diroie-je plus? Il convient que tu sois ammonesté certainement par moy de Dieu, non pas par mes mérites; mais par les tiennes, à parfaire si grande besoingne. Car une avision m'advint, par nuit nouvellement, endementiers que je pensoie comment je pourroye envaïr ces Sarrasins. Tandis corne j'estoie en telle pensée et je prioie à nostre Seigneur qu'il m'envoiast secours, je vi soubdainement ester un damoisel devant mon lit, qui m'appella par mon nom moult bellement, un petit me bouta[552], et me dit: _Constantin, tu as acquis aide à nostre Seigneur, de la besoingne que tu as emprise; il te mande par moy que tu appelles en ton aide le grand Charlemaines de France, deffendeur de la foy, de la paix de sainte Églyse._ Lors me monstra un chevalier tout armé de haubert et de chauces, un escu à son col, l'espée ceinte; l'enhoudeure[553] en estoit vermeille une lance blanche en son poing. Si sembloit, à chief de pièce[554] que la pointe rendist flambe tout ardant; et il tenoit en sa main un heaume d'or; et par semblant estoit vieil et avoit longue barbe. De moult bel voult[555] estoit et de grant estature; le chief avoit blanc et chanu, et les yeulx resplandissans comme estoile. Dont l'en ne doit pas cuider que ces choses ne soient faittes et ordonnées par la volenté nostre Seigneur.

Note 552: _Me bouta._ Me toucha.

Note 553: _L'enhoudeure._ La poignée. «Manubrium.»

Note 554: _A chief de pièce._ Au bout du compte.

Note 555: _Voult_ ou _Volt_. Visage.

»Et pour ce que nous avons certainement enquis quel homme tu es et de quex meurs et de quex faits, nous nous esjouissons en nostre Seigneur, et luy rendons grâces en tes merveilleux faits, en ton humilité et en ta pacience. Si suis en certaine espérance que la besoigne sera finée en prospérité par tes mérites et par ton travail; car tu es deffendeur de paix, et la quiers par grant désir; et quant tu l'as trouvée, tu la gardes et nourris en grant amour et en grant charité.