Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 11

Chapter 113,814 wordsPublic domain

Le roy retourna à Ais-la-Chapelle; là célébra la Nativité et la Résurrection, si comme il l'avoit fait l'année devant. [401]En ce temps, mourut l'apostolle Adrien en la cité de Rome. Apres luy tint le siége un autre qui avoit nom Lyon; tantost après qu'il fut sacré envoia au roy les clefs de l'églyse de Rome et l'enseigne de la cité et mains autres présens. Et si luy manda qu'il luy envoiast aucun de ses princes qui de par luy receut les seremens et les obéissances du peuple de la cité. Pour ceste besongne envoia le roy Angibert, l'abbé de Saint-Richier. Et par luy meisme envoia mains riches joyaulx de son trésor à l'églyse mon seigneur saint Père de Rome.

Note 401: _Eginh. Annal. A° 796._

Après ces choses, il acueillit ses osts et entra en Sassoigne; à Pepin son fils commanda qu'il assemblast son ost de Lombardie et de Bavière, et alast en Pannonie contre les Huns. Quant il fu en Sassoigne entré, il dégasta toute la terre; après retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle. Entre ces choses, Pepin, son fils, qui en Pannonie fu entré, se combatit aux Huns, les chaça tous et desconfist outre une eaue qui a nom Tizan[402], tous leurs païs et leurs champs dégasta. Leurs trésors et leurs richesces ravit et puis retourna à son père à Ais-la-Chapelle et luy présenta les richesces qu'il avoit conquises sur les Huns en Pannonie. Et le roy en envoia une partie à l'églyse de Rome, et l'autre départi par grant libéralité à ses princes et à ses chevaliers[403]. Cil Thudon dont l'histoire a dessus parlé, qui estoit un des princes des Huns, vint au roy si comme il avoit promis. Baptizié fut luy et tous ceulx qui furent avec luy; serement fist de loiauté, et le roy l'onnoura moult et luy donna aucuns joiaus de ses trésors. Cil retourna à tant; mais il ne se tint pas longuement en sa loyauté né en la foy qu'il avoit receue; et Dieu luy en rendit assez tost après le guerredon; mais l'istoire s'en taist à tant. Le roy demoura cel yver à Ais-la-Chapelle jusques après la Résurrection.

Note 402: _Tizan._ «Trans Tizam fluvium.» C'est la Teisse, rivière de Hongrie qui se jette dans le Danube.

Note 403: Notre traducteur réunit ici toute l'histoire de cette guerre de Pepin contre les Huns, dont Eginhard semble faire deux expéditions; l'une ayant pour chef Henry, duc de Frioul, et l'autre Pepin, roi d'Italie; mais on est tenté de croire qu'Eginhard s'est effectivement trompé, ou plutôt que son texte a été corrompu dans cet endroit.

[404]Barcinone est une cité qui siet en la marche d'Espaigne. Une heure estoit de Sarrasins, autre heure estoit de Crestiens. En ce point la tenoit un Sarrasin qui avoit nom Zaton. Cil vint à Ais-la-Chapelle, à où le roy estoit, si luy rendit la cité de sa propre volonté et mist soy et les siens en sa subjection.

Note 404: Eginh. Annal. A ° 797.

En ce point, le roy envoia Loys son fils à tout une partie de sa gent pour asségier la cité d'Oisce[405]; et luy vint par Sassoigne pour destruire le païs et pour estaindre la desloiauté de celle nacion perverse. Si ne s'en partit jusques à tant qu'il eut cerchié toutes les contrées du païs. Car il ostoia tout outre jusques ès derraines parties par delà, qui durent jusques à la grant mer et sont encloses entre deus fleuves, Albe et Wisaire. Quant il eut tout mis à destrucion, il retourna à Ais-la-Chapelle. Tandis comme il séjournoit ilec, vint à luy en message Obdelle fils Abimenge le roy de Moretaigne[406] et un autre message de Nicete patrice de Cecile, qui Théotiste avoit nom et luy apportait lettres de l'empereur de Constantinoble. Ces messages oyt et congéa et retourna à tant chascun en sa contrée.

Note 405: _Oisce._ «Ad obsidionem Oscæ in Hispaniam misit.» C'est _Huesca_.

Note 406: _Moretaigne._ «Abdellam, Sarracenum, filium Ibinmauge regis de Mauritania.» Il eut fallu _Abenhumeiæ_.

Lors eut conseil le roy qu'il iroit yverner en Sassoigne pour mener à fin celle guerre qui tant avoit duré. A ses deux fils Pepin et Loys manda qu'ils vinssent à luy. Et ceulx firent son commandement, tantost comme ils furent venus d'ostoier; car Pepin avoit esté en Italie, et Loys en Espaigne. Le Rin passa et entra en Sassoigne. Ses heberges fist tendre sur le fleuve de Wisaire. Le lieu où son ost fut logié fist appeller Haristalle qui encore est ainsi appellé des gens du païs; son ost départit et l'envoia pour yverner par toute la terre. Les messages des Huns congéa qui estoient à luy venus à grans présens. Les messages Aldephons le roy de Galice receut aussi moult honnourablement qui grans présens luy apportoient. Ses deux fils envoia Pepin en Italie et Loys en Acquitaine, et commanda à Obdelle le devant dit Sarrasin qui estoit à luy venu en message, que il allast avec son fils Loys et qu'il le menast par mi Espaigne; et celluy fist ce que le roy luy commanda et le mena partout où il voult. Et le roy demoura en Sassoigne tout l'yver et y fist la sollennité de Noël et de Pasques.

[407]En celle saison que le printemps approchoit, les Saisnes qui habitent outre le fleuve d'Albe s'esmeurent et prindrent les messages et les gens que le roy avoit là envoiés, pour le païs garder et justicier. L'une partie en occistrent et l'autre partie gardèrent pour rançon[408]. Si prindrent aussi Godescaus un message du roy, en son retour, que il avoit envoié à Sigefroi, le roi de Dannemarche; et l'occistrent. Moult fut le roy esmeu de ces nouvelles; ses osts assembla sur l'eaue de Wisaire. Ses heberges fist tendre en lieu qui a nom Machidan[409]. En Sassoigne entra sur celle diverse gent pour venger sa honte et la mort de sa gent. Toute celle contrée qui est entre Albe et Wisaire mist à destruction par feu et par occision. Mais les Saisnes qui habitent oultre le fleuve d'Albe qui ses gens et ses messages avoient occis montèrent en orgueil, pour ce qu'ils n'avoient porté encore la peine de si grant fais. Si prindrent leurs armes, et entrèrent en la contrée des Abrodiciens qui estoient de la compagnie et de l'aliance aux François, et tousjours s'estoient loyaument portés vers eulx dès l'eure qu'ils eurent receu leur amour. Mais Tascon[410] le duc de cette gent leur vint au-devant à tout son ost, quant il sceut leur esmouvement, en un lieu qui a nom Suenthana. A eulx se combatit et fist moult grant occision de leur gent, à quatre mille furent estimés cil qui chaïrent ès premières envaïes.

Note 407: _Eginh. Annal. A°. 798._

Note 408: _Pour rançon._ Le sens est ici mal rendu. «Paucis eorum quasi ad nuntiandum reservatis.»

Note 409: _Machidan._ Le texte latin édité porte: «In loco cui Munda nomen.» C'est aujourd'hui _Munden_, dans le duché de Brunswick-Lunébourg, et non pas _Minden_, comme le dit M. Guizot.

Note 410: _Tascon._ «Trasco.»

Eburne[411], un messagier du roy, fu en celle bataille en la partie des Abrodiciens et se combatit en la dextre partie de l'estour. Desconfis furent les Saisnes et chaciés honteusement; si perdirent moult de leur gent et tournèrent à moult grant dommage et à grant confusion de leurs contrée. Et quant le roy qui estoit d'autre part eut leur voie destruite et eut son cuer esclarié[412] de ses messages et de sa gent qu'ils avoient occis, il s'en retourna en France. A Ais-la-Chapelle oït et receut les messages Hélaine l'empéreris de Constantinoble; si estoient nommés Michaus, Glagliane et Théophille[413].

Note 411: _Eburne._ Notre traduction n'est pas complète: «Nam in primis congressione quatuor millia eorum cecidisse narravit legatus regis Eberwinus nomine, qui in eodem prælio fuit, et in Abotritorum acie dextrum cornu tenuit.»

Note 412: _Esclarié._ Variantes: _Esclari_.--_Esclerié_.--_Esclarci_. Ce mot est synonyme de _rendu serein_, _rasséréné_.

Note 413: Les noms sont ici corrompus. Il s'agit ici de l'impératrice _Irène_, de _Michael_, surnommé _Ganglianos_, et de Théophile, prêtre du palais de Blaquernes à Constantinople.

L'empire gouvernoit celle Hélaine; car son fils Constantin avoit esté pris et aveuglé par ses gens, pour son orgueil et pour ses mauvaises meurs. Ces messages estoient venus pour Sisime requerre, le frère Therasie patriarche de Constantinoble, qui avoit esté pris en bataille; volentiers fist le roy leur requeste, si s'en retournèrent à tant.

Après eulx reviendrent autres messages de par Aldephons, le roy d'Espaigne; Froie et Basilique estoient nommés; dons et présens apportèrent de par leur seigneur, c'est à savoir sept Mores et sept muls à riches lorains d'or; si les avoit conquis à prendre une cité qui a nom Olisipone[414], sur une gent qui sont appelles Manubiens; et tout fussent-ils là envoies pour dons, si sembloit-il qu'ils fussent envoies pour signe de victoire. Les messages et les présens receut moult honnourablement, de beaux dons les honnoura, si les congéa quant ils s'en vouldrent aler.

Note 414: _Olisipone._ Lisbonne. Tout ce récit est horriblement défiguré. «Venêre de Hispaniâ legati Adelphonsi regis, Basiliscus et Troia, munera deferentes quæ ille de _manubiis_ quas victor apud Olisiponnam civitatem à se expugnatam coeperat, regi mittere curavit; Mauros videlicet septem, cum totidem mulis atque _loricis_.»

En ce temps entrèrent les Mores à navie en unes isles de mer qui sont appelés Baltaires[415]. Moult de dommages firent avant qu'ils s'en partissent. Toute celle saison jusques à Pasques demoura le roy à Ais-la-Chapelle.

Note 415: _Baltaires._ Baléares.

[416]En ce temps avint un moult lait cas à Rome. L'apostole Lyon aloit un jour à l'églyse Saint-Jehan de Latran et d'ilec à l'églyse Saint-Laurent de la Gravelle[417] pour sermonner au peuple et pour faire le service nostre Seigneur. Souldainement s'embatit sur un aguait que les Romains luy avoient basti de lès cette église meisme. Du cheval l'abatirent, les yeulx luy crevèrent et luy coupèrent la langue, si comme il sembla à aucuns[418], tout nu le despouillèrent et le laissièrent ainsi comme demi-mort. Porté fut au moustier Saint-Erasme le martir, par le commandement de ceulx meisme qui ce luy avoient fait. De ce moustier le tira Auboin, un sien message qui estoit son chambellan, si le receut Winigèse, le duc des Vaus de Spolitaine[419] qui à Rome estoit venu hastivement, quant il sceut de ce fait nouvelles: à son hostel qui en la cité estoit l'en fist porter. Moult fut le roy courroucié, quant il sceut nouvelles de la honte que l'en eut faitte au souverain de l'Églyse et au vicaire saint Père. Si commanda que il luy fut admené à grant honneur. (Si dient aucunes croniques que notre Seigneur luy rendit sa langue et ses yeulx par miracle)[420].

Note 416: _Eginh. Annal. A° 799._

Note 417: _De la Gravelle._ Variantes. De la _Graile_.--De la _Graell_. Il falloit, _du grille_. «Quæ ad craticulum vocatur.» Sans doute à cause du martyre de saint Laurent, déjà dans ce temps-là peint ou sculpté sur les portes.

Note 418: _Si comme il sembla à aucuns._ «Ut aliquibus visum est.» Ces derniers mots semblent ici mieux traduits que par M. Guizot: «_Ce qui a été vu par plusieurs personnes_.»

Note 419: Des Vaus de Spolitaine. «A Winigiso duce Spolitano.»

Note 420: Ce n'est pas Eginhard qui dit cela; mais la chronique de Sigebert rapporte quelque chose d'approchant: «Romani linguam et oculosque evellunt. Cui voce et visu reddito divinitùs, iterùm ei oculos et linguam eruunt radicitùs.»

Le roy estoit jà meu pour ostoier en Sassoigne: pour ce ne laissa-il pas son erre qu'il avoit commenciée. Général parlement tint de ses barons et du peuple en un lieu qui a nom Lippe[421] sur le Rin. En ses heberges se tint et attendit l'apostole Lyon qu'il avoit mandé. Entre ces choses envoia Charlot son fils et une partie de son ost en un lieu qui a nom Albim[422] pour traittier aucunes besongnes des Wilses et des Abrodiciens, et pour recevoir aucuns des Saisnes de Nordelinde[423]; tandis comme il attendoit son retour, vint l'apostolle Lyon. A grant honneur le receut et le retint avec luy, ne scay quans jours. La besongne pour quoy il estoit venu à luy conta. Après le fist le roy conduire à Rome, par la gent meisme et restablir en son siège. Tandis comme le roy demouroit en ce meisme lieu, receut-il et congéa Daniel, le message Michiel patrice de Secile. D'autre part lui vindrent males nouvelles de Herice et de Giroux deux de ses chevaliers; car Giroux qui prevost estoit de Bavière eut esté occis en une bataille contre les Huns; Herices l'aultre qui maintes batailles avoit fournies et maintes victoires eues avoit esté entrepris et occis par les citoiens d'une cité de Liburnie qui est appellée Tarte[424].

Note 421: _Lippe._ Lippenheim.

Note 422: _Albim._ Sur l'Elbe.

Note 423: _De Nordelinde._ Il y a réellement dans le texte édité de l'annaliste: _Saxones de Nordlindis._ Mais ce doit être une faute, pour _Nordmannis_.

Note 424: _Tarte._ «Tarsatica.» Aujourd'hui _Fiume_, dans la Carniole.

Puis que le roy fut entré en Sassoigne, il cercha le païs et dompta les rebelles: des besongnes ordonna à sa volenté selon le temps et la nécessité. Après retourna en France: à Ais-la-Chapelle ala pour yverner. Là célébra la Nativité et la Résurrection. Là vint à luy le comte Guy prevost et garde des marches de Bretaigne, qui en cel an meisme avoit cerchié toutes les contrées des Bretons, entre luy et aulcuns autres comtes qui avec luy furent en celle hesongne. Et luy porta les armes et les noms par escript des ducs et des contes de celle contrée et des princes qui à luy s'estoient rendus; si sambloit bien que toute la terre fut acquise; et si estoit-elle, sé la desloiauté des gens ne fust tournée.

A luy furent, là meisme, apportées les enseignes des Mors qui avoient esté ès isles de Baltaire où ils estoient entrés pour tout mettre à destruction. Un Sarrasin qui avoit nom Azan luy envoia en ce point les clefs de la cité d'Oisce[425] et mains autres présens, et luy promist que il luy livreroit, quant il verroit son point et son lieu. Le patriarche de Jhérusalem luy envoia par un moine sa benéicon et autres reliques du saint lieu de la Résurrection. Congié luy donna quant il s'en voult retourner, et envoia avec luy Zacharie l'un des prestres du palais et luy chargea dons et offrandes pour porter au saint sépulcre. Tant demoura le roy à Ais-la-Chapelle que il y célébra la Nativité nostre Seigneur.

Note 425: _Oisce._ Huesca.

[426]Au renouvel du temps, le roy se départit de Ais ainsi comme en my mars; tout le rivage de la mer de Flandres chevaucha, droit vers la terre de Neustrie[427] qui ore est appellée Normandie. En la mer mist garnison de nefs et de galies contre les assaus des Normans qui souvent y faisoient dommage. La Résurrection célébra en Pontieu[428]. De là se départit, et s'en alla selon le rivage de la mer droit à Rouen; Saine passa et s'en alla droit à Tours faire ses offrandes et ses oroisons en l'églyse Saint-Martin. Aucuns jours y demoura pour une maladie qui prist la royne; là meisme mourut-elle et fu mise en sépulture en ladite églyse, en la seconde none de juin.

Note 426: _Eginh. Annal. A° 800._

Note 427: Cette phrase est mal entendue par notre traducteur; la _mer de Flandres_ répondoit à l'_Océan britannique_, et il s'agit ici de l'_Océan gallique_ qui baigne les côtes de Bretagne et d'Aquitaine. Voici la phrase latine: «Littus Oceani gallici perlustravit, et in ipso mari ubi tunc piraticam Nordmanni classem exercebant, præsidia disposuit.»

Note 428: _Ponthieu._ «Apud Sanctum-Richarium.»

De là se mist le roy au retour; par la cité d'Orléans retourna à Paris et puis s'en alla à Ais-la-Chapelle. En la cité de Maience assembla parlement. Après ces choses assembla ses osts et vint en Lombardie; en la cité de Ravenne vint, là demoura sept jours tant seulement. A son fils Pepin livra son ost et luy commanda qu'il s'en alast en la duché de Bonivent. Avec luy vint de Ravenne et vindrent jusques en la cité d'Ancone. Là se départit le roy de luy et s'en ala à Rome. Le pape Lyon luy ala à l'encontre jusques à une ville qui a nom Nomentum[429]; à grant joie et grant honneur le receut le roy. Et quant ils eurent ensemble mengié, l'apostole se départit et s'en ala à Rome. Lendemain entra le roy dans la cité, et l'apostolle fu au-devant sur les degrés de l'églyse Saint-Père, à grant compaignie des cardinaulx et du clergié; et le receut si comme il descendoit de son cheval; en rendant louenge à notre Seigneur. Ainsi le menèrent jusques dedens l'églyse. Ce avint en l'uitième kalende de décembre. Sept jours après qu'il fut là venu, il fist assembler l'apostolle, les cardinaulx et les autres prélas, et leur conta en audience la raison pourquoy il estoit là venu. Et aux autres jours après commença la besongne qui estoit cause de sa voie; mais trop luy fu grief à commencer celle besongne, car c'estoit pour enquérir des crimes qui estoient mis sus l'apostolle; et quant nul ne fut qui avant se traïst pour ces crismes prouver, l'apostolle prist en sa main le texte des Évangiles, devant tout le peuple le nom de la Ste-Trinité appella et se purgea des crimes dont il estoit accusé. Et ce meisme jour vint à Rome le prestre Zacharie que le roy eut envoié à Jhérusalem; avec luy amena deux moines, messages du patriarche qui de par luy luy apportèrent les clefs du saint sépulcre et du mont Calvère et une enseigne de soie. Le roy receut les messages et les présens moult débonnairement. Et quant ils eurent demouré à sa court tant comme il leur pleut, il les congéa et leur donna de ses ichesses.

Note 429: _Nomentum._ Aujourd'hui _Lamentana_.

_Cy fine le premier livre des gestes le fort roi Charlemaines._

LE SECOND LIVRE DES FAIS ET DES GESTES LE FORT ROY CHARLEMAINES.

* * * * *

I.

ANNEES: 800/802.

_Coment il fut coroné à l'empire en la cité de Rome; et coment il dampna par exil ceulx qui avoient laidi l'apostole Lyon. Et puis des crolléis de terre qui furent par le monde; et des messages et des présens Aaron le roy de Perse. Et puis des messages Hélaine l'empereris de Constantinoble._

[430]Le jour de la Nativité, entra l'empereur en l'églyse Saint-Père de Rome, droit en ce point que l'en devoit célébrer la grant messe. L'apostole Lyon luy assist la couronne impériale sur son chief, ainsi comme il fut encliné en oroisons devant l'autel. Lors le peuple commença à crier en telle manière: «Au grant Charlemaines Auguste, couronné de Dieu, paisible empereur des Romains, soit vie et victoire.» Après ces loenges du peuple, le pape le aourna et vestit de garnemens impériaulx; selon la coustume des anciens princes[431]. Le nom de Patrice mist jus, et fu appelle dès illeques en avant empereur et Auguste.

Note 430: _Eginh. Annal. A° 801._

Note 431: Notre traducteur commet ici une inexactitude qui pourroit bien n'être pas involontaire. Il falloit: _le pape l'adora_, et non pas l'_aourna et vestit_. «Post quas laudes, à Pontifice more antiquorum principum _adoratus est_.»

Pou de jours après commencèrent, que il commanda que ceulx qui l'apostole Lyon avoient déposé fussent devant luy amenés. Question fu disputée sur le fait et furent jugiés et dampnés selon les loys de Romme des chiefs perdre. [432]Mais l'apostole pria tant l'empereur pour eulx, que la vie et les membres leur furent respités. Toutes voies furent-ils dampnés par essil pour la grant félonie de leur fait. De ce cas parçonniers furent Pasquale le donneur[433], Campule le saquellier et mains autres nobles de la cité qui tous furent parçonniers de la sentence ainsi comme ils furent du fait.

Note 432: Dom Bouquet termine ici le texte d'Eginhard, et renvoie pour la suite aux _Annales Loiseliennes_. Mais, suivant toutes les apparences, les _Annales Loiseliennes_, monument anonyme et formé de plusieurs pièces, avoient emprunté, pour le commencement du IXème siècle, le récit historique qu'Eginhard en avoit rédigé. Dom Bouquet auroit donc dû renvoyer des _Annales Loiseliennes_ à _Eginhard_, et non pas de celui-ci à celles-là.

Note 433: _Le donneur._ Les premiers copistes portoient sans doute: _Li donneres de non_. «Pasqualis nomenclator.»--_Le saquellier_, ou peut-être le sacristain. «Sacellarius.»

Tout cel yver demoura l'empereur en la cité pour ordonner des besongnes et pour reformer les choses communes; et non mie tant seulement les besongnes qui appartiennent à l'apostole, mais à toute la terre d'Italie; car il ne fist oncques gueres autre chose toute la saison. Après, Pepin son fils envoia avec grant partie de son ost en la duchée de Bonivent.

Et après la Résurrection, en la septiesme kalende de may se départit l'empereur de Rome et s'en ala en la cité des Vaus de Spolite[434]. Tandis comme il demouroit là, fut merveilleusement grant crolléis de terre, en ce mois meisme, et en la seconde heure de la nuit. Et fu ceste tempeste par toute Italie si grant que les cités et les montaignes fondirent en aucuns lieux. De ce crolléis trembla le moustier Saint-Pol en la cité de Romme si très forment que grant partie des trefs et de la couverture chaït jus. En ce meisme temps crollèrent aucuns lieux en Alemaigne outre le Rin et en aucuns lieux en France. Et fut grant pestilence en celle année, pour le temps qui estoit mol et destrempé.

Note 434: _Vaus de Spolite._ C'est comme plus haut, _Spolète_.

Des Vaus de Spolite s'en partit l'empereur et s'en ala en Ravenne[435]. Là luy dist-on que les messages Aaron le roy de Perse estoient arrivés au port de Pise. Encontre eulx envoia jusques entre Verziau et Yvorie[436]. Deus estoient ces messages et à divers seigneurs. Cil qui estoit venu de par Aaron de Perse estoit droit Persan né d'Orient: l'autre estoit Sarrasin né d'Aufrique; si estoit envoie de par l'amiraus Abraham. Quant ils furent amenés devant l'empereur, le message au roy de Perse luy dist que Ysaac le Juif que il avoit envoie à Aaron le roy de Perse, quatre ans avoit jà passés, avec deux autres messages, Lamfroy et Sigimont, estoit retourné et avoit apporté grans dons et grans présens; mais Lamfroy et Sigimont estoient jà mors en la voie.

Note 435: _En Ravenne._ Il falloit ajouter: _et de là en Pavye_. «Et aliquot dies ibi moratus, Papiam perrexit.»

Note 436: _Entre Versiau et Yvorie._ «Inter Versellas et Eboreiam.» C'est _Verceil_ et _Yvrée_.

Lors envoia l'empereur Archambaut son notaire en Ligurie pour appareiller le navire en quoy les olifans et les autres présens feussent admenés. (Moult apporta le messagier du roy d'Aufrique beaux présens. Entre les autres choses présenta à l'empereur le corps saint Ciprien le martyr, évesque de Cartage, et de saint Sperat le premier martir de Scillitanie et le chief saint Penthalyon[437]). La saint Jehan Baptiste célébra en la cité d'Avorie. Après trespassa les mons et retourna en France.

Note 437: Cette phrase est faite d'après le récit d'Ado, archevêque e Vienne. «Tunc Delata sunt ossa B. Cypriani à Carthagine, cum reliqulis beatorum _Scillitanorum_ martyrum Sperati sociorumque ejus, etc.»

En celle année fut prise Barcinone, une cité d'Espaigne qui par deux ans avoit esté assiégée, et fut pris Zaton, le chevetain de la cité et plusieurs autres Sarrasins. Si refut prise une autre cité de Lombardie qui a nom Theate[438]. Destruite fu et arse et mains autres chasteaulx qui à celle cité se tenoient desquiels l'un fu pris par force et l'autre fu rendu. Si fu pris Roselin le prévost de celle cité. Ce Roselin et l'autre Zaton furent amenés devant l'empereur et condampnés par essil au mois d'octobre.

Note 438: _Theate._ «Theate civitas.» C'est aujourd'hui _Chiezi_.