Part 26
[633]En ces entrefaites, Ernoul et Pepin qui estoient les deus plus puissans des barons austrasiens, firent à savoir au roy Clotaire que il venist à l'encontre d'eus, au chastel de Cathoniac[634]. Quant Brunehaut, qui estoit en un autre chastel qui avoit nom Garmat[635], sut que le roy Clotaire venoit en ces parties, elle lui manda et conjura que il issist du royaume le roy Theoderic que il avoit laissié à ses fils. Le roy Clotaire lui remanda que elle devroit asambler le parlement des barons, et se devroit à eus conseillier, comment elle devroit ouvrer des choses communes du royaume, et que il estoit tout préparé d'obéir à leur commandement et à leur ordonnance. Brunehaut s'aperçut bien que elle estoit deçeue par paroles et que elle avoit sa cause perdue, si elle s'atendoit à ce. Pour ce, envoia en Toringe outre le Rhin Sigebert l'aisné fils du roy Theoderic, et Garnier le maistre du palais, et Alboin l'un des plus grans maistres des Austrasiens, pour alier à lui les gens du païs contre le roy Clotaire. Elle eut souspeçon de Garnier le maistre du palais, qu'il n'eust traïson pourpensée contre lui et que il ne se tournast devers le roy Clotaire. Pour ce, manda par ses lettres à Alboin que il fist tantost occire Garnier. Quant il eut les lettres leues, il les desrompi et geta les pièces à terre. L'un des amis Garnier les recueilli et les assambla, et escrivi la sentence en ses tables[636], puis lui dit privéement le mandement Brunehaut. Garnier pensa bien que sa vie estoit en péril quant il eut cette chose oye. Lors se commença à pourpenser comment les fils Theoderic seroient occis et comment il se rendroit seurement au roy Clotaire. Quant ils furent venus à cette gent où ils estoient envoiés pour avoir secours et aide, il fit tout le contraire de la besoigne: car il leur tolli par ses paroles les cuers et les volentés pour que ils ne s'aliassent à Brunehaut ni à ses neveus. Quant il fu de là retorné, il vint en Borgoigne avec Brunehaut et avec son neveu Sigebert, là tourna à son accort tous les barons et les prélats privéement, par paroles telles que il avoit les Toringiens convertis. Et pour ce mesmement que ils avoient Brunehaut en haine pour sa cruauté et pour son orgueil, lui promirent-ils plus volentiers que ils estoient tous prests de faire sa volenté.
Note 633: _Fredegar., cap. 40_.
Note 634: _Cathoniac_. Fredegaire dit _Antonnacum_, et Aimoin _Captonnacum_. On croit que c'est _Andernach_, sur le Rhin.
Note 635: _Garmat_. Le _Warmatia_ d'Aimoin. C'est _Wormes_.
Note 636: _En ses tables_. C'est-à-dire: _les transcrivit sur une tablette de cire_. «Ac in tabula cera lita transcripti, eidem sunt ostensi.»
Quant Garnier eut ainsi sa besoigne atournée, il manda au roy Clotaire que s'il le voloit asseurer loiaument que il ne perdroit ni honeur ni vie, il venist hardiement, et que il lui rendroit les deus royaumes et toute la baronnie.[637] Lors vint Sigebert et les Borguignons en Champaigne près de la cité de Chaslons sur une rivière qui est apelée Ayne. Le roy Clotaire vint d'autre part avec ses Austrasiens: si avoit jà grande partie des barons du royaume d'Austrasie en sa compaignie qui à lui s'estoient tournés, et ainsi estoient nommés: Arethée, Roque, Sigoal et Eulane. Tous ceus-ci estoient ducs et les plus grans seigneurs de leur païs; ainsi furent les batailles ordenées d'une part et d'autre. En ce point que ils durent asembler, Garnier monstra signe à ceus qui de son accort estoient, comme il les en avoit devant prevenus. A tant se départi du champ avant que la bataille fust commenciée; tout ainsi firent ceus qui pas n'avoient plus grant talent de combattre que il avoit. Le roy Clotaire ala après tout belement, qui nul mal ne leur vouloit faire, pour ce que il savoit bien que ils seroient encore siens: ainsi alèrent avant et lui après jusques à une rivière qui est apelée Sagone[638]. Là furent pris trois des fils Theoderic, Sigebert, Corbe, Merovée. Mais Childebert le quatriesme s'enfui et eschapa par l'isneleté[639] du cheval; ains puis ne sut-on onques que il devint. Le roy Clotaire repaira à une ville qui est apelée Rionne; sur une eaue siet qui a nom Vincenne[640]. Là lui fu présentée Brunehaut et Theudeline seur le roy Theoderic, que Garnier et ceus qui de son accort estoient avoient prises. Lors fit le roy occire en sa présence Sigebert et Corbe les neveus Brunehaut. Mais il fit norrir Merovée diligemment et chièrement, pour ce seulement que il estoit son filleul.
Note 637: _Fredegar., cap. 42_.
Note 638: _Sagonne_. Saône.
Note 639: _Isneleté_. Rapidité.
Note 640: _Vincenne_. La Vigenne qui prend sa source à peu de distance de Langres et va se jeter dans la Saône, au-dessous de Gray.--_Rionne_, le _Rionna_ d'Aimoin, est dans Fredegaire nommé _Rionova_. Je ne l'ai pas retrouvé.
XX.
ANNEE 613.
_Comment Brunehaut fut tormentée en vengeance des roys de France que elle avait fait morir_.
Le roy commanda que Brunehaut fust devant lui amenée, en la présence de toute la baronnie qui là estoit assamblée de France et de Borgoigne, d'Austrasie et de Normendie. Lors eut-il raison et ochoison de descouvrir la grande haine que il avoit de pieça contre elle conceue. Par quatre fois la fist battre et tormenter; après la fist metre sur un chamel, et la fist ainsi fuster[641] parmi tout l'ost. Avant que elle fust destruite, lui reprocha-il, voiant toute la baronnie, les cruautés et les très grandes desloiautés que elle avoit faites et parla en telle manière: «O toi, femme mauldite entre toutes les autres femmes, soubtille et engigneuse à controuver art pour le monde decevoir; comment put onques entrer en ton cuer si grandes cruautés et si desmesurée desloiauté, que tu n'aies pas eu honte ni doutance d'occire, d'empoisonner ni de murdrir si grandes et si nobles généracions des roys de France?--Dix roys as fait mourir dont les uns sont morts par ton conseil, et les autres par tes propres mains; les autres par poisons que tu leur faisois donner, sans les autres comtes et ducs qui sont morts par ta malice. Tu dois périr pour donner exemple au monde, qui es coupable de si grandes félonnies. Nous savons bien que le roy Sigebert, qui fu ton sire et mon oncle, se rebéla par ton conseil contre son frère, pour laquelle chose il reçut mort. Merovée qui mon frère fu, eut la haine son père par toi, dont il morut de crueuse mort: le roy Chilperic mon père feis-tu occire en traïson par tes murtriers. Je ne puis raconter la mort de mon chier père sans dolour et sans larmes, de cui confort et de cui aide je demourois veuf et orphelin. Je ai honte de raconter les osts des frères charnels, les batailles des prochains amis et les mortelles haines que tu as semées ès cuers des princes et des barons; comme le torment et la tempeste du palais et de tout le royaume, ne meus-tu la guerre entre tes neveus, si que l'un en fu occis? car Theoderic qui tes paroles creoit, occist le roy Theodebert son frère, pour ce que tu lui feis entendre que il estoit fils d'un courtillier, et que il ne lui apartenoit de rien: son propre fils Mérovée occist-il aussi à ses propres mains par toi. Bien sait-on que l'aisné fils Theodebert ton neveu fu par toi occis: le moins âgé qui nouvelement estoit né et baptizié hurtas-tu si durement à un pilier, que tu lui feis les yeus de la teste voler: plus encore, le roy Theoderic ton neveu, par qui tu estois à honnour, empoisonnas-tu nouvelement: ses fils qui bastars sont nés pas ne devoient estre héritiers; mais tu as esmeus contre moi bataille, des quels les trois sont jà péris par toi. Des autres occisions des ducs et barons, qui par toi sont avenues, ne parlerai-je ore mie.»[642]
Note 641: _Fuster_. Battre de verges.
Note 642: _Fredegaire_ et les _Gesta_ donnent le sommaire de ce discours. Il est bien dans le caractère des _rois Merovingiens_, qui firent toujours un grand usage de l'ironie atroce.--Un fils de Clovis, de Clotaire et de Chilperic pouvoit seul froidement accuser Brunehaut de la mort de ceux-là qu'il venoit de faire étrangler lui-même, sous les yeux de la malheureuse reine.
Quant le roy eut toutes ces choses recitées devant le peuple, il se torna vers les barons et leur dist: «Seigneurs, nobles princes de France, mes compagnons et mes chevaliers, jugiez par quel mort et par quels torments doit morir femme qui tant de dolours a faites?» Ils s'écrièrpnt tous que elle devoit périr par la plus crueuse mort que l'on porroit penser. Lors commanda le roy que elle fu liée parmi les bras et par les cheveux à la queue d'un jeune cheval qui onques n'eust esté dompté, et traînée par tout l'ost. Ainsi comme le roy le commanda fu fait: au premier coup que celui qui estoit sur le cheval feri des esperons, il lança si raidement que il lui fist la cervelle voler des deux piés de derrière. Le cors fu traîné parmi les buissons, par espines, par mons, par valées, tant que elle fu toute dérompue par membres. Lors fu acomplie la prophétie Sébile[643] qui grant tems devant avoit esté dite, que Brunehaut vendroit d'Espaigne, par qui morroient grant partie des roys de France; et qu'elle seroit dérompue des piés de chevaus.
Note 643: _Sebille_. De la Sibylle.
XXI.
ANNEE 613.
_Des églises que Brunehaut fonda en son tems, et comment Austragesile fu archevesque de Bourges_.
Ainsi feni la royne Brunehaut, femme exercitée et usée en la mort de ses prochains. Tantost comme ils estoient occis, elle saisissoit leurs trésors et leurs possessions. Le povoir et la prospérité des choses temporelles dont elle usoit à sa volenté la metoient en orgueil; parquoi elle estoit élevée sur toutes autres femmes[644]. Mais toutes-voies ne fu-elle pas si defrénée de tout en tout, que elle n'eut en grant révérence les églises des saints et des saintes, que le roy et les preudomes avoient fondées. Elle mesme fist fonder en son tems mainte abbaie et mainte église; elle fonda l'abbaie Saint-Vincent au dehors des murs de Loon[645], une autre en la cité d'Ostun en l'honneur de saint Martin, dont Siagre, le noble évesque de la cité, estoit procurère de l'euvre en lieu d'elle[646]. Mainte autre église fonda en autres lieux en l'honneur de saint Martin: car tousjours se fioit plus en lui et plus le réclamoit que nul des autres saints. Tant fonda d'églises et d'autres édifices qui encore sont, au royaume de France, en Avanterre[647] et en Bourgoigne, que l'on ne trouveroit pas légièrement que une seule femme en eust tant édifié à son tems.
Note 644: _Sur toutes autres femmes_. «Ut muliebris impotentia suprâ modum sese extolleret.» (Aimoin.) Tout le reste du paragraphe est l'ouvrage d'Aimoin, qui ne l'avoit emprunté à _Fredegaire_ ni aux _Gesta_.
Note 645: _Loon_. Laon.
Note 646: _En lieu d'elle_. C'est-à-dire, avec les secours et la coopération de Siagre. «Usa necessarius ad hoc opus ministeriis venerabilis viri Siagrii, prædictæ urbis episcopi» (Aimoin.)
Note 647: _Avanterre_. En Austrasie.
En ce tems que elle régnoit, fleurissoient au royaume de France, en sainte opinion de bonnes oeuvres, les saints Pères que je vous nommerai; saint Etherie archevesque de Lyon, saint Siagre évesque d'Ostun, saint Desier archevesque de Vienne, saint Auvère évesque d'Aucerre, saint Autrene son frère évesque d'Orliens, saint Leu archevesque de Sens, et saint Colombin en ermitage, duquel nous avons dessus parlé.
[648]_Incidence_. Austragesile qui puis fu archevesque de Bourges, si comme nous le dirons ci-après, estoit un vaillant homme qui au palais avoit conversé au tems le roy Gontran, et avoit esté tant son familier que il tenoit la touaille pour ses mains essuier, quant il lavoit[649]. Un jour fu accusé devant le roy sans raison par un sien ennemi qui faus estoit et desloial, comme il aparut après. Le crime, dont celui-ci l'inculpoit, estoit que il avoit fait escrits contre le roy[650] sans son congié: mais celui-ci le nia moult apertement. A ce vint la besoigne que le roy lui commanda que il se deffendist par gage de bataille, ou il le voudroit avoir ataint de trahison. Celui-ci reçu le gage, et dist que bien se deffendroit à l'aide de nostre Seigneur. Au matin se leva et fist porter ses armes au champ de bataille; mais ce pendant alla faire ses oroisons au moustier Saint-Marcel et aus autres églises; à un povre que il encontra donna s'aumosne; puis se mist en oroisons, et pria à nostre Seigneur que il le conseillast. Le fruit de cette sainte oraison ne périt pas: car quant il s'en aloit au lieu déterminé où il se devoit combatre en la compagnie le roy, un message s'en vint au roy et lui dist que l'adversaire estoit cheu de son cheval, quant il couroit au lieu de la bataille et avoit le col pecoié[651]. Moult fu liés le roy de ceste nouvele: lors se retorna devers Austragesile et lui dist: «Beaus amis, soiez liés et joiaus; car nostre Sire est ton champion pour que tes ennemis ne le puissent nuire.» Puis ces choses, avint que il fu archevesque de Bourges: tant mena une sainte vie et honeste que le monde s'esmerveilloit de sa bonté et de ses vertus.
Note 648: _Aimoini lib. IV, cap. 2_.
Note 649: _Quant il lavoit_. C'est-à-dire, quand il étoit prêt de se mettre à table.
Note 650: _Contre le roi_. Cela est inexact. Il falloit: _Au nom du roi_. «Quædam absque jussione principis, scripta fecisse.» (Aimoin.)
Note 651: _Pecoié_. Rompu. (_Mis en pièces_.)
XXII.
ANNEE 602.
_Comment l'empereour Morice de Constantinoble vit l'avision en dormant_.
[652]_Incidences_. Tandis que ces choses avinrent en France, Morice l'empereour de Constantinoble fu occis et ses trois fils, Theodesie, Thibert, Constantin, par un mal homme qui avoit nom Focas. Cet empereour fu profitable à la chose commune, souvent eut victoire de ses ennemis; les Huns, qui or sont apelés Esclavons[653], vainqui et surmonta maintes fois. Quant il estoit au plain povoir de son empire, il voulut metre avant et autoriser nouveles sanctions[654] et nouveles hérésies contraires à la divine foi. Plusieurs fois l'amonesta messire saint Grigoire, qui en ce tems estoit Apostole, que il s'amendast de ces choses; mais onques amender ne s'en voulut, ains cueilli le saint homme en grant haine, pour ce que il le reprenoit de ses errours; maintes vilenies que il ne povoit acomplir par fait lui dist-il de paroles, pour ce le chastia nostre Sire en la manière que vous orrez. Un homme qui avoit habit de moine demeuroit en la cité; de l'une des portes de la ville jusques au milieu du marchié alla criant toute jour, une espée nue en sa main, que l'empereour Morice serait occis de glaive. Quant il sut ce, il eut moult grant paour; un sien ami apela, qui estoit l'un des prévôts de la justice et lui dist que il alast parler aus saints hommes qui habitoient en hermitage du désert: par lui leur envoia présens de cire et d'autres choses, et leur requist en toute humelité que ils dépriassent la miséricorde nostre Seigneur pour lui. Lui mesme estoi en oraison envers son Créateur et par jour et par nuit, et lui prioit que il le pugnist de ses meffais en ceste mortelle vie, avant que il le dampnast au grant jour du jugement, de mort pardurable. Le prévôt qui de l'hermitage retournoit, lui dist que les saints hermites lui avoient respondu que nostre Sire avoit oïe sa prière, et que il ne le pugniroit pas de mort pardurable, mais il lui toliroit l'honneur terrienne à grant honte. L'empereour toutes-voies eut grant joie de ce que il fu asseuré que il ne perdroit pas la joie de paradis. Nostre Sire, qui de lui eut pitié, lui fist tant de grace que il le voulut réconforter devant tribulation par une tele avision. Une nuit dormoit en son lit, et lui sambla que il fust ravi devant une image de nostre Seigneur qui estoit au portail du palais; une voix oyt issir de cette image toute ainsi propre comme si ce fust d'homme vif, et dist: «Bailliez-moi Morice.» Lors saillirent les ministres qui entour lui estoient de telle forme et de telle clarté que il ne reconnoissoit pas; devant la présence de cette image le menèrent. Lors sonna derechief une voix qui de cette image issit, et lui demanda lequel il avoit plus chier ou à recevoir en ceste vie les désertes de ses meffais, ou atendre jusques à la commune espreuve du jour du jugement. Morice respondit: «Bon Jhesu-Christ, qui as le monde racheté par ta passion et par ton précieux sanc, commande que je soie tourmenté avant la mort pour mes péchiés, si que je ne redoute pas ton avènement au grant jour du jugement et que je soie parçonnier[655] de la joie du paradis avec tes amis.» Lors dist la voix de cette image: «Livrez Morice, sa femme et ses enfans à Focas le chevalier.»
Note 652: _Aimoin. lib. IV, cap. 3_.--_Paul Diac., lib. IV, cap. 8_.
Note 653: _Esclavons_. «Avari.» (Aimoin.)
Note 654: _Sanctions_. «Præceptiones.»
Note 655: _Parçonnier_. Compagnon. Les gens du peuple ont conservé le féminin _parçonnière_.
XXIII.
ANNEE 602.
_Comment il fu puni en sa vie pour ses meffais_.
L'empereour s'esveilla à tant, forment commença à penser à cette avision. Lors commanda que on lui amenast Phelippe: ce Phelippe estoit son gendre; aucunes fois l'avoit eu soupeçonneux par aucuns médisans, que il ne tendist à avoir l'empire; si que ce Phelippe savoit bien que il avoit sa male veillance. Quant il oyt que l'empereour le mandoit à telle heure, il eut grant paour que l'ire de l'empereour ne fust du tout consommée contre lui; sa femme commanda à Dieu en pleurs et en soupirs, comme s'il ne la deust jamais veoir. Quant il entra au palais, l'empereour lui courut au devant et se laissa cheoir à ses piés, humblement le pria que il lui pardonnast tout ce que il avoit meffait envers lui par mauvais soupçon. Phelippe s'esmerveilla moult et fu tout esbahi de ce que il lui estoit avenu contre ce que il cuidoit; il leva l'empereour de terre et lui dist: «Sire, mais tu me pardones ce que je t'ai meffait!» L'empereour lui redist: «Mais tu le me pardones!» Lors lui demanda s'il savoit nul de sa gent ni de son ost qui fust apelé Focas. Toute l'avision que il avoit veue lui raconta, et Phelippe lui respondi que il ne savoit nul, qui chevalier fust et ainsi fust apelé; mais un en savoit de la chevalerie de pié de la connestablie Prisce le séneschal, qui Focas avoit nom. En ce point demeura la besoigne: mais en peu de tems après l'empereour fist ses osts asambler pour ostoier sur une gent qui leurs convenances avoit brisiées, et les contrées des Romains envaïes. Quant ils furent entrés en la terre de leurs ennemis, l'empereour contraignist son ost à ce que ils se tenissent de rapiner et de tolir, et il ne leur livroit pas tels gages comme ils souloient avoir, sur tout il voloit que ils demeurassent tout l'iver entre leurs ennemis et en terre déserte. Pour ceste chose mut grant discorde et grant dissencion entre lui et ses gens: et furent esmeus les plus anciens chevaliers et les plus grans contre l'empereour, et commencièrent à murmurer, et à dire entr'eux que ce n'estoit mie chose que ils deussent souffrir, et que l'empereour ne les devoit pas ainsi oppresser ni grever, qui n'estoit de nulle noblesse, ni de nulle ligniée des Romains; et que pas ne souffriraient longuement un estrange tyran, pendant qu'ils avoient en leur ost qui bien les gouverneroit, et qui estoit du lignage des Romains. Quant ils eurent ainsi ceste chose pourparlée, ils s'en alèrent à ce Focas dont nous avons parlé, qui lors estoit centurion, c'est-à-dire qui estoit mestre et connestable de cent chevaliers: ils le prièrent que il receust la cure et le gouvernement de tout l'empire. Il ne s'en fist pas trop prier, ains la reçut moult volentiers. Lors lui ostèrent ses dras et lui vestirent la pourpre et les garnemens empériaus. Quant Morice, qui empereour avoit esté, sut ce, il chaï maintenant en despérance: mais toutes-voies il se reconfortoit; car il savoit bien par l'avision que ce lui estoit à avenir. Pour ce donna lieu à fortune, et s'enfui en une île de mer, lui, sa femme et ses enfans. Focas l'empereour envoia après lui, et le fist occirre, lui et sa femme et ses enfans. En telle manière acompli le songe.
[656]Messire saint Grigoire qui lors estoit apostole, quant il sut que Focas fu empereour, envoia à lui et à dame Leusthèce[657] l'auguste, une épistre qui moult estoit bele et plaine de paroles de gratulacion et de joie. Et au tems de cet empereour trespassa-il à la gloire Dieu, plein de saintes oeuvres, comme celui qui enlumina sainte Eglise par ses divines escriptures et sa sainte doctrine. La dignité reçut après lui un autre qui avoit nom Sabinien, un an et un mois dura. Celui qui après lui fu, eut nom Boniface. Ce Boniface fu celui qui requist à Focas l'empereour que l'église de Rome fust chef de toutes les autres. Car les Grecs voloient dire à ce tems de lors que l'église de Constantinoble devoit estre première, et avoir le siège et la prérogative sur toutes autres églises. L'empereour fist sa requeste et commanda aus Grecs que il cessassent de ceste présomption: car l'église de Rome devoit par droit estre chef et maîtresse de toutes autres. Une autre chose impétra-il vers Focas l'empereour, que un temple de Rome qui estoit apelé Panthéon, en quoi les anciens paiens soloient sacrifier à toutes leurs ydoles, fust nettoié et sacré en l'honneur de nostre dame sainte Marie et de tous saints et de toutes saintes.
Note 656: _Aimoini lib. IV, cap. 4_.
Note 657: _Leusthèce_. «Leontia.»
XXIV.
ANNEE 613.
_Comment Romilde trahist sa cité et ses enfans, pour acomplir la volenté de sa chair_.