Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 25

Chapter 253,788 wordsPublic domain

[599]En l'an treiziesme du règne Theoderic et Theodebert, issi d'une île de mer qui est apelée Islande saint Colombin; au royaume Theodebert arriva, qui moult volentiers le reçut. Mais quant la vie et la bonté du saint homme fu conneue au païs, tant vint à lui de peuple de toutes pars, que il ne voulut là plus demeurer: car il désirroit sur toutes riens à mener solitaire vie. Pour ce se départi de ce païs, et s'en vint au royaume Theoderic, et habita en un lieu qui est apelé Lieu-berbis,[600] par la volenté le roy. Le roy mesme descendoit souvent à lui pour lui visiter: souvent le blasmoit le saint homme de ce que il avoit guerpi sa femme espousée et maintenoit en adultère autres foies femmes, qui pas à lui n'appartenoient: et pour ce escoutoit le roy volentiers ses chastoiements et ses saintes paroles. Brunehaut qui fu moult emflambée des amonnestemens du deable qui en elle estoit, conçu grant ire et grant indignation contre lui. Saint Colombin vint un jour à elle pour son ire refraindre en une ville qui est apelée Bruquele[601]: mais toutes voies ala-elle encontre lui, quant elle le vit venir, ses deux neveus devant elle: si le pria que il leur donnast sa bénéiçon; car ils estoient de royale lignée. Et il vespondi que ils ne tiendroient jà le sceptre royal, pour ce que ils estoient bastarts.[602] Moult durement fu enflée la royne de cette parole que il eut dite; elle commanda aus enfans que ils s'en allassent: elle mesme s'en alla tantost après eus. Saint Colombin s'en retourna à tant: comme il issoit de la sale, un tonnaire cheït soudainement si grant que il sambla que tout le palais croulast. Mais onques, pour ce, le serpentin cuer de la royne n'en fu espoventé; ains en fu esprise de plus grant ire et de plus grant indignation vers le saint homme. Elle ne se povoit souffrir que le roy se mariast: car s'il preist une haute dame fille de roy, et délaissast les meschines qui estoient de bas et de povre lignage, elle avoit paour que elle ne fust abaissiée de tout honour et getée hors du royaume. Elle deffendi à saint Colombin et à ses desciples qui avec lui demeuroient, que ils issisent hors de leur moustier. Après commanda aus chevaliers et aus gens qui près d'eus demeuroient que ils ne les recéussent en leur ostel. Saint Colombin alla un jour à elle derechief pour la prier que elle rappelast le commandement que elle avoit fait pour le grever. Un jour que il vint là à une ville qui a nom Spinsi[603], il avint d'aventure que le roy estoit avec lui: il lui fu dit que le saint homme estoit au dehors des portes et que il ne voloit dedens entrer. Lors eut le roy grant paour du courous nostre Seigneur, et dist que ce estoit meilleure chose d'honorer l'homme Dieu, et donner ce que mestier lui seroit, que de desservir l'ire et le mautalent de notre Seigneur, en despisant ses serviteurs. Lors commanda que l'on lui apareillast à mengier, et que on lui administrast tout ce que mestier lui seroit: tost fu fait quant il l'eust commandé. Les serviteurs du palais lui aportèrent assez viandes pour lui et pour ses compaignons; mais quant le saint homme les vit, il leur respondi et dist: «Si comme l'Escripture tesmoigne, les dons des félons ne sont pas agréables à Dieu, pour ce ne doivent ses serviteurs recevoir les dons de ceus que ils savent que il het.» Quant il eut ce dit, les vaissels en quoi les serviteurs avoient la viande aportée cheurent en pièces, et les vaissels aussi en quoi le vin estoit furent fraints[604] et brisiés, et le vin par terre espandu. Les serviteurs furent fortement espoventés: au roy retornèrent et lui racontèrent ce que ils avoient veu. Le roy qui moult eut grant paour vint au saint homme parler, avec lui son aieule Brunehaut; il lui requist pardon de ses péchiés, c'est-à-dire que il priast à nostre Seigneur que il lui pardonnast; et lui promist que il amenderoit sa vie désormais. Le saint homme apaisa son courage par les proumesses qui le roy lui fist d'amender sa vie. Lors retourna arrière à son moustier: mais la promesse que le roy fist ne fist nul fruit, car il se roula en l'ordure de luxure, comme il avoit devant accoustumé, etle cuer de la desloiale Brunehaut norri et endurci en sa malice, ne se refraignit onques pour la sainte correction: car elle fist tant que il fut envoié en exil en un chastel bien loin de son païs[605]; puis le fist rapeler pour pis avoir et convoier en la grant Bretaigne, pour ce que quant il auroit la mer passée il ne retornast plus en France. Le saint homme qui avoit proposé que jamais en son païs n'enterroit, pour ce ne voulut pas aller en Engleterre; ains s'en ala par le royaume de Theodebert droit en Lombardie. Là fonda une abaie qui est apelée Bobion[606]; en peu de tems après trespassa de ceste mortele vie à la célestiale joie, vieux et plain de jours.

Note 599: _Aimoini lib. III, cap. 94_.--_Fredeg., cap. 30_.

Note 600: _Lieu-berbis_. «Luxoviuin ou _Lussovium_.» Notre traducteur aura estimé qu'il falloit lire: _Locus ovium_, ce qui pourroit bien être en effet l'origine du nom de _Luxeuil_. Cette ville est dans l'ancienne Franche-Comté, aujourd'hui département de la Haute-Saône.

Note 601: _Bruquele_. «Burchariaco.» C'est _Bourcheresse_, alors maison royale, située à peu de distance d'Autun, vers Châlons-sur-Saône.

Note 602: Je ne puis m'empêcher de remarquer ici que cette réponse de saint Colomban étoit d'autant plus indiscrète, que plusieurs exemples antérieurs, entre autres celui de Thierry, fils de Clovis, attestoient que les bâtards n'etoient pas alors privés de la couronne.

Note 603: _Spinsi_ «Spinsia.» C'est _Epoisses_, aujourd'hui bourg du département de la Côte-d'Or.

Note 604: _Fraints_. Rompus.

Note 605: _Bien loin de son païs_. C'est-à-dire à _Besançon_, qui n'étoit guère éloigné de plus de dix lieues de Luxeuil. Au reste, notre traducteur n'a pas exprimé toute l'indignation exagérée d'Aimoin ou de Fredegaire. Le premier dit: «Eo usquè processit spiritus immanitatis ferox ut nepoti suaderet sanctum Dei in oppidum Vesuntionum exilio relegari.»

Note 606: _Bobion_. Bobio, entre le Milanais et la Ligurie.

XVI.

ANNEES 609/610.

_Comment le roy Theoderic desconfit le roy Theodebert son frère, et comment il s'enfui à Couloigne_.

[607]Le roy Theodebert qui cuida aucune chose aquérir et conquester sur le roy Theoderic son frère, esmut ses osts contre lui au quinziesme an de son règne: mais par le conseil d'aucun preudome qui de la pais pourchacier entre les frères se pénèrent, fu pris un jour de pais en un lieu qui est apelé Saloise[608]: là fut ordené que ils venroient un jour à peu de compaignie[609], et amenroient de leurs plus grans barons et des plus sages, pour plustost acorder ensamble. Le roy Theoderic amena dix mil hommes tant seulement; mais le roy Theodebert amena trop plus grant compaignie de barons et d'autres gens, en propos de troubler la pais, si son frère ne lui otroioit sa volenté. Le roy Theoderic eut grant paour, quant il vit que il avoit amené si grant plenté de gent; pour ce s'acorda à la pais tele comme il la voulut tailler; mais ce ne fu pas de bonne volenté. L'accord fu en tele manière ordené, que le roy Theodebert auroit la comté de Touraine et de Champaigne[610], et les tendroit à tousjours mais en ses propres ainsi comme les siens. Alors, se départirent et s'entrecommandèrent à Dieu en grace et en amour par semblant; mais le cuer ni la volenté ne s'i acordoit pas.

Note 607: _Aimoini lib. III, cap. 95.--Fredeg., cap. 37_.

Note 608: _Saloise_. Aujourd'hui _Seltz_, proche du Rhin, célèbre par ses eaux minérales.

Note 609: _A peu de compagnie_. «Cum paucis.» Aimoin a ajouté au texte de Fredegaire ces mots qui rendent la pensée obscure.

Note 610: _De Touraine et de Champagne_; la bevue d'Aimoin a entraîné celle de notre traducteur. Le compilateur latin auroit dû dire avec Fredegaire: _Sugentenses, et Turenses, et Campanenses_.

[611]En cette année entrèrent Alemans en la contrée des Veniciens: de cette gent estoient chevetains deux princes: l'un avoit nom Cambelin, et l'autre Herpin. A eus combatirent les Veniciens; mais vaincus furent et menés jusques aus montaignes; là se mirent à garant pour la mort esquiver. Ceus-ci passèrent outre, tout metoient à l'espée, villes ardoient et prenoient proies, pluseurs mirent en prison, puis retornèrent en leur païs chargiés de despoilles.

Note 611: _Aimoim lib. III, cap. 96_.--Au lieu _des Veniciens_, avec Aimoin, lisez avec Frèdegaire _des Avenciens_. Ceux d'_Avanches_ en Suisse.

[612]En cette année occist le roy Theodebert sa femme, qui avoit nom Belechilde. Brunehaut lui avoit fait espouser cette femme et l'avoit achetée de marchéans, pour ce que elle estoit trop bele[613]. Une autre en spousa après qui avoit nom Theudechilde.

Note 612: _Aimoini lib. III, cap. 97_.

Note 613: _Trop_. Très.

Moult fu le roy Theoderic en grant désirier de prendre vengeance de son frère, qui sa terre lui avoit ainsi tolue: pour ce, se conseilla à sa gent comment il porroit le grever. Par le conseil de ses barons manda au roy Clotaire telles paroles: «Je bée à prendre vengeance de mon frère des injures et des torts que il m'a fait, si j'estoie sûr que tu ne lui deusses aidier: pour laquelle chose je te pri que tu te tiegnes en pais, et que tu me prometes que tu ne lui feras nul secours contre moi: et si je puis avoir victoire et que je lui puisse tolir la vie et le royaume, je te promets loiaument que je te rendrai la duchée Dentelène[614] que il t'a tolue à force.»[615] Le roy Clotaire s'acorda volentiers à cette chose, par la condition devant dite. Lors assambla ses osts le roy Theoderic à une ville qui est apelée Langres. Il prist tous les meilleurs chevaliers que il put avoir et toute la flour de son royaume, puis marcha à ost banie contre son frère. Par la cité de Verdun trespassa qui lors premièrement estoit commenciée, delà s'en ala droit à la cité de Toul[616]. Là vint d'autre part le roy Theodebert à moult grant ost et à tout l'effort du royaume d'Austrasie. Lors assamblèrent à bataille; fort estour et pesant y eut, et grant occision d'une part et d'autre. Mais à la parfin fu l'ost du roy Theodebert desconfi; quant il vit le meschief, il se mist à la fuite, la cité de Metz trespassa et les landes de Vosage[617]; il vint à la cité de Couloigne. Le roy Theoderic se hasta tant comme il put de le suivre. Tandis que il chassoit son frère, il encontra S. Eleusin évesque de Magonce: le saint homme lui prescha tant que il se retrait et retourna, parmi Ardane trespassa, puis vint à une ville qui est apelée Tulbie[618]. Et retorna plus volentiers, pour les paroles du saint homme parce que il savoit bien que il lui disoit pour son preu, que il l'amoit et haïssoit le péchié de son frère et sa folie.

Note 614: _Dentelène_. Ce duché, nommé pour la première fois par Frédegaire, est écrit _Dentilonis ducatus_, par l'auteur des _Gesta Dagoberti_. Suivant toutes les apparences, il comprenoit, à peu de chose pres, ce qu'on a depuis désigné sous le nom de _Picardie_.

Note 615: _Fredegar., cap. 38_.

Note 616: Il faut, dans la poursuite de ces marches, remonter au texte primitif, celui de Fredegaire. «Dirigensque per _Andelaum, Nasio_ castro capto, _Tullum_ civitatem perrexit.» Ainsi Theoderic s'avance vers Andelot, puis prend le château de Nasium, le _Naisil_ du roman de Garin le Loherain, et entre dans Toul. J'ignore d'après quelle autorité Aimoin a mis à la place de l'_Andelaum_ de Fredegaire, le «_Vernona_ castrum, tunc temporis æddificari coeptum.» Verdun ou Vernon n'etoient pas sur la route de Theoderic.

Note 617: _Les Landes de Vosage_ «Saltum Vosagum, dit Aimoin.--«Transito Vosago», dit Fredegaire. C'est les _Vosges_.

Note 618: _Tulbie_ Ici notre traducteur a mal démêlé l'obscurité du texte d'Aimoin. Le saint évêque de Magonce ou Mayence avoit excité Theoderic à poursuivre Theodebort, et c'étoit pour suivre ses avis charitables que de la campagne de Toul Theoderic marchoit par les Ardennes sur Tulbie, ou Tolbiac.

En ces entrefaites le roy Theodebert qui à Couloigne s'estoit enfui, rapareilla de ses forces ce que il put; les Saisnes et les autres nacions d'Alemaigne la supérieure apela en son aide: puis vint à bataille[619] contre son frère au devant dit chastel de Tulbie; aigrement et longuement se combatirent. Le roy Theodebert se tint comme il put, la bataille soustenoit à grant meschief, bien que ses ennemis tronçonnassent ses gens comme brebis. Mais quant il vit que fortune lui fu contraire et que le domage grandissoit durement sur lui, il vit bien que il ne porroit longuement souffrir le faix de la bataille; il s'enfui et donna lieu à fortune et à ses ennemis; tous les siens se mirent à la fuite après lui. Car gent concueillie de diverses nations est tost desconfite, et mesmement quant ils n'ont point de chief. La plus grande partie fu occise en fuiant, le remenant s'enfui à Coloigne avec le roy. Es premières venues de cette bataille avoit esté l'estour si aspre et si fort d'une part et d'autre, et si hardiment s'estoient entrevaïs, que les occis demeuroient sur les chevaus ainsi comme tout vifs, et que chéoir ne povoient pour les vifs qui les pressoient; et ils estoient boutés deçà et delà, comme la bataille les demenoit. Mais quant la partie Theodebert se prit à desconfire et les presses à laschier, les morts churent à terre à si grant plenté que les voies, les champs et les bois estoient couverts de morts et que à paine y parut-il si charoignes non[620].

Note 619: _Puis vint à bataille_. Il falloit dire avec Fredegaire que Theodebert cessa de fuir quand il eut atteint Cologne, et que même ayant trouvé là un renfort de Saxons et de Turingiens, il accepta la bataille qu'on lui offroit.

Note 620: _Si charoignes non_. Sinon des charognes, ou cadavres.

XVII.

ANNEE 612.

_Comment le roy Theodebert fu occis en la cité par ceus du païs_.

[621]Quant le roy Theoderic sut que son frère fu eschapé, il proposa que il le suivroit, pour ce que il pensoit bien que il auroit la guerre et les batailles afinées, si tel prince estoit occis. Lors se prit-il et les siens à l'enchacier, en la contrée de Ribuairie entra[622], tout ardit et gasta devant lui. Ceus de cette terre lui vinrent au devant, et le prièrent que il espargnast leur païs et que il ne le destruisist mie pour la coulpe d'un seul homme: car eus et la terre estoient toute à son commandement commue à celui qui l'avoit conquise par droit de bataille. Le roy respondi et dit ainsi: «Vous ne vueil-je pas occire, mais Theodebert mon frère; et si vous voulez avoir ma grace et que je espargne le païs, il convient que vous m'aportiez son chief ou que vous me le rendiez pris.» Ceus-ci vinrent à Coloigne et entrèrent au palais; au roy Theodebert parlèrent en telle manière: «Ce te mande le roi Theoderic ton frère, que si tu lui veus rendre la partie des trésors de son père que tu as saisis, il retornera à tant en son païs et déguerpira cette contrée. Pour ce, te prions que tu lui rendes telle part comme il en doit avoir, et que tu ne soufres pas que ce pais soit destruit pour ochoison de cette chose.» Le roy s'assenti à eus certainement, et cuida que ils lui dissent vérité; au trésor où les grandes richesses estoient les mena. Tandis que il pensoit quel don il lui doneroit en manière que il n'en fust adomagié, l'un de ceus qui entour lui estoient tira l'espée et lui coupa le chief, après le geta hors par dessus les murs de la cité. Le roy Theoderic, qui bien aperçut cette chose, entra maintenant en la ville et prit toutes les richesses qui ès trésors estoient de long tems amassées. Après fit venir devant lui tous les haus hommes de la cité en l'églyse Saint-Gerion, pour les homages recevoir; à ce les contraignit que ils lui firent tous homage. Tandis que il prenoit les sermens en ladite églyse, il lui sembla que un homme le férist un trop grain coup du poing au costé. Lors se retorna devers ses gens, et leur commanda tantost que ils fermassent les portes du moustier, pour que nul n'en pust issir hors: car il cuidoit que quelqu'un des parjures le vousist occire. Quant les portes du moustier furent fermées, ses chambellans le despoillèrent de sa robe pour garder s'il avoit nule plaie: mais ils ne trouvèrent nul coup d'armes, fors seulement le signe d'un coup tout rouge, qui lui paroissoit au costé, et cuide-on que ce ne fu autre chose fors signe et démonstrance que il devoit mourir prochainement. Quant il eut les choses ordonées comme il lui plut, il parti chargé de grans despoilles; ses neveus, les fils de son frère, enmena et une de leurs seurs qui moult estoit bele: à Mets vint, là trouva Brunehaut son aieule qui lui estoit à l'encontre venue. Elle prit ses neveus les enfans du roy Theodebert et les occit tout maintenant; Merovée, le plus jeune de tous qui encore estoit en aube, féri si raidement à un pilier que elle lui fit la cervele voler[623].

Note 621: _Gesta regum Francorum_, cap. 38.

Note 622: _Ribuairie_. «In Ribuariorum fines.» (Aimoin.) Sur le territoire des Ripuaires.

Note 623: Aimoin, dans le récit de ces derniers événemens, n'a suivi ni les _Gesta regum_, ni _Fredegaire_; il a ajouté ce qu'ils n'avoient osé imputer à Brunehaut. Les _Gestes_ laissent croire que ce fut Theoderic qui tua les deux enfans de Theodebert; Fredegaire ne parle que d'un de ses fils dans les termes suivans: «Filius ejus, nomine Meroveus parvulus, jussu Theoderici adprehensus, _à quodam_ per pedem ad petram percutitur.» (Cap. 38.)

XVIII.

ANNEE 612.

_Comment Brunehaut empoisonna son neveu le roy Theoderic_.

Ainsi fu le roy Theodebert occis, lui et ses enfans, comme vous avez oï, en l'an de son règne dis-septiesme; bien que quelques auteurs aient escrit[624] que, après cette grande victoire que le roy Theoderic avoit eue de lui, il s'en ala outre le Rhin: et que quant le roy Theoderic eut prise Çoloigne, il envoia après lui, pour le prendre, un sien chambellan qui avoit nom Berthaire: quant il l'eut pris et amené devant lui, il lui fit oster les garnemens royaus, puis l'envoia en exil en la cité de Chaslons: à ce Berthaire qui pris l'avoit, donna son cheval et une ymage roiale,[625] en guerredon de son servise.

Note 624: _Aient escrit_. Entr'autres Fredegaire, le plus ancien de tous.

Note 625: _Une image roiale_. Notre traducteur a lu _statuia_ ou _statura_ au lieu de _stratura_, qui se prenoit dans le sens de notre _harnois_ ou _équipement_. Voyez Ducange au mot _Stratorium_. 3.

[626]Le roy Theoderic rendit au roy Clotaire la duchée devant dite, selon ce que il lui avoit en convenant, pour ce que il ne fist nul secours à son frère contre lui. Mais après ce, quant il vit qu'il estoit sire des deus royaumes, et que tous les barons du royaume qui à son frère avoit esté obéissoient à lui volentiers, il lui remanda que il lui rendist la duchée que il lui avoit donnée: et si ce ne voloit faire, bien seust-il que il le greveroit prochainement en toutes les manières que il porroit.

Note 626: _Aimoini lib. III, cap. 98_.

[627]Tandis que le roy Theoderic demeuroit en la cité de Mets, il fu surpris de l'amour sa nièce que il avoit amenée de Couloigne: espouser la voulut; mais Brunehaut lui deffendi; et quant il lui demanda quelle offense et quels maus ce seroit s'il la prenoit par mariage, elle respondi que il ne devoit pas espouser sa nièce, fille de son frère. Quant le roy entendi cette parole, il fu merveilleusement courroucié et dit ainsi: «O toi desloiale, haïe de Dieu et du monde, et contraire à tout bien, ne m'avoies-tu donques fait entendre que il n'estoit pas mon frère et que il estoit fils d'un cortiller? Pourquoi m'as-tu mis en tel péchié que je l'ai occis et suis, par toi, homicide de mon frère[628]?» Quant il eut ce dit, il tira l'espée et lui courut sus pour lui occire; mais ceus qui entour lui estoient, se mirent au devant et l'enmenèrent en dehors de la sale. Ainsi eschapa du péril de mort.

Note 627: _Aimoini lib. III, cap. 99_.--_Gesta reg. Franc., cap. 39_.

Note 628: Pour admettre la vérité de cette querelle, il faut supposer la mort violente de Theoderic que dément Fredegaire, le plus partial des ennemis de Brunehaut.

De là en avant se pourpensa la desloiale Brunehaut comment elle pourroit vengier cette honte, et comment elle le pourroit faire mourir. Elle esgarda pour ce faire une heure que le roy se baignoit; aus ministres d'entour lui que elle eut deceue par promesses et par dons bailla poisons, et leur commanda que ils les tendissent au roy pour boire, quant il devroit issir du bain. Le roy but le venin que ceus-ci lui tendirent; tantost fu mort sans confession et sans repentance des grans péchiés que il avoit fais tout le tems de sa vie[629].

Note 629: Dans tout ce qui regarde Brunehaut, le traducteur de Saint-Denis a renchéri sur Aimoin; Aimoin a renchéri sur l'auteur des _Gesta_, et celui-ci sur Fredegaire, lequel a évidemment calomnié cette princesse en plusieurs circonstances. Fredegaire fait mourir Theoderic à Metz d'un flux de ventre. C'est lui qu'il faut croire ici.

XIX.

ANNEE 613.

_Comment Brunehaut fu prise et au roy Clotaire présentée, et ses deus neveus occis_.

[630]Quant tous les roys qui de la ligniée le fort roy Clovis estoient descendus eurent ainsi esté morts et occis, et ils eurent régné puis le tems leur bisaieul[631] entour cinquante et un ans, tous les quatre royaumes revinrent en la main le roy Clotaire fils du roy Chilperic (et père du bon roy Dagobert, qui puis fonda l'églyse de Saint-Denis en France[632].) Plus n'y avoit demouré de drois hoirs qui déussent estre héritiers: pour ce convenoit par droit que toute la monarchie revenist à lui. Mais Brunehaut cherchoit moult comment Sigebert le fils Theoderic, qui bastart estoit, peust avoir le règne d'Austrasie, dont le siège est à Mets. Car ce Theoderic avoit eu quatre fils de meschines qui pas n'estoient ses espouses, Sigebert, Corbe, Childebert et Merovée: et pour ce que ils n'estoient pas nobles ni gentils par devers les mères, n'estoient-ils pas égaux de lignage, ni dignes de royaume gouverner. Autre raison y avoit pour quoi ils ne povoient régner: car on pensoit bien que Brunehaut en avoit un esleu, pour que il portast seulement le nom de roy sans nul autre povoir et que elle fust par dessus, pour le royaume gouverner et aus besoignes ordoner, et que elle eust la cure par dessus tous. Et les barons du païs ne vouloient pas estre si longuement au gouvernement d'une tele femme. Pour telles raisons ne povoit pas parvenir Brunehaut à ce que elle tendoit.

Note 630: _Aimoini lib. IV, cap. 1_.

Note 631: _Leur bisaieul_, c'est-à-dire Clotaire, bisaïeul de Theoderic et de Theodebert.

Note 632: Cette parenthèse est du traducteur; le reste de l'alinéa est d'Aimoin seul.