Part 23
Le roy Gontran envoia cette année en Constantinoble le comte Siagre pour réfermer et renouveler pais envers l'empereour: là se pena moult d'aquérir une comtée par guille et par boisdie[518]. La besoigne commença, mais il ne la put mener à perfection.
Note 518: _Une comtée_. Il falloit le _patriciat_. «Inibi fraude patriciatum assumere voluit», dit Aimoin. Et Fredegaire: «Ibique fraude patricius ordinatur.»
Leuvigilde le roy d'Espaigne mourut en cette année. Ricarede son fils fu après lui roy.
[519]En l'an vingt-huitiesme du règne le roy Gontran, il eut nouvele que le roy Childebert avoit un enfant receu qui eut nom Théoderic; de cette chose fu moult liés. Pour ce le manda et sa mère Brunehaut qu'ils venissent à lui en un lieu qui est nommé Andelaon[520]. Son testament renovela et le fist hoir de toute sa terre. Là furent présens la femme et la serour le roy Childebert, et maint baron de France et de Bourgoigne; pour ce que chacun seust que le roy Childebert devoit avoir le royaume de Bourgoigne après la mort le roy Gontran son oncle.
Note 519: _Aimoini lib. III, cap. 76_.--_Fredegarius, cap. 7_.
Note 520: _Andelaon_. C'est Andelot, aujourd'hui petite ville du département de la Haute-Marne (Champagne).
[521]Setacechingue, Gontran-Boson, Ursie et Berthefrois, barons du royaume Childebert, furent en cette année occis, pour ce qu'ils vouloient le roy murtrir en traïson. Leudefrois un duc d'Alemaigne eut le mautalent le roy Childebert; pour ce s'enfui et se cacha que il ne fust occis. Un autre qui eut à nom Uncelène fu duc après lui de la duchée que il tenoit.
Note 521: _Aimoini lib. III, cap. 76.--Fredag., cap,8_.
[522]Thassile fu roy de Bavière après Caribaut par le don le roy Childebert. Assez tost entra en Esclavonnie à grans osts, la terre gasta et destruit, puis retorna à grant victoire et à grans proies.[523] Ce Caribaut fu gendre le roy Authaire de Lombardie en telle manière comme je vous dirai. Il advint que il alla au païs en guise de message: sa fille[524] Theudelinde vit au palais, qui moult estoit bele; tant lui plut qu'il l'aima moult en son cuer. Quant il fu retorné en son païs, il la manda par ses messages et le roy Authaire la lui envoia volentiers.
Note 522: _Paul Diacre, lib. IV, cap.2_.
Note 523: _Paul Diacre, lib. III, cap. 14_.
Note 524: _Sa fille_. La fille d'Authaire, ou Autaric.
Ricarède le roy des Ghotiens n'ensuivi pas l'errour ni la mauvaise créance son père le roy Levigilde, mais la droite foi de sainte Églyse que son frère Ermenigilde avoit tenue; baptisié fu par les mains l'évesque Léandre. Puis esploita tant que il fist baptisier tous les Ghotiens qui estoient de la secte arrienne, et les ramena à l'unité de sainte Églyse. Tous les livres qui cette erreur contenoient fist querir et puis les fist tous ardoir en la cité de Thoulète.
[525]Le roy Gontran assambla ses osts de Bourgoigne pour ostoier en Espaigne au vingt-neuviesme an de son règne; au conduit du prince Boson les livra. Quant ils furent en Espaigne entrés, les Ghotiens qui leur païs deffendoient en occirent la plus grant partie par la négligence et par la paresse de lui; tant perdi de sa gent que à peine put-il retorner en son païs.
Note 525: _Fredegar., cap. 10_.--En Espagne, ou plutôt en _Septimanie_, comme l'atteste Grégoire de Tours. (_Lib. IX, cap. 31_.)
VII.
ANNEE 591.
_Comment la cote nostre Seigneur Jésus-Christ fu trouvée outre mer en une cité qui a nom Zaphas, et aportée en Jérusalem_.
[526]Au trentiesme an du règne le roy Gontran vola une nouvelle par tout le royaume de France, que l'on avoit trouvé outre mer la cote nostre Seigneur J. C. que il eut vestue le jour de sa passion: et estoit cette mesine dont l'Evangile parole[527], sur quoi les tirants[528] getèrent leur sort au quel elle seroit, pour accomplir la prophétie. De cette cote dist-on que elle estoit sans cousture et que Nostre-Dame l'avoit faite de ses précieuses mains; mais l'Evangile n'en parole pas. Par un homme fu encusée qui avoit nom Simon, fils d'un autre qui avoit nom Jacques: par quatorze jours fu contraint, avant que il la vousist enseignier. En la parfin reconnu que elle estoit en une cité qui avoit nom Zaphas[529], loin de Jérusalem, en une huche de marbre. Grigoire d'Anthioce, Thomas de Jérusalem, Jehan de Constantinoble patriarche et maint archevesque et évesque allèrent là en dévotion. Mais, avant, eurent-ils esté, eus et tout le peuple, en oroisons et en jeunes par trois jours et par trois nuits; le précieux Saintuaire trouvèrent, comme celui-ci l'avoit dit, et le translatèrent en grant léesce et en grant révérence en Jérusalem, comme il estoit en la huche de marbre, qui si légière sambloit à ceus qui la portoient, que il leur estoit avis qu'elle ne pesoit comme nules riens. En la cité fu mise là où la sainte Crois estoit adorée.
Note 526: _Aimoini lib. III, cap. 77.--Fredeg., cap. 11_.
Note 527: _Parole_. Parle.
Note 528: _Les tirants_. Les persécuteurs, les bourreaux.
Note 529: _Zaphas_. Jaffa.
[530]En cette année devint la lune toute obscure; si eut grant bataille entre les Bretons et les François sur l'eaue de Wisone[521]. Un duc de France qui avoit nom Bépeline, fu là occis par la traïson d'un autre duc qui avoit nom Ebrechaire. Cet Ebrechaire cheu puis en grant povreté, pour ce que il fu contraint à rendre la grant somme d'avoir que la loi commande que l'on rende aus enfans dont le père est occis.
Note 530: _Fredeg., cap. 12_.
Note 531: _Wisone_. «Wisnona.» (Aimoin.) C'est la _Vilaine_.
[532]Authaire le roy de Lombardie envoia messages au roy Gontran pour renouveler pais et concorde. Le roy les reçu volentiers, puis les renvoia au roy Childebert son neveu, pour ce que il voloit que l'aliance fust faite par son assentiment. [533]Tandis que les messages furent en France, ce roy Authaire morut par venin, comme aucuns cuidièrent, en une cité du païs qui est nommée Thicine. Tantost comme le roy fu mort, les Lombars envoièrent autre message au roy Gontran, pour ce que ils nunçassent au roy la mort Authaire, et renouvelassent la pais derechief et la concorde. Le roy les reçu honorablement, et leur proumist que il garderoit endroit soi fermement et loiaument la concorde que il avoit à eus fermée. Mais, ne sai combien de tems après, ne tint pas ceste convenance.
Note 532: _Aimoini lib. III, cap. 78.--P. Diacre, lib. III, cap. 17_.
Note 533: _P. Diacre, lib. III, cap. 18_.
[534]Quant le roy Authaire fu mort, Theudelinde la royne qui assez avoit la favour et la grâce des Lombars, prist à seignour un duc de Turin qui avoit nom Agilulphe et Ago, par le gré et par l'assentiment des barons de Lombardie. Celui-ci qui estoit noble homme et bon chevalier, fu en tele manière roy de Lombardie[535]. A cette royne Theudelinde envoia mesire saint Grigoire trois livres de son dialogue, pour ce que il savoit bien qu'elle estoit abandonnée et ferme à la foi de J. C. et ornée de bonnes moeurs et de bons fais.
Note 534: _Aimoini lib. III, cap. 79.--P. Diacre, lib. III, cap. 18_.
Note 535: _P. Diacre, lib. IV, cap. 2_.
[536]En ce tems brisèrent et robèrent les Lombars l'abaie de Mont-Cassin, dont mesire S. Beneoit fu abbé long tems devant: tout ravirent ce que ils purrent prendre: mais onques nul de moynes de léans tenir ne purent; pour ce que la prophétie que mesire S. Beneoit avoit devant dite fust accomplie, qui telle fu: «Je ai,» dist-il, «à paines empétré vers notre Seignor que les ames de cest lieu ne fussent perdues à perdition.» Les moynes guerpirent l'abaie et s'enfuirent à Rome; avec eus emportèrent le livre de la riule[537], que le saint homme avoit compilé et aucuns autres escris, le poids du pain, la mesure du vin, et tout ce que ils purent emporter de leurs choses. Cette abaie de Mont-Cassin gouverna, après monseigneur saint Beneoit, un abbé qui eut nom Constentin, le troisiesme Suplice, le quart Vitale, le cinquiesme Bonin: au tems de cestui fu le lieu destruit, comme vous avez oï.
Note 536: _P. Diacre, lib. IV, cap. 6_.
Note 537: _Riule_. Règle.
[538]Au trente-deuxiesme an du règne le roy Gontran, le cours du soleil devint si petit que à paine en parut-il la tierce partie: et dura cet éclipse du matin jusques à midi.
Note 538: _Fredég., cap. 13_.
VIII.
ANNEE 593.
_De la mort le roy Gontran, et comment les osts le roy Childebert furent desconfis par le sens Frédégonde_.
[539]Après que le roy Gontran eut régné trente-trois ans et son royaume noblement gouverné, il laissa le règne transitoire et trespassa, comme on cuide, au règne perpétuel: car il fu homme bien morigéné, de bonne conscience et bon aumonier. En sépulture fu mis en l'abaie S. Marcel de lez Chaalons que il avoit fondée au bourg de la cité: moines y mist de l'ordre S. Benoit, le lieu enrichit de grans rentes et grans possessions. Un concile y fist assambler de quarante évesques pour l'Eglyse dédier, et pour confirmer le service que S. Avit et les autres évesques qui en son tems furent eurent jà confirmés en l'églyse S. Morisse de Gaunes, au tems le roy Segismont de Bourgoigne, qui fondée l'avoit. Ce mesme ordre et ces mesmes us de chanter et de lire estoient, devant ce, tenus en l'églyse S. Martin de Tours, et de là furent tenus et establis en l'abaie S. Vincent de Paris par monseigneur S. Germain, et puis après en l'églyse monseigneur S. Denis de France par le roy Dagobert qui l'églyse fonda, comme nous dirons ci-après. L'ordre est tel comme il est escrit en la riule, pas ne le volons ci deviser, pour ce que il ne tornast à charge et à anui à ceus qui n'ont pas mis leurs cuers en telles choses oïr[540]. Des bonnes coutumes du roy Gontran porroit-on assez dire: large aumonier fu vers les prélats et vers les ministres de sainte églyse, humble et dous vers ses propres gens, et de bonne volenté aus estrangers paisibles. Pour ce que il resplendi de telles vertus, maint estrangers magnefièrent son nom et sa loenge. Son royaume laissa au roy Childebert son neveu, comme il lui avoit promis.
Note 539: _Aimoini lib. III, cap. 80.--Fredeg., cap. 14_.
Note 540: Le détail de ces cérémonies est dans Aimoin.
[541]Moult fu le roy Childebert puissant, quant il fu en possession des deux royaumes. Lors se pourpensa comment il porroit vengier la mort son père et son oncle qui avoient esté occis par Frédégonde. Les osts de ses deux royaumes assambla, Wintrion et Gondoald fist capitaines, et leur commanda que ils entrassent au royaume que Frédégonde tenoit pour la raison de son fils Clotaire; que ils ardissent villes et prissent proies, et le peuple menassent en captivité. Atant se partirent de Champaigne la Rainsienne, en la contrée de Soissons s'embatirent, pour tout le païs gaster et destruire. Mais Frédégonde, qui tant sut de malice, se pourchaça d'autre part; elle manda tous les barons du royaume son fils, et Landri que le roy Gontran avoit fait devant tuteur et manbourg[542] son fils, pour ce que il es toit encore en enfance. Quant tous furent assamblés, elle les araisonna par telles paroles, l'enfant entre ses bras, qui encore suçoit les mameles[543]: «Seigneurs, nobles princes du royaume de France, vous ne devez pas avoir en despit vostre seigneur et vostre roy pour cela que il est petit; et ne devez pas le noble royaume de France souffrir estre gasté par ses ennemis ni les vostres. Or vous souviègne dont que vous me proumeistes que vous ne le despiseriez mie comme enfant, ains lui porteriez honneur comme roy. Et devez norrir l'amour que vous lui devez, en enfance, jusques à tant que il soit en droit age, et rendre mouteplicité[544] en lieu et en tems; que il ne soit pas vuide d'honneur, quant il la devra avoir. Et sachiez bien que je serai en si haut lieu que je surveillerai la bataille; tesmoin de ce que chacun fera pour mon fils, proesce ou mauvestié; et je guerredonnerai[545] à chacun pour mon fils tout ce que il fera.» Quant Frédégonde eut ainsi les barons admonnestés et rendus plus fervens et plus courageux à la bataille, elle leur dist au derrenier: «Seigneurs, ne vous espoventez pas de la multitude de vos ennemis, si vous vous combatez à eus front à front: car je ai pourpensé un barat parquoi vous aurez victoire, et eus honte et confusion. Je m'en irai devant, et vous me suivrez et ferez ce que vous verrez que Landri fera.»
Note 541: _Aimoini lib. III, cap. 81.--Gesta Regum Francorum, cap. 36_.
Note 542: _Manbourg ou mainbourg_. Protecteur, avoué.
Note 543: Cela ne peut être. Clotaire avoit alors neuf ans.
Note 544: _Mouteplicité_. C'est-a-dire, et en donner des preuves.
Note 545: _Guerredonnerai_. Récompenserai.
La sentence la royne plut à tous: elle chevaucha devant, le petit enfant entre ses bras, les batailles de chevaliers armés alloient après toutes ordenées. Quant la nuit fu venue, Landri le connestable les mena en une forest qui d'eux n'estoit pas loin; il coupa un ramel d'arbre long et foillu, au col de son cheval pendi un clarain[546] tel que l'on attache au cou de ces bestes qui vont en pastures ez boscages: à ses compaignons commanda que ils feissent tous ainsi. Ils descendirent communément, et firent tous comme il avoit fait; puis remontèrent sus les chevaus et chevauchièrent tous en telle manière jusques assez près des heberges de leurs ennemis. La royne Frédégonde alloit tout devant, le petit roy entre ses bras, jusques au lieu de la bataille. Pitié contraignoit les barons à ce qu'ils eussent compassion de l'enfant, qui d'estat de roy devenist chetif prisonnier, s'ils fussent vaincus. Ceus qui l'ost de leurs ennemis devoient escharguetier, virent ceus-ci venir ainsi atournés: bien matin estoit encore, et petit paroissoit il encore de clarté du jour. Celui qui le gait conduisoit demanda à l'un de ses compaignons que ce povoit estre: «Hier soir,» dist-il, «à la vesprée ne paroissoit là où je vois cette forest, nule rien, ni haies, ni buissons, ni brosses[547].» Lors respondi un de ses compains: «Encore routes-tu[548] la viande que tu mangeas hier soir; et n'es pas bien encore desenyvré du vin que tu beus: tu as tout oublié ce que tu feis hier. Dont ne vois-tu que ce est un bois? que nous avons trouvé pasture anuit à nos chevaus? dont n'entens tu les clarains et tympanes des bestes qui vont paissant parmi cette forest?» Car coustume estoit aus François, au tems de lors, et mesmement à ceus du païs dont ils estoient, que ils pendoient volentiers tels clarains au col de leurs chevaus, quant ils les chassoient ès pastures des forests, pour ce que ils ne se perdissent par le bois, et que on les trouvast par le son des tympanes. Tandis que ceus-ci parloient entr'eus en telle manière, les autres getèrent les rameaus que ils portoient: et ce qui premier sambloit bois à leurs ennemis leur aparut bataille des chevaliers armés de clères armes et resplandissans. Moult furent esbahis, quant ils virent leurs ennemis tous appareilliés de combatre: mais ceus-ci ne furent mie esbahis qui sur eus venoient. Les osts de leurs ennemis estoient en tel point que tous dormoient ou gisoient en leurs lits, las et travaillés de la journée que ils avoient faite le jour devant; et pas ne cuidoient que leurs ennemis les osassent assaillir en telle manière; ils se férirent ès herberges de plain eslan, assez en occirent et prirent, plusieurs en eschapèrent par fuite. Le duc et les grants seigneurs de l'ost montèrent sur leurs chevaus et eschapèrent à quelque paine. Landri qui chevetain estoit de l'ost Frédégonde enchasça Wintrion, mais prendre ne le put: car il estoit sur un isnel[549] cheval et tout désarmé. Ainsi eurent victoire de leurs ennemis par la malice et le sens la royne, et gaingnièrent les tentes et les despoilles de leurs ennemis: pas ne se tinrent à tant, ains entrèrent en Champaigne Rainsienne, les gens occirent et le païs robèrent; par nuit ardoient, tous ceux qui estoient convenables à bataille estoient occis: les autres estoient menés en servitude. Quant tout le païs eurent mis en tel point, Frédégonde et ses osts retornèrent à Soissons. Ces choses furent faites en Soissonnois en un lieu qui est apelé Treuc[550].
Note 546: _Clarain_. «Suspensumque tintinnabulum.» On voit que de là vient _clarinette_.
Note 547: _Brosses_. Taillis. D'où _broussailles_.
Note 548: _Routes-tu_. Digères-tu.
Note 549: _Isnel_. Rapide. De l'allemand _snell_.
Note 550: _Treuc_. Suivant Aimoin _Truecum_. Suivant l'auteur des Gestes des rois de France _Truccium_ ou _Trucciacum_. Ce doit être, dans l'opinion, de l'abbé Lebeuf, _Droissy_, ou _Droizy_, village du diocèse de Soissons.
IX.
ANNEE 594.
_Comment le roy Childebert envoia ses osts en Lombardie pour le païs destruire_.
[551]Au secont an après que le roy Childebert eut receu le royaume de Bourgoigne, qui de par son oncle le roy Gontran lui estoit escheu, François et Bretons se combatirent ensemble: moult y eut grant occision d'une part et d'autre.
Note 551: _Aimoini lib. III, cap. 82_.--_Fredegaire, cap. 15_.
En l'an qui après vint, aparurent au ciel plusieurs signes; l'estoile comète fu veue qui senefie mort de prince, comme aucuns le vuelent dire.
En cette mesme année l'ost le roy Childebert se combati contre les Auvergnas qui reveler[552] se voloient; ils les surmontèrent tant que ils les menèrent à souveraine desconfiture.
Note 552: _Reveler_. Révolter.
[553]En ce point retorna Grippe de Constantinoble, que le roy eut envoie en message à l'empereour Morice. Moult se loua au roy de l'honnour que l'on lui avoit fait, pour l'amour de lui: après lui dist que moult estoit courroucié des vilenies que ceus de Carthage lui avoient faites, quant il trespassoit par là, et que moult bien l'empereur l'en vengeroit à la volenté le roy. Le roy Childebert envoia vingt ducs en Lombardie, et grant et fort ost pour destruire et effacier de tout en tout la gent et le nom des Lombars. De tous ces ducs, Andoal, Olon et Cedine fuient les principaux et les plus renomés. Olon qui pas ne se garda sagement, fu féru sous la amelle d'un quarrel devant un chastel qu'il avoit assis, et estoit apelé Bilitais[554]: de ce coup cheut à terre et fu mort. Tout maintenant Andoal et six des autres ducs prirent une partie de leur gent; si alèrent assegier la cité de Millen. Là vinrent à eus les messages l'empereour, qui leur firent entendant que l'empereour leur envoioit son ost en aide et en secours, et que dedans trois jours seroit avec eus ajousté et seroient certains par ce signe de leur venue, quant ils verroient ardoir une ville sur une haute montagne, et la fumée monter vers le ciel. Mais quant ils eurent atendu six jours après, il ne virent pas ceus-ci venir de nule part, ni nul signe de leur venue. Cedine et les autres ducs tournèrent à la senestre partie de Lombardie: cinq chastiaus saisirent, les foys et les seremens en prirent du peuple, en la feauté le roy Childebert: puis passèrent avant au terroir d'une cité qui est nommée Tridente[555]; dix chastiaus prirent en cette marche, tous les habitans mirent en chetivoison. Ingène l'évesque de Savone et Agnelle évesque de Tridente prièrent et supplièrent aus François que ils espargnassent un chastel qui a nom Ferrage: par leur prière demoura la forteresse en estant[556]; mais ils levèrent de chascune personne raençon de douze deniers: de quoi la somme de deniers monta à six cents sols. Esté estoit lors, et la saison estoit chaude. Pour ce que ils n'avoient pas le païs apris, et pour la desatrempance[557] de l'air corut parmi l'ost une maladie qui est apelée disenterie. Trois mois tous plains avoient jà ostoié parmi la Lombardie, le roy de la terre alant quérants; mais trouver ne le purent: car il s'estoit mis en seureté en la cité de Tridente; et pour ce que cette maladie surprenoit tout l'ost si durement que ils ne povoient plus endurer, ils retornèrent au païs dont ils estoieut meus.
Note 553: _P. Diacre, lib. III, cap. 15_.
Note 554: _Bilitais_. Le vieux traducteur de P. Diacre, Foubert, traduit le mot _Bilitionis_ par _Billon_.
Note 555: _Tridente_. Trente.
Note 556: _En estant_. Debout. Comme nous disons: _Sur son séant_.
Note 557: _Desatrempance_. Intempérance.
X.
ANNEES 595/596.
_Comment le roy Childebert fu mort, et comment ses deux fils partagèrent le royaume_.
[558]Le roy Childebert trespassa de ce siècle au vingt et cinquième an de son aage, au vingt-deuxiesme de son règne: ar il n'avoit que deux ans quant le royaume lui fu livré; et au quart an du règne de Bourgoigne[559], il et sa femme morurent tous ensamble: et cuidièrent aucuns qu'ils feussent empoisonnés. Ce roy Childebert fu fils le roy Sigebert et fu apelé le jeune Childebert, pour ce que il en y eut un autre devant lui. Deux fils eut qui encore estoient jeunes et petits, et demoroient au bail[560] et en la garde de Brunehault leur aïeule. L'un eut nom Theodebert, et le mainsné Theoderic. Le royaume partagèrent en telle manière que Tbeodebert l'aisné eut le royaume d'Austrasie, que leur père tenoit par son droit héritage, et Theoderic le mainsné eut le royaume de Bourgoigne, que le roy Gontran avoit donné à leur père. (Mais pour ce que tous ne savent pas en quelle partie siet le royaume d'Austrasie, nous disons, selon ce que on en peut savoir par l'histoire, que ce royaume commence dès Champaigne la Rainsienne jusque outre la Loraine, et d'autre part jusque bien avant en Alemaigne; si estoit dès-lors le siège en la cité de Metz. Ainsi fu apelée pour le nom d'un prince qui au païs régna jadis, qui avoit nom Austrase, selon l'opinion d'aucuns; ou pour le nom d'un vent qui de ces parties vient, qui a nom Auster, comme aucuns le veulent dire.)[561]
Note 558: _Aimoini lib. III, cap_. 83.--_Paul Diacre, lib IV, cap. 4_.
Note 559: _Au quart an_. C'est-à-dire la quatrième année depuis la mort de Gontran.
Note 560: _Au bail_. En la tutèle.
Note 561: Cette parenthèse est de notre traducteur.
A ces deux frères et à Brunehault leur aieule envoia saint Grigoire une épistre, pour recommander saint Augustin que il envoioit en Angleterre pour le peuple convertir. En cette lettre fait mencion comment il envoie à cette royne Brunehault des reliques de saint Pière et de saint Pol, que elle lui avoit requises.
[562]_Incidence_. En ce temps issirent les Huns de Pannonie et firent moult de grièves batailles contre François, en Loraine. Mais à la parfin les fist retorner en leur païs la royne Brunehault et ses neveus, par avoir que ils leur donnèrent. (Cette manière de gens qui lors estoient apelés Huns et la terre Pannonie, orendroit est nomée Esclavonie et le peuple Esclavons.)[563]
Note 562: _Aimoini lib. III, cap. 84_.--_P. Diacon., lib. IV, cap 4_.
Note 563: Cette parenthèse est encore de notre traducteur.
[564]Agon le roy des Lombars envoia en France Agnel l'évesque de Tridente, pour la rançon des prisons que les François avoient pris es chastiaus qui sont sujets à cette cité: aucuns en amena que Brunehault avoit rachetés de ses propres deniers. Après ce, envoia en France Enion le duc de cette cité mesme, pour empetrer pais et concorde envers les François: en pais retorna quant il eut fait la besoigne.
Note 564: _P. Diac. lib. IV, cap. 1_.
[565]En cette année que le roy Childebert mourut, la royne Frédégonde, qui moult s'estoit enorgueillie de la victoire qu'elle avoit eue contre lui, en la manière que nous avons dit, assambla ses osts et ce que elle put avoir de gent d'armes de Paris et des autres cités du royaume Clotaire son fils: sur les deux frères Theodebert et Theoderic coururent, qui d'autre part avoient leurs osts assamblés. Grief bataille y eut et longue[566], les gens Frédégonde firent grant occision de leurs ennemis: ceus qui de l'occision eschapèrent s'enfuirent.
Note 565: _Aimoini lib. III, cap. 85_.--_Fredeg., cap. 17_.
Note 566: Le traducteur omet le nom du lieu qu'Aimoin avoit cependant indiqué: «_Loco nominato Latofas_.» C'est _Laffaux_, aujourd'hui village du département de l'Aisne, à deux lieues de Soissons.