Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 13

Chapter 133,801 wordsPublic domain

Entre ces choses, Godefroy le roy de Danemarche manda à l'empereur par marchans qu'il avoit oy dire qu'il estoit esmeu et courroucié vers luy, pour ce qu'il avoit ostoié en l'année devant sur les Abrodiciens, et qu'il s'estoit vengié des dommages qu'ils luy avoient fait: puis manda que volentiers se purgeroit vers lui de ceste chose, et bien monstreroit qu'ils brisièrent premièrement les aliances qu'ils avoient à luy, avant qu'il ostoiast sur eulx. Et puis requéroit que un parlement fust pris de eulx deux et de leurs princes oultre le fleuve d'Albe, en la marche des deulx royaumes; si que les deux causes feussent là rentrées et proposées devant tous; et qui avoit tort l'amendast au jugement des barons. L'empereur ne refusa pas le parlement; si l'accorda volentiers. Oultre le fleuve d'Albe s'assemblèrent les deulx parties au jour qui fu pris et les barons de chascune part en un lieu qui est appelle Bardenflot. Moult de cas proposèrent les Danoys en la présence l'empereur et les barons de France; mais ils s'en départirent d'ambedeulx pars sans plus faire, si que celle besongne demoura sans prendre fin. Et sans faille la vérité si estoit que Trasque le duc des Abrodiciens avoit assemblé osts et avoit appellé les Saisnes en son aide contre les Wiltzes; leurs terres et leurs villes avoit gastées par feu et par occision; et puis qu'il eut fermé aliances au roy Godefroy et qu'il eut baillé son fils en ostage à l'empereur. Et quant il fu retourné en sa terre, il assembla plus grant ost qu'il n'avoit fait devant ce et leur destruisit la plus grant cité et la plus noble de la contrée Esmeldenge. Si fu tant enorgueilli de ses bonnes aventures qu'il contraignit par force à venir en sa compaignie et en sa seigneurie tous ceulx qui devant s'en estoient partis[466].

Note 466: Toute cette phrase a été mal comprise. L'annaliste raconte des événements postérieurs au parlement de Godefroi et Charlemagne. «Trasco verò dux Abroditorum, postquàm filium suum postulanti Godofrido obsiderat, collectâ popularium manu, et auxilio Saxonibus accepto, vicinos suos Wilzos adgressus, agros corum igne et ferro vastat. Regressusque domum cum ingenti prædâ, accepto iterùm à Saxonibus validiori auxilio, Smeldingorum maximam civitatem expugnat.»

Après ces choses, l'empereur se partit d'Ardenne et retourna à Ais-la-Chapelle. Au mois de novembre qui après vint, assembla un conseil d'évesques; là fu question faite et meue de la procession du Saint-Esprit. Si la proposa premièrement un moyne nommé Jehan de Jherusalem, et elle fu disputée mais ne fu pas déterminée; ains fu envoié à Rome, au pape Lyon, pour ce qu'il la feist déterminer. Portée fu par un évesque qui avoit nom Bernart et par Adam abbé de Saint-Père-de-Corbie. En ce conseil meisme fu meue une autre question de l'estat de l'Églyse et de la conversation des menistres de sainte Églyse qui ès offices servoient nostre Seigneur. Mais rien n'en fu déterminé, car la question estoit trop griève si comme il leur sembloit.

[467]En si très-grant amour et en si très-grant reverence eut l'empereur saincte Églyse, que tousjours la maintint et gouverna en toutes manières, et aourna les églyses d'or et d'argent, de pierres précieuses et de draps de soie. Les offices des églyses vouloit qu'ils feussent administrés en tel habit comme ils devoient estre; meisme des portiers ne voulloit-il pas qu'ils administrassent en habit commun[468].

Note 467: Ici notre traducteur quitte un instant les annalistes et revient à la vie de Charlemagne par Eginhard, chapitre 26.

Note 468: Le texte d'Eginhard est plus clair. «Sacrorum vasorum ex auro et argento, vestimentorumque sacerdotalium tantam in eâ (ecclesiâ Aquisgrani) copiam procuravit, ut in sacrificlis celebrandis ne janitoribus quidem, qui ultimi ecclesiastici ordinis sunt, privato habitu ministrare necesse fuisset.» Je crois qu'ici Eginhard vouloit seulement dire que tous les officiers ecclésiastiques et même les bedeaux et portiers de l'église d'Aix-la-Chapelle, étoient habillés aux dépens de l'église.

A Ais-la-Chapelle fonda une églyse en l'onneur de Nostre-Dame moult grant et moult belle; le marbre et les colonnes fist apporter de Romme et de Ravenne. Moult luy pesoit que les chantres et le service des églyses de France se descordoient de l'églyse de Romme. Et pour ce qu'il vouloit mieulx boire et puiser à la fontaine que au trouble ruissel envoia-il à Romme deulx clers pour apprendre la manière et les chans des Romains. Ceulx retournèrent quant ils en furent sages. Par eulx fut introduite[469] premièrement la cité de Mes et après les églyses de France[470]. Tant avoit grant cure des pouvres nostre Seigneur, que il ne soustenoit pas tant seulement ceulx de son royaume, mais les pouvres crestiens qui habitent en Auffrique, en Égypte et en Surie; et meismement ceulx de Jerusalem estoient confortés de ses aumosnes. Et pour ceste raison meisme l'amoient le roy d'Égipte et de Perse et d'autres régions de payennie. Si désiroit plus leurs aliances pour ce que les pouvres crestiens qui mendioient à leur povoir en eussent aucuns bénéfices et aucuns alligemens. Par tout son royaume et empire faisoit faire loyale justice par ses menistres. Si compila et fist vint et neuf chappitres de lois[471].

Note 469: _Introduite._ C'est-à-dire, instruite, initiée.

Note 470: _Eginhardi Vita Caroli-Magni, cap. 27._

Note 471: _Chapitres de lois_, ou _Capitulaires_.

[472]Moult de choses furent contées à l'empereur de la ventance et de l'orgueil Godefroy le roy de Dannemarche; pour ce se pena qu'il édifieroit une cité oultre le fleuve d'Albe, et mettroit garnison de François contre les envaïes et les assaus des estranges nacions. Pour ceste besongne furent quis et assemblés ouvriers en France et en Alemaigne, garnis et appareillés d'armes sé mestier fust et de telle chose comme à telle œuvre convient; et fu commandé qu'ils fussent menés par Frise au lieu où celle cité devoit être commenciée. Quant le lieu convenable à tele besoigne fut trouvé, l'empereur commanda au conte Egebert la cure de l'œuvre, et qu'il trespassast le fleuve d'Albe et pourpreist et ordonnast le siége de la cité. Et ils la commencièrent à garnir en la première y de de mars. Droit en ce point fu occis Trascon le duc des Abrodiciens en traïson, en un chastel qui a nom Reric[473]. Si cuida-l'en que ce fust par les gens Godefroy le roy de Dannemarche.

Note 472: _Eginh. Annal. A° 809._

Note 473: _Reric._ Ce _chastel_ est l'_Empoire_ ou marché dont il est parlé plus haut, Année 808.

V.

ANNEE: 810.

_Coment Amor, le prévost de Saragoce, promist aux gens l'empereur qu'il se rendroit à eux, luy et ses cités et ses chasteaux. Coment les Mores d'Espagne entrèrent au royaume de Sardaigne et destruirent l'isle de Corse. Comment le roy Pepin de Lombardie assist Venise par mer. Coment l'empereur oï nouveles de la mort Pepin, le roy de Lombardie, et coment les messages Nicephore, l'empereur de Constantinoble, prisrent congié; et coment l'empereur envoia à luy ses propres messages._

En ce temps mourut Aureole, un conte qui habitoit ès marches de France et d'Espaigne, outre les mons de Pyrenne, entre la cité d'Osque et de Sarragoce. Et Amor le prévost de Sarragoce saisist tantost son lieu et mist garnison dedens ses chasteaulx[474]. Ses messages envoia à l'empereur et luy manda qu'il voulloit estre soubs luy en sa seigneurie luy et les siennes choses. Et pour ceste chose requist-il parlement aux gens l'empereur. Si promist-il à ceus qui pour ceste besoigne meisme eurent esté à luy envoiés qu'il feroit tout ce qu'il avoit promis à ce parlement. Prins fu le parlement, mais la besoigne ne fu pas menée à fin par moult de raisons dont l'istoire ne parle pas[475]. En ce temps fu éclipse de lune en la septiesme kalende de janvier. Les Mores d'Espaigne assemblèrent navie, au royaume de Sardaigne arrivèrent premièrement et puis en l'isle de Corse. Presque toute la prindrent et gastèrent, pour ce qu'ils n'y trouvèrent ainsi comme nul deffendeur. Pepin, l'ainsné fils de l'empereur, qui roy stoit de Lombardie, assist la cité de Venise par terre et par eaue; et ce fist-il par le conseil des plus grans de la cité meisme. La cité et toutes ses appartenances receut en sa seigneurie; après conduisit celle meisme navie pour gaster les rivages de la mer de Dalmacie. Mais Pol, qui estoit chevetain de la navie d'Orient que l'empereur de Constantinoble avoit là envoie pour destruire Italie, vint contre luy en l'aide des Dalmaciens. Pour ce s'en retourna la navie au roy Pepin sans autre chose faire. En ce temps mourut Huroltrude, l'ainsnée des filles l'empereur, en la huitième ide de juillet.

Note 474: _Eginh. Annal. A° 810._

Note 475: La principale fut la nécessite dans laquelle le calife de Cordoue mit Amor ou Amoros de quitter Saragosse et Huesca, sa patrie. Voyez de curieux détails sur Amoros, dans le livre de M. Reinaud: _Invasions des Sarrasins en France_. Paris, 1830. (Pages 118 et suivantes.)

En ce point demoura le roy à Ais-la-Chapelle, et proposoit à ostoier hastivement sur Godefroy, le roy de Dannemarche, quant nouvelles luy furent apportées que la navie des Danois de deux cens nefs estoit arrivée en Frise et que elle y estoit encore; si avoit jà dégastées toutes les isles qui sont sur le rivage de Frise. Les Danois estoient vainqueurs; ils avoient fait les Frisons tributaires de cent livres d'argent qu'ils lui avoient jà paiés; si en povoient jà bien estre retournés en leur païs. Et sans faille la vérité estoit telle, et les nouvelles disoient que le roy Godefroy avoit amenée celle navie en Frise.

De ceste chose fu moult l'empereur esmeu et en si grant esmay de ceste besongne vengier qu'il envoia tantost ses courriers par toutes les provinces de son empire pour ses osts assembler. Luy-meisme vint tantost à tant de gens comme il peut avoir; et se pourpensoit de passer le Rin pour attendre ses osts sur le rivage de Lippie.

Tandis comme il demouroit, mourut l'olifant que Aaron le roy de Perse luy avoit envoié. A la parfin quant son ost fu assemblé, il vint au plus hastivement qu'il peut, droit au fleuve d'Alara[476]. Ses héberges fist tendre sur le rivage de celle eaue en droit là où elle assemble au fleuve de Wisaire. Ilec demoura pour oïr nouvelles de ses ennemis et pour oïr les menaces de Godefroy le roy des Danoys. Car ce roy estoit si enflé d'orgueil et si plain de vaine gloire pour les victoires qu'il avoit eues contre les Frisons, qu'il se vantoit et disoit qu'il se combatroit contre l'empereur à un jour nommé en champ de bataille. Endementiers que l'empereur demouroit en ce lieu luy furent apportées nouvelles de diverses parties. Luy fu conté pour voir que la navie des Danois qui Frise avoit dégasté s'en estoit retournée, et le roy Godefroy occis d'un sien sergent meisme. Mais la raison de sa mort ne raconte pas l'istoire. Et si luy refut conté que les Wiltzes avoient pris le chastel de Robuqui qui siet sur le rivage d'Albe. En ce chastel estoit Heudes, un message l'empereur, et plusieurs des Saisnes orientaux. Si luy fu conté que son fils Pepin le roy de Lombardie estoit trespassé de ce siècle en l'uitiesme ide de juillet. Et si luy fu dit au derrenier que deux légacions estoient à luy venues de deulx parties, pour confirmacion de paix. L'une partie fu de par l'empereur de Constantinoble, l'autre de par l'aumacour de Cordes[477] en Espaigne. Les deulx messages retint-il honnourablement: des besoignes de Sassoigne ordonna à sa volenté et puis retourna en France. En cel ost fu si grant pestilence de bues et de bestes aumailles que à peine en demoura-il un seul, et non mie là tant seulement, mais par toutes les provinces de l'empire. A Ais-la-Chapelle vint l'empereur au moys d'octobre. Les devant dis messagiers oït, et conferma paix et amour à Nicéphore l'empereur de Constantinoble, et Abulas[478] le roy de Cordes. La cité de Venise que son fils Pepin le roy de Lombardie avoit prinse, l'an devant dit, rendit à l'empereur de Constantinoble, et receut le conte Henri[479] que Abulas le roy de Cordes luy rendit et que Sarrasins avoient prins, long-temps avoit.

Note 476: _Alara._ L'_Aller_, qui se jette dans le Weser.

Note 477: _L'aumacour de Cordes._ L'émire de Cordoue.

Note 478: _Abulas_, ou _Abulafer_. C'est une corruption du mot arabe _Almodaffer_ (le victorieux), surnom d'Hackam, émir de Cordoue. Voy. Reinaud, _Invas. des Sarrasins, p. 3_.

Note 479: _Henry._ Le latin varie beaucoup ici suivant les manuscrits: _Heimricum_, _Haimrichum_, _Adimrichum_.

[480]Moult désiroit cil Nicéphore empereur de Constantinoble qu'il eut la paix et l'amour de l'empereur, ainsi comme Micheau et Léon et les autres devant luy avoient eu. Souvent lui envoioient leurs messages de leur volenté, pour confermer paix et aliance. Si cuidoit bien qu'ils le féissent plus pour paour que pour amour. Et pour ce qu'il avoit nom d'empereur, ils l'avoient suspeconneux et doubtoient qu'il ne leur tollist leur empire. Car à ce temps estoit la fierté et la puissance des François si grant qu'elle estoit doubtable aux Grieux et aux Romains.

Note 480: _Eginhardi Vita Caroli, cap. 16._

En celle année fu éclipse de lune et de soleil par deux fois; la septiesme ide de juin et la seconde kalende de janvier. En celle année yssirent les Mores d'Espaigne et gastèrent toute l'isle de Corse.

En cel an, Abderame, le fils Abulas le roy des Cordes, chaça Amor de la cité de Sarragoce, et cil s'en fouit par force et se retraist en la cité d'Osque. Après la mort le roy Godefroy de Dannemarche, Aminge son frère receut le royaume; paix et aliance conferma à l'empereur Charlemaines[481]. Arsaphie le message l'empereur de Constantinoble prist congié et se départit de court. Avec luy envoia l'empereur ses propres messages pour telle raison comme celluy estoit venu. Ces messages qui furent là envoiés furent ainsi nommés: Haydon évesque de Basle, Hue le conte de Touraine, Hayons un Lombart né de la cité d'Acquilée, Woleris duc de Venise, et Léon né de Sézille. Celluy Léon renvoioit l'empereur en son païs par sa volenté, car il s'en estoit à luy fouy, dix ans avoit jà passés, au temps qu'il demouroit à Romme. A l'autre qui avoit nom Hayons fu commandé qu'il retournast à son seigneur en Constantinoble qui devant l'avoit osté de son honneur et de son estat par son meffait.

Note 481: _Eginh. Annal. A° 811._

VI.

ANNEE: 811.

_Coment les princes de France et de Dannemarche assemblèrent pour confermer la paix entre Aminge le roy et l'empereur; et coment l'empereur envoia trois paires d'ost en trois parties. Coment les François desconfirent les Huns, et coment les Huns resquirent terre pour habiter. Coment l'empereur ala à Boulogne pour voir sa navie. Des presens Aminge le roy de Dannemarche. De la mort Charlot, l'ainsné fils de l'empereur. De la mort au roy Aminge. Coment Nicéphore, l'empereur des Grieux, fu occis, et coment l'empereur envoia son neveu à grant ost contre la navie d'Aufrique et d'Espaigne qui devoit venir en Italie._

La paix qui estoit fermée entre l'empereur et Aminge le roy de Dannemarche fu tant seulement jurée; si ne put estre autrement confermée à celle fois, fors que les parties firent serement; pour ce qu'ils ne povoient pas aisément assembler, par la grieveté de l'yver et pour les chemins qui estoient périlleux à chevaucheurs. Mais quant la nouvelle saison fu venue, dix des plus nobles hommes de chacune partie assemblèrent par accort sur le fleuve d'Egidore[482]. Là fu la paix confermée par serement et par ostages, chascun selon la manière de son païs. Les François qui de par l'empereur y furent envoies estoient ainsi nommés: le comte Walac fils Bernart, le comte Wodon, le comte Buchart, le comte Voroque, le comte Bernart, le comte Egibert, le comte Thierry, le comte Albon, le comte Ostdag et le comte Guimans. De la partie des Danois furent Hancuins, Enguadon, frère le roy Aminge, et les autres furent les plus nobles de leurs gens: Offres, par surnom Urdmuille, Vuastran, Samon, Hurim, Offrin fils Heiligen, et Offres de Scanove, Aoves et Elbi.

Note 482: _Egidore._ C'est l'_Eyder_, rivière de Danemarck qui se perd dans mer d'Allemagne.

Quant l'empereur eut ainsi paix confermée aux Danois et il eut tenu général parlement, selon sa coustume, il devisa son ost à Ais-la-Chapelle, pour aler en trois parties de son royaume; l'une outre le fleuve d'Albe pour le pays gaster; ceux qui là alèrent refermèrent le chastel de Hobuqui[483] qui sict sur la rivière d'Albe que les Wiltzes avoient abatu l'année devant; la seconde envoia en Pannonie, pour afiner la guerre des Huns; et la tierce envoia en Bretaigne pour punir la desloyauté des gens du païs.

Note 483: _Hobuqui_, ou _Hobuochi_. Suivant Lambecius, ce fort étoit bâti sur l'emplacement de la ville de _Hambourg_.

De ces trois parties retournèrent ses osts à grans victoires et à grans despouilles de leurs ennemis. Les Huns qui autrement sont appellés Avares eurent si longuement maintenue la guerre contre les François, que ils furent amenusiez de nombre et de force; et ceus qui pour gloire acquerre souloient les autres nacions envaïr et guerroier ne se povoient plus aider. Car toute leur gloire et toute leur noblesse chayt et périt en celle derrenière bataille; tous leurs trésors et toutes leurs richesses qu'ils avoient amassées à tousjours et acquises par leurs grans victoires vindrent ès mains des François. Si ne recorde l'en pas que France feust oncques si enrichie par nulles victoires de tantes manières de richesces. Tant estoient les Avares afoiblis qu'ils ne povoient mais souffrir les assaus né les envaïes des Esclavons; ainsi requistrent à l'empereur une terre pour habiter qui a nom Sabbarie[484]. La demourèrent en telle manière qu'ils estoient, sous la seigneurie des François, sans nom de roy et de royaume.

Note 484: _Sabbarie._ La même que la ville de _Zagrabie_, dans la Basse-Hongrie, sur la Save, suivant Lambecius. On a déjà vu plus haut tout cet alinéa, extrait du 13ème chapitre de la _Vita Caroli Magni_. La dernière phrase semble empruntée aux _Annales Fuldenses, A° 805_.

[485]A Boulongne sur la mer ala l'empereur pour veoir la navie qu'il avoit commandé à faire en l'an devant dit. Une tour qui eut esté anciennement faitte sur le port, pour prendre enseigne et adresce[486] aux nefs qui par la mer aloient, refist et restaura, et commanda que le feu y fust allumé chascune nuyt à plus hault, pour ce que les desvoiés se adreçassent celle part, à la clarté de la lumière. Et aucuns veulent dire que Jules César la fist faire après ce qu'il eut France conquise, pour passer en Angleterre, et l'appella la tour d'Ordre[487]. De Boulongne s'en ala l'empereur à une ville qui siet sur le fleuve d'Escaut et est appellée Gant. Là vit les nefs et les galées qui estoient faittes jà pour la devant dite navie. A Ais-la-Chapelle retourna entour le moys de novembre, mais avant qu'il y parvenist encontra-il Alvin et Hebyn, les messages Aminge le roy de Dannemarche, qui de par leur seigneur lui apportaient présens et paroles d'amour et de concorde. A Ais-la-Chapelle le attendoient autres messages d'Esclavonnie, Kanizance prince des Huns, Thudum et mains autres nobles hommes du peuple des Esclavons qui habitent sur la Dynoe. Tous se pouroffrirent devant l'empereur, par le commandement des chevetains des osts qui avoient esté envoiés en Pannonie.

Note 485: _Eginh. Annal. A° 811._

Note 486: Voici le lexie latin: «Farumque ibi ad navigantium cursus dirigendos antiquitùs constitutam restauravit, et in summitate ejus nocturnum ignem accendit.» C'est, comme on va le voir, la fameuse _Tour d'Ordre_, célèbre dans les _Chansons de geste_, et qui subsista jusqu'à la fin du XVIIème siècle. Il est probable que son nom d'_Ordre_ étoit une corruption du mot _ardens_.

Note 487: Cette dernière phrase est de notre traducteur, et justifie encore ce que l'on a dit si souvent de la coutume qu'avoient nos anciens historiens de rapporter à _Jules César_ tous les travaux exécutés par ordre des anciens empereurs romains. Caligula passe avec un peu plus de raison pour le premier fondateur de la _Tour d'Ordre_.

Entre ces choses mourut Charles l'ainsné des fils l'empereur en la seconde ide de décembre[488]. Cel yver demoura l'empereur à Ais-la-Chapelle.

Note 488: L'annaliste se tait sur les circonstances de la mort de Charles ou Charlot. Le récit des romanciers auroit-il un fondement historique?

[489]En ce temps mourut Aminge le roy des Danoys. Sigefroy qui eut esté nepveu le roy Godefroy de Dannemarche, qui devant Aminge eut esté au règne, et Amlom le nepveu Heriol estrivèrent ensemble pour le royaume. Accorder ne pouvoient que l'un d'eulx régnast; leurs osts assemblèrent et se combatirent: en celle bataille furent tous deux occis. La partie Amlom qui eut victoire prist les deux frères Heriol et Raganfroy si les couronna tous deux. A ce s'accorda la partie desconfite, pour ce qu'ils ne le povoient contredire. En celle bataille montrent dix mille neuf cens et quarante personnes.

Note 489: _Eginh. Annal. A° 812._

En ce temps fu occis Nicephore l'empereur de Constantinoble en la guerre qu'il menoit contre les Bulgres. Mainte noble victoire eut eue et maintes grans batailles eut fornies en son temps. Après luy receut l'empire un sien gendre qui avoit nom Michiau. Les messages l'empereur Charlemaines qui au temps Nicephore eurent là esté envoiés receut et congéa; ses propres messages l'évesque Michiel, Théodoine et Asaphie renvoia à l'empereur pour confermer paix et aliances. A Ais-la-Chapelle vindrent en la présence l'empereur; profondément s'inclinèrent, et en langue de Grec l'appellèrent Basilée. Ce fut le salut qu'ils luy rendirent selon leur manière. La forme de l'aliance receurent par escript. Congié prindrent à tant et s'en retournèrent à Romme. Le libelle de celle aliance receurent de l'apostole Lyon qui les conferma par son seel.

En ce temps assembla parlement l'empereur à Ais-la-Chapelle. Bernart son nepveu, fils le roy Pepin, envoia en Lombardie; et pour ce que parolles estoient que la navie d'Espaigne et d'Aufrique devoit arriver pour dégaster Italie, il commanda Balan, le fils Bernart, son oncle qu'il i fust tousjours avec luy jusques à tant qu'il veist sé c'estoit voir ou mensonge. Vérité fu toutes voies qu'elle vint, ainsi comme renommée l'avoit devant consonné; l'une partie arriva en Sardaigne et l'autre en Corse.

En ce temps meisme arriva une navie de Danois (qui sont appellés Normans) en une isle qui a nom Irlande, et marchise à Escoce. Aux gens du païs se combatirent, mais ils furent desconfis et occis en partie; et le remenant s'en fouyt à grant meschief en leur païs. Paix et concorde fut faitte entre l'empereur et Abulas roy des Sarrasins, et entre luy et Grimoart le duc de Bonivent; par telle condicion que lui et sa terre feussent en sa subjection et qu'il paieroit chascun an par manière de truage vingt et cinq mille souls d'or[490].

Note 490: C'est de ce tribut long-temps payé à la France que vient l'expression proverbiale tant prodiguée dans nos anciennes poésies de l'_Or de Bonivent_.--_Truage_ ou _treuage_, formé de _tributum_, ou plutôt du verbe _tribuere_.

En ce temps envoia l'empereur ses osts contre unes gens qui sont appellés Wiltzes. Paix firent et donnèrent ostages Heriol et Raganfroy de Dannemarche requistrent par leurs messages paix et concorde, et prièrent à l'empereur qu'il envoiast Aminge leur frère que il tenoit par devers luy.

En celle année fu éclipse de soleil en la première ide de may, entre l'eure de midi et de nonne.

VII.

ANNEE: 813.