Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 22

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[492]Tandis que ces choses advinrent fu la fortune Gondoald muée en un autre point: car le duc Desier, Mummole, Bladaste, Galdon et Sagitaire qui à lui s'estoient aliés, le guerpirent[493] comme vous oirez ci-après. En une cité se mit, qui est outre l'eaue de Gironde, sur le coupet d'une montagne haute et loin de toutes autres[494]. Au pié du mont sourd une fontaine, pardessus est une haute tour fermée, qui deffend les citoiens de leurs ennemis, quant ils descendent par une voie pour querre l'yaue, ou pour leurs bestes abreuver. Le peuple de la ville deçut par tel barat que il leur dit et conseilla que ils portassent leurs biens amont et en leur forteresce pour leurs ennemis qui là devoient venir: ainsi le firent comme il leur loa. Puis leur fit entendant que leurs adversaires venoient, si estoient jà assés près, et que bonne chose seroit que on issist contre eus pour que ils ne fussent léans soudainement assis. Quant tous furent issis, il bouta hors l'évesque de la cité et ferma moult bien les portes; après s'apareilla de deffendre entre lui et les serjans, qui léans s'estoient mis en garnison. Comme est avuglée la pensée humaine et mal avertie des choses qui sont à venir! Car il fu puis telle heure que il fu aussi geté de la cité et que il vousist que il eust ceus retenus dedans que il avoit hors boutés, et ceus degeté que il avoit léans reçus, lesquels il cuidoit loials amis.

Note 492: _Aimoin. lit. III, cap. 69_.

Note 493: _Le guerpirent_. Le traducteur a mal interprété la phrase d'Aimoin qui présente, il est vrai, quelque ambiguïté, mais que Grégoire de Tours permet de comprendre parfaitement: «Relictus a Desiderio duce, Garonnam cum Sagittario episcopo, Mummolo et Bladaste ducibus atque Wuaddone transivit.» (Grégoire de Tours, lib. VII, cap. 34.) Ainsi, Didier seul avoit _guerpi_ ou laissé Gondoald.

Note 494: C'étoit la ville de Comminges.--Le _coupet_. La pointe.

II.

ANNEE 584.

_Comment Gondoald fu assis en la cité de Bordiaus_.

[495]Ci commence la manière comment Gondoald fu assis en la cité. Le roy Gontran lui envoia une lettre au nom de Brunehaut qui lui mandoit, si comme les lettres feignoient, que il despartist toutes les gens que il avoit assamblés pour ostoier[496], et que il alast à Bordiaus pour yverner: ainsi le fit, comme les lettres le dévisèrent. Quant les chevetains de l'ost le roy Gontran, qui s'estoient logiés sur l'eau de Dordogne, surent que Gondoald avoit passé le fleuve de Gironde, ils prirent des meilleurs chevaliers et des plus hardis que ils eussent, puis ordonèrent comment ils passeroient amont l'eaue de Gironde. Là furent aucuns noiés, pour ce que l'eaue estoit fort et raide, et ils estoient mauvèsement montés. Mais quant ils furent de l'autre part arrivés, ils trouvèrent grant plenté de mules et de chamiaus chargiés d'or et d'argent et d'autres richesces que leurs ennemis, qui devant eus s'enfuioient, avoient lessiés: à l'autre partie de l'ost qui demourée estoit, les envoièrent. Puis chevauchièrent après Gondoald au plus isnelement que ils purent: au terroir de Gaune[497] vinrent; au moustier saint Vincent cuidèrent entrer: mais ceus du païs qui leurs meubles y avoient mis pour garantir, leur fermèrent les portes. Maintenant boutèrent ens le feu et les ardirent, puis emportèrent tout ce que ils en purent porter, comme crois et calices et ornemens d'autel: mais tantost furent punis de la vengeance nostre Seigneur; car les uns eurent les mains arses du feu d'enfer, les autres devenoient hors du sens, les autres s'occioient à leurs propres mains. Aucuns qui pas ne furent punis pour ce, par aventure, que ils n'avoient rien meffait au martyr, vinrent devant la cité où Gondoald estoit et les siens, aus champs tendirent leurs tentes: le forbourg [498] et la contrée d'entour ardirent et gastèrent premièrement; mais aucuns qui furent ardens et convoiteus de corir en proie s'esloignièrent plus des autres que mestier ne leur fust: car ils furent pris et occis de ceus qui gardoient les villes voisines. Quant la cité fu assise, aucuns qui plus estoient hardis que les autres montèrent sur une montaigne qui assez près estoit; lors commencièrent à laidengier Gondoald par telles paroles: «O tu, Ballomire! dont te vient telle présumpcion, que tu te fais roy apeler? pour tes bobans et pour tes outrages te firent les roys de France tondre et te dampnèrent pour envoier en exil. Chetif, mauvais! respons-nous, et nous nomme ceus qui sont en ton aide et qui te font telle chose faire. Il ne peut estre que tu ne soies pris prochainement, si seras puni et tormenté par ton orgueil.» Pour telles vilenies ni pour semblables ne se mouvoit de rien Gondoald; mais il disoit engigneusement que bien lui souvenoit des vilenies que son père lui avoit faites, et que ses proches l'avoient exilié de son païs. Des estrangers estoit reçu en amour et en miséricorde, et ses amis le haïssoient comme ses mortels ennemis: quant il estoit en estranges terres, les princes et les roys lui donnoient grans dons et grandes richesces, dont il estoit aimé et chéri de l'empereonr de Constantinople, quant Gontran-Boson le deçu par ses fallaces: «Il me trouva», dit-il, «en Constantinople, quant il aloit en Jérusalem en pélerinage: je qui estoie curieus de mon père et de mon païs, lui demandai de lui et de mes frères et de l'estat du royaume. Lors me respondi ainsi: Tu demandes de ton père, je te dis que lui et ses frères sont morts, à peine en y a un tout seul demeuré en vie; Gontran tout seul est demeuré, mais tous ses enfans sont morts, si n'y a demeuré que un sien petit neveu qui fu fils le roy Sigebert. Et lors lui dis: Biau dous ami, que me loes-tu que je fasse? Adonc me loa que je retornasse en France, et me dit que les François me desiroieut moult, et que volentiers me bailleroient le royaume, et mesmement ceus du royaume mon neveu Childebert, pour ce que il n'avoit pas sens ni aage du royaume gouverner. Vous donques biaus seigneurs, povez bien savoir que je suis vostre sire. Ostez donques le siège dont vous m'avez enclos en cette cité, et faites tant que je puisse avoir la pais et l'accordance le roy Gontran mon frère.» Quant Gondoald eut ainsi parlé à ceux qui sur la montaigne estoient, ils commencièrent à maudire et à menachier, et lui lançoient dars et javelots dedans la cité.

Note 495: _Aimoin. lib. III, cap. 70_.

Note 496: _Ostoier_. Guerroyer.

Note 497: _Gaune_. Variante: _Ginnes_. Il falloit _Agen_, ou plutôt _Saint-Vincent_. «Venientes ad basilicam sancti Vincentis, Agennensis territorii.» (Aimoin.) Saint-Vincent aujourd'hui est une commune du département de Lot-et-Garonne, à sept lieues d'Agen.

Note 498: _Forbourg_. D'où nous avons _faubourg_. (Forisburgum.)

III.

ANNEE 584.

_Comment Gondoald fu traï de sa gent_.

Cinq jours avoit jà que ils avoient la cité assise: Leudegesile[499] prevot et connestable, que le roy Gontran avoit fait maistre et capitaine de tout l'ost, commanda que l'on aprochast les tormens et les engins pour les murs acraventer. Ces engins estoient fais en la manière de chars couvers de gras entablemens, du grans futs et de claies par dessus. Dedans estoient les creuseurs qui minoient les murs; mais ces instrumens leur valurent peu: car ceux de dedans qui fortement se deffendoient, leur laschoient grans mairins[500] aigus et grandes pierres pesantes, dont ils refreignoient leurs effors; et les moutons n'estoient moult convenables, pour ce que on les povoit légièrement ardoir: car ils leur lançoient menuement souffre et poix boulliant et buches sèches tout ardans, si que ceus de defors n'osoient près aprochier. Toute jour dura la deffense et l'assaut en telle manière; l'endemain se pourpensèrent ceus de defors comment ils porroient ceus dedans grever. Un moult grant assemblement firent de verges et ramiaus d'arbres pour emplir la valée qui moult estoit parfonde; mais envahi se traveillièrent pour la valée qui trop estoit grande, et pour ce que ceux de la forteresce leur lançoient pierres et feu ardant si durement que ils ne s'osoient près approchier.

Note 499: _Prevot et connestable_. «Regalium propositus equorum, quem vulga comistabilem vocant.» (Aimoin.)

Note 500: _Mairins_. Madriers. Blocs de bois.

Leudegesile vit bien que leurs effors estoient vains et que pour néant se traveilloient: lors se pourpensa comment il les porroit decevoir par traïson. Mummole fit apeler pour parler à lui privéement; lors le commença à blasmer et à reprendre de ce que il avoit laissié le roy Gontran, qui tant estoit miséricord et débonnaire, et de ce que s'estoit alié à un felon tiran. «Que demeures-tu tant?» dit-il, «attens-tu que la cité soit prise et que tu périsses par ta déserte? retrai-toi de lui et repaires à ton droit seigneur: car il sera pris en brief tems et puni selon ce qu'il a desservi.» Mummole lui respondi que moult volentiers s'en conseilleroit; arrière retourna, si apela Sagittaire et Galdon. Car Bladaste qui se doutoit que la cité ne fust prise, bouta le feu au moustier et tandis que les autres entendoient au feu estaindre, il s'enfui repostement. Avec ces deux apela un citoien de la ville qui avoit nom Cariulphe, de ses biens vivoit qui estoient grans; car il estoit moult riche homme. Puis leur monstra comment leurs choses estoient establies en felon lieu, et comment ils estoient haineus à toute gent, pour ce que ils avoient fait roy d'un homme et s'estoient à lui soumis, de quelle nacion ils n'estoient pas certains. A la parfin les amonesta que ils donnassent lieu à fortune qui si leur estoit contraire, et que s'il leur voloient donner seurté que ils n'auroient garde de perdre vie ni membre, ils leur rendroient la cité qui jà estoit au prendre, et le faus roy à qui ils s'estoient aliés: à ce s'accordèrent tous. Mummole fit savoir à Leudegesile que il venist parler à lui: lors lui raconta ce que il avoit trouvé en son conseil, et que bien plaisoit cette chose à lui et à ses compagnons. Leudegesile loua moult leur sens et leur prudence de ce que ils avoient tel conseil eu: le serment leur fit que il empetreroit leur pais vers le roy Gontran: et s'il advenoit par aventure que la volenté le roy durast longuement en ire envers eus, il les encloroit en un moustier jusques à tant que le maltalent le roy fust refroidi. Mummole qui par cette malice fu deceu, s'en ala à Gondoald et lui dit ainsi: «Tu as bien esprouvé que je ai toujours este loyal envers toi, et que je t'ai servi de bon cuer et de pensée enterrine. Et le peus-tu savoir par ce que je t'ai toujours donné bons conseils et loiaus, et me suis combattu contre tes ennemis; et tant comme tu as usé de mon conseil, tes choses sont venues en prospérité: aussi grant talent ai-je encore de toi conseillier loiaument, comme je eus onques: car tu l'as bien vers moi desservi. Si te dis ore cette chose, pour ce que je ai parlé à nos adversaires qui là hors sont, pour sentir et pour essaier quel courage[501] ils ont vers nous; mais de tant comme je en puis percevoir, ils n'ont pas male volenté vers toi: ains dient que ils s'esmerveillent moult pourquoi tu fuis et eschives ton frère le roy, et dient encore que ils cuident que ce soit pour ce que tu ne veus pas disputer à ceus qui savent la généalogie de ton lignage, pour ce que tu n'en es pas certain: pour ce ne veus venir en la présence de ton frère qui volentiers te verroit. Si tu me veus donques oyr de ce que je te dirai, je te loue que tu ailles au roy Gontran ton frère avec eus et avec moi; ainsi te metras hors de soupeçon, car je crois que ce sera cause de ta pais et de ta santé.»

Note 501: _Courage_. Coeur.

IV.

ANNEE 585.

_Comment Gondoald fu tué, et ceus qui traï l'avoient occis_.

Gondoald bien s'aperçut qu'il ne lui disoit telles paroles fors que pour lui decevoir: il lui respondi en telle manière: «Je deguerpis jadis ces parties contre ma volenté, et m'en alai en Europe[502] par vous et par vos amonestemens. Mais toutes-voies ai-je toujours vos parties soustenues en bonne volenté et en bonne foy. Et bien que la desloiauté soit aperte de celui qui en ces parties me fit retourner, en ce que il s'en est fui et m'a laissié en tel péril, emportant une partie de mes trésors; je vous ai toujours amé comme mes frères et comme ceus de qui je avoie bonne opinion qeu vous fussiez garde de mon corps et de ma santé. S'il est donques ainsi que vous autrement le vueilliez faire et que vous me vueilliez decevoir ou traïr, comme je ai mis en vos mains mon corps, ma vie, et mes richesces, celui qui sait et connoist le secret des cuers des hommes vous avertisse et vous doint empeschement que vous ne puissiez ce faire.» Quant il lui eut ce dit, il lui otroia que il iroit aus tentes de leurs ennemis avec eus. Mummole lui dit que il n'y alast pas si orgueilleusement ni en si noble habit, et que il lui baillast le baudrier d'or que il avoit çaint et que il lui avoit jadis donné, et çaingnist le sien qui pas n'estoit si riche ni si resplendisant. «En ce», dit Gondoald, «paroit bien ta desloiauté, que tu demandes maintenant ce que tu m'as pieça donné, et que je ai eu jusques à cette heure.» Le traistre lui respondi que pas ne se doutast; car en nulle manière il ne le boiseroit[503]. A la porte vinrent ainsi parlant; là les atendoient leurs ennemis, Boson et Bollon[504] le quens de Bourges, à grande compaignie de chevaliers et de sergens bien armés et bien apareilliés. Mummole fit les portes ouvrir, Gondoald leur livra; puis retourna en la cité et fit les portes refermer.

Note 502: _En Europe_. Vers Constantinople, contrée à laquelle étoit spécialement donne le nom d'_Europe_.

Note 503: _Boiseroit_. Tromperoit.

Note 504: _Bollon_. _Ollone_, dit Grégoire de Tours.

Quant Gondoald vit que les siens l'eurent ainsi traï et livré ès mains de ses ennemis morteus, les portes de la cité fermées, et il se vit sans espérance de retour, il leva ses mains vers le ciel en grans gémissemens et en grant doleur de cuer et pria nostre Seigneur par telles paroles: «Dieu qui es juge pardurable et vengieur des inocens, à qui tous secrets sont révélés, à qui la tricherie de nul ne plaist, qui pas ne te delites en la boisdie[505] des mauvais; soies vengieur de mes injures et retourne les laz de déception en ceus qui m'ont traï et livré ès mains de mes ennemis.» Quant il eut ce dit, il garni son front et son corps du signe de la sainte crois. Lors le menèrent aus herberges, ainsi comme un autre prisonnier; mais ils n'avoient encore pas passé un haut tertre qui apert pardessus la cité, quant Boson le bouta si raidement que il cheut tout aussitôt sur son viaire[506], et roula de ce mesme coup en la valée qui moult estoit parfonde. Quant il fu redrescié et il eut levé le chief contremont pour regarder, Boson lui lança une pierre si roidement que il le féri parmi le chief et tout l'escervela. Sachié fu contremont[507] parmi les piés à cordes; le haubert que il avoit vestu lui despoillièrent, et jà fust-ce que il fu mort, le trespercièrent-ils de glaives en plusieurs lieus et d'espies[508]; puis le firent trainer par tout l'ost, ainsi comme un murtrier. Mummole le traitre, qui en la cité fu retourné, prit tandis tous les trésors Gondoald et les cacha en divers lieus. Lendemain ouvrit les portes de la cité à ceus qui dehors estoient: lors firent si grande occision que ils n'espargnoient ni homme ni femme, ni petit ni grant, et estoient si enragiés et si encharnés en l'occision, qu'ils occioient les prestres qui célébroient aus autels. A la parfin boutèrent le feu partout et ardirent la vile et le remanant du peuple qui par aucune aventure estoit eschapé de la mortalité. Le duc Leudegesile, qui de l'ost estoit capitaine, manda au roy Gontran que sentence il donnast des traitres qui leur seigneur et la cité avoient traïe: et il lui remanda que ils fussent occis, pour que cette coustume fust ostée du royaume de France, que un tiran n'aidast l'autre contre son seigneur. Galdon et Cariolphe, qui cela surent, s'enfuirent. Quant Mummole vit que aucuns courroient aus armes parmi l'ost, il s'aperçu bien que ce estoit pour lui, et que on lui voloit courir sus; droit en la tente Leudegesile s'enfui et commença à crier que il gardast bien son serment que il avoit envers lui. Leudegesile lui respondi qu'il istroit[509] hors et qu'il les feroit tous tenir en pais. Lors mit un des piés hors de son tref et fit signe aus siens que ils occissent Mummole et l'évesque Sagitaire. Quant ils eurent ce signe entendu, ils s'apareillièrent de faire son commandement; mais Mummole commanda à ses serjens, dont il avoit aucuns avec lui, que ils deffendissent l'entrée du paveillon jusques à tant que il eust son corps armé. A l'huis du pavillon vint et se mit contre ses ennemis, si vertueusement se deffendi que il les fit traire en sus et les enchasça arrière. Mais il s'abandonna trop, car il issi du paveillon et s'esloigna de sa forteresce; avironné fu de toutes pars, il ne put retourner quant il volut; tant reçut coups d'espées et de glaives que il morut en la place. L'évesque Sagittaire, qui moult grant peur avoit, se tenoit tout esbahi tant que l'un lui dit: «Evesque, que fais-tu ici, ainsi comme homme fors du sens, pourquoi ne cuevres-tu ton chief, et ne t'enfuies au bois isneleinent?» Sagittaire, qui s'averti, couvri sa teste et se mit à la fuite: mais un autre qui l'aperçu courru après et le féri d'une espée, si que il lui fit la teste voler à toute la couverture. Leudegesile retorna en France après que il eut esploitié ainsi: mais de ce que il ne deffendi pas à sa gent de tolir et de voler, ils gastèrent tout le païs par là où ils passèrent.

Note 505: _Boisdie_. Tromperie.

Note 506: _Viaire_. Visage.

Note 507: _Sachié fut contremont_. Il fut tiré en haut.

Note 508: _Espies_. Epieux.

Note 509: _Istroit_. Sortiroit.

V.

ANNEE 585.

_Comment Frédégonde envoia quérir sa fille qui estoit en exil, et de la promotion saint Grigoire_.

[510]Frédégonde, qui moult estoit à grant douleur et mesaise à cause de sa fille, envoia un sien chamberlenc, si avoit nom Cupane, pour enquerir en quel point elle estoit, et lui commanda que il l'en amenast, s'il povoit en nule manière. Celui-ci qui moult se penoit de son commandement accomplir, vint à Thoulouse, où la damoiselle demeuroit en exil. En povre point et en grande humelité la trouva, au plus coiement et au plus sagement que il put la ramena.

Note 510: _Aimoini lib. III, cap. 71_.

Le roy Gontran commanda que on lui aportast le trésor Mummole, qui ainsi avoit esté occis, comme vous avez oï: à sa femme en laissa une partie par grace pour ce que elle estoit noble et estraite de haute gent. La somme de ces trésors fu prisée à trente mille besans d'or et deux cents cinquante d'argent. Le roy Gontran et le roy Childebert les départirent également, si en prirent chacun leur partie; mais ils n'en laissièrent rien à l'enfant Clotaire le fils de Chilperic. Le roy Gontran n'en voulut onques rien retenir; ains départi toute sa part aus églyses et en autres aumosnes. Lors lui fu présenté un homme de la mesnie Mummole, qui estoit trois piés plus grans que un autre homme[511].

Note 511: A compter d'ici, Aimoin et par conséquent nos Chroniques, cessent de s'appuyer sur l'histoire de Grégoire de Tours. Il faut croire que le manuscrit unique qu'en possédoit Aimoin n'alloit pas au-delà du quarante-unième chapitre du VIIème livre. Car, au quarante-deuxième, Grégoire continue les récita précédoes, et l'on ne voit pas pourquoi Aimoin se seroit arrêté précisément là. Nous aurons soin maintenant d'indiquer les différentes sources auxquelles il va puiser le reste de sa narration.

[512]_Incidence_. En ce tems régnoit le roy Autharis sur les Lombars. Lors fu si grant déluge d'eaue en la terre de Venise, en une partie de Lombardie qui est apelée Ligurie, et en maintes autres terres d'Italie, que on cuidoit que onques mais n'eust esté si grant abondance d'eaue, puis le tems de Noé. En cette grant tempeste, le Tibre qui parmi Rome cort surabonda si durement que il surmonta les murs de la ville, et porprist moult de régions du païs. Ce second déluge ensuivi une pestilence que on apèle esquinancie[513]: le pape Pélage estraignit premièrement. Tant s'espandi et seurmonta cette maladie que ils mouroient par grans monciaus en la cité de Rome.

Note 512: _Aimoini_, selon _P. Diacre, lib. III, cap. 11_.

Note 513: _Esquinancie_. «Quam inguinariam vocant.» (Aimoin.)

[514]En ce point que ils estoient en telle tribulation, mesire saint Grigoire qui lors estoit diacre sous le pape Pelage, et garde des trésors et de la vaissele d'argent, fu esleu de tout le clergié et de tout le peuple à la dignité. En l'élection et en l'ordination des apostoles ne falloit autre chose, en ce tems, fors que l'assentiment et le commandement l'empereour de Constantinoble; et pas ne povoit-on eslire qui que on vousist, sans son assentiment. Le saint homme messire saint Grigoire, à qui l'élection qui de lui estoit faite ne plesoit pas, envoia une lettre à l'empereour qui Maurice estoit apelé: moult le prioit que il ne s'asentist point à l'élection que le peuple avoit de lui célébrée. Mais le prévot de la cité toli les lettres au message, et les dérompi toutes par pièces; puis inscrivit à l'empereour l'asentiment du clergé et du peuple. De cette chose fut l'empereour moult lié, pour ce que il avoit occasion et lieu d'honourer son diacre, que il aimoit de grant amour, et qu'il avoit en grant familiarité pour sa sainteté et pour ce que il estoit son compère. Lors commanda que il fust tantost ordoné: sacré fu donques et assis au siège. Le glorieux messire saint Grigoire tant fut sage et tant fu humble en tous ses fais que (comme l'on poroit savoir par ses livres et par les saintes escriptures que il compila, dont sainte églyse est enluminée,) puis son tems ne fu nul qui à lui peust estre comparé en flour d'éloquence, en pureté de doctrine, ni en sainteté de vie.

Note 514: _Aimoini lib. III, cap. 73_. Selon _P. Diacre, id., id_.

[515]En ce tems S. Grigoire envoia Augustin, Mellite et Jehan, et autres preecheours de la foi crestienne en la grant Bretaigne, qui ore est apelée Engleterre, pour le peuple convertir en la foi Jésus-Christ. Par ses lettres les recommanda au roy de France et aus prélats de son royaume, car par là devoient passer. A la prédication de ces preudomes fu destruite l'errour et la mécréandise, et la sainte foi semée et preschiée. De cette chose eut le saint si grant joie, que il en fait mention au livre des Moralités que il fist, et s'esjoï à nostre Seigneur du fruit de ses oeuvres, et dist ainsi: «La langue des Bretons, qui ne soloit faire autre chose que bretonner divers langages[516], s'estudie aujourd'hui à chanter Alleluya en loenge de son Créatour.

Note 515: _Aimoini. id., id_. Selon _P. Diacre, lib. III, cap. 12_.

Note 516: _Bretonner divers langages_. «Barbarum frendere.» (Aimoin.)

VI.

ANNEE 586.

_De plusieurs incidences, qui en ce temps advinrent_.

[517]_Incidence_. En l'an vingt-cinquiesme du règne le roy Gontran, fu Mummole occis en la cité de Sens, par son commandement, pour ce que il s'estoit contre lui relevé. Domnule et Gandalmare les chamberlens le roy lui amenèrent sa femme et tous ses trésors.

Note 517: _Aimoini lib. III, cap. 74_. Selon _Fredegarii chronicon, cap. 4, 5 et 6_. On voit qu'Aimoin revient ici sur ses pas, pour se mettre au courant de Fredegaire.

En l'an qui après fu, il ostoia en Espaigne; mais pour ce que l'air fu cette année plus désatemprée que il souloit, il ramena ses osts sans perfection de nule grant besoigne. En l'an après, Leudegesile fu séneschal en Provence. En cet an mesme reçut le roy Childebert un fils, qui eut nom Théodebert.

En cette année fu si grant crue en Bourgoigne que les eaues des fleuves issirent hors des chanels. Un grant brandon de feu cheut du ciel tout ardant en grans escrois et en grans tonnerres.