Part 8
Le sénat et tous les camps qui sans seignour ne povoient estre, et mesmement[128] en tel besoing, élurent Justinien de commun accord. Tout maintenant que il fu empereour, il prit ses troupes et marcha contre ses ennemis: bataille y eut grant: à la fin les chaça, et prit le roy de Perse. Quant pris l'eut, il l'assit el siège impérial près de lui; il lui commanda que il lui rendist toutes le» provinces que il avoit prises aus Romains: il lui répondit que non feroit; et l'empereour lui respondit, _Daras_[129]; pour ceste parole fist fonder une cité en ce meisme lieu, qui est apelée Daras. A la fin lui rendit le roy de Perse toute la terre qu'il avoit conquise sur l'empire de Rome, bien que ce fust contre sa volonté. En tel manière le laissa l'empereour retorner en Perse. A grant gloire retorna l'empereour en Constantinoble; mais Anthonie qui s'amie avoit esté, comme je vous ai dit, n'oublia pas sa besoigne: elle prit cinq deniers d'or, elle vint au palais, deux en donna aus portiers, trois à ceux qui tenoient la courtine devant l'empereour, pour ce qu'ils la laissassent conter sa cause. Quant elle fu devant l'empereour, elle commença sa raison en tel manière: «Comme l'Ecriture dit, l'honneur du roy aime jugement; après, l'autre Ecriture témoigne que le roy qui sied en siège de juge, déjoue tout mal par son regard; bon empereour, entends ces Écritures, car elles sont dites de toi. J'ai pris hardiesse de ça venir pour ma cause depêchier. Un jouvenciaus est en celle ville qui sa foi m'a promise, qu'il me prendroit par mariage; mon anneau prist, et je pris le sien en tesmoignage de ceste chose. Pour ce sui à toi venue que tu donnes le jugement et la sentence de ce cas.» L'empereour respondi: «S'il y eut, dit-il, foi, elle ne doit pas être vaine.» Quant l'empereour eut ce dit, elle tira l'anneau de son doit que il lui avoit donné, puis lui dist: «Drois empereour, regarde de qui cet anneau fut.» Bien connut que ce estoit l'anneau qu'il lui avoit donné: maintenant commanda qu'elle fust menée en ses chambres, et vestue d'ornemens impériaux et que dorenavant fust apelée Auguste. Pour ceste chose eurent les sénatours et tous le peuple si grant dédain, que ils commencièrent à crier que grant honte estoit, quant l'empereour avoit fait imperatrice d'une folle femme chétive d'étrangère nacion. De telles paroles fu Justinien si courroucié, que il fist occire aucuns des sénatours; pour ce furent les autres et tout le peuple si espoventé, que nul n'osa depuis parler de ceste chose.
Note 128: _Mesmement_. Surtout (de _maximè_).
Note 129: Cette phrase d'Aimoin a été l'occasion de longues controverses entre les philologues. _Daras_, au lieu de _Dabis_, semblant pour les uns attester l'existence d'une langue romaine vulgaire dès le temps de Justinien, et ne prouvant rien du tout pour les autres.
IV.
ANNEES 527/533.
_Comment Bélisaire fut trahi par envie, et comment il prist le roy des Wandes_.
[130]Bélisaire prist à femme Anthonine la soeur de l'imperatrice, puis l'envoia l'empereour en Afrique, et le fist patrice et deffendeur du païs. De si grant amour l'amoit, que il le faisoit seoir à sa table, et servir de pareilles viandes comme lui-même estoit servi. Moult estoit en grant soin de l'avancier et honourer. Mais envie qui de povreté n'a cure fors de ceus que elle voit monter par bonne fortune et par bonnes avantures, et touz jours detrait et despiece ceus que elle voit monter en honneur et en richeces, fu moult dolente, quant elle vit monter Bélisaire en prospérité. Pour laquelle chose aucuns traitres alèrent à l'empereour, et lui dirent que Bélisaire tendoit à l'occirre, et saisir l'empire. L'empereour crut assez légièrement ce que les traitres lui affirmoient, et avant qu'il eust la vérité connue, savoir ou non si ce estoit mençonge ou vray, il lui commanda que il s'alast combattre contre les Waudes[131]. Ces Wandes estoient une gent hardie et forte et batailleuse, qui aucune fois avoient vaincu la force des Romains, soumis et humelié les plus nobles princes et les plus renommés de Rome.
Note 130: _Aimoin. lib. II, cap. 6_.
Note 131: _Wandalos_. (Aimoin.)
Quant Bélisaire eut ce commandement reçu, il ala à son hostel triste et plain de larmes. Anthonine sa femme vit que il avoit la face pâle et descolorée et plaine de pleurs: elle lui demanda la cause de sa tristesce, et le pria fort qu'il lui dist le secret de son chagrin, pour savoir s'elle i pourvoit metre conseil. Il lui respondi que ce estoit chose de bataille et non pas de fileure de laine, et pour ce lui estoit-il mieux métier que il s'en conseillast à homme que à femme. Lors lui respondi Anthonine: «Je me fie tant en Jhesu-Crist que je donnerai conseil d'homme, si tu me dis la vérité de ta besoigne; car l'apostre dist que l'homme qui n'est pas fidèle sera sauvé par fidèle femme.» Ceste Anthonine estoit bonne crestienne de la foi de Rome; mais Bélisaire estoit enveloppé de l'hirésie arienne. Lors commença un petit à penser, et regarda que aucune fois trouve-t-on conseil et sens en coeur de femme: pour ce si elle est de plus frêle nature que n'est homme, ne demeure-t-il pas pour ce que elle n'ait aucune fois entendement de profondes choses. Lors lui dist que l'empereour lui avoit commandé que il s'apareillast d'aller encontre les Wandes, qui estoient si hardis et si forts que nul ne povoit d'eus à chef venir. Anthonine lui respondi lors hastivement, de bele chière comme celle qui eut mise jus toute paor féminine et pris la vigour d'homme: «Nul,» dit-elle, «si comme l'Écriture nous tesmoigne, ne met son espérance en nostre Seignour, qui n'ait de lui secours et aide: pour laquelle chose, sire, je te prie et amonneste que tu déguerpisses l'erreur et le blasphême des hérétiques et croies en celui qui est triple et un seul Dieu; fais voeu au Dieu du ciel, et je te promets que tu retourneras plus grant et plus glorieux vainqueur que tu ne fus onques.» Car l'empereour Justinien avoit par lui brisié la fierté de mainte nacion. Quant il eut promis que il feroit ce que elle lui conseilloit, elle lui dist de rechief: «Garde que la beauté de ton visage ne soit plus mue, pour le soin et pour la sollicitude de ceste bataille. N'avons-nous douze mille sergens que nous soustenons à nos dépens? n'as-tu dix-huit mille chevaliers, que tu as acquis et qui sont tiens par la dignité de ton office et de ta seigneurie?»--«Oui,» dit Bélisaire.--«Prends donques douze mille chevaliers et quatre mille sergens; si chevauche par terre, et entre soudainnement en Afrique, et je prendrai six mille chevaliers, je entrerai en mer et arriverai en l'isle[132]. Quant il sera point d'assembler à nos ennemis, tu feras alumer et embraser grans lumières de feu: quant nous qui serons ès nefs, verrons ce signe, nous ferons aussi et vous montrerons ce même signe; lors attaquerez nos ennemis, et nous aussi d'autre part.»
Note 132: _En l'isle_. C'est une faute du traducteur ou plutôt des scribes. Aimoin dit: _Fines petam Libiæ_, et il falloit écrire: _En Libie_.
Bélisaire s'acorda bien à cette chose; ils ordonèrent leur besogne comme elle l'eut devisé. A tant, s'esmurent les Wandes, qui bien s'aperçurent de Bélisaire et de la gent qui par terre venoient; ils s'apareillèrait de bataille encontre lui, si lessièrent leurs femmes et leurs enfans aus tentes sus la mer; fermement et longuement se combatirent. Tandis qu'ils se combatoient si aigrement, que l'un ni l'autre ne faisoient nul semblant de lacher ni de donner lieu les uns aux autres, un messager s'en vint aus Wandes qui leur dit que leurs femmes et leurs enfans estoient tous occis. Car Anthonine et sa gent se férirent en leurs tentes sitost comme ils issirent des nefs, tout mirent à l'espée ce qu'ils trouvèrent, femmes et enfans. Les Wandes qui cette nouvele oïrènt, guerpirent maintenant la bataille pour retourner à leurs tentes. Ceus qui des nefs estoient issus avoient jà leurs tentes saisies et leurs familles occises. A l'encontre vindrent en compagnie, facilement les déconfirent; car ils venoient epars les uns çà et les autres là, comme gens sans chef et sans ordre. En telle manière furent tous mors et déconfits: leur roy qui avoit nom Childemer[133] échapa par fuite, et douze Wandes avec lui tant seulement. En un fort chastel se mist: Bélisaire assiégea le chastel. Quant celui-ci se vit ainsi entrepris et que il ne pooit de nulle part sortir fors par les mains de ses ennemis, il apela Bélisaire et lui dist que volontiers se rendroit en telle condition que il fust mené devant l'empereour sans fers et sans liens. Bélisaire lui promist que il ne seroit mis ni en liens ni en chaînes _de fer_. Quant il se fu ainsi rendu, il fu mis en une chaîne d'argent et mené en Constantinoble. Devant l'empereour fu mené, là fu souffleté et frappé et honteusement atourné. Quant ainsi se vit traiter, il requit à l'empereour qu'il lui rendist le cheval que il avoit d'abord eu, puis le laissast tout seul combatre contre douze de ceus qui telles vilenies lui faisoient; adonc pourroit veoir sa mauvestie et leur prouesce. L'empereour lui octroia cette requeste. Il fist armer douze jouvenciaus contre lui seul, mis furent ensamble. Le roy des Wandes fit samblant de fuir. Comme ils l'enchaçoient, il leur lançoit dars en fuiant par derrière son dos, si les occit tous en telle manière, l'un après l'autre. L'empereour qui fort prisa son courage et sa hardiece, lui pardonna tout son mauvais vouloir; puis le fist patrice et deffendeur d'une contrée qui est voisine aus Persans: mainte bataille leur fit et eut depuis mainte victoire; à la fin mourut en ces meismes parties.
Note 133: _Childemer_. Et mieux: _Gelimer_.
V.
ANNEE 532.
_Comment le roy Clotaire et Childebert prirent Bourgoigne; et comment Amauri fils d'Alaric fu occis_.
[134]Temps est de retourner à l'ordre de nostre matière que nous avons un petit entrelessiée pour aucunes incidences qui droitement ne sont pas de l'histoire. Quant le roy Clodomir qui estoit l'ainsmé des trois frères fu occis, ainsi comme vous avez oy, les autres deux frères Clotaire et Childebert assamblèrent leur ost et entrèrent en Bourgoigne pour la mort de leur frère vengier. Ils chacièrent le roy Godemaire et prirent le royaume de Bourgoigne, et le soumirent à leur seigneurie. Un frère avoient qui avoit nom Theodoric; de bast estoit[135], car le fort roy Clovis l'avoit engendré en soignentage[136]. En celle bataille ne voulut aider à ses frères, pour ce que il avoit épousé la fille au roy Segismont qui estoit niece au roy Godemaire.
Note 134: _Aimoin. lib. II, cap. 7._
Note 135: _De bast_. De naissance illégitime. D'où nous avons fait _bâtard_; suivant la traduction que donnoient de ce mot vulgaire les écrivains néo-latins du XIIe siècle.
Note 136: _En soignentage_. En concubinage. Voyez le _Romancero François_:
La bele li respont: «Jà Diex ne le consente, «Qu'en _soignetage_ soit usée ma jouvente.» (_Romance d'Argentine_.)
[137]Quant le fort roy Clovis eut occis le roy Alaric, si comme vous avez oy, il ne conquist pas tout son royaume, ainz en demora une contrée qui esta l'entrée d'Espaigne, que un sien fils qui avoit nom Amauri prist et saisi après la mort son père. Cet Amauri qui en ces parties demouroit manda par ses messages foi et alliance au roy Clotaire et au roy Childebert; puis leur manda qu'ils envoiassent une de leurs soeurs, car volentiers auroit à eus affinité par mariage. Volentiers s'i acordèrent les frères; leur soeur y envoièrent à grant honneur, si comme il convenoit à dame née de si haute lignée. Quant la dame eut habité une pièce avec lui, celui-ci, qui estoit cruel et divers par nature et par raison de lignage, la commença à laidengier[138]: pas ne l'amoit ni honouroit comme royne, ni comme dame née de tel gent; et lui disoit autant de vilenies et de reproches, comme si ce fust une chambrière, ou une serve que il eust achetée; et pour ce que il estoit corrompu de l'hirésie ariene, aussi comme ses pères avoient esté, il la tenoit aussi en despit pour ce que la bonne dame estoit cultiveresse de sainte foi de l'Églyse de Rome. Quant elle aloit aus églyses des bons crestiens, il lui disoit moult de vilenies: aucune fois advenoit que il lui lançoit boue et ordure au visage, ou lui faisoit lancier au milieu de sa voie, quant elle alloit au moustier, et faisoit esmouvoir la pueur et la corruption de l'ordure pour la troubler, et pour lui empeschier la pure dévocion d'oraison. Mais quant la bonne dame eut tant souffert qu'elle ne pouvoit plus, elle envoia à ses frères une charte par un sien loial serjant à plours et à larmes, qui contenoit ceste telle sentence: «Biaus très-dous frères, aiez pitié et merci de moi! daigniez recevoir la cause de ma nécessité, et de ma tristesce.» Le roy Childebert estoit à Clermont en Auvergne que il avoit soutrète à son frère[139], quant le message vint à lui; il estoit moult sage de guerres mener. Tout maintenant que il eut ses troupes appareillées, il mut sans attendre l'aide de son frère: soudainement entra en Espaigle. Amauri son serourge[140] qui bien sut sa venue, vint d'autre part tout appareillié de combattre par mer et par terre. La bataille fut ordonée en un champ par l'acort des deux parties: ensamble joustèrent leurs batailles, fortement et longuement se combatirent; mais en la parfin le roy Childebert qui plus avoit de gent, tourna ses ennemis en fuite; car les Gotiens qui fortement furent espoventés des lances et des armes de France, ne purent pas longuement souffrir l'estour[141]. En diverses parties fuioient; les uns aloient aux villes et aux retraites des bois, les autres aux navires qui estsient sur le rivage. Les François coururent au devant de ceux qui fuioient à la mer et les firent arière retourner par force. En cele desconfiture s'enfuit Amauri pour sa vie garantir à une églyse qui pas n'estoit des Ariens: un François qui l'aperçut féri le cheval des espérons après lui, d'une lance le féri, quant il le put atteindre, si durement qu'il le rua mort. Quant le roy Childebert sut que Amauri fut occis, il enchaça ses ennemis jusques à souveraine desconfiture, puis vint jusques à la cité de Thoulète[142]. Les citadins qui moflt furent espoventés de la victoire qu'il avoit eue, lui rendirent la cité assez tost après ce que il l'eut assiégée; tous les trésors et les joiaus que il trouva en la ville prist. Quant il eut sa soeur receu, il retourna en France: mais en ce qu'elle retournoit, elle acoucha[143] d'une maladie dont elle mourut. Le roy Childebert qui moult en fu dolent, fist le corps atourner et mettre en un escrin.[144] Quant il fu à Paris, il le fist mettre delez son père le fort roy Clovis en l'églyse Sainte-Geneviève.[145] Entre les trésors que le roy aporta d'Espaigne furent trouvés très-riches vaissels qui apartiennent au service de l'autel; c'est à savoir soixante calices d'or très-riches et très-précieux, quinze patènes et vingt textes d'évangiles:[146] aucuns disoient que ils avoient esté des joiaux Salemon le roy, car ils estoient de fin or esmeré et aornés de très-riches pierres précieuses d'oeuvre triphoire[147]. Mais convoitise ne put onques le roy à ce mener que il en voulut riens retenir; ains les departi tous à diverses églyses, comme large et libéral qu'il estoit.
Note 137: _Aimoini lib. II, cap. 8_.
Note 138: _Laidengier_. Maltraiter.
Note 139: _Son frère_. Théodoric.
Note 140: _Serourge_. Beau-frère. (Sororis-vir.)
Note 141: _L'estour_. La lutte.
Note 142: _Thoulète_. Tolède.
Note 143: _Acoucha_. Elle se mit au lit; _fut alitée_.
Note 144: _Escrin_. «In loculo.» (Aimoin.) Dans un tombeau portatif, comme les châsses.
Note 145: _Sainte Geneviève_. «Sancti Petri.» (Aimoin.)
Note 146: _Textes_. C'est-à-dire, vingt volumes ornés d'une riche _couverture_ d'ivoire ou de métal précieux, comme les anciens diptyques. _Texte_ rend le _capsa_ d'Aimoin.
Note 147: «Ex vasis quæ dicunt fuisse Salomonis.... Omnia cum solido fabricata forent auro, gemmisque ornata opere inclusorio.» (Aimoin.) _Par incrustation_, rendroit bien ces deux derniers mots. Quant à l'_Oeuvre triphoire_ de notre texte françois, je crois que c'est encore un synonyme de l'_Opus inclusorium_. Du Cange le définit parfaitement: _Ornamentum ad oram rei alicujus adtextum_, c'est-à-dire: Incrustation.
VI.
ANNEES 531/532.
_Comment Théodoric recouvra la cité qu'il eut perdue; et comment il desconfist Hermenfroy le roy de Toringe_.
Ainsi prist le roy Childebert la cité de Thoulète, comme vous avez oy; mais tandis qu'il conqueroit terre sur autrui, perdit-il celle qu'il cuidoit estre sienne. Car en ce point que il fist cele ost en Espaigne, le roy Theoderic, son frère, reprist la cité de Clermont, que il lui avoit tolue. Tous ceux occist ou chaça hors que il trouva léans en garnison, puis commanda que Monderic fust occis, et que tout ce qu'il avoit fust ajousté aus fiefs roiaus. Ce Monderic se vantoit que il estoit de son lignage et que son royaume lui devoit par droit escheoir après sa mort. Devant ce, avoit fait moult de domages au roy Theodoric; car il avoit cherché[148] toutes les cités d'Auvergne, et avoit assamblé grant multitude de gent à pié et des vilains du païs, et garni un trop fort chastel qui avoit nom Victri.[149] Le roy assiégea le chastel; mais quant il vit qu'il fu si fort et si bien garni, que il ne le povoit prendre sans trop lonc siège et sans trop grant domage, il apela un de ses hommes qui avoit nom Aregesile, puis il lui dist: «Va, si apèle Monderic, et lui donne ta foi pour asseurement que il n'aura garde,[150] si l'amoneste que il isse hors du chastel, en tele manière que il puisse estre occis.» Il obéit au desloial commandement du roy: à celui vint, et tant le déçut par parole que il issit hors de la forteresse. Quant Aregesile eut donné signe à sa gent de lui occire, il leur cria en tel manière: «Que faites-vous? pourquoi regardez-vous cest homme comme si vous ne l'eussiez onques veu?» Après ce mot lui coururent tous sus; mais quant il aperçut la traïson que Aregesile lui avoit faite, il lui dist ainsi: «Aregesile pour ce que tu as ta foi mentie vers moi, et que tu m'as deceu par traïson, nuls yeux de chair ne te verront vivant en avant de ceste heure.» Quant il eut ce dit, il se traist près de lui; la lance que il tenoit lui apuia entre les espaules, puis le bouta si fort qu'il lui perça tout outre, si que le fer de la lance ferit en terre. Après ce biau coup que il eut fait, il escria ceus qui avec lui estoient, et se ferit entre ses ennemis, et ne cessa onques d'occire ni d'acraventer tant comme il put durer. Archades qui eut livré la cité de Clermont au roy Childebert,[151] s'enfuit à Bourges qui lors estoit au roy Childebert: sa femme et sa mère furent envoies en exil en la cité de Caours.
Note 148: _Cherché_. Parcouru.
Note 149: _Victri_. C'est _Vitrac_ en Auvergne, et non pas Vitry en Champagne, comme l'a pensé Valois.
Note 150: _Dato sacramento securitatis_. (Aimoin.)
Note 151: Childebert. Toutes les leçons manuscrites et imprimées portent _Théodoric_, mais c'est une faute que le texte d'Aimoin seul feroit reconnoître.
[152]En ces entrefaites, pacifia le roy Childebert à son frère le roy Theodoric; leurs troupes assamblèrent, et chevauchièrent en la terre de Toringe, qui ore est apelée Loraine. Du païs estoit roy Hermenfrois, qui ses frères avoit occis par l'enhortement Amalberge sa femme. Moult estoit ce roy Hermenfrois enorgueilli en son coeur, et plain de vaine gloire, pour ce que Amalberge sa femme estoit fille le roy Tierri d'Ytalie, duquel nous avons parlé, et fille de la soeur du fort roy Clovis. La royne estoit aussi moult orgueilleuse pour ce qu'elle estoit descendue de royale lignée. Le roy Hermenfrois avoit un frère qui avoit nom Berchaire, que elle haïssoit de mortelle haine, si comme il apparut puis, car elle lui mist sus que il portoit envie à son seignour pour avoir son royaume. Tant fist et tant enchaça le roy, que il le fist occire en la prison où il estoit. Adonc un sien autre frère qui Baudri estoit apelé commanda le roy que il fust aussi occis pour que il ne venjast la mort de son frère. Par tel malice la mauvaise délivra le pais de ses deux beaux-frères que elle haïssoit, à semblant que elle fust jalouse et curieuse de garder la vie et la santé de son mari. Bien estoit le chétif aveuglé qui cuidoit que ils eussent pensée de lui occire, et ne s'avertissoit pas comme grant pechié il faisoit d'occire ses frères et les compaignons de son royaume sans raison. Certes, la pensée du mauvais est si vile que elle est tantost pervertie par mauvaises suggestions. En ce point que le roy Theodoric fut entré en Toringe, ainsi comme nous vous avons touché, le roy Hermenfrois lui vint à l'encontre à grant chevalerie et à grant multitude sans nombre. Un aguet firent les Toringiens pour grever leurs ennemis, qui petit leur valut; car ils firent un fossé profond que ils couvrirent de verds gazons, pour ce que leur ennemi et leur cheval trébuchassent dedans en leurs venues. Mais quant François eurent la fraude aperçeue, ils en eurent merveilleux desdaing. Lors leur coururent sus et les menèrent en petit d'heure à souveraine déconfiture. A la fuite s'abandonnèrent quant plus ne purent endurer: François les enchassièrent jusques à une iaue qui est apelée en leur langue Onestrudh. [153]Là se recueillirent et livrèrent combat à leurs ennemis, et s'éforcèrent en toutes manières de défendre le passage. Mais François qui d'ancienne coustume ont que ils soient vainqueurs se confermèrent et se joindrent ensemble; en eus se férirent, et les hurtèrent des corps et des escus par si grant vertu, que ils les firent saillir en l'eaue: et ce ne fu pas moult grant merveille, car la bataille estoit dessus le rivage. Là eut grant occision de Toringiens; et le fleuve fu si plain des corps de ceus qui furent occis ou noiés, que François trespassèrent par dessus les corps comme par-dessus un pont jusques en l'autre rivage du fleuve. Le roy Hermenfrois s'enfuit à peu de gent et se féri en une cité qui près estoit. Le roy Theodoric lui manda que il venist parler à lui à un chastel qui est apelé Tulbic[154], et l'assura que'il n'auroit garde de lui. Il vint à son mandement. Un jour avint ainsi que ils aloient parlant ensamble par dessus les murs de la forteresse, le roy Theodoric le bouta jus soudainement: cil chaï en tel manière que il fu tout escervelé. Puis commanda que ses enfans fussent estranglés. Après ces choses faites, François prisrent et saisirent toutes les cités et les chastiaus de Toringe, et chascièrent le peuple au païs dont ils estoient premièrement venu: car avant que celle gent vinssent au païs, avoient les François tenu toute la région. De celle gent fait mention saint Jherosme en la Vie saint Iliarion que il nous descrit, et dist que celle nacion est plus forte et hardie que elle n'est grande en nombre de personnes: si habite en la marche de Saissoigne et Alemaigne, qui ores est apelée l'ancienne France.
Note 152: _Aimoini lib. II, cap. 9_.
Note 153: _Onestrudh_. Unstrudt.
Note 154: _Tulbic_. «Tulbiaco.» (Aimoin.)
VII.
ANNEE 530.
_Comment le roy Theodoric cuida faire occire le roy Clotaire son frère par traïson_.